CINQUANTE - QUATRE ANS DE SERVICE
LA PEINTURE
quatre ans de service! tel est le titre plaisant que M. Brispot donne à son tableau; et il a raison de rire, parce que, en réalité, rien n’est plus comique, à notre époque intelligente, que la fidélité et le dévouement. La vraie triomphatrice du siècle est La Réclame , telle que nous la montre M. Lequesne, hurlant, gesticulant, éclatant au milieu des instruments de son métier, le journal, la trompette, le tambour et le ballon, ivre de ses propres cris, se croyant le centre de l’univers. Et, pendant ce temps, bien des tristesses silencieuses passent à côté d’elle, comme ce Convoi de Prisonniers , que M. J. Price nous montre cheminant en silence dans les plaines de neige infinies qui les conduisent aux mines de Sibérie.
Le Duel interrompu , de M. Garnelo-Alda, est une scène de mélodrame. Des femmes en grande toilette, se jetant entre des combattants qui ont déjà l’épée à la main, sont chose qui ne se voit guère qu’à l’Ambigu.
M. Dantan reste toujours fidèle à ses intérieurs d’atelier. L 'Intérieur d'atelier et le Portrait du statuaire Paul Aubé , nous remettent devant les yeux ces jolies scènes de la vie d'un sculpteur. Exprimées par toute la gamme des gris, elles ont toujours une finesse de tons qui en fait un régal parfois exquis. Sans parler du piquant de l’anecdote qui excite la curiosité du passant, toutes ces toiles ont un charme d’exécution qui leur donne une rare valeur.
Que dire de la Compassion de M. Bouguereau ? Ce tableau nous fait voir quel abîme sépare la peinture académique de la peinture classique. M. Bouguereau est académique. Son Christ en croix n’a même pas la correction de dessin dont on fait toujours, sans examen, honneur à ce peintre. Quant à l’émotion, elle est absente, malgré l’effort visible pour y atteindre. Le sujet, si poignant qu’on le choisisse, ne suffit pas seul à produire l’impression; le plus simple suffit. M. Bouguereau pourrait demander à tel des artistes du même Salon, à M. Paul-Albert Laurens, par exemple, le secret du plaisir que produit toujours la peinture sincère, même lorsqu’elle s’attaque aux scènes les moins tragiques.
Nous terminerons cette revue des principales œuvres du Salon en signalant Les Sœurs de lait , de M. Guillou; la Brassée de fleurs, de M. Cave ; la Jeune Fille riant, de M. Piot, et la Tendresse maternelle, de M. Perrault, toutes œuvres qui cherchent leur intérêt dans la grâce du sujet.
Nous ne pouvions quitter ce Salon sans dire un mot des Pastels. L’art de notre fin du xixe siècle ressemblera par bien des côtés à celui du xviiic siècle. Ce n’est pas impunément qu’amateurs et littérateurs ont appelé l’attention des peintres sur le charme délicat d’un siècle méconnu depuis la Révolution. Le pastel a bénéficié de ce retour vers la grâce aimable qui est, après tout, ce qu’il y a de meilleur dans l’art national. Depuis quelques années, une renaissance pastelliste s’est faite et a produit des œuvres qui dureront probablement plus que bien des tableaux qui semblent établis pour l’éternité. Il y a abondance de portraits charmants, qui ne sauraient rivaliser il est vrai, avec les La Tour et les Chardin, mais qui sont souvent supérieurs aux maîtres secondaires du dernier siècle. La moyenne de nos pastellistes est très élevée. Ils ont même employé le procédé à des genres pour lequel il ne semblait pas fait, entr’autres le paysage. Et là encore, il a donné des résultats surprenants. Dans maintes Expositions particulières, au Salon même, on a pu rencontrer des œuvres d’une vérité, d’un éclat extraordinaires. C’est à croire que pour bien des effets de transparence, de douceur légère, le pastel est supérieur à l’huile; il n'y a pas jusqu'à la profondeur noire des rochers, jusqu’aux lignes sombres des horizons nocturnes, il ne révèle une vigueur exceptionnelle. Si quelque inventeur ingénieux trouvait le secret de la conservation de cette poudre colorée, dans sa fraîcheur première, le pastel serait un des plus beaux moyens d’expression de l’art.
Bien que les salles qui lui sont réservées au Salon soient placées au bout des galeries, elles n’en sont pas moins intéressantes. En réalité, les trois quarts des pastels exposés sont supérieurs aux tableaux qui encombrent les salles de peinture. Mais il est convenu dans les jurys,
CHOCARNE - MOREAU
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