AUX CHAMPS
LA SCULPTURE
d’esprit nécessaires pour aborder les thèmes purement grecs et entrer ainsi en concurrence avec les artistes athéniens. Ils ont fait ce qu’ils ont vu; ils ont rendu ce qu’ils connaissaient. Ils n'ont jamais tenté de faire de la sculpture chaldéenne ou égyptienne, leur art a été tout local, et c’est là ce qui en a constitué la valeur. Faisons de même et nous nous en trouverons bien, puis que nous sommes, dans les temps modernes et dans les pays d’Occident, les héritiers de la tradition antique.
M. Gérôme a donc eu toute raison dans le choix de son personnage qui est nôtre et que nous connaissons aussi bien que possible. Aussi l'œuvre réalisée a-t-elle pris un intérêt très réel. Le conquérant, maigre et jaune, assis sur son cheval arabe somptueusement harnaché , et saluant la foule de son large chapeau, forme une évocation véridique en même temps qu’un groupe de valeur.
Le bas-relief que M. Mercié a sculpté pour le Tombeau de Madame Carvalho tient, au contraire, autant de la peinture que de la sculpture. De la surface verticale du marbre une apparition semble sortir : c’est l’illustre cantatrice. La tète et le haut du corps se détachent seuls de la pierre ; le bas reste encore engagé dans le marbre, emprisonné dans une draperie d’un relief presque insensible. L’idée est jolie; elle est heureusement rendue avec cette élégance facile qui marque le talent de M. Mercié. Nous eussions
J. L. GEROME — JB OTiap arte/ entrant azo Cotres
souhaité pour lui qu'il n'abandonnât pas si vite la voie artistique où il s'était engagé à ses débuts et dont son David fut le chefd'œuvre.
Les monuments commémoratifs que l’on rencontre cette année ne sont pas d'une originalité exceptionnelle ; presque tous leurs auteurs ont fait mieux que ce qu'ils présentent aujourd'hui. Le Alonument élevé à la mémoire des soldats français à Madagascar , par M. Barrias, ne comptera pas parmi les meilleurs que ce noble artiste ait signés. Il semble que l'émotion lui ait manqué dans la conception de ce monument, lui qui avait eu de si pures inspirations pour le monument de Saint-Quentin, le tombeau d’Anatole de La Forge et pour celui de Guillaumet. Assurément le talent est grand, dans ce groupe destiné à l’une des places de Tananarive; mais si fièrement que soit posé le soldat colonial qui veille, son fusil à la main, l’ensemble n'a pas le mouvement décoratif qu'on eût souhaité. Peut-être la faute n’en est-elle pas au sculpteur même. La statuaire ne vit que de plastique, mais encore faut-il que derrière les formes plastiques s'agitent des émotions profondes. La campagne de Madagascar, si dangereuse qu’elle ait été, n'a pas donné lieu aux faits d'armes héroïques qui transportent les imaginations. La maladie a été le grand ennemi de nos soldats, et le spectacle de leurs souffrances silencieuses étreint l'âme et ne l'élève pas au-dessus d’elle-même.
Le Couronnement du Monument élevé à la mémoire de Joigneaux participe au calme qui régna dans la vie de cet honnête homme. M. Mathurin Moreau a fait acte de conscience. Son œuvre, née d'un talent solide et exécutée avec une grande loyauté, fait honneur à cet artiste et mérite la haute distinction qui lui a été accordée.
M. Verlet, dans le Monument de Guy de Maupassant , a cherché du nouveau pour glorifier dignement le conteur exquis. Au pied de la colonne funéraire obligée, il a placé une de ces petites femmes à la fois rieuses et pratiques, sentimentales et cyniques, bonnes et perverses, dont Maupassant avait décrit l’âme avec tant de finesse.
LA SCULPTURE
L’idée est heureuse d’avoir mis sur ce monument un être réellement vivant, pris dans la réalité moderne. Guy de Maupassant, si classique par sa forme, fut avant tout un moderne par la pensée. Aucun souvenir du temps passé, aucune réminiscence des anciens
E . FREM IE 1 ' dforrume/ de/ L dye/ de/ la/ pierre/.
littérateurs ne s’interpose dans sa vision toute contemporaine. 11 représente, le plus exactement possible, le miroir de son temps. Une figure allégorique, si parfaite qu’on la suppose, eût été un anachronisme dans un monument destiné à le rappeler. M. Verlet a eu raison d’y placer cette jeune femme aux larges jupons, qui fut une de ses héroïnes. Comme effet, il y aurait quelques réserves à formuler, mais elles seraient probablement injustes, puisque l’œuvre n’est pas à sa place et ne se trouve ni à sa hauteur ni dans sa perspective. Le jardin du Luxembourg, jadis parc merveilleux, puis
tronqué aux proportions d’un jardin, enfin réduit, par l’envahissement progressif de la bâtisse, aux dimensions d’un square, le Luxembourg s’enrichira d’un monument élevé par M. Puech à la gloire de Leconte de Lisle. La conception n’en est pas nouvelle. C’est toujours la même Muse apportant au glorifié sa palme et sa couronne. La poésie de Leconte de Lisle, éminemment plastique, est abondante en évocations sculpturales. M. Puech n’aurait-il pas pu trouver dans ce peuple de figures qu’à créées le poète, une figure plus originale et qui le caractérisât avec plus de force?
La Numismatique est une statue commandée par l’Etat au bon sculpteur Just Becquet. Ce robuste artiste, en qui se continue la tradition de Rude, son maître, est l’auteur de bien des œuvres de grand mérite, d’un art tout français. Son Saint Sébastien , son Christ sur la Croix , continuent dignement l’esprit de notre belle sculpture du xvne siècle, de cet art si franc que la mode peut reléguer au second plan pendant quelques années, mais qui revient toujours au premier. La statue qu'il expose cette année est une commande officielle qui n’a pas permis au sculpteur de donner tout ce qui est en lui.
L’homme aux Loups , de M. Jacquot, est un groupe décoratif d’un bel effet. L’Ecueil et la Vague, de M. Jacques Loysel, a beaucoup de charme. L’influence de M. Rodin s’y fait sentir dans l’agencement des lignes, dans l'harmonie des courbes, où ce sculpteur éminent est passé maître. M. Captier montre, dans La Désespérance , une science de modelé remarquable; qu'il en reçoive l’éloge. En d’autres temps, cela eût suffi pour le tirer hors de pair, mais aujourd’hui, ce talent est à peine capable d’imposer un artiste à l’attention du public. L’habileté technique est devenue si ordinaire qu'elle est à peine comptée. On ne s’intéresse plus qu’aux attitudes rares, ou mieux, à la mise en marbre de figures qui, autrefois, ne relevaient que de la peinture.
Cette infiltration de l’art du peintre dans celui du sculpteur est devenue universelle aujourd'hui. La tendance de notre époque est
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vers la prédominance de la couleur sur le dessin ; la sculpture n’a pas échappé à cette contagion, et l’on peut dire aujourd’hui que l’art statuaire est devenu seulement coloriste. Il est évident que les marbres et les bronzes contemporains ont un épiderme plus sensible, plus vibrant que ceux des siècles passés. Ils ont une vie nerveuse particulière. Mais, en revanche, nos artistes ont perdu le sentiment des ensembles, le goût des lignes. Le sens décoratif fait presque totalement défaut aux créations contemporaines ; notre sculpture est la sculpture du morceau.
Ces réflexions pourraient s’appliquer au groupe très important que M. et Madame Icard , unis dans une touchante collaboration, ont exposé cette année. Ce groupe est celui des Vierges folles qui, ayant laissé éteindre leurs lampes, faute d'huile, et voulant rentrer, trouvèrent la porte fermée et ne reçurent d’autre réponse à leurs supplications que les mots : « Trop tard ! » M. et Madame Icard les ont représentées se jetant contre la porte fatale, essayant de la briser de leurs doigts et se tordant les bras dans le désespoir de leur impuissance. L’ensemble est dramatique, un peu trop peut-être, mais les figures, prises séparément, sont d’une belle vérité d’expression. Le réalisme y a sa part dans la mesure nécessaire et donne à cette œuvre un accent plein d’énergie.
Agar, le groupe de marbre de M. Sicard, renferme également des parties très intéressantes comme exécution ; il y a là une étude de dos qui dénote une singulière habileté de main et une particulière science du modelé.
En somme, des tendances nouvelles ne se révèlent pas encore. Si on revoit le chemin parcouru depuis le Chanteur florentin, de M. Paul Dubois, on s’aperçoit que l’influence italienne que cette œuvre a importée en France n’a pas été profonde. Elle a trouvé un continuateur très puissant dans la personne de M. Rodin, qui est allé jusqu’au bout de cette influence et a fait pénétrer dans l’art français tout ce qu’il comportait d’exotisme. Mais il est impossible d’aller plus loin. La réaction ne tardera pas à se produire. Elle
se manifeste déjà par des œuvres telles que la Faneuse , de M. Boucher, ou au Champ de Mars, par les envois de M. Dalou, qui continue, avec le plus brillant succès, la tradition de l’Ecole de Versailles.
Nous estimons que c’est là que reviendra la sculpture de demain, après un long détour où elle aura effleuré toutes les écoles étrangères. L’Ecole française a produit des chefs-d’œuvre nés du sol français et remplis de son inspiration. C’est à ceux-là qu’il faut revenir pour retrouver les forces d'une jeunesse nouvelle.
BARRI A. S — Monument élevés té las mémoires
des soldats français às JMaday aacar .