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ROCROY

LA PEINTURE

On pourrait en conseiller l’étude à M. Matignon, qui a traité avec une pâleur distinguée un des sujets les plus émouvants qui soient : la Fin de Manon Lescaut. Depuis l’apparition du chefd’œuvre de l’abbé Prévost, cette scène a tenté les peintres et les illustrateurs. Il en est peu d'aussi touchantes que la disparition de la petite courtisane dans le désert, alors inconnu, du Nouveau Monde. « C’était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m’en servir à creuser ; mais j’en tirai moins de secours que de mes mains. J’ouvris une large fosse. J’y plaçai l’Idole de mon cœur, après avoir pris soin de l’envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu’après l’avoir embrassée mille fois, avec toute l’ardeur du plus parfait amour. » M. Matignon a trouvé l’émotion et la délicatesse ; il lui reste à atteindre à la vigueur du pinceau.

Après avoir salué au passage le portrait du Cardinal Vaughan , par Madame de Wentworth, revenons aux grandes compositions décoratives.

M. Henri Martin possède de rares qualités d’artiste. Vers l’ Abîme est encore la Poursuite d’une Chimère. Au coucher du soleil, parmi les dunes de sable d'un désert sans bornes, la Chimère, jeune femme aux ailes de chauve-souris, marche d’un pas rapide. Couverte d'un crêpe noir, ceinturée de pavots, elle agite derrière elle, comme un appât, une touffe de chardon desséché, et regarde, d’un œil railleur, si la foule immense dont elle est suivie ne se décourage pas dans sa course inepte. Inutile défiance. L’Humanité est « de feu pour le mensonge » ; elle ne tient qu’à ses illusions et elle a raison de les poursuivre avec une âpreté terrible, parce qu’elles sont la seule forme de son bonheur. Cette Humanité folle, M. H. Martin l’a symbolisée dans une troupe de vieillards, de femmes, de jeunes gens, d’enfants même, tous couronnés de roses, comme au sortir d’un festin, et se précipitant avec une hâte fébrile vers celle qui les conduit à la mort ; mort prochaine si l’on en croit les corbeaux qui tournoient déjà au-dessus d’eux.

Telle est, ou pourrait être, la signification de ce tableau ; car l’indéterminé est le point faible et en même temps charmant des compositions philosophiques, biles peuvent également bien exprimer

des idées toutes contraires. Mais ce qui importe, avant tout , dans un tableau, c’est la peinture : la pensée vient par surcroît ; d’aucuns disent qu’elle nuit.

Malgré qu'on en ait, les défauts s’imposent à l’œil avant les qualités.

Disons tout de suite celui de l’œuvre de M. H.

Martin : la composition n’est point à la hauteur de la conception ; on n’y retrouve pas cet équilibre des masses, cette harmonie des mouvements qui , même et surtout dans les œuvres les plus exubérantes , donne à l’intelligence comme à l’œil un complet plaisir. Défaut commun à notre époque. A de rares exceptions près, nos artistes semblent avoir oublié l’art de composer, qui est la condition nécessaire à la durée de toute œuvre peinte. Le temps efface ou noircit les colorations, le charme de jeunesse qui se dégage de tout tableau frais éclos, s'évapore inévitablement. Reste le fond même, c’est-à-dire la composition et le dessin ; c'est par là qu'il dure ou qu’il meure. Ceux de nos contemporains qui auront tout sacrifié aux subtilités de la couleur, ne légueront à l'avenir que la nomenclature de leurs noms.

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