MARCHANDE DE ROSES
LA PEINTURE
ordonnance, équilibrée avec l’art le plus libre, un paysage plein de majesté, enfin et surtout, d’une poésie très élevée, supérieure même à celle de YEnfamce de sainte Geneviève. Telle quelle, cette esquisse peut satisfaire les plus exigeants ; elle fera bonne figure à côté des meilleures oeuvres de l’artiste. Quelle place éminente occuperait-elle dans l’art s’il retrouvait pour son achèvement la tonalité de ses panneaux de Marseille, ceux-là même qui, pour l’éclat de la coloration, ont été son chef-d’œuvre, les seuls peut-être qui aient été de la vraie peinture.
Tout se prête, d’ailleurs, dans cette large composition, aux somptuosités de la couleur. La scène se passe aux pieds des murs de la ville, sur les bords de la Seine qui sert de fossé aux fortifications romaines qui entourent encore Lutèce. A la nouvelle de l’arrivée de sainte Geneviève, une grande joie a transporté les assiégés ; ils ouvrent les portes de la ville et vont à la rencontre de la libératrice en une longue procession formée de tout le clergé et de tout le peuple. Pendant ce temps, on débarque en hâte les vivres que Geneviève apporte à la ville affamée. Dans le lointain, les coteaux qui bordent la rivière se profilent sur le ciel, circonscrivant de la façon la plus heureuse le spectacle qui s’offre au premier plan. M. Puvis de Chavannes reviendra-t-il à la couleur d’autrefois ou continuera-t-il le parti pris qu'il avait adopté dans ses dernières œuvres ?
Devant cette composition si bien ordonnée, cette préoccupation s’impose à l’esprit. On a le droit de se demander de quel ordre sera la coloration dont M. Puvis de Chavannes revêtira tous ces personnages groupés dans une forme si pondérée, puisqu’il sait mieux que personne confo 'mer sa couleur à la place, à l’éclairage, en un mot à la destination de son œuvre. Sera-ce un .pendant au Bois sacré de l’amphithéâtre de la Sorbonne ou se maintiendra-t-il dans la note qu’il avait adoptée pour /’ Enfance de sainte Geneviève ? N’oublions pas que ce panneau fait face à la Mort de sainte Geneviève où Jean- Paul Laurens a concentré toutes les énergies de sa couleur, morceau d’une vigueur telle que tous les autres pâlissent auprès de lui.
Tout d’abord, il faut se dire que M. Puvis de Chavannes n’aura aucun souci de ses voisins au Panthéon. Il ne s’occupera que de lui-même et on ne peut l’en blâmer. Dans cet amalgame inégal qui constitue la décoration de cette église, chaque peintre a fait son tableau sans regarder ses confrères. Un véritable esprit démocratique a présidé à la réalisation de ce grand œuvre, c’est-à-dire que celui-ci ayant été livré à la seule volonté des artistes, chacun a tiré à soi, l’unité d’ornementation a disparu, et l’ensemble, composé de fragments des plus beaux, ne présente pas au regard cet ensemble indispensable à toute entreprise de cette envergure.
M. Puvis de Chavannes fera ce qu'il voudra, mais on peut déjà le deviner. Comme la paroi qu'il doit décorer est celle de l’abside, la plus éloignée de tout éclairage direct, sa peinture sera vraisemblablement d’autant plus claire que la lumière du jour lui fera plus défaut. C’est logique, mais d’une logique un peu primitive. A force d’être poussée au blanc, la couleur s’atténue jusqu’à l’évanouissement. Le charme des colorations fraîches est un charme passager entre tous. Nous n’en voulons pas de meilleur preuve que l’état actuel de Y Enfance de sainte Geneviève. Lorsque ce panneau fut dévoilé, il n’y eût dans le public qu’une voix sur sa fraîcheur; on y respirait un air si limpide, un parfum si agreste, qu’on se sentait transporté dans un paradis légendaire, dans l’âge d’or de l’histoire. Aujourd’hui, le temps a passé sur cette fleur et il a fait d’elle ce qu’il fait de toutes; son éclat juvénile s’est terni, une fadeur générale s’est répandue sur toute cette toile et l’on peut se demander ce qu’il en restera dans cinquante ans, puisqu’après quinze ans il en reste si peu.
Quoi qu’il en soit, il ne faut pas se dissimuler que tous les amis de l’art souhaitent et voient déjà avec plaisir poindre une réaction contre la peinture mince et pâle que cet éminent artiste avait introduite dans l'Ecole française. Son grand talent personnel a fait accepter ce qui eût paru inacceptable chez un moindre. Les nombreux élèves ne lui ont pris, comme toujours, que ses défauts et l’on a vu depuis à tous les Salons des suites interminables de tableaux qui n’avaient de M. Puvis