SUR LA FALAISE
LA PEINTURE
de Chavannes, ni sa science de composition, ni sa poésie, mais sa couleur conventionnelle. Aujourd'hui la réaction se fait. On veut revoir enfin de la vraie peinture et le succès spontané qui est allé aux tableaux authentiquement peints est une preuve du retour à la vérité. C’en est fini, nous l'espérons, de la manière blanche, plate et mince; on demande en grâce un peu de chaleur, un peu de vie.
M. Albert Besnard est un artiste rare. Il unit à ses qualités instinctives de coloriste, une éducation classique, un fonds solide des plus sérieuses études qui donne même à ses fantaisies une force particulière. Doué d'une imagination raffinée, littéraire même, il a rencontré et fixé de délicieuses apparitions.
La décoration de la Mairie du Ier arrondissement, de l'Ecole de pharmacie, de l’Hôtel de Ville, etc., ont attesté la variété de son talent. De ses nombreux portraits, tous n’ont pas une égale valeur bien que chacun ait sa part d'originalité; mais il faut compter que le temps fera sa sélection ordinaire dans une œuvre si riche et en gardera assez pour donner une grande place dans l’art contemporain à cet artiste si fécond et si délicat. Il envoie encore des portraits cette année : celui du docteur Calot, de Berck-sur-Mer, dont les récentes méthodes de traitement
ont fait un bienfaiteur, le sauveur même des disgraciés de la nature. Son portrait est classique d’attitude et d’exécution ; aucune recherche de fantaisie et cela est fort bien vu. Les hommes de science que l’on n'appelle que dans la douleur ou l’angoisse, écartent de l’esprit toute idée fantaisiste, si ingénieuse soit-elle. Il leur faut un art austère. L’artiste l’a bien compris lorsqu’il l’a posé, seul, les bras croisés, debout devant un mur nu; il a montré ainsi combien il était facile à qui avait approché les Maîtres, d’atteindre au style sans effort.
Le portrait de Mesdames L..., et Z)..., rentre au contraire dans la série si riche des images féminines que M. Albert Besnard expose régulièrement ; mais n'en disons pas autre chose sinon qu’elle marche de pair avec ses aînées les mieux venues. Le portrait de M. Z. Z)..., est, au contraire, nouveau dans l’œuvre du peintre. Son tempérament le portait jusqu’à ce jour vers l’éclat de la couleur et voici un tableau tout de nuances atténuées, de transparences insaisables. Cette modulation en gris n'a rien du tour de force où le ton se joue sur lui-même ; elle est vraisemblable, naturelle. On dirait d'une exacte réalité vue à travers un souvenir ou un rêve. L'effet est exquis.
Les Voix de la mer , de M. Ary Renan ne sont pas seulement l’œuvre d'un peintre, mais celle d’un poète. Dans les flots vert pâle de la mer de Bretagne, une femme, le buste hors de l’eau s’appuie douloureusement sur le cou d’un goéland qui rase la crête des vagues. Symbole des voix mourantes qui semblent sortir des flots, image de la plainte monotone et jamais lasse de l’Océan. La couleur transparente de l’eau, qui semble être une émeraude pâlie, l'atmosphère orageuse qui plane sur la mer donnent à cette toile un aspect très original. On y sent l’impression d'une pensée poétique qui cherche son expression au delà des formes usuelles et que les moyens ordinaires de la peinture ne satisfont pas. Tout ce qui sort du pinceau de cet artiste si largement compréhensif porte d’ailleurs la marque double d’une somme de pensées considérables et de la recherche subtile des procédés d’expression les plus rares. Nous en voyons ici une manifestation des plus attirantes.
F .LAF ON