CONTE DE GRAND MERE
LA PEINTURE
mais combien nos personnalités nationales gagnent à être connues! Comme elles possèdent cet équilibre, cette loyauté à laquelle on finit toujours par revenir après s’être laissé un instant éblouir par les séductions d’apparat des artistes anglais. On y revient toujours, avec la réflexion, ou avec le temps. L’amour de l’exotisme est signe de jeunesse, sinon d’âge, du moins d’esprit ; il montre qu’après avoir couru le monde, on n’est pas encore rentré dans ses foyers. La vérité est que c’est en touchant le sol de la patrie qu’on devient original. Lorsque, dans une œuvre étrangère, nous apercevons une réminiscence, une influence française, cette œuvre perd à nos yeux de sa valeur propre; nous lui préférons celle où la saveur locale est absolument entière. Il en est de même pour nos tableaux où se remarque un souvenir d’une Ecole étrangère; ils ont perdu le plus clair de leur valeur sans en avoir acquis une nouvelle.
La Petite fille au chat de Madame Breslau est agréable à voir, d’une aimable harmonie de couleur. Tête blonde est un portrait d’exécution très large, bon morceau de peinture. Madame Breslau est certainement à la tête du féminisme pictural. Nous ne voyons pas de femmes qui lui soit supérieure par le sens artistique comme par l’habileté technique. Elle possède une personnalité et cela suffit pour qu’on la distingue. La question reste entière de savoir si la peinture tirera un grand profit de l’entrée du féminisme dans les ateliers officiels : l’existence même de ces ateliers a donné prise à tant de critiques qu’elle pourrait se trouver compromise. Les mouvements artistiques sont absolument indépendants de tout enseignement d’Etat; ils se produisent sans que rien les fasse prévoir, les aide ou les retarde. Souvent même on les voit naître des conditions mêmes qui semblaient devoir les arrêter. Avec un talent comme Mademoiselle Breslau, il importe peu que l'enseignement de la peinture soit donné officiellement ou non. Le tout est de se suffire à soimême.
M. Aman-Jean expose un triptyque. Au milieu, un portrait de femme assise sur un banc, dans un parc aux vastes lointains; à droite
et à gauche, deux figures allégoriques, la Beauté et la Poésie. M. Aman- Jean est un esprit distingué, dont les intentions ne sont pas servi par un pinceau équivalent. Son triptyque nous ramène aux conceptions passées de la peinture décorative, aux allégories si connues, où la Beauté, la Tempérance, la Justice, toutes les Vertus théologales sont représentées par des femmes, de costumes appropriés. La valeur de ces allégories n’a jamais consisté que dans l’agrément plastique de ces déesses; et le genre a été abandonné pour la désespérante froideur qu’il engendre. Nous disons allégorie et non symbole ; les deux termes sont de signification très diverse. Pour constituer le symbole, il faut un fait d’ordre immuable, comme les phénomènes cosmiques, représenté par un fait humain, de vérité également fixe. Ces deux termes sont nécessaires pour constituer le symbole; c’est ainsi que l’Antiquité l’a compris et l’on se doute que de pareilles conceptions ne peuvent être que l’œuvre des siècles. Quant au fait de représenter une idée quelconque par un objet ou une créature quelconque, c'est pure allégorie. Il en est de plus ou moins heureuses, mais étant toujours arbitraires, elles n’ont qu’une valeur très relative d'ingéniosité. Aux premiers temps de l’art, ce moyen parut commode pour servir de prétexte à figures; il a été abandonné depuis pour l'insuffisance de leur expression. Nous ne retiendrons du triptyque de M. Aman-Jean que la figure centrale qui est un portrait très fin, un peu littéraire, où la vie se traduit plus par ce qui est entrevu que par ce qui est réalisé.
La Fantaisie décorative de M. Guillaume Roger est une jolie page, de nuance pâle, de contrastes délicats. Des jeunes femmes dansent ou se promènent le soir, dans un jardin de rêve, où des ballons lumineux se balancent comme des oranges aux branches des arbres. Ce jeune artiste de talent possède déjà de sérieuses qualités de distinction; il acquerra bientôt la vigueur du coloris lorsqu'il aura rompu avec les préoccupations actuelles et qu’il voudra être lui-même sans se soucier de ce que pense son voisin. Il affirme dans ce panneau décoratif, une élégance naturelle qui l’empêchera toujours de tomber dans la vulgarité.
B ILLOTTE