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LE RETOUR DES CREVETTIERS

LA PEINTURE

Le parti pris de cette peinture est fort net; c’est à prendre ou à laisser. Il faut le prendre parce que la somme des qualités est supérieure à celle des défauts, et laisser faire le temps. Avec la maturité, les intransigeances s’atténuent, parfois jusqu’à la complète disparition; on en a même vues qui faisaient place à des intransigeances radicalement opposées. C’est l’affaire des années et d’un peu de réflexion. Que de peintres qui ne pensent plus aujourd’hui que par Ingres, seraient étonnés si on leur rappelait ce qu’ils en pensaient au temps de leur prime jeunesse ! Mais il est bon qu’il en soit ainsi. Le monde périrait d’ennui si tout ce qui est vraiment beau et grand n’était, à tout instant, remis en question, si chaque artiste ne recommençait pas à nouveau la discussion de tout ce qui est définitivement acquis et tombé dans le patrimoine commun de l’humanité. Car enfin, de quoi parlerait-on ?

Les scènes juives, les vues de synagogue de M. Brandon, sont, comme toujours, intéressantes. Pourquoi cet artiste d’un talent si robuste, dont les œuvres sont toutes empreintes d’un grand caractère, n’a-t-il pas auprès du public, la réputation qu’il mérite ? Les sujets qu’il traite sont austères, il n’en faut pas davantage pour éloigner les indifférents. Au moins, l’estime des artistes reste-t-elle fidèle à ce peintre dont le grand défaut est de manquer de banalité.

La bienheureuse banalité a aussi manqué à M. Marcelin Desboutin. Il expose, depuis des années, des portraits de caractère, faits de réalisme et, en même temps, d’expression rare. Tous les amis de l’art sont heureux de le reconnaître comme un peintre très personnel, un de ceux qui surnageront, comme bien d’autres irréguliers, dans la multitude des noms à succès actuel, déjà désignés pour l’oubli de l’avenir. Le portrait de M. Baudin et celui de M. Fournières sont des œuvres de valeur, de bonne Ecole française, c’est-à-dire loyaux et solides.

M. Helleu, dessinateur de haute distinction, dont les pointes sèches procèdent directement des plus gracieux maîtres du xvme siècle, M. Helleu envoie trois études exquises sur Versailles. Ce sont des coins du parc, à l’automne, à la saison des feuilles rouillées qui se

détachent au moindre souffle du vent et tombent en pluie sur les statues blanches. Ces trois études se présentent modestement, sans le tapage des tons criards, avec une discrétion de bon goût. La mélancolie grandiose qui plane éternellement sur ce parc admirable est descendue sur ces petites toiles si simples de motifs et d’exécution si réservée; et cela nous suffit pour mettre l’artiste qui les a signés dans un rang à part, parmi l’élite de ceux qui sentent avec finesse, parmi les aristocrates de l’art. Et puis, le choix même du site manifeste tout un ordre d’idées sympathiques à tout ceux qui ont quelque raffinement dans l’esprit. Notre époque qui, en se démocratisant, se médiocratise par tant de côtés et retourne vers la barbarie, dédaigne les merveilles d’un passé qui fut nôtre. Il est convenu de trouver ennuyeux Versailles qui fut le chef-d’œuvre d’un siècle et demi d’eflforts du plus pur génie français. Ce palais et ce parc que l’Europe a copiés dans toutes ses capitales, n’est plus le pèlerinage que de rares artistes ou écrivains. Et cependant, il y a là une source d’inspirations hautaines capables de vivifier à nouveau notre art qui va chercher bien loin ce qu’il peut rencontrer à sa porte. Versailles est le témoin immortel d’une civilisation plus noble, plus pure que la nôtre, d’un art vraiment original, au fond duquel nos inutiles pastiches de l’art étranger sont des enfantillages sans valeur. Pourquoi ne va-t-on pas plus souvent interroger cette merveille morte pour lui demander le secret de quelque belle œuvre ? Les peintres sont-ils si peu poètes qu'ils n’en comprennent ni la majesté, ni l’éloquence ? Ont-ils une telle indifférence des choses de la pensée que tout ce qui n’est pas la technique de leur métier leur soit fermé? Les artistes dont les chef-d’œuvres peuplent nos musées avaient une idée plus haute de leur art; ils avaient le souci de la grandeur, ils cherchaient autant à frapper l’âme qu’à séduire le regard. Cette préoccupation n’a pas nui à leurs créations; au contraire, elle leur a insufflé une force nouvelle qui les maintient debout alors que le temps a effacé l’éclat de leur couleur ou atténué la fraîcheur du dessin. Il y a là un exemple à imiter. Aussi avons-nous quelque reconnaissance à ceux qui, comme M. Helleu,

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