LE TURCO BEN-KADDOUR
COMBAT DE LORCY (1870.)
LA PEINTURE
de la foi. Mais si l'élan religieux manque, la pensée philosophique se révèle parfois remarquablement ingénieuse.
La Fuite en Egypte , de M. Gérôme, est un poétique paysage de nuit ; les fugitifs passent dans la brume bleuâtre des soirs d'Egypte. Le charme est tendre de ce tableau qui évoque le souvenir de ces premiers tableaux d’Orient qui valurent à cet artiste un succès si universel. Les qualités du peintre sont plus visibles dans cette toile que dans celle de Y Entrée de Jésus à Jérusalem , où la restitution historique de la scène paraît avoir préoccupé avant tout l'esprit de l'artiste. De ce côté, son ambition a été remplie ; mais nous préférons à toute la science du monde un grain de poésie, de cette poésie banale si l’on veut, mais irrésistible, qui émane, la nuit, de la terre vénérable d’où sont sorties toutes les religions.
M. Destrem a de grandes conceptions littéraires. Le Sinai serait un sujet de poème, une sorte de Légende des Siècles. Le peuple d’Israël, assemblé au pied du Sinaï, est sorti de ses tentes pour suivre du regard Moïse gravissant les flancs de la montagne, et il attend là, que Dieu se manifeste à lui. Alors, à mi-côte du mont Horeb apparaît le buisson ardent, comme un globe flamboyant d’où s’élancent jusqu’au ciel deux immenses cornes de feu. Ce n'est plus Moïse qui porte sur le front l'emblème de la foudre divine, c’est le mont tout entier, devenu ainsi le porte-parole de l'Eternel. L’idée est belle ; elle eut mérité, pour s’y développer à l’aise, une grande toile. Au rebours de tant de vastes compositions, plus petites que leur cadre, celle-ci est trop à l'étroit dans les dimensions où l’artiste l’a renfermée. Ce tableau intéressera peu les peintres, qui protesteront doucement devant la lumière incertaine, décolorée, où s’estompe toute l’œuvre; mais les littérateurs la regarderont avec plaisir, en reconnaissant M. Destrem comme un des leurs.
La Judith de M. Eug. Thirion rentre paisible et hère à Béthulie, la tête d'Holopherne dans un pan de sa robe. Les figures de M. Thirion ont toujours la distinction du dessin et de la couleur. Un soupçon d’étrangeté dans une forme simple leur donne un intérêt de nouveauté.
Ainsi se rajeunissent sans cesse de vieux thèmes, qui dureront probablement autant que la peinture elle-même.
M. Tanner expose une Résurrection de La\are , de tonalité un peu lourde, mais puissante d’exécution et de composition. L'œuvre est valable non seulement par ce qu’elle réalise, mais par ce qu’elle donne d’espérances.
L'Enfant prodigue , de M. Vayson, est un paysage nocturne; le Divin apprenti , de Madame Demont-Breton, une jolie scène d'intérieur.
Dans le Paradis , M. Lévy-Dhurmer, et dans Y Annonciation, M. Desvallières ont fait, pour parler avec précision, de la peinture philosophique. L’exécution en est aussi intellectuelle que la donnée. Ce n’est pas ici le lieu d’en instituer la discussion. Tout au plus pouvons-nous constater une fois de plus le danger de l’intervention littéraire dans la peinture. Rappelons seulement que la représentation pure et simple de l’homme et de la femme est la représentation d’une plus grande chose et d’un plus profond mystère que nos conceptions les plus vastes, car enfin, comme dit Pascal, « l’imagination se lasse plus tôt de concevoir que la nature de fournir ».
La peinture de M. Hébert a toujours de l’intellectuel, ne serait-ce que dans le regard parfois halluciné de ses Vierges et de ses Enfants Jésus. Mais cette faiblesse est rachetée par un profond sentiment de mélancolie, de souffrance nerveuse. Sa Vierge , bien qu’inspirée par la contemplation assidue des Primitifs italiens, est néanmoins toute moderne : disons mieux, c’est une femme du monde. C’est là sa séduction. Cette figure a, sur la lèvre, le pli de l’amertume, de la désillusion, de la fatigue de vivre et d’agir. Elle et son Enfant représentent bien la femme et l’enfant de nos époques brûlantes : des êtres aux corps atrophiés par le développement cérébral, à l’esprit plein des regrets du passé et des visions de l’avenir, organismes détruits par l’effort incessant de la pensée. M. Hébert a plongé dans le passé pour y trouver des sentiments qui sont nouveaux parce que oubliés, il en a ramené des types qui pourraient bien être ceux du temps futur.