‹ Salons, 1844, 1845, 1846, 1847, 1848;Chapitre 10 sur 36 · NOUVELLES TENDANCES DE L ART. XXI II · texte numérisé non relu

NOUVELLES TENDANCES DE L ART. XXI II

— Eh bien, là encore, dans révocation de l'histoire, Tart employa toujours une espèce de mythologie. Là encore, c'est une langue fictive et détournée. Il y a toute une série de personnages, brevetés par les autorités soi-disant compétentes, qu'on s'accorde à employer pour représenter des qualités humaines, comme tout à l'heure on employait des personnifications divines pour représenter des pensées immatérielles. C'est une comédie, comme tout à Pheure c'était un « mystère. » Déguisement toujours^ et mascarade. Achille, n'est-ce pas le courage, Ulysse la prudence, Ajax Taudace furieuse, Léonidas le dévouement patriotique, le vieux Brutus la vertu stoïque, etc. ? Véritables signes d'un alphabet convenu par les poètes et les artistes, caractères hiéroglyphiques qui ont une valeur reconnue comme des mots de la langue, prétextes qui couvrent et enveloppent un sens. voilé, sortes de coquilles qu'il faut casser pour saisir le fruit qui est dedans, — mannequins qui simulent la vie.

Après les dieux, les demf-dieux, les héros.

— Oui, en effet, cela tient encore à la Fable et exige, pour être compris, une initiation particulière aux localités, spéciale à certains groupes de peuples, étrangère aux autres. Passons.

— Eh bien, après les héros, plus ou moins fabuleux, nous avons encore les monarques et les princes, qui sont à leur tour les représentants de l'histoire plus ou moins proche, comme les héros signifient les vieilles traditions. N'est-ce pas là toujours une fiction, un escamotage de la nature humaine ?

Bien plus, dans la représentation de la nature exlc-

XXIV NOUVELLES TENDANCES DE l'aRT.

rieure à l'homme, de la terre et de ses magnificences, — dans le paysage, — on a presque toujours introduit des ornements empruntés à la Fable.

Au début de la Renaissance, on ne connaissait guère la spécialité du paysage : quand le Titien peignit cette superbe campagne où il a couché sa Vénus (n° 468 du Louvre), quand le Corrége peignit le bosquet sous lequel dort sa blonde Antiope, la terre et le ciel étaient encore considérés comme des dépendances et des accessoires des personnages. La seconde génération des maîtres, trop vantés jusqu'ici, les Carrache, l"Albane, le Dominiquin, le Guide, etc., commencèrent à subordonner les figures à la nature extérieure. Le « genre » du paysage se trouva créé et détaché du grand faisceau poétique, mais à condition toutefois de l'illustrer avec de belles mythologiades.

Ce n'était point vraiment cette nature vulgaire de l'Italie contemporaine qu'on peignait : c'était une Grèce imaginaire et apocryphe, avec des Apollon et des Daphné, des Diane et des Actéon, des Hercule et des Acheloiis, des Adonis et des Narcisse.

A la suite des Romains et des Bolonais, Poussin, le noble Poussin, inventa— à Rome — des paysages indiens (Bacchus), égyptiens (Moïse), athéniens (Diogène), etc., des Bacchanales et des Arcadies ; et son ami, le grand amoureux du soleil, Claude le Lorrain, ne se contentait pas des splendides lumières qu'il faisait rayonner sur la terre, il fallait encore que, dans ses délicieux paysages, il mît ou fit mettre des Ulysse et des Cléopâlre. Le soleil ne se fût pas couché tranquille sans unEriée au premier plan.

Cette antidate de nature, si Ton peut ainsi dire, est

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singulière^ et pourtant, — sauf quelques caprices des Napolitains et des Espagnols, sauf aussi certaines fractions des écoles du Nord, dont nous parlerons plus loin, — elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours, jusqu'à la nouvelle école de paysagistes qui fait aujourd'hui la gloire de la France.

Ainsi, pour représenter des idées, on représentait les dieux; pour des facultés, les héros; pour des faits, les princes; et pour représenter la nature elle-même, on l'allégorisait encore, quant aux lieux et aux temps, par des placages stéréotypés de figures mythiques 1

Voilà, malgré leur variété d'expression, les sujets invariables, adoptés jusqu'ici par la généralité des poètes et des peintres.

Chacun peut s'en convaincre^ en analysant à ce point de vue les œuvres des maîtres, soit dans les musées, soit dans les livres.

A la sculpture s'appliquent également toutes ces observations relatives à la peinture. En sculpture, cet examen serait bien plus probatif encore : toujours les deux mêmes moules, depuis le Moïse et le Bacchus de Michel-Ange, la Diane et le Christ au tombeau de Jean Goujon, le Milon et l'Andromède de Puget, la Madeleine et la Psyché de Canova, jusqu'à la Psyché de Pradier, au Spartacus de Foyatier, à la Minerve de Simart, à l'Epaminondas de David d'Angers, aux Gracques de M.. Cavelier, et à tous les sujets symboliques qui encombrent les expositions contemporaines.

Et sur l'architecture, que ne pourrait on pas dire de ses anachronismes et de ses pastiches, ou de son insignifiance absolue!

XXVI NOUVELLES TENDANCES BE l'ART.

Mais nous avons là, sous la main, le catalogue (van Hasselt) de l'œuvre immense produit par un des plus libres génies delà peinture. 1461 sujets! Quels sujets? c'est curieux :

565 sujets empruntés à la tradition chrétienne; 295 à la Fable païenne et à l'allégorie ; 74 seulement à l'histoire, — à l'histoire des héros et des princes, bien entendu , depuis Romulus jusqu'à l'archiduc Albert ; 277 portraits, presque tous, — sauf ceux du peintre luimême (15), de ses femmes (5 Isabelle, 1 7 Hélène), et de quelques amis (van Dvck, Brvegel, Snyders), — - presque tous portraits de héros ou de princes; 66 paysages, la plupart enrichis de sujets païens ou catholiques; enfin, 46 (( sujets familiers et d'imagination, » parmi lesquels se trouvent encore classés des portraits, des Jardins d'Amour, des Guerriers romains et des études. Peut-être bien reste-t-il une douzaine de tableaux où ce fougueux naturaliste, comme on se plaît à nommer Rubens, ait peint « l'homme pour Thomme, n en dehors des mythologies et allégories, des héros et des princes.

Il fallait donc que cette ancienne société fût bien absolument théocratique et oligarchique 1 Mais où est donc représentée la société — sociale, — scientifique et industrielle, intelligente et laborieuse?

Où est l'homme?

L'homme n'existait pas dans les arts d'autrefois, — d'hier -, et il reste encore à l'inventer. Presque jamais l'homme , en sa simple qualité

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