NOUVELLES TENDANCES DE L ART. XXI
Nos anges ailés sont pour les Orientaux ce que sont pour nous leurs chimères ailées : des fantaisies plus ou moins charmantes. Les Chinois ne sauraient deviner ce que veut dire Tagneau couché sur la croix, pas plus que nous ne devinons le sens des dragons et des monstres fantastiques qui flamboient sur leur architecture, sur leurs étendards, sur leurs vases, sur leurs étoffes. C'est pourtant le langage de leurs croyances, de leur science, de leur pensée, de leur vie, et le résumé de leur civilisation partielle. Nous appelons ici cette langue plastique — des chinoiseries. Soit. Mais comment appelle-t-on làloin les produits de l'imagination occidentale?
La Renaissance, ni les écoles subséquentes jusqu'ici, n'ont donc point rompu avec le symbolisme du moyen âge. Les grands hommes du seizième siècle ont toujours mis en œuvre la môme idée, quoique dans leur moule individuel. Ils ont métaphorisé autrement, mais sur le même thème. Peu importe que Raphaël ait pris sa Margarita pour faire une Madone : c'est, au fond;, l'idée catholique. De plus, ils ont ravivé, à côté des fictions chrétiennes, les fictions du paganisme. En pendant à ses Madones, à sa Transfiguration, à sa Messe de Bolsène^ k ses Archanges aux ailes irisées, Raphaël peignait des Apollon et des Vénus, V Ecole d'Athènes et le Parnasse ; do même que Titien peignait ses Vénus et ses Danaé, en pendants à son Assomption de la Vierge et à ses Sainte Famille. Et Michel-Ange, et le Vinci, et le Corrége, et tous les autres ont fait comme eux.
C'est entre ces deux langues — ces deux arts — qu'ont alterné toutes les écoles artistes et littéraires depuis trois siècles. Il n'y a, en effet, dans notre Occident, que
deux formes^ qui expriment chacune une idée partielle, — l'allégorie catholique et Tallégorie païenne, — également impénétrables pour les a étrangers, » et même également indifférentes à l'esprit moderne des peuples qui s'en servent encore.
Ce n'est pas cela qu'il faut à l'art du dix- neuvième siècle.
Mais, dira-t-on, voilà^ si Ton veut, pour la poésie religieuse, tout naturellement mystique, puisqu'elle traduit des dogmes plus ou moins abstraits. En tout pays, les cultes ont matérialisé dans un art emblématique l'idée, qui, pour pénétrer jusqu'à l'esprit, a souvent besoin de passer par les sens. N'est-ce pas par l'œil, cette ((fenêtre de l'âme, » qu'entre la lumière? L'Egypte et rinde antique ne sont pas en reste avec les Occidentaux modernes. Chaque nation a son iconolâtrie, et les sauvages ont leurs idoles. Il n'y a que les peuples issus do la Réforme qui n'en aient plus.
Oui. Il est certain que notre art religieux — comme tous les autres, d'ailleurs, ~ exprime une idée partielle, spéciale à notre Occident, incommunicable aux autres peuples qui ne partagent pas nos doctrines el nos superstitions. Ecartons cela, et examinons d'autres idées, que les arts ont aussi traduites en tout temps, et qui sont, apparemment, l'objet de la poésie, tout comme les idées supernaturelles. Les arts ne représentent-ils pas aussi les traditions historiques, la vie réelle des peuples ?