‹ Salons, 1844, 1845, 1846, 1847, 1848;Chapitre 29 sur 36 · LA PEINTURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA PEINTURE FRANÇAISE

Depuis la fin du dix-huitième siècle

A PRoros DE l'exposition DE LA SOCIÉTÉ DES PEINTRES

Oreiize. — David. — Rcgnaiilt. — Girodet. — Guériii. — Gérard. — Gros. — Prudhon.

Nous ambitionnons d'être, pour une heure, la postérité. L'occasion est solennelle. Il s'agit de juger nos rois qui sont morts, et ceux qui prétendent à les remplacer. Nous pouvons remplir ici, du moins, le rôle du peuple égyptien, du chœur antique, disant la vérité à ses tyrans, comme à ses bienfaiteurs et à ses héros. Les cendres de Louis David et de sa dynastie sont encore chaudes, et de nouveaux dictateurs ont déjà la main sur la couronne.

208 Introduction au salon de 1846,

Ces nobles prétendants n'accuseront pas sans doute Porgueil de la critique, quand ils ont eux-mêmes tout simplement l'ambition d'égaler les princes du génie. Si vous êtes monarque, permettez-nous d'être peuple. Raphaël ne saurait craindre Diderot. Il faut bien que la souveraineté de l'art soit consacrée par l'assentiment public. Si vous êtes de droit divin, nous sommes de droit populaire. A côté des papes infaillibles, les Luther ont leur légitimité.

L'Exposition de la Société des peintres est certainement la plus curieuse qu'on ait vue au dix-neuvième siècle, car elle réunit tous les noms des artistes éminents qui ont influencé les arts depuis la Révolution Française, excepté peut-être ceux des contemporains qui représentent l'avenir. Mais le passé de cinquante années, nous l'avons sous les yeux dans une série continue; et, si quelques-uns de ces maîtres^ comme Prudhon, Géricault^ Sigalon et Léopold Robert, ne brillent pas selon leur mérite à FExposition des peintres, il nous sera facile de compléter leur œuvre par nos souvenirs récents.

Quel puissant intérêt eût offert un catalogue descriptif et raisonné de ces tableaux, la plupart célèbres, mais dont cependant on ne trouve guère de traces dans les écrits contemporains! Ceux de M. Ingres, par exemple, ont échappé à la publicité des Salons, et les bibUographes futurs seront bien embarrassés pour reconstituer l'histoire des ouvrages du noble Romain. Un bon catalogue eût conservé pour l'avenir les plus précieux renseignements sur Tart français pendant la première moitié du siècle. Il est encore temps de substituer à la notice brève et désordonnée de l'Exposition un travail chrono-

INTRODUCTION AU SALON DE i846. 209

logique, plus étendu et plus sérieux, qui se classera dans les bibliothèques spéciales, à côté des catalogues du Salon, dont la collection est déjà si rare aujourd'hui. Nous adjurons les commissaires de la Société de songer à cette publication, pour laquelle ils sont assurés du concours de tous les amis des arts et de la bibliographie.

Mais, puisque la notice de l'Exposition mentionne au hasard et sommairement les tableaux épars dans la galerie, nous voulons les coordonner selon leur date et présenter les maîtres selon leur génération logique et régulière. C'est une intéressante introduction historique au Salon prochain.

Greuze est le seul qui tienne à Tancienne école du dix-huitième siècle, par des analogies indirectes à la vérité; car Greuze fut un peintre très-excentrique, en dehors de Tinspiration habituelle de son temps. C'est un anneau détaché de la chaîne des peintres de Louis XV, quoique sa forme et sa ciselure soient du même style et du môme travail que Part Pompadour. Les sujets de Greuze sont différents des sujets de Boucher; mais le fond de sa pratique est le même à peu près, moins l'esprit et la fantaisie. La peinture de Greuze est ordinairement lâchée et molle, blafarde et laiteuse, si l'on peut ainsi dire; elle manque de ces réveillons capricieux avec lesquels Boucher agaçait les lumières de ses figures. Boucher est le poète des petites maisons et des ruelles; Greuze est le bourgeois de la ville, singeant quelquefois avec naïveté la coquetterie de la cour.

Ses tableaux de l'Exposition sont dans des genres trèsdifférents. Le portrait de Wille, appartenant à M. Delessert, est daté 1763; Greuze avait trente-sept ans. Dide-

rot ne lui avait pas encore donné ses encouragements au Salon de 1765. Ce portrait de Wille n'a donc pas toute Toriginalité qu'on remarque plus tard dans les œuvres de Greuze. Il pourrait être aussi bien d'un autre peintre quelconque. La pâte en est flasque et cotonneuse, d'un jaune un peu monotone ; mais l'abondance de l'exécution et un certain air de tête, libre et familier, donnent beaucoup de charme à cette peinture.

Lord Hertford a envoyé deux Greuze qui ont une grande réputation : un buste du jeune fille, la tête inclinée sur sa main, et le Miroir cassé ^ acheté 18^000 francs, à la vente du cardinal Fesch. La jeune Fille passe pour une des plus fines têtes de Greuze ; cependant nous préférons les deux jeunes Filles de M. le marquis Maison, qui offrent des qualités de couleur plus rares et plus fraîches ; celle-là n'en est pas moins admirable pour les amateurs de la peinture douce et voluptueuse.

La composition du Miroir cassé est connue par la gravure : une charmante femme, vêtue de satin blanc et assise devant sa toilette, regarde avec dépit son miroir qui vient de se briser en éclats sur le parquet. Elle a les bras nus et les mains jointes sur les genoux. Sa chevelure abondante est retroussée en rouleaux sur la tête. La robe chatoyante, les petites mains et les accessoires sont finement exécutés. Il y a toutefois des connaisseurs qui trouvent un peu cher ce tableau de genre. Pour 18,000 francs, on aurait une galerie de tableaux italiens; pour 18,000 francs, on aurait une collection complète de tous les antres maîtres français du dix-huitième siècle.

Une tête de petit Garçon, appartenant à M. Robinet, et un portrait de Diderot, vu de profil, dessin assez fai-

ble^ mais précieux pour la ressemblance, sont encore exposés dans la grande rotonde d'entrée, à côté des autres ouvrages de Greuze.

A Louis David commence la réaction contre Técole aristocratique de l'ancienne monarchie. La Mort de Socrate est de 1787. Le Bélisaire avait déjà été exposé en 1781, et le Serment des Horaces en 1785 ; c'était la Liste civile du temps qui avait commandé à Tartiste ce dernier tableau. Dès 1783, David avait été reçu académicien. Son nom et son talent étaient déjà populaires, quand parut la Mort de Socrate. M. Thiers, dans son curieux Salon de 1822, cite cette composition comme un chef-d'œuvre : «Socrate, dans sa prison, assis sur un lit, montre le ciel, ce qui indique la naluro de son entretien , reçoit la coupe, ce qui rappelle sa condamnation; tâtonne pour la saisir, ce qui annonce sa préoccupation philosophique et son indifférence sublime pour la mort. » L'ordonnance du Socrate est, en effet, profondément intelligente. Les autres figures qui entourent le précurseur du Christ sont bien dans le caractère du sujet. Il y a un disciple qui s'appuie contre la muraille pour cacher son désespoir. Cette même intention a été reproduite par M. Delaroche, dans une des suivantes de la Jane Gray, et par M. Ingres, dans un des personnages de la Stratumce. Par ce côté réfléchi de la composition, le talent de David, et en particulier la Mort de Socrate^ continuent la tradition philosophique de l'école française, dont Poussin est le meilleur représentant. Pour ces peintres méditatifs, la pensée précède l'image, et les quaUtés de Texécution n'ont qu'une valeur secondaire. Aussi David, et toute son école légitime quant à la forme.

212 INTRODUCTION AU SALON DE i846.

ont manqué des vraies facultés du peintre. En ce senslà, comme nous le montrerons plus tard, on peut,, sans paradoxe, signaler une analogie intime entre M. Ingres et David, l'un et l'autre ayant une violente passion pour une certaine poésie sérieuse, que leur pratique, volontairement bornée, est impuissante à exprimer avec toute son énergie. Il est évident que M. Ingres néglige les moyens mêmes de son art, les plus naturels et les plus directs, demandant à des procédés étrangers à la peinture le secret de peindre ses images. David aussi était moins peintre que sculpteur. C'est le caractère dominant de son école, caractère fort bien remarqué par W. Guizot dans son Salon de 1810 ; car, en nous reportant à l'étude de la peinture pendant le premier quart du dix-neuvième siècle, nous retrouvons sur Farène de la critique les deux hommes politiques qui combattent aujourd'hui sur un autre terrain. M. Guizot est vivement frappé de (( cette influence de la sculpture sur une école de peinture qui s'est formée d'après des statues. Les maîtres, dit-il, enseignent à peindre à leurs élèves en leur donnant d'abord pour modèles des plâtres. Comment ne seraient-ils pas des coloristes gris et froids? » L'observation est d'une justesse incontestable. Le système des coloristes, c'est-à-dire des grands peintres, est tout autre. Rembrandt faisait commencer ses écoliers par le modèle vivant. M. Guizot ajoutait encore en 1810 : « Le soin que l'école actuelle donne aux formes, aux dépens de la couleur, prouve clairement qu'elle méconnaît le domaine 'particulier de la peinture, et qu'elle suit trop exclusivement les traces des statuaires. » On en pourrait dire autant de M. Ingres et de son école.

Après la Mort de Socrate, David peignit le BrutuSy en 89. Les Horaces, Socrale, Brutus ! la Révolution, n'est pas loinl Pendant la Révolution^ David n'a fait que trois compositions : le Serment du jeu de paume, VAssassinat de Lepelletier Saint- Far g eau ^ et le Marat, L'homme politique avait bien assez de suivre les terribles mouvements du peuple et des assemblées; et Tartiste s'occupait à ordonner les fêtes nationales.

Le Serment du jeu de paume n'a jamais été peint; la gravure fut exécutée d'après un dessin terminé. Le tableau de Lepelletier a été racheté et caché par sa famille, peu amoureuse des souvenirs révolutionnaires. Enfin, le Marat, qui mériterait d'être au Musée, est resté entre les mains de M. Chassagnole, petit-fils de David. Il excite à l'Exposition la plus vive curiosité. La peinture ne saurait guère offrir un drame plus sinistre et plus simple. On voit que l'artiste a été impressionné par le mort encore tiède; car cette image saisissante a été faite d'après nature, et par un homme convaincu jusqu'au fanatisme. Il ne faut pas oublier qu'à ce moment même, la Convention décernait à Marat les honneurs du Panthéon, et que David avait été Tami du fameux tribun.

Auprès de la baignoire sont le couteau ensanglanté et le billot de bois, avec une écritoire de plomb et une plume brisée ; c'est tout le mobilier de la pièce nue et grise. Dans la main droite, étendue hors de la baignoire sur un drap rapiécé, Marat tient un billet ainsi conçu : « Vous donnerez cet assignat à cette mère de sept enfants, et dont le mari est mort pour la dcffense (sic) de la patrie. » La tête, renversée douloureusement, est d'une ressemblance profondément sentie. Par terre, le billet

de Charlotte est ouvert : « Il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance. 13 juillet 1793. Charlotte à Marat. » Et au-dessous ; « David à Marat^ l'an II. »

X'est-ce pas là une des pièces les plus curieuses de rhistoire de notre Révolution? Et il se trouve, en outre, que c'est la meilleure peinture de Louis David.

Cependant le peintre de Marat et l'ami de Robespierre, après avoir subi les persécutions des Thermidoriens, fut entraîné par le nouveau maître qui dominait la France. L'artiste républicain devint le peintre de l'Empereur^ auprès duquel, d'ailleurs, il conserva toujours son indépendance et ses convictions populaires. Plus tard, Gros, l'historien des batailles impériales, renia aussi son héros, en peignant la duchesse d'Angouléme et les Bourbons. Mais l'un et Tautre n'ont jamais été plus forts que dans l'expression de leur premier amour.

Le Bonaparte au mont Saint-Bernard fut répété quatre ou cinq fois par David, et chaque répétition payée 25,000 francs. Celui de TExposition appartient à M'^Ma baronne Janin, petite-fille de David. Cette figure équestre aé té mille fois reproduite par le bronze et le plâtre, sur le socle des pendules et sur les bahuts des chaumières^ par le burin et par le crayon, sur les papiers peints et sur les étoffes^ partout. Le cheval pie^ dressé sur ses jarrets, escalade les Alpes^ comme le Pégase de la guerre; un manteau orange flotte comme des ailes autour du jeune homme au profil aquilin. Mais comment critiquer cette pose théâtrale^, quand on sait que la composition est eii quelque sorte de Bonaparte lui-même, qui avait dit à son peintre : ^c Faites-moi calme sur un

cheval fougueux. » Le mot est superbe, et les lignes le traduisent à merveille ; mais la couleur est sèche et discordante. L'excellent statuaire que Louis David!

Le Télémaque^ appartenant à M. A. Didot, est de la vieillesse du peintre, qui, avant de partir pour l'exil^ avait fait ses adieux à son pays par le Léonidas aux Thermopyles, héroïque pensée, sculptée sur la toile, au moment où les alliés envahissaient la France. Une fois en Belgique, le proscrit cherchait, dans les images gracieuses, l'oubli de sa vieillesse et de l'ingratitude du gouvernement officiel. Ses derniers ouvrages ne sont plus soutenus par l'enthousiasme politique et la profondeur de la pensée, et malheureusement les qualités spécifiques du peintre n^y sont point. Mais sa vie glorieuse est assez remplie sous la République et sous l'Empire, pour que le nom de David demeure ineffaçable dans la tradition de Tart français.

On voit encore à l'Exposition plusieurs portraits par David, qui datent de différentes époques : un charmant portrait de M^'*" Fleury, l'actrice, très-bien peint et appartenant à M. Dantan; on y sent la coquetterie de Part du dix-huilième siècle, avant la Révolution; le portrait du chargé d'affaires de la Hollande près la République, avec un long gilet rouge-sang et un habit vert- pomme; il fut terminé en quelques heures, et la physionomie est extrêmement vive ; un portrait de M. et M°^^ Mongez sur la même toile, où l'on remarque une main très-habilement peinte; le portrait de M"^*^ David, d'une grasse exécution ; et un portrait de femme, appartenant à M. Léon Cogniet.

Passons vite sur un détestable tableau de Regnault,

qu'on appelait le rival de David, V Amour endormi dans les bïYis de Psyché. Si David n'avait fait que des Amours ou des Centaures Chiron, il n'aurait pas renouvelé Tinspiration de la peinture française. Par malheur, ses élèves que nous allons rencontrer à l'Exposition, Gros excepté, perdirent eux-mêmes ce sentiment social et historique qui est le vrai génie de David,— grand homme trahi par la plupart de ses enfants.

Voici Tauteur d^Atala^ holàl et de Chactas, hélas! Girodet qu'on a comparé à Raphaël, à Michel-Ange et au Corrége. David lui-môme disait devant la Scène du Déluge : « Il a la fierté de Michel-Ange et la grâce de Raphaël. » C'est encore David qui décida la profession de Girodet, en disant à la mère de celui-ci : « Vous avez beau faire, votre fils sera peintre. » Hélas ! on a eu beau faire pendant trente ans, Girodet n'a jamais été bon peintre. Pendant qu'il étudiait en Italie, il écrivais qu'il voulait faire du neuf. Ses nouveautés sont bien vieilles aujourd'hui. Il écrivait aussi, l'ingrat, à propos de VEndymion : « Ce qui me fait plaisir, c'est qu'il n'y a eu qu'une seule voix sur mon tableau : cela ne ressemble pas à David! )>

Voici.Guérin, l'auteur diÉnée endormi devant DidoD^ et du Maixus Sextus vitrifié, qu'un plaisant disait avoir été exilé en Afrique et calciné par le soleil, Guérin qu'on a comparé à Virgile pour son Énce, à Euripide et à Racine pour sa Clyternnestre^ Guérin qui a fait écrire à M. Guizot : « Je ne connais rien de plus beau que le Céphale! » Guérin, qui est resté les seize dernières années de sa vie, de 1817 à 1833, sans faire un seul tableau, quoiqu'il eût été nommé en 1822 à la direction deTEcole

française à Rome ; l'heureux indifférent, qui, grâce à cette apathie, a couvé la nouvelle école révolutionnaire; car c'est dans son atelier que s'insurgèrent Géricault, Sigalon, Scheffer et Delacroix. Guérin, c'est l'homme placide par excellence, le sage sans passion de Sénèque. (( De tous les états, dit un de ses biographes, celui pour lequel il avait le moins de répugnance, sinon le plus de vocation, c'était la peinture. » Nous sommes bien éloignés de ces furieux artistes des seizième et dix-septième siècles^ qui prodiguaient partout un talent inépuisable et qui mouraient devant le chevalet. Murillo, ayant été contraint de passer quelques jours dans un couvent, enrichit de sujets religieux tous les murs et plafonds, pour remercier les moines de leur hospitalité. Il mourut à soixante-quatre ans d'une chute du haut de Péchafaudage où il peignait un plafond dans une église de Cadix. Le Titien, presque centenaire, ne manquait jamais à son atelier, et il avait la manie de retoucher impitoyablement ses anciennes compositions.

Voici Gérard, qui aurait dû naître sous Louis XIV. La Providence a fait un anachronisme. Au lieu de Napoléon à Austerlitz, c'était un héros à manchettes et à rubans qu'il fallait à Gérard; c'était le fameux Passage du Rhin qu'il aurait pu peindre comme Boileau l'a décrit. Gérard aurait été en peinture le pendant du sculpteur Girardon. Le pêle-mêle ne convient pas à son talent propre et tranquille. Sa brosse aime mieux le velours que le fer. Son esprit est méthodique, ennemi du désordre et de tout ce qui blesse les convenances. Gérard eût fait un diplomate habile ou un excellent maître des cérémonies ; homme d'un esprit distingué et du carac-

1ère le plus honorable ; c'est lui qui contribua au succès officiel de la Méduse de Géricault, qui fit acheter les premiers tableaux de M. Ingres, et qui appuya chaudement Léopold Robert ; noble protecteur des peintres, mais peintre médiocre.

Tout le monde, en ce temps-là, était dupe ou complice d'une admiration frénétique, que, d'ailleurs, toutes les écoles successives, si différentes, ont eu tour à tour le ])rivilége d'inspirer à leurs contemporains. Molière luimême sacrifiait Raphaël à Mignard, dans sa pièce sur le Val-de-Grâce. Boucher était le roi absolu de la peinture, quand M™*^ de Pompadour était la reine capricieuse de la cour de France. Et aujourd'hui, M. Ingres a sa chapelle et ses encensoirs. Le Journal des Débats compare la Sixtine au Concile de Trente, du grand Titien I Girodet et Corrége, M. Ingres et Titien ; le rapprochement est singulier!

Des quatre G, comme on appelait sous l'Empire Girodet, Guérin, Gérard et Gros (nous avons aujourd'hui au besoin quatre D : Delacroix, Decamps, Dupré, Diaz, et môme cinq, avec M. Delaroche) ; des quatre G, Gros mérita seul;, à notre avis, une place dans l'histoire, parce qu'il s'est inspiré au même sentiment que Tinitiateur David, quoique son tempérament d'artiste fût tout différent et sa pratique bien supérieure. Outre que Gros a retracé l'épopée de Napoléon, il a encore des qualités de peintre, qu'aucun de ses contemporains ne possède au même degré. Plusieurs morceaux de ses peintures sont enlevés de main de maître, et les bons praticiens qui ont succédé aux faibles artistes de l'Empire tiennent de sa méthode et de son exécution, par exemple Sigalon et

Géricault. Gros a été certainement le meilleur professeur de peinture depuis un demi-siècle.

L'Exposition de la Galerie des Arts offre un beau portrait de Galle, graveur en médaille, par Gros ; un autre portrait du jeune M. de La Rivalière, avec des mains immenses; une vive esquisse du Roi Lear, un A7mbc et son coursier, une esquisse delà Bataille d'Aôovkir^ que nous n'avons pas vue^ un trait d'après le Moïse de Michel- Ange, dessiné en maître, et un excellent petit Bonaparte à cheval, appartenant à M. de Lasalle.

De Guérin, il y a une petite esquisse en verre colorié, la Mort de Priam, et une esquisse de Thésée et le Minotaure. De Girodet, l'esquisse du Déluge^ une tête d'étude, femme en buste, le sein nu,— deux maigres dessins, dont l'un a le malheur d'être près d'un superbe dessin de Prudhon,— et le fameux Hippocrate. Il faut voir les têtes et les physionomies de ces beaux représentants du monde antique ! Ce tableau est fort malade d'une contraction de l'épiderme, la mauvaise qualité de la fibre ayant produit des fissures immenses. La Faculté de médecine à qui il appartient ne pourra le guérir.

Gérard a cinq peintures et deux dessins, qui sont de sa jeunesse, au temps où il passa par la misère avant de conquérir la célébrité. Le Bélisaire , appartenant à M. Delessert, fut son premier tableau, exposé en 1797. Tout le monde alors voulait faire des Bélisaires, après celui de David. Chose singulière, le Marcus Sextus do Guérin était aussi un Bélisaire, qui fut débaptisé. Celui de Gérard, malgré son succès, ne tira pas l'auteur de sa situation difficile. Les frais de son second tableau, Psyché et V Amour y maintenant au Louvre, furent généreusement

avancés par son ami, M. Isabey ; mais la Psyché ne se vendit pas plus que le Bélisaire. Quel beau groupe cependant on pourrait sculpter d'après le Bélisaire de Gérard !

Ce furent les portraits qui sauvèrent Gérard et qui lui attirèrent la faveur de Napoléon et de Joséphine. Après VOssian (tout le monde alors faisait aussi son Ossian), il fut chargé de la Bataille d'Austerlitz, dont on voit l'esquisse à l'Exposition, ainsi qu'une petite esquisse de Marins rentrant dans Rome. Les autres ouvrages les plus estimés de Gérard sont \ Entrée de Henri IV a Paris ; la Corinne, qui est le portrait de M"^ de Staël, et qui appartient aujourd'hui à M"'^ Récamier ; la Sainte Thérèse, exposée en 1828, et appartenant, je crois, à M. de Chateaubriand.

Gérard, comme autrefois Rubens, a tenu sous son regard presque toutes les têtes couronnées de l'Europe et une foule de personnages illustres, presque tous les membres de la famille Napoléon, les empereurs de Russie et d'Autriche, les rois de Prusse et de Saxe, lors de l'invasion ; Louis XVITI, Charles X et Louis-Philippe; un grand nombre de généraux de l'Empire, le général Moreau, le général Foy, Regnault de Saint-Jean-d'Angély ; Canning etWelhnglon ; ]M. Isabey, M'^'' Brongniart, le chirurgien Dubois, Ducis et M'^^ Mars; ces deux derniers sont à l'Exposition.

11 est impossible de trouver un portrait plus commun que celui de Ducis, avec sa fourrure jaunâtre et ses traits arrondis. Nous soupçonnons aussi M"*^ Mars d'avoir été plus belle que son portrait.

A côté de cette école de statuaires et d'académiciens, il y avait un autre homme qui vécut obscur et misérable

durant presque toute sa carrière, et qui finit par mourir de chagrin. Il était fils d'un maçon, comme Rembrandt était fils d'un meunier, et Watteau d'un couvreur, comme Claude Lorrain avait été pâtissier et domestique. Cet homme-là était pourtant le plus peintre de toute sa génération^ et on aurait pu le comparer au Corrége avec plus de justice que Girodet. Prudhon était né en 1760^ douze ans après David, sept ans avant Girodet. On lui avait donné au baptême les deux prénoms de Rubens et de Puget : Pierre-Paul. Il eut ceci de commun avec André del Sarte et Albert Durer,, qu'il fut longtemps tourmenté par sa femme. Il n'avait que dix-huit ans quand il eut le malheur do Tépouser. Dès 1783, il obtint le prix de Rome ; en 1793, il faisait partie du jury central des arts nommé par la Convention et destiné à remplacer l'Académie; en 1816, il entra à l'Institut ; mais cependant son talent fut toujours vivement contesté : sous la République, il faisait pour vivre des miniatures et des vignettes ; sous l'Empire, il faisait des tableaux à peine remarqués au Salon ; jusqu'à sa mort, combien d'hommes ont apprécié son génie ?

On disait de lui qu'au lieu d'imiter l'antique^ il copiait la nature. L'étude de la nature n'est-elle pas aussi féconde que l'élude de la tradition, et l'une et Faulre ne sont-elles pas les sources de l'art^ après le sentiment original de l'artiste? Mais, au contraire, Prudhon n'a jamais peint un tableau d'après nature ; il consultait son inspiration idéale bien plus que la réalité. S'il dessinait d'après le modèle , combien aussi n'a-t-il pas laissé d'admirables croquis d'après les statues et les bas-reliefs antiques! Il y a même bien plus de tournure antique

dans la mythologie interprétée par Prudhon et dans ses compositions allégoriques que dans tous les pastiches de Part impérial. Plusieurs de ses petits dessins rappellent la sculpture grecque. Nous avons vu de lui un précieux alljum tout parsemé de motifs grecs et romains, avec des extraits de l'histoire pour sujets de tableaux sur Cimon d'Athènes et Périclès, sur Horatius Coclès^ Lucrèce et Mucius Scévola.

On disait encore de Prudhon qu'il ne savait malheureusement pas dessiner. Il est vrai qu'il ne dessinait pas comme ses rivaux. Son procédé est radicalement différent, et le résultat bien préférable. Tandis que l'école de David dessinait le trait extérieur, croyant avoir la forme d'une figure quand elle en avait la ligne géométrique et, en quelque sorte, les limites sans la réalité intérieure, — lui, commençait ordinairement par les grands plans de lumière, par le modelé positif de la forme. Il y a, chez M. Marcille et chez M. Carrier^ de curieuses académies, ébauchées d'après nature, suivant ce procédé.

Pour la couleur, Prudhon est bien plus différent encore de ses contemporains. Ses préparations, toutes particulières, rappellent les ébauches du Corrége, du Par- .mesan et de Pécole de Parme; exemple, le tableau de M. le comte de Morny. Les dessous ont une légèreté, une transparence inimitables. Il avait proscrit le jaune des tons de chair, parce que le jaune pousse au noir, comme onle voit par expérience dans les peintures de l'école impériale, ternies aujourd'hui et détériorées, tandis que la peinture de Prudhon a conservé sa fraîcheur. Il a quelque analogie avec Greuze dans les demi-teintes bleutées ou violacées. Mais Greuze aussi passait pour

un original, indigne de la pléiade officielle. Tous deux sont bien vengés aujourd'hui par la faveur publique et le prix de leurs tableaux. C'est un peu tard pour Prudhon qui n'en a jamais profité.

L'Exposition de la galerie des Beaux-Arts contient quatre peintures de Prudhon : un portrait d'homme, peint en 1810 sous une mauvaise influence; une petite esquisse de Phrosinc et Mélidor , sujet gravé par l'auteur dans la même dimension; V Innocence entraînée par VAmour et suivie par le Repentir ; un petit Génie portant une corbeille de fleurs les précède ; l'Amour tout nu caresse le menton de Flnnocence, voilée de draperies qui tomberont bientôt; le fond du paysage est légèrement frotté; enfin Vénus et Adonis, provenant de la galerie Sommariva, et appartenant à M. Marcille.

Cette adorable esquisse, haute d'un pied, a été payée huit mille francs, à la même vente où la fameuse Gcdatée de Girodet, qui avait coûté un prix fou, fut adjugée pour quelques mille francs. On dit que la Didon, du Louvre, a été payée cent mille francs; combien se vendrait-elle aujourd'hui? L'esquisse de V Assomption, qui n'est pas plus grande que l'esquisse de Vénus et Adonis, a coûté douze mille francs au marquis de Hertford, à la vente de M. Paul Périer.

Prudhon peut être jugé sur ce petit tableau de J'énus et .Adonis, qui est de première qualité et digne du Corrége.

Le talent de Prudhon est encore appréciable sur les cinq dessins réunis à l'Exposition : l'Amour appuyé sur sou arc contemple la femme qu'il a blessée, et un pendant dans le môme cadre, appartiennent à M. le comte

de la Riboissière ; les trois autres sont à M. Marcille : Minerve conduisant les Beaux-Arts à l Immortalité, composition analogue, je crois, au plafond de la salle de billard du château de Saint-Cloud ; V Amour qui blesse ou le Coup de patte du chat^ dont M. Carrier possède un dessin plus grand et dont la peinture était à la vente du comtedeCypierre : et une Allégorie, femme drapée, avec de petits Génies, sorte de caryatide, d'une série de décorations qu'on voit chez M. le marquis Maison.

Avec Prudhon finit Fhistoire de cette première période de Fart au dix-neuvième siècle. Une génération plus jeune allait bientôt s"épanouir ; elle a déjà fourni ses morts illustres, Géricault, Léopold Robert, Sigalon, Chariot, qui furent contemporains des illustres virants, MM. Ingres, Ary Scheffer, Horace Vernet, Paul Delaroche; tous représentés à l'Exposition des peintres. Il faut encore ajouter parmi les artistes de la génération impériale, M. Abel de Pujol et M. Hersent. On voit à la galerie des Reaux-Arts le dernier tableau de M. Pujol, exposé en 1843, Chlodsinde ou l'Epreuve par l'eau bouillante, et cinq peintures de M. Hersent, honorablement cité en 1810 par M. Guizot : le portrait de M™^ de Girardin, et deux autres portraits de femme, le Rutliet Booz, analysé par M. Thiers en 1822, et Comment l'esprit vient aux filles. Il vaudrait mieux savoir comment l'esprit vient aux peintres.

Sigalon. — Gcricault. — Lcopold Robert.

Charlet.

Sigalon était né en 1790 au pied des Cévennes. Trente ans après, en quittant ses montagnes, il emporta pour toute fortune une résolution qui devait gravir les plus rudes obstacles malgré la misère et l'isolement; car il conserva toujours les vertus d'un montagnard, le courage, l'obstination, la patience, la sobriété. Sa jeunesse fut perdue à des métiers obscurs dans quelque bourgade de son pays. C'est une rareté qu'un peintre qui ne l'ait pas été dès son enfance. Les commencements de presque tous les peintres se ressemblent : charbonnages sur les murs, barbouillages sur le papier, qui annoncent la vocation. Il n'y a guère que Guérin qui, étant petit comme étant vieux, se soit dispensé de faire des bonshommes.

Cependant Sigalon avait essayé son talent par une foule de dessins et de tableaux qu'on découvrirait sans doute encore dans les petites villes du Languedoc, Une fois à Paris, vers 1820, il refit son éducation de peintre, avec les conseils d'un de ses compatriotes, ancien élève de David, M. Souchon, qu'on retrouve près de lui au Salon de 1827 et dans les derniers travaux de la copie diU. Jugement dernie7\ Le Lazare, de M. Souchon, exposé en mémo temps que VAthalie, et qu'on voit à l'église

Saint-Merry, est une peinture vigoureuse et expressive qui méritait d'être plus remarquée. On peut dire que Souchon a été le maître de Sigalon, plutôt que Guérin, dans l'atelier duquel Sigalon travailla quelque temps avec Bonington, Delacroix et les autres novateurs.

Le premier tableau public de Sigalon est la Courtisane, exposée en 1822, et placée aujourd'hui dans une des salles françaises du Louvre. Elle a été gravée par Reynolds. Au même Salon était le Dante et Virgile^ le premier tableau d'Eugène Delacroix. En 1824 parut la Locuste^ composition terrible et hardie, qui, malgré cela, eut un grand succès. Dans le n>ême journal o\\ nous écrivons aujourd'hui, M. Thiers s'écria que la France comptait un bon peintre de plus ; il avait aussi^ en 1822^ pressenti l'avenir d'Eugène Delacroix. Mais, malgré la vive impression qu'avait faite la Locuste sur les critiques et sur les artistes, le pauvre Sigalon demeura dans la misère^, sans pouvoir vendre son tableau et sans avoir des ressources pour commencer des œuvres nouvelles. M. Laffitte, qui était alors le protecteur-libéral de toutes les nobles infortunes, fit remettre six mille francs à Sigalon, et la Locuste fut installée dans l'hôlel du financier. Elle n'y devait pas rester longtemps, le .sujet offusquant la délicatesse des bourgeois qui entouraient M. Lafûite. C'est cependant au doux Racine que le sujet est emprunté :

Elle a fait expirer un esclave à mes yeux ;

Et le fer est moins prompt pour trancher une vie

Que le nouveau poison que sa m^in me confie.

Sigalon fut prié de reprendre son tableau et d'en exé-

cuter un autre. La Locuste est maintenant dans la patrie du peintre, au Musée de Nîmes.

La jalousie et d'injustes critiques s'acharnèrent sur VAthaiie^ une des compositions les plus grandioses, une des plus fortes peintures de Técole moderne. Nous l'avons vue au Musée de Nantes, qui devrait bien la céder au INIusée de Paris. Sigalon y a manifesté toute sa puissance, dans la fermeté du dessin, la grande tournure des personnages et Tabondance de la couleur. C'est une œuvre de maître, savante et complète. Elle a bien plus d'éclat et de verdeur que les tableaux postérieurs de Sigalon. h'Athalie et la Locuste resteront ses deux titres principaux devant la postérité.

Il est remarquable que le rude Sigalon avait encore pris dans Racine le sujet de son Athalie :

De princes égorgés la chambre était remplie : Un poignard à la main, l'implacable Athalie Au carnage animait ses barbares soldats. Et poursuivait le cours de ses assassinats.

A la vérité, la poésie harmonieuse de Racine n'est pas si sanglante et si colorée que l'image vivante du peintre méridional.

Jusqu'à la révolution de Juillet, l'artiste découragé n'osa plus entreprendre de grandes peintures. C'est alors surtout qu'il fit des portraits, pour vivre: celui de la mère du docteur Moreau, son ami ; celui de M. Schœlcher père, et autres. V Amour captif, exposé à la galerie des Beaux- Arts, et appartenant à M. Moreau, doit être de cette époque. Le sujet prêtait au talent de Sigalon : un homme et une femme nus sont couchés au milieu d'un

228 INTRODUCTION AU SALON DE d846.

paysage, l'Amour enchaîné près d'eux. On voit par la science anatomique de ces figures que Sigalon appartient indirectement à la grande école des praticiens habiles dont Gros était le chef. Le dessin et le modelé sont irréprochables, et la pâte est d'une belle quahté. On en jugerait mieux encore si le tableau était placé plus bas, à portée du regard. Sigalon ne craint pas d'être analysé par la critique et étudié par les connaisseurs. Il ne faut pas nous dissimuler cependant qu'il est un peu lourd et qu'il manque de distinction.

La Visiojî de saint Jérôme et le Chrht en croix furent exposés en 1831. Mais le produit minime de ces tableaux ne pouvait encore soutenir Sigalon au milieu de la vie parisienne et des dépenses que nécessite la grande peinture. Après douze ans de luttes, il fut forcé de retourner à Nîmes, « plus pauvre qu'il n'en était sorti, » comme dit Jeanron dans une excellente notice sur son maître et son ami. Il espérait y donner des leçons de dessin et y faire des portraits. Mais, en 1834, la direction des Beaux- Arts vint l'enlever à sa retraite en lui confiant la copie du Jugement dernier et des autres fresques de Michel- Ange dans la chapelle Sixtine. On dit que cette mission difficile avait été refusée par plusieurs peintres privilégiés. Sigalon y a consacré quatre années d'un travail opiniâtre, secondé par ses énergiques qualités de praticien, et, en 1839, sa gigantesque copie fut plaquée dans le fond d'une salle de l'École .des Beaux-Arts. Tout Paris accourut contempler la conception immortelle de Michel-Ange, qui souleva, il faut bien le dire, d'absurdes contestations. Oui, en France, au dix-neuvième siècle, il s'est trouvé des impuissants, et de pitoyables orgueilleux,

qui n'ont pas été satisfaits du génie de Buonarotti. Sigalon fut bien étonné de ces niaiseries, quand il vint luimême pour assister au triomphe de Tillustre Florentin, qui l'avait préservé, disait-il, a de mourir à l'hôpital. )) Il repartit plus triste que jamais, et, quelques mois après, il mourait à Rome, dans les bras de l'abbé Lacordaire.

Gigoux a exposé, en 1841, un très-beau portrait de Sigalon, dont la tête a été peinte d'après nature.

Géricault mourut presque à l'âge où Sigalon commençait véritablement son métier. Quand il exposa la iMéduse, en 1819, au même Salon où étaient la Galatée de Girodet et VOdalisquede M. Ingres, un journal écrivit : « M. Géricault est un jeune homme de grande espérance, et qui promet beaucoup. » Il avait alors vingt-huit ans : cinq ans après, il était mort.

C'est un préjugé très -singulier que de refuser à la jeunesse le don des productions durables et supérieures. Dans les arts surtout, la barbe grise n'est pas indispensablement la compagne du talent. Il est curieux de constater l'âge auquel moururent les plus grands peintres. Nous citerons rapidement ceux dont nous avons les dates dans la mémoire : Paulus Potter mourut à vingt-huit ans, Yalentin et Brouwer à trente-deux ans, Adrien van de Velde à trente-trois ans, comme Géricault, le Giorgione à trente-quatre ans, Raphaël, le Parmesan et Watteau à trente-sept ans, Lesueur à trente huit ans, le Corrégeet le Caravage à quarante ans, Lucas do Leyde à quarante et un ans, van Dyck et André del Sarte à quarante-deux ans, Albert Cuyp à quarante -trois ans. Et Hobbema, j'ai toujours pensé qu'il était mort fort

jeune \ sans quoi la trace de sa vie n'eût pas été complètement perdue.

Il est vrai qu'on peut mettre en parallèle Rubens et Prudhon, qui moururent à soixante-trois ans, Murillo et Zurbaran à soixante-quatre ans, Léonard à soixantesept ans, Rembrandt à soixante-trois ans, Poussin à soixante et onze ans, David à soixante- dix- sept ans, Greuze à soixante-dix-neuf ans, le Primaticeet Chardin à quatre-vingts ans, Claude et le Tintoret à quatre-vingtdeux ans, Michel-Ange à quatre-vingt-dix ans, Titien à quatre-vingt-dix-neuf ans, et même Jean Cousin, qui, suivant le catalogue du Musée, aurait vécu cent vingt ans, et Yelazquez cent un ansl Nous accorderons volontiers que ces deux dernières dates du catalogue officiel soient des fautes typographiques. Mais un catalogue national et permanent devrait être parfaitement corrigé.

L'histoire des diverses fortunes de la Méduse n'est pas gaie pour les hommes de talent. Après le Salon, M. Horace Vernet s'entreaiit auprès du directeur du Musée, M. de Forbiu, pour faire acheter cette belle peinture. On offrit à contre-cœur 5,000 francs, c'est-à-dire moins que les frais d'exécution. Alors, Géricault partit pour TAngleterre, oii il avait déjà fait un voyage en compagnie de son ami Charlet. En Angleterre, il exposa \di Méduse, qui avait grande renommée à l'étranger. Cette exhibition et quelques dessins lui rapportèrent plus de 20,000 francs. Quand il fut mort, la Méduse fut de nouveau proposée à M. de Forbin, et, sur son refus, achetée aux enchères

1 Hobbema n'est mort qu'en 1709 ! très-vieux, par conséquent. Voir une brochure de Scheltema, archivislc d'Amsterdam, annotée par W. 13.

par l'ami et me aie le collaborateur de Géricault, M. de Dreux-Dorcy, en concurrence de marchands de tableaux qui voulaient la couper en fragments et en faire des études. Plus lard, la réputation de Géricault ayantgrandi, la direction des Musées se décida^ et Dorcy fut heureux de céder au Louvre le chef-d'œuvre de son ami, pour le prix qu'il avait coûté, 6^000 francs.

Géricault a laissé, outre la Méduse, exécutée en six mois, les deux grandes figures achevai du Palais- Royal ; \eChasseur, exposé en 1822, le Cuirassier^ en 1814, et une foule d'études et de dessins, épars dans les collections particulières, chez MM. Scheffer, Marcille, Collot, Barroilhet, Etienne Arago, etc.

Les deux études de Chevaux, exposées à la galerie des Beaux-Arts, appartiennent à lord Seymour. Elles ont été peintes d'après nature dans une écurie célèbre. Chacun de ces nobles animaux porte un nom auquel se rattachent ses exploits. Il y en a de toute couleur et de tout reflet;, orange, perle, citron^ bleu-ciel, vert- d'eau, rose; la lumière glisse sur ces poils lustrés toutes les nuances du prisme. Chacun a sa physionomie, sa tournure, son style et le caractère original de sa race, naseaux brûlants, fins jarrets, flancs d'acier. Dans la première étude, sept chevaux sont vus par-devant et de face, avec leur têtes expressives et leur poitrail impatient. Dans la seconde, il y a trois rangées de huit chevaux vus de croupe. C'est merveilleux et bien digne de Tenthousiasme des sporlsmen.

Géricault eut toujours une furieuse passion pour les chevaux. Au collège, il rêvait Franconi et s'attachait des barres de for le long des genoux en dedans, pour se cour-

ber les jambes en arc, à la manière des cavaliers. Il étudia un instant chez Carie Vernet avant d'entrer chez Guérin, oii son instinct de coloriste le fît appeler « le cuisinier de Rubens. » Ses premières peintures furent des cavaliers et des chevaux. En 1814, il s'engagea dans la cavalerie. Plus tard, on le voyait toujours à cheval dans les Champs-Elysées ou au Bois. C'est en se promenant à cheval, sur les bords de la Tamise, qu'il contracta une sciatique, origine de sa longue maladie. C'est une chute de cheval qui lui causa un abcès à la cuisse. C'est à une course du Champ de Mars qu'il fut heurté violemment à l'endroit de sa blessure, dont finalement il mourut, après une année de souffrances cruelles.

La bibliothèque des Estampes possède une précieuse lettre de conseils qu'il adressait, durant sa maladie, à Eugène Isabey^ et qui finit par cette apostrophe mélancolique : (( Ta jeunesse aussi se passera, mon jeune ami ! n

C'était le regret de n'avoir pas réalisé tous ses projets de peintre qui tourmentait Géricault sur son lit de mort. La douleur le trouva toujours d'un courage héroïque, fortement exprimé sur sa belle tête d'aigle : au milieu d'une opération chirurgicale, comme son médecin palissait : (( Tenez, lui dit-il, prenez ce flacon de sels, vous en avez plus besoin que moi. » Mais tous ces sujets dramatiques qu'il avait esquissés autrefois, comme la Iraite des Nègres, toutes ces batailles et ces courses de chevaux, faisaient de terribles mêlées dans sa tête en délire. On sait par le nombre de ses croquis de la Méduse, dont il a retourné la composition sous mille aspects différents, combien son imagination était vive et féconde • il se prenait à songer que, de tous ses rêves poétiques, un seul

demeurait écrit sur la toile pour témoigner de son talent. Encore la Méduse lui avait-elle valu peu d'encouragementj un mot flatteur du roi Louis XyiII à l'exposition, et ce jeu de mots d'un de ses camarades d'atelier : «Mon cher Géricault^ vous avez fait là un Naufrage qui n'en sera pas un pour vous. »

On voit encore à l'Exposition des peintres un petit Combat de cavalerie^ esquisse de Géricault, appartenant à M. Ferdinand Laneuville, et deux brusques dessins au trait, des Chevaux en liberté et des Taureaux luttant avec des hommes.

Continuons la triste histoire de ces vies agitées et de ces morts funestes sur le champ de bataille des arts : David, mort en exil; Gros, mort aux bords de la Seine; Prudhon, mort de chagrin après le suicide de ]\r^'' Mayer; Sigalon, mort de découragement; Géricault, mort de hasard; Léopold Robert s'est coupé la gorge pour un mystérieux amour. Il semble que nous sommes à Versailles, dans cette galerie des généraux de PEmpire, où, sur chaque socle des statues, on lit : Tué à Austerlilz, tué à Waterloo... Il n'y manque que la statue de Napoléon, tué à Sainte-Hélène par les Anglais.

Nous avons raconté longuement ailleurs la vie de Robert^ et son amour, et les diverses phases de son talent. Le caractère de Robert est tout autre que celui de Géricault; il a plutôt de l'analogie avec celui de Sigalon. Léopold Robert était Suisse, fils d'artisan, comme Jean- Jacques, son compatriote, esprit rêveur et timide comme lui, travaillant comme lui à grand'peine, et arrivant dans

* Dans les Beaux-Arts, publiés par Gurmer.

son art jusqu'à la beauté, comme Jean-Jacques, dans son style, jusqu'à l'éloquence. Il y a, dans les lettres de Robert, plusieurs passages mélancoliques qui rappellent les Confessions. Il écrivait, avant de mourir : « J'étais si heureux, quand je pouvais travailler depuis le commencement du jour jusqu'à la nuit, par passion, non point par devoir. Hélas: j'ai aspiré à des choses impossibles. Je suis pris du mal qui attaque ceux qui désirent trop. Et pourtant j'ai toujours aimé la simplicité. Une vie douce et contemplative n'est-elle pas préférable aux élans d'un cœur ambitieux? J'ai lu cette nuit la Bible, et j'ai cherché dans ses sublimes exhortations une tranquillité d'esprit qui me fuit toujours. La religion et la nature sont mes deux seules consolations. Les préceptes de toutes les croyances peuvent concourir au bonheur de rhomme, parce que tous tendent à amortir les passions, qui rendent quelquefois bien malheureux. »

Il faisait allusion à son amour et à son art.

Ailleurs, il écrit, comme le misanthrope Rousseau : (( On finit par se persuader qu'on n'est plus en rapport avec personne... ; mais on n'échappe point à sa destinée. ))

Au moment oii il exécutait à Venise sa fatale résolution, le 20 mars 1835, le tableau des Pêcheurs de l'Adriatique arrivait à Paris. On se rappelle l'enthousiasme qu'excita ce chef-d'œuvre, qui est comme le testament de l'auteur. L'exposition à la mairie du 2^ arrondissement produisit 16,000 francs pour les pauvres. Nous préférons de beaucoup les Pêcheurs de V Adriatique aux MoissonneurSj à la Madone de VArc et aux autres productions de Léopold Robert. Il y a dans cette œuvre suprême une

tristesse ineffable et comme un cri de désespoir. Ces pêcheurs ne reviendront point.

Aucune des compositions de Robert n'a été plus travaillée que celle-là. M. Marcotte en possède plusieurs dessins et esquisses superbes^ que son ami lui envoyait d'Italie^, chaque fois qu'il modifiait Tordonnance de son image. C'est M, Marcotte qni est le plus riche des amateurs en peinture de Léopold Robert, Il est regrettable qu'il n'ait pas prêté à TExpositiori la Mère heureuse ou la Mère tenant sur ses genoux son enfant mort ; car on ne saurait juger Robert sur la Scène de Brigands empruntée à M. le baron de Foucaucourt. Cette faible peinture est datée de Rome, 1820 ; Léopold Robert n'avait que vingt-six ans, et il n'était que depuis deux ans en Italie, où il était allé, dit-il, (( avec l'idée d'y vaincre ou d'y mourir. »

Ses qualités particulières, l'ordonnance, le sentiment, la beauté^ sont absentes de làScène de Brigands, quoiqu'il ait souvent réussi plus tard dans des scènes analogues. Il faut voir Robert dans les sujets médités qui exigent une belle disposition des groupes et des figures, un agencement régulier des hgnes; aussi son maître de prédilection fut-il toujours le Poussin, que personne n'a surpassé pour l'ordonnance d'un tableau. C'est le Poussin qui lui avait enseigné la composition pyramidale qu'on admire dans Vhnpr'ovisateur napolitain, dans les Mois-sonneurs, dans la Madone de l'Arc, dans les Pêcheurs de l'Adriatique : une figure principale au sommet et des groupes symétriques qui se balancent de chaque côté. Ce système, en quelque sorte architectural, est aussi celui de Raphaël dans tous ses grands ouvrages. Le Poussin et Raphaël no Pavaient d'ailleurs point inventé.

C'est le système de tous les bas-reliefs antiques. Bien plus, c'est le système de toutes les créations de la nature ; car les hommes ne font que découvrir les lois éternelles de la divine harmonie.

Il faut voir encore Robert dans le style de ses figures prises isolément, dans le caractère de noble beauté qu'il a imprimé à la tournure de ses paysannes romaines et de ses rudes travailleurs. Mais^ si Robert est un grand poète, on peut dire aussi qu'il est un faible praticien dans son art. Son dessin et sa couleur, tant vantés, sont fort reprochables ; l'un est souvent incorrect et maladroit: il suffit d'examiner le galbe des pieds ou des mains; l'autre, la couleur, manque de demi-teintes et de variété. Léopold Robert nous paraît très-bien apprécié dans cette remarque d'un critique de nos amis : a Pendant toute sa vie, Robert n'a eu qu'un sentiment, dont il est mort : il a rêvé la perfection. Il a, comme il le dit^ aspiré à des choses impossibles. Il a trop désiré, et ce désir immodéré, qu'il a transporté dans son art, il n'a jamais pu le satisfaire, pas plus dans son art que dans son malheureux amour. Mais cependant il doit à cette insatiable aspiration, d'avoir approché de son type de beauté humaine, s'il ne l'a pas atteint. »

Charlet, dont la perte récente a été sentie par tous les artistes, était moins ambitieux : voilà un homme d'improvisation^ un talent spontané, facile et spirituel. Charlet est une espèce de journaliste qui fait de la vive polémique avec son crayon. Otez à Charlet son patriotisme et son cœur de plébéien, vous n'avez plus qu'un observateur ingénieux et un dessinateur adroit. Chariot a fait de la comédie pendant que Gros faisait de l'histoire. On

l'a quelquefois comparé à Béranger. Assurément, il est de la même famille; mais le sentiment de Béranger est bien plus profond, plus humain, plus durable, outre que le style du poëte est d'une qualité tout autre que le style du peintre. Béranger est de son temps,, mais il est de tous les temps. Charlet est de la Restauration : grognard posthume, qui vint au monde en 92^ au moment où les troupes républicaines partaient pour promener en Europe le principe populaire, et qui devait continuer la guerre contre les Bourbons dans leur propre royaume, après s'être battu à Clichy contre les alliés. Charlet est le lîls d'un dragon et le filleul d'un maître d'armes. Fiezvous à lui pour venger nos revers par un sarcasme persévérant. C'est lui qui a fait le mot de Cambronne, inscrit sous un pamphlet dont le succès fut prodigieux : (( La garde meurt et ne se rend pas. » La réputation de Charlet date de cette première lithographie, et, durant quinze ans, il a représentée merveille Fesprit national, Les chansons et les images ont fait autant de mal aux Bourbons que la presse et la tribune. Charlet a sa place dans rhistoire politique aussi bien que dans l'histoire de l'art.

Les dessins et les lithographies de Charlet sont innombrables, lien a laissé, dans sa succession, des cartons pleins, dont il eût été bien intéressant de conserver le catalogue. Il a exposé, en 1836, un Episode de la guerre de Russie^ belle peinture à l'huile, qui est au Musée de Lyon; en 1837, le Passage du Rhin, qui ne ressemble pas à celui de Boileau ; en 1843, le Ravin; mais cependant ses tableaux sont fort rares et se vendront assez cher.

Charlet a dessiné jusqu'au dernier moment. La Veille

de sa mort, il a fait les deux dessins de l'Exposition, dédiés à M"® Beiloc, et intitulés la Tête et la Queue de la République ; ici un marquis, là un sans-culotte; au début, le peuple; à la fin, une aristocratie nouvelle. Charlet a toujours été de l'opposition. Il disait aussi qu'il n'y a point de juste-milieu dans les arts. M. Delaroche n'a jamais été de son avis.

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