XII. Sculpture. — Clesinger. — Femme piquée par un serpent
— Le Paradis terrestre. — Eve et Vénus. — Les marbres grecs.
— Le Serpent et le Jury. — Jean Goujon, Sarrazin et Puget. — Le naturalisme dans les arts. — Le Murât de la statuaire. — Aspasie et Ninon. — MM. David, Barye et Pradier. — Il y a une statue dans tout bloc de marbre. —Michel -Ange et ses deux Esclaves.— Le poëte amoureux d'une statue. — MM. Nanteuil et Raraey. — Groupes et bustes. — Le collier de beauté. — Coysévox et Clodion. Le busle de George Sand.
XIII. Sculpture. — Clesinger et Pradier. — La Pietà de Pradier et la Vierge de Michel -Ange. — Le duc de Penthievre et Mlle (le MoQtpensier. — Les Tombeaux de Saint-Denis. — Vénus et Marie. — Les bustes de MM. Leverrier, Âubert et de Salvaudv.
— Portrait de M'ne d'Agoult, par M. Simard. — MM. Jaley. Jouffroy. Bosio. — La statue de saint Bernard. — Les reines de France.
— Le Poussin, de M. Brian. — Molière, Géricault, Ulysse. — MM. Hartung, Pascal, Henique, Toussaint. — Le Vase, de de M. Vechte. — La ciselure au seizième siècle. — L'art sous l'Empire. — Le romantisme et l'art moderne. — Michel-Ange et Raphaël. — Les orfèvres contemporains.
A FIRMIiN BARRION
DU SEXTI.MEXT »E L.A XATl'RE ET «E 1.4 IIEALTE.
Le commencement de toutes choses, c'est l'amour. Le commencement de Part, c'est le sentiment de la nature et la passion de la beauté. Mais il n'y a rien de plus rare que l'indépendance et l'originalité des impressions. Regarder simplement autour de soi est déjà une rareté insigne. La plupart des hommes passent à côté des plus belles choses sans les voir. Les dénicheurs d'étoiles ne sont pas communs en ce temps-ci. Combien sommesnous en Europe qui ayons vu lever le soleil? L'immense majorité des hommes s'obstine à voir en uniforme blanc les chevaux roses, bleus ou verts. On va jusqu'à nier l'âme des arbres. Personne ne s'inquiète de la lune ou des nuages, de la couleur du printemps ou du caractère de l'automne. On ne songe pas à contempler le spectacle de la vie qui ne s'arrête jamais et qui a pour théâtre l'infini.
Cependant tous les hommes sont poètes et arlistes. Tous ont, à quelque degré, la double faculté de sentir et d'exprimer : en Italie, chacun est improvisateur; le
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gondolier et le pâtre, l'homme des campagnes et l'homme des villes; en Allemagne, musicien : l'ouvrier et le paysan, le bohémien et le philosophe. A certaines époques, tout le monde a compris la statuaire et la peinture : en Gièce, au siècle d'Aspasie et d'Alcibiade; en Italie, à la Renaissance.
Pourquoi 'donc notre époque a-t-elle perdu le sentiment de Tart?
C'est qu'elle a perdu le sentiment de la nature.
La France, spécialement, a été entraînée hors de toutes les influences saines et naturelles, vers de fantastiques rochers d'émeraudes, comme au temps de Law. On a persuadé au peuple français que l'intérêt matériel était la fin de notre destinée commune. Le mot argent est maintenant le fond de la langue qui prêchait autrefois le dévouement et le fanatisme des idées et des sentiments généreux. Illusion grossière! Il nV a de positif et de réel que la nature et la poésie. Tout ce qui est beau et bon ne coûte rien, et se trouve partout : les femmes et l'amour, la pensée et les rêveries intellectuelles, le ciel, la mer, les forêts et les fleurs. Il n'y a de coûteux que les ridicules inventions des hommes, que les composés factices et pernicieux.
il ne faut donc pas se tourmenter pour l'argent, et déplacer son bonheur dans des conditions frauduleuses oùl'àme humaine s'obscurcit. L'esclave a perdu la moitié de son âme, disaient les anciens. On pourrait dire aux modernes : la servitude consentie à l'intérêt matériel est plus dangereuse que la servitude imposée par des lois d'inégalité. L'esclavage social laisse au moins la liberté morale intérieure; on s'appartient encore à soi-même,
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et l'on peut devenir Epictète ; la tyrannie est extérieure et indirecte; les fers ne louchent que la peau. Que de grands hommes demeurés libres sous la verge du maître, dans la torture d'une prison, au milieu des flammes du bûcher 1
Mais celui qui, spontanément, accepte la domination des choses matérielles, celui-là loge la tyrannie dans son propre cœur; car il renonce à tout ce qui fait l'homme, à l'intelligence, à l'héroïsme, à la passion idéale. J'aimerais mieux être sur les galères du roi, avec le cœur chaud et vaillant, que millionnaire à Paris, avec les instincts d'un usurier.
Le devoir et le bonheur sont dans l'exercice de nos facultés spirituelles, dans la simplicité, dans les émotions intimes que nous procure la communication avec nos semblables et avec la nature, par les sentiments et par la contemplation. Jean-Jacques Rousseau et le dixhuitième siècle n'avaient point tort de ressusciter leur homme de la nature, en contraste avec Thomme corrompu et insensé d'une civilisation pervertie. Rabelais et -Montaigne, Corneille et Molière, Cervantes et Shakespeare, n'ont pas cherché autre chose que ce fossile perdu, cet homme primitif et divin, cette créature harmonieuse qui est l'écho de la musique universelle.
Quelle fatalité sinistre a donc brisé dans Tâme humaine toutes les cordes poétiques, sensibles au grand air comme les harpes éoliennes, pour ne réserver qu'une corde de métal? La France en est là, qu'elle ne vibre plus sous les influences de Tesprit et de Timagination.
Aussi, l'art, en général, est-il devenu pour les artistes une industrie au lieu d'une passion, pour le public un
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luxe au lieu d'un culte enthousiaste et religieux; car il manque aux artistes et au public l'amour de la nature et de la beauté.
Quand tu trottes mélancoliquement sur ton petit cheval couleur de bruyère, mon cher médecin de campagne, au travers des chemins creux et ombragés de ta belle Vendée; quand tu regardes un effet de soleil sur les landes d'ajoncs aux fleurs d'or, bordées de broussailles capricieuses; quand tu t'arrêtes au coin d'un champ, face à face avec les grands bœufs conduits par un rustre qui leur chante le vieux refrain du soir ; quand tu admires quelque brune bergère assise dans un fossé et cueillant des pâquerettes, comme la Jeanne de George Sand ; quand tu mêles ta vie à tous ces tableaux de la nature, tu es plus près de l'art, par ton émotion solitaire, que le peintre qui, sans trouble et sans idéal, barbouille sur sa toile.
Autre chose est assurément la faculté de sentir, autre chose la faculté d'exprimer. On peut être vivement impressionné, sans avoir le don de l'image et du style. Il y a de grands penseurs qui n'ont jamais pu s'élever à l'éloquence. Mais l'artiste complet est justement celui qui manifeste au dehors son sentiment intérieur. Pour ces poètes d'action, si l'on peut ainsi dire, l'art est un langage naturel, et comme les cris soudains de la passion. L'art n'est difficile que pour les faux artistes. On a défendu autrefois, avec beaucoup d'esprit et de raison, la littérature facile. Il est certain que le génie n'a pas besoin de forceps. Les enfants bien constitués viennent à la lumière naturellement et sans accoucheur breveté. On ne dit pas que Cervantes ait eu beaucoup de peine à
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faire Don Quichotte; ni Shakespeare, Othello; ni Molière, VEcole des femmes. La peinture est facile aussi pour les vrais peintres qui obéissent à un génie intérieur et qui peignent ce qu'ils sentent. Les mots abondent à la véritable éloquence, et les grands orateurs ont toujours été plus forts en improvisant.
Bien plus, les grands artistes n'apprennent jamais rien d'essentiel : ils savent tout dès le commencement. Dans ses premiers tableaux, Raphaël est sublime. Le métier n'est que le serviteur de l'imagination.
Aujourd'hui, au contraire, on suppose que l'art est un procédé, et que savoir peindre n'implique pas le sentiment et la poésie. Peindre quoi?
Le fond de Tari est donc premièrement l'amour de la nature, cette manie constante et indomptable qui vous tourne vers la contemplation de la vie, et qui vous révèle dans l'objet aimé mille trésors invisibles pour les regards indifférents, et qui vous fait tressaiUir par mille bonheurs imprévus, par des riens précieux^ par un magnétisme étrange, comme l'amant avec sa maîtresse : l'amour de la nature est tout à fait analogue à Tamour des femmes. Les uns aiment les femmes calmes et lumineuses, transparentes et profondes : c'est Claude Lorrain en peinture. Les autres aiment les femmes étranges, impénétrables, capricieuses, avec de vifs contrastes d'ombre et de lumière, de passion et de naïveté : c'est Rembrandt. Ceux-ci rêvent une grandeur souveraine;, des tournures impossibles, et des accents de forme héroïque : c'est Michel-Ange. Ceux-là aiment les formes jeunes et fraîches, avec un duvet argentin sur la peau et mille recherches de la volupté : c'est Corrége. Ail-
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leurs, la femme rude et forte, avec des élans sauvages : Salvator. Ou la femme fine et élégante, avec des poses maniéréeset des mains délicates : Parmesan. Ou la femme austère et noble : Poussin. Ou la femme ample et magnifique, abondante et voluptueuse : Rubens. Et ce caractère dominant de la passion de chaque artiste se retrouve dans toutes ses œuvres, dans le paysage comme dans l'expression de la forme humaine, dans la terre et dans le ciel, dans toute l'harmonie de sa création. Et chacun de ses tableaux est comme un nouvel amour où il a toujours cherché son idéal. En fait de galanterie, il est vrai de dire qu'on n'aime qu'une seule et même femme dans toutes les femmes; c'est une sorte de fidélité idéale, au milieu d'une inconstance qu'on ne saurait fixer. Dans fart aussi, le poète ou le peintre poursuit sa chimère, sous toutes les formes, même quand il paraît s'écarter de son type. Mais, pour qui sait bien voir, c'est la même âme qui vit dans toutes ces images.
Vous passez près d'une femme que vous ne remarquez pas; l'amant qui la voit passer est dans l'extase de sa tournure, de la moindre inflexion de sa taille, de la couleur de ses cheveux, de l'éclat de sa physionomie. Ce qui le charme, c'est la vie et l'expression de cette personne qu'il aime.
De même, lamant de la nature saisit avec enthousiasme des expressions et des effets inaperçus par les indifférents. Il communique avec cette âme universelle dont la forme prend toutes les physionomies. Car l'effet dans la nature, c'est comme la physionomie d'une passion. Phénomène sans cesse variable, toujours significatif et délicieux pour le poète exalté.
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Aussi la beauté est-elle infiniment multiple dans la forme humaine et dans le monde extérieur, quoique les philosophes cherchent à déterminer abstractivement son caractère unique. La beauté, c'est l'harmonie? Soit. La Fornarina, avec ses lignes pures et régulières; la maîtresse du Titien, avec sa splendeur dorée; la Joconde au teint d'ambre, avec la finesse de son modelé; la Diane de Poitiers, du Primalice ; la femme de Rubens^ avec sa fraîcheur et sa ferme santé -, la Vierge brune et hâlée de Murillo, sont également, mais diversement belles. Les nids tranquilles et sauvages de Hobbema, la mer blonde et le ciel infini de (llaude^ les horizons majestueux du Poussin, représentent aussi d'égales beautés dans la nature. La beauté et la poésie sont partout où est l'amour.
C'est dans le paysage surtout que le sentiment de la vie est un don rare et délicat. Peu d'hommes voient le paysage^ parce qu'ils ne regardent point dans les campagnes ce qui est impalpable et presque invisible, — quoique réel pourtant et de première importance, — ce qui est l'harmonie et le tout : — le ciel et l'air, simplement.
Dans toute image quelconque, le ciel joue un grand rôle. Il commence autour de la tête et de la forme humaine, et de la forme de tous les êtres. Il entre partout, jusque dans les caves de Rembrandt. Le ciel est partout. Vous ouvrez une cassette, le ciel est dedans. La nature entière est baignée dans le ciel.
De même, en paysage, le ciel commence à l'épidcrme de la terre. Il joue entre les forêts du gazon. Une petite fleur au rez du sol, un brin d'herbe, sont dans le ciel tout comme le clocher sublime dont la pointe semble
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percer l'azur. Car, si vous vous couchez par terre pour regarder la petite fleur qui était sous vos pieds, vous la verrez se dresser sur le ciel comme uq chêne majestueux et se découper dans la lumière; et, si vous escaladez la montagne pour regarder dans la vallée le clocher qui tout à l'heure se dessinait sur le ciel, sa forme s'accusera maintenant sur les plans du paysage. Est-ce qu'il n'est plus dans le ciel ?
Le ciel, c'est l'air infini et la lumière infinie. Il y a du ciel dans l'intérieur d'un buisson, entre les mille finesses de l'architecture de ses petites branches mêlées et de ses feuilles innombrables. Le ciel caresse éternellement tous les reliefs les plus délicats de la forme universelle ; il s'étend à perte de vue, et jusqu'aux autres mondes dispersés dans Fimmensité.
Voici un petit étang où sont enchâssées des fleurs argentines et des boutons d'or. Mille végétations gaies et impatientes pullulent au sein de Teau pour s'élancer à la surface et prendre l'air sur leur terrasse de cristal. Toute l'eau est pleine de fleurs, comme un parterre multicolore éclos dans un bloc de verre; et l'eau circule partout cependant sans laisser de vide, et elle enveloppe toute cette forêt aquatique. Pareillement, l'air est aussi réel à l'entour des objets, et il remplit tous les creux de la sculpture extérieure du globe, fouillé et ciselé avec tant de caprice et de minutie.
On ne peut donc séparer de l'ensemble quoi que ce soit. La science, il est vrai, considère et étudie un être isolé, par abstraction, de tout ce qui l'entoure ; mais, au contraire, la poésie exprime l'être dans ses harmonies ambiantes. Le moindre coin de campagne a une percée
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surîe ciel et tient à rinfini. C'est ce qui rend si difficile la peinture du paysage.
La plupart des paysagistes s'entêtent à vouloir expliquer tout dans leurs tableaux, au lieu de chercher l'effet de l'ensemble^, l'aspect de la physionomie de la nature qui les a frappés ; ils oublient que l'individualité des arbres, des terrains, des monuments, des personnages , est presque toujours noyée dans la lumière ou dansTombre, c'est-àdire dans Tair. De près, on voit quelquefois le détail ; mais, à la moindre distance, la tournure seule des objets les révèle et laisse deviner le reste. Vous apercevez un cavalier dans une allée de forêt : vient-il, ou s'en va-t-il? une figure couchée' au bord d'un chemin : est-ce un homme ou une femme? Combien de fois n'avons- nous pas fait ces expériences dans tes bocages de la Vendée! Combien de fois, avec nos yeux de chasseurs et notre habitude du plein air, n'avons -nous pas pu définir un objet immobile à quelques centaines de pas? Mais, quand la forme s'agite, on la reconnaît à des accents particuliers, fugitifs, insaisissables pour des regards inexercés. Appelle-t-on cela voir la forme? Si nous devinions le chevreuil, foudroyant, comme un éclair, le petit ruban d'un sentier, ce n'est pas une raison pour qu'un paysagiste prétende le voir distinctement et le dessiner avec quatre pieds, deux oreilles et des yeux effarés.
D'autres fois, par certains temps et par certains effets de lumière, il arrive qu'un objet très-éloigné jaillit de la confusion du paysage avec une correction de forme et une réalité extraordinaires^ tandis que très-souvent les plans plus rapprochés paraissent vagues et indescrip-
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tibles. Par les ciels orageux et foncés, quand des bandes d'horizon s'enlèvent en clair sur les fonds, on peut saisir de ces mirages rapides qui disparaissent soudain, voilés par des rideaux mobiles. Dans les pays de montagnes, la nature se plaît à ces fantasmagories toujours nouvelles.
D'autres fois, un objet commun et même un pays trèslaid prennent des aspects féeriques et délicieux, sous quelque caprice du soleil, ou à une certaine distance, ou à une certaine heure du jour. La butte du Calvaire, abominable quand on la voit de près avec ses casernes jaunâlres, ses terrains nus et mal taillés, fait parfois a merveille, le soir, au bout d une allée vaporeuse du bois de Meudon. Il n'y a que Montmartre qui soit toujours laid, vu de Paris, parce qu^il est au nord.
Un des plus beaux paysages que j'aie vus de ma vie, c'était le long d'une grande route, dans un pays vulgaire, tout près d'ici. J'allais vers le couchant. Le ciel avait été très-agité tout le jour, et les nuages s'étaient amusés, depuis le matin, à courir en foule dans le môme sens que le soleil, pour lui cacher la terre qui roulait triste et grise. Cette armée vagabonde s'était donné rendez-vous à l'horizon, quand le soleil, avant son coucher, résolut de jeter à la terre un regard brûlant. Aussitôt l'univers visible fut transfiguré, et trois mondes distincts s'étagèrent depuis la route jusqu'au foyer lumineux.
Devant moi, un premier monde vert, fermement taillé en émeraude, où tous les objets s'accusaient par des formes nettes et significatives, des champs fertiles, des villages pittoresques, des arbres, quelques mouvements de terrain, — comme pour servir d'introduction au se-
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cond monde de collines bleues, finement modelées, sans accessoires saillants ;, et voluptueusement couchées comme ces longs oiseaux de la Chine sur l'orbe d'un vase haut en couleur : c'était le pays des fées et des sylphides impondérables. Au delà, commençait le monde de feu, où, dans la fournaise, se tordaient des salamandres gigantesques et des lions ardents, à la porte de palais d'or, incrustés de pierreries. Et. autour de ces monuments sans fin, pétillaient des forêts en flammes et de rouges volcans. Des montagnes d'argent et d'opale se dégradaient dans les fonds et aux deux ailes de la décoration. Tout paraissait réel, bien dessiné, avec des reliefs solides et des formes irrécusables, dans ce monde flamboyant.
Quel tableau à peindre 1 Mais où est l'artiste qui le peindrait? La nature se fait ainsi souvent à elle-même des fêtes splendides, avec le soleil, la lune, les étoiles, les saisons et les vents, la mer et les ruisseaux, les arbres et les animaux de toute sorte, et même avec des hommes enrôlés pour acteurs^, malgré eux et sans qu'ils s'en doutent.
J'ai assisté cet hiver à une des quatre grandes fêtes saisonales de l'année, dans la forêt de Fontainebleau, où le givre s'était chargé de la décoration. Nous n'étions que deux, arrivés ensemble tout exprès, par instinct, au bon moment.
Le théâtre était bien choisi. L'automne, avec sa prévoyance accoutumée, avait déjà tout disposé pour les tapis et pour les couleurs variées. Les feuilles sans caractère étaient tombées en gouttes d'émail sur le sol mêlées aux mousses et aux lichens. Les rochers avaient
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foncé leurs teintes sous la première humidité de l'atmosphère. Les hautes bruyères étaient brunes comme des Espagnoles, et les fougères étalaient leurs peignes à doublerang.barbouillésd'ocrejauneoude'vertcuivré.Les bouleaux balançaient sur un tronc d'argent leurs feuilles rares et légères^ finement glacées d'or clair. Les hêtres tournaient à l'oranger. Les chênes avaient secoué les feuilles superflues et s'étaient bronzés^ d'un ton ferrugineux. Les broussailles étaient roussies. Les rosiers sauvages s'étaient décorés de leurs graines rouges en quenouille. Les genévriers avaient pâli et s'étaient^ affaissés comme des Madeleines éplorées. Le houx seul demeurait vert, ferme et luisant.
Alors une puissance mystérieuse commanda aux brouillards suspendus dans l'air de se congeler en perlettes imperceptibles et de tomber en rosée sur ce jardin aux mille couleurs, afin d'enchâsser toutes les tiges, toutes les feuilles, toutes les herbes, toutes les pousses microscopiques^ dans l'argent, le diamant et les pierres fines. Le givre obéit, et en un quart d'heure les roches furent de cristal, et la forêt comme un écrin de la Renaissance; les feuilles devinrent des topazes, des rubis^ des émeraudes, montées en perles et en métal richement ciselé. Dans ce semis merveilleux et subite les brins d'herbe ne furent pas plus oubliés que les grands chênes, et tout le peuple des bois participa à cette floraison de l'hiver.
Vers midi,, le soleil vint regarder la fête, et fit passer chaque nuance locale par la gamme infinie de la couleur. Mais la décoration tomba bientôt sous la lumière, et nous pûmes emporter cependant un bouquet d'herbes
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qui conserva tout le jour ses colliers de perles et ses aigrettes on diamant.
Mais à quoi bon raviver, dan& des tableaux exceptionnels, notre enthousiasme pour la nature? Brouwer aimait ses ivrognes de cabaret, comme Phidias son Jupiter Olympien. Ostade est aussi roi dans ses chaumières que Raphaël sur son Parnasse ou à V Ecole d'Athènes. Les vaches de Cuyp^ dans son paysage (n° 403), au Louvre, valent le Diogène du Poussin et la Picciolu de Saintine ; la petite fleur, éclose entre deux pavés d'une cour obscure, remplace, pour le prisonnier, un chêne, une nature, un monde.
Si vous laissez sur votre fenêtre les pots qui contenaient vos fleurs de l'été, regardez les orties qui se dressent en hiver autour de baguettes desséchées, autrefois tiges vertes et fleuries. L'ortie est verte à son tour etvivace; sa brave petite feuille se hérisse en mille pointes comme des fers de lance ; on dirait un faisceau d'armes défensives ; et, sur le plan de ses filigranes, de petites flèches invisibles, mille fois plus aiguës que des aiguilles, se tiennent droites malgré tout, et ont la force de percer la peau. L'ortie, cette race persécutée, ce paria des plantes, est aussi intéressante que le cèdre. On pourrait Taimer à défaut d'une forêt, comme Pellisson aimait son araignée à défaut d'un ami ou d'un chien. Je ne te cacherai pas que, cet hiver, n'ayant plus ni fleurs ni verdure, je me suis amouraché d'une ortie venue sur mon balcon, de je ne sais où. J'ai soigné cet enfant de hasard comme une tulipe de quahté. Je n'aime pas à être pris sans vert.
Hélas 1 personne, excepté quelques curieux comme