ANISÉE
peline qui rappelle l’arrangement de certaines têtes de madones, est d’une douceur ravissante. Vue de profil, avec ses maiiclies relevées, elle ressemble à quelque jeune et charmante paysanne. Ce que je lui reproche, ce sont ses bras trop volumineux pour son torse, ses mains trop longues et leurs doigts trop fuseautés; c’est cette draperie conventionnelle qui n’est d’aucune étoffe et qui se plisse lourdement au-dessous des genoux; c’est enlin cette allure florentine qui n’était pas dans le sujet et qui entraîne notre pensée bien loin du monument. Au tombeau de général Lamoricière, érigé dans la cathédrale de Nantes, il fallait des figures de type breton, non d’autres.
Le Courage militaire, qui a moins de succès auprès (lu public, me plaît davantage. C’est un jeune guerrier, d’une tournure héroïque et fière, très sommairement vêtu de cuir. Sa main droite s’appuie du revers sur la cuisse, et de la gauche il tient son glaive debout, lapointe en bas. On a dit de cette figure qu’elle rappelle le Laurent do Médicis de Michel-Ange. Quelques détails secondaires ne constituent pas une ressemblance. Pour l’idée comme pour la pose, la statue de M. Paul Dubois est tout l’opposé de celle du grand Florentin. Le Laurent de Médicis est assis dans sa chaise et médite pour l’éternité : tous les canons du monde ne le tireraient pas de sa rêverie. Au contraire, le soldat de M. Paul Dubois ne se repose que faute de mieux. Vienne l’appel du tambour ou du clairon, il A'a se lever pour courir au combat. C’est l’image du vrai courage, calme et toujours prêt. Le dessin est juste et vrai, le modèle magistral. Pourquoi faut-il (jue la t(Me soit encore trop petite?
Eu dehors de la médaille d’honneur accordée à M. Paul Dubois, sculpteur, M. Paul Dubois, peintre, a obtenu une première médaille en peinture. Cette conséquence de nos mesquines classifications artistiques peut faire sourire; mais que penser du cas de M. Sylvestre, à qui un seul et même tableau vaut deux récompenses distinctes? Pour avoir peint sa Locuste, M. Sylvestre reçoit une première médaille et en meme temps est bombardé
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prix du Snlon. Il semble pourtant rpic raxiome non bis in iflem devait trouver iri son ajiplicatioii Ingilime. Il y a contradiction entre la situation que M. Sylvesti-c va occuper en France et celle qui lui sera faite à Konn'. Par le fait de sa première médaille. M. Sylvestre est déclaré hors concours et prend place au rang des maîlrcs; par le fait de son prix du Salon, il relombe au rang des élèves et est assujetti à des progi-ammcs. Comment concilier ces deux choses? Si jM. Sylvestre est digne de tigiiicrau rang des maîtres, il est inutile de l’envoyer à Rome; et si, à Rome, il peut apprendre encore quelque chose, il fallait attendre qu’il l’eût appris avant de le proclamer maître.
Deux autres premières médailles ont été dévolues à la peinture. Elles sont tombées à MM. Pelouse et Lematte. J’ai parlé du beau ciel rose de M. Pelouse, un paysagiste sorti de l’art libre et qui n’a jamais eu d’autre maître que lui-même. M. Lematte, lui, est prix de Rome et travaille dans les données de l’Ecole des beaux-arts. Un Oreste, qui est son dernier envoi de pensionnaire, réunit les qualités exigées dans ce genre d’exercice. M. Lematte a déjà eu une troisième médaille en 1873 ; il va quilter Rome et ses professeurs cette année; il est tout naturel qu’à son entrée dans la vie parisienne on lui mette dans la main le viatique d’une première médaille. Cette récompense le met hors concours, comme M. Sylvestre. Que d’élèves l’Ecole a ainsi munis, avant qu’ils aient fait leurs preuves d’originalité.
Le jury a distribué neuf médailles de seconde classe : cinq à la peinture d’histoire, deux au genre et deux au paysage.
J’ai parlé de M. Férrier et de son David, de M. Benjamin Constant et de son Mahomet II ; je n’y reviendrai pas. Le Frédéric Barberousse, de M. Albert Maignan, ne manque pas d’un certain accent de vérité historique, mais il a le tort de rappeler la manière de M. Jean-Paul Laurens. Le Saint Jean Précurseur, de M. Léon Perrault, est une figure d’école exactement dessinée et n’a
pas (l’autre valeur. M. Ronot, élève de Glaize, a traite^ eu réaliste l’épisode de l’Evangile, les Ouvriers de la dernière heure. « Ils ne reçoivent chacun qu’un denier. Ceux qui avaient été loués les premiers murmuraient contre le père de famille et disaient : « Ces derniers n’ont travaillé (lu’uue heure et vous leur donnez autant qu’à nous, qui avons supporté le poids du jour et de la chaleur. )) Pour réponse, il dit à l’uu d’eux : « Mon ami, je ne vous fais point de tort ; n’étes-vous pas con\enu avec moi d’un denier?)) Cette leçon de justice distributive, fort obscure dans l’Evangile, ne gagne pas en clarté a être réduite en peinture. Evidemment l’artiste s est atta- ,|ué à un sujet qui dépasse la compétence du pinceau. Mais son grouj)e de travailleurs est intéressant; ils sont dessinés avec force ; le grand diable vu de dos, qui se coilfe d’un turban jaune et porte une houppelande brune, a notamment beaucoup d’allure.
Après M. Ronot, nous descendons dans la petite peinture. M. Lucien Gros est un élève de Meissonier. Ses personnages sont habillés à la Louis XIII, giandes bottes et feutres à plume. Pour ceux qui persistent à aimer ce genre démodé, la Seauce de 'portrait présente quehpms bonnes paidics. M. Adrien Moreau va cherchant son oiiginalité du moderne au moyen âge. Sa Kermesse de cette année est un moyen âge de costumier, mais les figures sont jolies et le coloris agréable. C’est du Knauss moins observé, moins protond, mais plus solidement peint.
Les deux paysagistes, médaillés de seconde classe, sont MM. llerpiu et Mois. M. Mois est Belge. Sa grande vue })anoramique d'Auvers est fort juste d’aspect ; mais le Quai des Char trous donne une meilleure idée du talent de cet artiste, qui d’une exposition à 1 autre, a fait des progrès considérables. M. llerpiu est Français et il a laissé à la bonne école de Daubigny, il paraît prclercr les m-audes étendues au morceau. C’est une noble ambition que la Vue du Pont de Sèvres justifie amplement. On voit dans ce tableau beaucoup de jolies choses, bien modelées, bien peintes ; on y voit aussi des bleus dans
SALONS
les fonds qni sont trop intenses et qui ne devraient pas v
Les médailles de troisième classe ont été distribuées au nombre de dix-sept. Cette manne bienfaisante s’est
répandue d’une très inégale façon dans les différents genres.
La nature morte n’en a eu qu’une, en la personne de Ai. Dominique Rozier, élève de Vollon. Ce n’est pas assez. La nature morte n’est pas seulement un genre qui a sa ^^aleur, c’est une école indispensable pour les artistes. Uni veut arriver à bien peindre doit faire beaucoup de natures mortes. On y apprend à rendre exactement et a ne point se contenter d’à peu près. C’est l’apprentissage lee des forts. La nature morte ne supporte pas la médiocrité, et, comme les autres genres, elle a ses grands artistes dont elle est fière. Une bonne nature morte vaut mieux qu’un mauvais tableau d’histoire. Celui qui ne croirait pas à cet axiome, celui qui hésiterait entre les luifres de M. Philippe Rousseau et la Salamite de M. Cabanel ne serait pas digne d’entrer au Salon.
Cette année les bonnes natures mortes sont en nombre. Le jury a cru devoir médailler le Retour de la halle, de AL Dominique Rozier. Il a bien fait: M. Dominique Rozier a été à bonne école, son talent est certain. Mais le jurv aurait dû avoir dans sa poche une autre médaille pour les Laissons, de M. Valadon, dont la facture se recommande par sa simplicité et sa franchise. Il aurait dû en avoir une pour les Figues, de M. Bergeret, qui d’un coup de pinceau donne^à la fois la forme et le ton ; une pour le Qui s y flotte s y pique, de M. Leclaire 5 une pour le Loun de mer, de M. de Cocquerel, et pour d’autres encore.
^ Une des absurdités du règlement — -entre cinquante
cest le nombre fixe des médailles. Quarante artistes en méritent. Tant pis ! il n’y a que vingt médailles. Personne n en mérite. Tant pis encore ! Il faut que les vingt médailles soient distribuées.
Le paysage souffre, non moins que la nature morte de
cette limitation saugrenue. Ainsi on a donné une
mé-
daille à M. de Morlcmart-Boisse pour son Torrent dans les Alpes ; une à M. Watelin, pour son Chemin de Neslettes ; une à M. Amédôe Rozier, pour ses Vues de Venise. Je ne veux point dire du mal de ces messieurs, ni rabaisser leur mérite; je considère leurs médailles comme justement gagnées; mais je jure que, derrière eux et à coté d’eux, il y a vingt artistes qui méritaient une récompense semblable ; je jure que le paysage de M. Auguin, dont je vantais les qualités, la Garenne de iJussac, vaut une médaille. Le paysage de M. Lintelo, un Clos en Brie, est une de ces œuvres simples, franches, naïves, que l’on compte dans une exposition parce que leur sincérité est gage d avenir ; il vaut une médaille. Et le paysage de M. üesbrosses, le Rocher des commères, avec son aspect sévère, ses grandes lignes, son crépuscule envahissant où tous les détails de la plaine se modèlent ; il vaut aussi une médaille. Et la Porte des Ternes de M. Loir, ce paysage parisien si juste et si bien rendu, il vaut encore une médaille.
Et les marines, on les a toutes oubliées. Pas une n’a trouvé un protecteur qui la signalât ou la recommandât. Pourtant, est-ce que la Plage de Berck, de M. Artan, avec sa belle note claire et juste, ne valait pas une médaille? Est-ce que la sur l’Escaut, de M. Arthur
Bouvier, si fine et si riante, ne valait pas une médaille ? Et la Baie de Dinard, de M. Thiollet, un peintre qu’on oublie depuis vingt ans et qui sait son art sur le bout du doigt, ne valait-elle pas une médaille ? Et la Plage de M. Boudin, cet autre artiste si fin, si distingué, qui se morfond depuis quinze ans dans nos salons sans rien obtenir, ne valait-elle pas une médaille? Qu’attend-on pour rendre à ces deux hommes la justice qui leur est due? qu’attend-on pour leur donner la médaille que dix fois ils ont méritée? Le moment où leur verve s’épuisera, où leur main s’alourdira. Ah ! quelquefois je me prends da colère contre ce jury aveugle ou frivole, qui ne songe qu aux faveurs qu’il fait et non aux désespoirs qu’il cause !
Trois portraihsles onl. été favorisés d’une médaille : MM. Renard, Mengin et Malhey. On aurait pu sans peine leur adjoindre quelques confrères, par. exemple cet artiste anglais, M. Orchardson, dont on peut voir enfin à la cimaise un excellent portrait qu’on avait jusqu’ici relégué à des hauteurs inaccessibles. Quant à M. Renard, une troisième médaille pour lui, c’est peu : le Portrait de la grand'mcre méritait mieux.
.La peinture d’hisloireaeu six médailles. J’ai déjà parlé des esclaves portant le cadavre de César, deM. Rixens. Les Anges rebelles, de M. Delacroix, sont aussi une grande toile ayant des qualités, (juoique le ton soit terreux et la scène chimérique. M. Olivié cultive les scènes d’inquisition ni plus ni moins que M. Robert Fleury père. Sa Question est médiorement peinte; mais quelques expressions sont justes et le corps du mallicureux qu’on torture est dessiné avec énergie. Toutes ces toiles sont plus ou moins entachées de romantisme. Celles qui suivent sont plus rigoureusement classiques. Le Printemps , de M. Morot, est une figure d’école trop sensiblement empâtée. La Chjtemnestre, de M. Toudouze, n’estqu'une composition emphatique. A tout cela, je préfère le Prmouleur, de M. Capdevielle. Pourquoi ne lui a-t-on donné qu’une mention honorable? A cause du sujet? Mais, sujet à part, il y a plus de qualité d’observation et de style dans cet ouvrier qui i-epasse un couteau que dans toutes les mythologies chères aux professeurs.
Dans le genre, on a médaillé M. Van Haanen : ses E fileuses de perles vénitiennes sont charmantes ; M. Gonzalès : son Retour du baptême a de beaux costumes; M. Charnay : sa Pêche à l’épervier a un joli fond de forêt; M. de Nittis : sa Place des Pyramides, spirituellement enlevée, est une des toiles curieuses et recherchées du Salon. Mais pourquoi n’avoir pas médaillé M. Jean Béraud pour son Retour d’enterrement, si observé et si vivement peint? Pourquoi n’avoir pas médaillé M. Degrave pour cette Salle d’asile de la Charité, oii l’on voit quelques sœurs au milieu d’une nuée d’enfanls
ANXÉK 1876