FAÇONS
qu’il se sevré donc Ini-mèine, le moment est arrivé.
M. Gerôme n’avait pas osé reparaître an Salon, depuis que la fantaisie dn jury avait infligé, à son talent soigneux et ])i'oprct, la disproportion énorme d’nnc grande médaille d’honneur. Cette année, il se risque, croyant la cliosc oubliée, et les rires termines. Il se présente avec deux scènes de la vie orientale, comme s’il voulait fournir lui-même la preuve que les peintres d’anecdotes sont assurément assujetis à des dé[)lacements constants pour renouveler leur stock de sujets. Les Femmes au bain nous transportent dans l’intérieur d’un palais moresque agrémenté d’une riche architecture. Les femmes s’accroupissent ou s’étendent sur les dalles de marbre dans un nonchaloir aussi complet que leur nudité. Une servante noire leur présente lenarguilé au tuyau do jasmin. Tout cela est poli, frotté, ciré et si teri'iblcment astiqué, que les baigneuses ressemblent à des figurines de biscuit teinté que vous casseriez d’uue chiquenaude.
Le Santon a la porte d’une mosquée n’est pas moins étonnant. Les fidèles sont entrés et le santon reste à la ])ortc en' com])agnie de quelques douzaines de babouches. Chose admirable, il n’y a pas un grain de poussière silices chaussures, qui ont peut-être fait plusieurs lieues dans la matinée. Im santon lui-même est épousseté avec un soin qui fait honneur au plumeau de M. Gérôrno.
Les membres du jury me reviennent malgré moi à la pensée. Quand on se montre si sévère, on devrait être irréprochable. Tel n’est point le cas de M^l. Cabanel, Bouguereau, Donnât, Baudry , Fromentin, Jules Lefebvre. Loin de monter, ils descendent. Il semble qu’un vent de décadence ait soufflé sur eux; plusieurs en sont demeurés séchés.
11 faut être épuisé comme M. Cabanel pour envoyer au Salon cette créature anémique et tuberculeuse qu’il appelle la Sularnite. Le public s’était moqué, l’an jiassô, de Tharnar. Mais Thamar vivait, existait; la Sularnite n’est qu’un souffle, un soupir. Jamais couleur plus factice n’enveloppa dessin plus conventionnel. Je défie que
la prunelle joue dans l’orbile de cel œil enliévré, (pie les paupières se lèvent et s’abaissent, que la bouche s’ouvre, ([u’enlin aucun membre ou organe remplisse la fonction pour laijuelle il a été fait. Un élève de six mois, avec un modèle sous les yeux, observerait la nature ]dus cxaclement. Peul-éfrc ne ferait-il pas ces chilfons de mousseline, CCS tapis, CCS coussins, tous ces accessoires, dont rcxéculion est en elTet assez s])écieuse; mais la forme humaine, il l’exprimerait avec plus de force et de lidélité.
Ainsi voilà un homme qui ploie littéralement sous les lauriers. Son nom, imprimé dans toutes les gazettes de Paris, part chaque soir pour les quatre coins du monde. A l’étranger, (piand on parle des grands peintres de la Prancc, on ne cite plus Louis David, Géricaull , Dclaci’oix, on cite Cabanel. Ce n’est pas lui qui pourrait accuser ses contemporaius d’ingratitude. Toutes les récompenses ([u’un jieiutre est en droit d’ambitionner, il les a eues. Prix de Home, il a enlevé d’emblée sa seconde et sa première médaille. Cette médaille d’honneur, que les génies originaux, Housseau, Courbet, Millet, Corot, n’ont jamais connue que de loin, il en a savouré par deux fois les douceurs. Chevalier de la Légion d’honneur, il a été en peu de temps promu au grade d’officier. Il a rencontré sur sa route les satisfactions les plus hautes et les plus exquises : M. de Nieuverkerke lui a serré la main et Napoléon LU lui a souri. 11 est membre de i’Institut, professeur à l’école des beaux-arts. Des élèves, aussi nombreux que les étoiles du firmament, racontent sa gloire à l’univers. Son autorité est si grande, que, quand il parle, les membres du jury se prosternent; et, quand il émet le V(eu que le Luxembourg s’enrichisse d’une de ses couvres, on prend son plus mauvais tableau, Thamar, ([u’on lui paye vingt-cinq mille francs.
Eh bien ! l’homme qui est tout cela et qui peut tout cela, ne sait pas tenir un pinceau.
Il n’a peut-être pas fait large comme la main de bonne peinture pendant toute sa vie.
SALONS
Jamais l’écart n’a été si grand entre une situation sociale et le talent qui doit la porter.
M. Bouguereau est moins titré. Il n’est arrivé à l’Institut qu’en 1876 et n'a jamais eu la médaille d’honneur. Ah ! si on la donnait à l’absence de défauts, comme il l’eût méritée souvent ! Il pourrait la briguer cette année encore. Car que voyez-vous à reprendre dans cette Piehi? N’est-ce pas d’une correction achevée? 11 n’y a là ni vice ni vertu. Pas d’accents dans le dessin, pas d’accents dans la couleur. Tout est adouci, affadi, amoindri, énervé. Est-ce là de la cire, du verre, du sucre de pomme ? Je ne sais; mais il me semble que, regardée longtemps, cette peinture donnerait des nausées.
M. Bonnat expose deux toiles : l’une anecdotique, le Barbier nègre ; l’autre héroïque, la Lutte de Jacob avec l'ange.
Le Barbier nègre est un de ces motifs légers oï» M. Bonnat a trouvé plus d’une fois le succès que les connaisseurs refusent à ses compositions sérieuses. Cette fois encore, il n’y a rien à relever dans un tableau qui représente une scène de mœurs plus ou moins bizarre, et oïl l’auteur n’a eu à montrer que des qualités de métier. Mais il ne s’en va pas de même du tableau de Jacob luttant avec l'ange. C’était là une grosse tentative, oïi l’on se heurte à des précédents fâcheux. Pour s’en tirer et être original, il suffisait peut-être de rester vrai. Mais la vérité elle-même, on ne la rencontre pas toute faite dans la rue ; il fallait la concevoir. Il fallait réfléchir, analyser le problème, étudier un à un les éléments qui le composent. L’ange d’abord. Qu’est-ce qu’un ange? Ou’advient-il des ailes dans une lutte corps à corps? L’ange se sert-il de cette troisième paire de membres ? L’adversaire de l’ange n’a-t-il pas un intérêt quelconque à s’en emparer tout d’abord? M. Bonnat ne s’est certainement posé aucune de ces questions. Il a fait un être chimérique, plutôt vieux que jeune, ange par le haut et Auvergnat par le bas. L’ange adopté, il fallait chercher .facob. Jacob est un berger qui vit à l’air libre et au soleil.
ANNÉIÎ IHTCi
Ses chairs ne i)0ssèdenl pas la délicatesse qui peut caractériser l’envoyé du ciel. Encore moins peuvent-elles être du même ton que le fond de rochers sur lequel le groupe SC détache. Enlin il fallait composer la lutte, en se conformant au récit de la Bible et aux habitudes des athlètes. .lacol) a ceinturé l’auge, l’a enlevé de terre, et le porte vers la gauche, comme s’il avait l’intention de l’enfoncer dans cette espèce de four dont on aperçoit la |)ortc vei’s cet endroit du tableau. Tout cela est i)assabiemeut ridicule et ne corrige pas le manque d’espace. Le spectateur soulTre à voir les deux adversaires lutter dans cet étranglement de rochers. Pour se saisir, se quitter, se l'cprendre à uouveaii, il faudrait un terrain plus vaste. La scène, dans cette anfractuosité sans air ni lumière, est incompréhensible ; les lutteurs se briseraient bien vite aux aspérités s’ils luttaicjit véritablement. Un peu de réllexiou eût fait voir tout cela à M. Bonnal. Mais M. Bonnat u’est pas de ceux que la réflexion embarrasse. Il peint d’abord; la pensée vient après, lorsqu’elle vient. Heureux, quand ses qualités de facture ne rabaudonneul point, quand il ne fait pas, comme cette fois-ci par exemple, des muscles en bois et des rochers en carton-pâte !
M. Delaunay éprouve-t-il le besoin de se fortiller en vue de quelque travail gi-andiose? ou bien se trompe t-il sur le véritable objet de l'art? La vérité est qu’il recommence ses exercices d’école. Certes, on étudie à tout âge. Si iM. Delaunay a voulu se faire la main aux colorations violentes, aux dessins mouvementés, nous n’avons rien à lui dire. Il y a de ces deux choses dans \’Ixio)i précipité : des tons de sang, des lueurs d’incendie, et un corps rétracté par les plus alfreuses souffrances. La roue tourne dans les rougeurs fuligineuses de l’atmosphère infernale, cl, sur celle roue, Ixion, la tête renversée, attaché de serpents vivants, se tord dans les convulsions d’une agonie (|uc rien ne doit finir. C’est horrible. Est-ce beau? C’est savant tout au plus, savant comme une page de rhétorique bien pondérée; mais il ne faudrait pas que M. Delaunay crût avoir fait œuvre d’art.
SALONS
M. Jules Lefebvre eonche en nvant rl’iine jïroUe une Madeleine lascive, que le repenlir n’a ]>as encore visitée: beauté fade, que clierche vainement à faire valoir une pose prétentieuse et compliquée. Que dire de ce tableau, ■où l’inintelligence du sujet égale l’insulïisance de t’e.vécntion ?
M. Paul Baudry n est pas encore rends de ses grands travaux de l’Opéra. On ne travaille pas impunément dans le convenu pendant dix années entières. Il faut du temj'S ensuite pour revenir an vrai, retrouver la simplicité et le naturel, se refaire des yeux et une main. Le portrait, avec sa base de réalité, est un exercice excellent pour ces périodes de convalescence morale, M. Baudry l’a compris. Malbeurensement les deux ligures qu’il expose. Porfrait de .J/He D... et Portrait de 3/lle /p... prou- ^ent qu il est bien malade encore ’et (jue sa guérison est loin d’être achevée.
Ou sont les vivacités du pinceau de .\L Fromentin? Oii .sont ses délicates verdures? ses fantasias brillantes? ses petits chevaux, si intelligents et si nerveux, frémissants sur leurs jarrets ? Dans la prétendue Haute Egypte qu’il étale à nos regards, un .Nil chocolat coule entre des rivages chocolat, tandis que des femmes au teint chocolat plongent des vases chocolat dans ces Ilots chocolat. On <*roirait un tableau commandé, avec ])endant, par le déjiuté .Menier.
Quant à M. Hébert, le dernier des membres du jurv que cette série m’apporte, il se soustrait par Fabsteirtion aux sévérités d’une étude comparée. H n’a rien envoyé.
Portraits : M.M. Paul Dubois, Henner, Bastien-Lepage, Emile Renard, Gaillard, Carolus Duran, Amand Gautier, Harla-
molV, Jacquet, Baud-Bovy, Feyen-Peirin, Coiirtat, Jean
Béraud, Got, Vibert, Ribol, Parrol, etc.
On exalte trop les portraits de M. Paul Dubois. Rien n’est nécessaire comme de louer les belles univres; encore faut-il les louer dans l’exacte mesure. Or, si l’on rappelle les grands jiortraitistes du siècle, David, Ingres, Courbet, on voit tout do suite que M. Paid Dubois ne l)cnt eniror en comparaison avec eux. Dans ce Salon même, il y a des supérieurs : Donner est plus aflirmatif, Bastien Lepage plus pénétrant.
Ce que M.Paul Dubois possède en propre, c’est qu’il est à la fois peintre et sculpteur, — une rareté en notre temps; — qu’il tient un rang honorable, quoique inégal, dans les deux arts, et que si, cotte année, il nous charme en peinture, c’est en scul|)tiii'o que véritablement il nous émerveille et nous subjuguo.
Jo viens do prononcer le mot charmer. Le charme, on elfet, un charme exquis, mais voilé, ayant plus de doucouj- que d’éclat, voilà ce qui caractérise l’œuvre que M. Paul Dubois iiditule Porlnnis de mes enfants. Cos enfanls sont deux petits garçons. Ils sont représentés debout, dans le môme cadre, se tenant par la main et regardant le spectateur. L’ainé parait avoir do onze à douze ans, le plus jeune de six à sept. Leur fraternité cstecrile dans tout l’ensemble de leur gentille personne. Il n’y a entre eux de dilférence que celle de l’âge et üu costume. Pour les traits, l’expression, l’habitude générale du corps, on voit qu’ils ont été jetés dans le môme moule. Leur pose est d’une justesse incomparable, et n’a d'égale que le goût sobre ([ui a présidé à leur toilette. A les voir ainsi tous deux, jeunes, frais, bien vêtus, on dcvinequelle attention les enveloppe et à quel point ils sont aimés. M. Paul Dubois croit n’avoir mis (lans sa toile que ses enfants, il s’y est mis lui-même, et sa femme, et son intérieur tout entier. Par ces côtés l’omvre s’étend, prend delà signification et de la portée. Si les deux frères étaient aussi fortement peints qu’ils sont dessinés et modelés, elle serait capitale. Mais ici se révèle une des faiblesses
SALONS
du tableau. La peinture, faite de tons adoucis, alanguis, atténués, manque de ressort. Sans doute elle est harmonieuse-, mais de cette harmonie elfacée, il se dégage je ne sais quoi de nébuleux, qui laisse dans Lesprit une imj)ression de rêverie triste.
M. Paul Dubois, dit-on, est Pélève de M. Ilenner. Le point est démontré i)Our quiconque a vu le petit portrait de femme qu’il expose dans un angle sans y mettre le nom : Portrciif de Eh bien ! que M, Paul
Dubois laisse à Ilenner ses mélancolies, et ne lui prenne que ses admirables qualités de vigueur et d’éclat. Existet-il un portrait plus audacieusement abordé que celui de Madame Karahehia ? Ce n’est qu’un buste ou plutôt (|u’unetctc. Le visage intelligent et doux, présenté de face, modèle dans la pleine lumière sa grâce aristocratique. Le peintre n’a pas voulu en montrer davantage et le surplus du corps reste à l’état d’indication sommaire. Des finisseurs à outrance en font encore l’occasion d’un reproche, .le ne sais véritablement où ces appréciateurs chagrins vont prendre les règles de leur esthétique. Ouand l’artiste a écrit son clfet, dit sa pensée, l’œuvre est complète ; le reste ne serait que du remplissage.
M.Bastien Lepage a peint le portrait de M. Wallon Ouoique le livret ne le dise pas, j’imagine qu’il s’agit de M. Wallon l’ancien ministre. Et, en effet, je retrouve dans cette peinture la constitution du février tout entière. Regardez ce visage. C’est ici un de ces portraits intimes et profonds, comme très peu de peintres en osent entreprendre. L’artiste marque dans la dégradation des organes le travail de la vie, l’usure spéciale du temps : et, en reproduisant les traits tels que les ont faits 1 âge. les occupations, les événements les tristesses ou les joies, il setrouve que, du même coup, il donne le moral avec le physique, la cause avec l’effet. On a rejjroché au portrait de M. Bastien Lepage d’être maigre de dessin et de ton. Singulier reproche, si cette atténuation est dans la nature même du personnage représenté ! Pour moi, je ne connais rien déplus parlant ni de plus expressif que
le laodclcde ces paupières ridées, de ces leiupcs ilélraiehies, de ce front dépeuplé, de cette bouche incertaine et complexe. Dans l’iris bleu de l’œil, bleu de ce bleu pâle particulier aux vieillards, je retrouve l’illusion, la candeur, et aussi l’indécision qui me i>araisscnt constituer le caractère ])ropre du modèle. Il n’y a pas jusqu’à l’attitude un peu gênée, l'embarras dont témoigne la pose des mains, qui ne trahissent l’honnêteté timide, .le voudrais voir le portrait français se lancer dans celte voie d’analyse morale, au lieu d incliner de plus en plus à l’arl décoratif. Quel avenir il aurait devant lui !
Un nouveau venu, M. Emile Renard, marche, avec moins de franchise et de personnalité, sur les pas de M. Bastien Lepage. Dans le Portrait de la Qrand’mere, il y a une minutie de détails, un travail externe de la peau et des rides qui rappellent Baltbazar Dernier. L’étude des dégradations physiques va jusqu’à l’infirmité ; r(cil jileure. Cela est tro]). Mais quel soin intelligent dans la contexture des lèvres ! Avec quelle force le visage et les mains sont modelés ! Et quel caractère prend tout de suite celle vieille femme aux traits placides sous son simple mouchoir de cotonnade jaune ! 11 faudra suivre M. Emile Renard. 11 se dit élève de Cabanel, ce qui ne signifie rien, puisqu’il est convenu qu’aujourd’hui Cabanel est le maître de tout le monde. 11 a fait pendant jilusieurs années du jiaysage. Avec quelle réussite? Je no sais. Mais il débute dans le portrait de façon à faire retourner tout le monde. S’il continue co)ume il commence, il ira vite et loin.
M. Gaillard nous revient après quelques équipées religieuses. Ceux qui ont goiUé son Portrait de la vieille darne, au Salon de 1872, retrouveront l’artiste, avec toutes ses qualités, dans un portrait de jeune fille, mademoiselle A. J.... L’enfant est modelée do face, dans la gamme claire et précise des primitifs français, Rien n’est esquivé ; toutes les diflicultés sont attaquées de front et résolues. Le visage, qui est tout le tableau d’ailleurs, a un relief, un air de vie extraordinaires. Que M. Gaillard
SALONS
répudie son arcliaïsme, lonl en conservant sa naïveté de •sentiment et sa sincérité d’exéculion, il sera l’un de nos maîtres.
C’est dans des notes plus tapageuses qu’il faut aller i heicher M. Carolus Duran. Pourtant il semble que cet e année, le peintre ail tenu compte des observations <le la crilniue. II a supprimé ces ridicules rideaux de soie .sur lesipiels il aimait à enlever ses personnages ; il se uontente d un fond neutre. De plus, il s’est ^donné la Iteine c e réfléchir sur les diverses manières d’être de son modèle, et, aj.rès délibéré, il a choisi celle qui convenait Je mieux ; il l’a représenté écrivant. M. Emile de Gi-
public. 11 Ment de tracer le commencement d’une phrase et il redresse la tête, suivant dans le vide l’expression mgace. Ce mouvement, familier aux littérateurs, esl or t bien saisi. La lumière, qui tombe d’en haut, éclaire le visage glisse sur les noirs de la redingote, et vient * eiiarpiller sur la table, où elle inonde les mains, modelées avec justesse et précision. M. Carolus Duran s’est montre dans cette œuvre véritalilement artiste; il a sacrifie les détails à l’elfet d’ensemble. Il y a bien encore un dossier de lauteuil en velours vert qui attire trop le regard ; mais une sobriété réelle règne parmi les autres accessoires, dont quelques-uns, l’encrier par exemple sont d excellents morceaux d’exécution. En somme Je progrès est incontestable. Tout en gardant ses belles qualités de peintre, sa pâte riche et savoureuse, sa touche large et sure, M. Carolus Duran a fait preuve de goût et lie reflexion. 11 faut lui en savoir gré et glisser sur quelques dclauts apparents, comme l’impropriété du ton rose appliqué au visage, la dissimulation du strabisme, etc Ces imperfections n’cmpéchent pas le portrait d’e.xister
etdetre un de ceux qui honoreront l’auteur dans Tavenir.
Cet éloge mérité nous permet de passer sans mot dire *ur le portrait vulgaire et criard de la marquise qui descend un escalier sans poser le pied sur les marches. Ce
phénomène no laisse pas que d’clonncr tout vi’abord, jnais on s’on rend compte aussitôt. La maiwpii.se ne marche pas, elle est suspendue par quelque licello invisible, ce qui fait qu’elle se ticiil si droite et qu’elle ne louche {)a.s à terre.
Le portrait de Mme J. L..., par M. Amand Gautier, est si malencontreusement placé dans les frises, aiiprcs d’une baie de porte, qu'il est impossible, quelque bonne volonté qu’on y mette, d’en discerner les mérites; mais j’ai l’habitude du talent de M. A. Gautier, je sais ce qu’il met dans une toile, et je puis parler de son portrait comme ces chasseurs qui, dans la forêt, tirent au jugé et tuent. D’abord je suis convaincu que la pose est naturelle et que le personnage se compose avec simplicité ; ensuite je parierais que l’ajustement est do bon goût, (juo les tons do la chair sont excellents, que le visage, la poitrine, les mains, la naissance des bras sont modelés avec une science sûre d’ello-même. Vérifions avec la lorgnette. Parfaitement! Mais que de finesses échappent aune telle hauteur ! L’administration devrait bien tenir compte de la facture d’un tableau avant de le placer.
On a fait, l’an dernier, beaucoup de bruit autour du début de M. llarlamoff. C’était un maître que nous envoyait la Russie et qui, tout jeune, possédait déjà des dons extraordinaires. Les deux portraits qu’il exposa, M. et Mme Viardot, curent un véritable succès. On y sentait de vieux procédés, mais ils avaient un air de nature qui imposait. 11 ne me semble pas que le i)ortrait de l’écrivain russe Tourgueneff soit supérieur à ces débuts. C’est le même sentiment de la vie, avec une formidable maçonnerie de couleur. M. llarlamoff arrive au gratinage, ce qui indique certaine difAculté à trouvci' du premier coup le ton juste.
Si M. Jacquet s’était donné pour tâche de dérouter les admirateurs de son talent, il n’aurait pas mieux réussi que par son envoi de cette année. On attendait de lui quelque chose dans le goût de la Rêverie, peut-être même une tentative plus forte à plusieurs personnages ;
SALONS
il nous apporte une Jcu7i3 paysa7i?2e sans grand caractère et un portrait de dame âgée, Mme J... Ce portrait est très fermement modelé, mais il est bien surchargé de gaze ou de mousseline. Je ne nie pas que l’arrangement ne soit charmant, mais c’est de l’arrangement ; et le portrait a beau être observé, tant d’apprêt en détruit la saveur.
Je ferai presque le même reproche à M. Baud-Bovy qui a représenté une dame à peu près du même âge. Portrait de Mme P... Elle est bien dessinée, bien peinte, possède ce charme vénérable des vieilles gens que l’on aime. Je ne sais pourquoi, je la trouve trop lustrée et comme parée exprès. Ce costume de soie n’a pas l’air d’un vêtement journalier ; cette quenouille même semble un objet d’art dont on ne fait pas usage et que l’on aurait pris par contenance. Pourquoi ne pas rester dans la réalité des mœurs vraies? En matière de costume, le meilleur est celui qui révèle le plus les habitudes du corps, c’est-à-dire celui qui ale plus vécu avec la personne même. Défiezvous des habits neufs. Il s’agit de peindre un être vivant dans le naturel de sa vie de tous les jours, non d’en faire un personnage perpétuellement endimanché.
C’est à M. Feyen-Perrin qu’est échue la bonne fortune de porter à la connaissance des lecteurs de Fromont jeune et Risler aîné la tête romantique de M. Alphonse Daudet. Cette tête, il en est peu de plus charmantes et de plus sympathiques, a dû produire bonne impression et disposer favorablement ceux qui n’avaient jamais vu (e gracieux conteur. M. Feyen-Perrin a traité le poète avec gravité, dans une gamme sobre et contenue. L’œuvre est forte et harmonieuse, tout a fait digne de son talent élevé.
Il y a pour les dames de grands portraits d’apparat, où la personne est représentée dans l’éclat de ses toilettes les plus riches. Tenez-vous pour ce faste? Le Salon cette année l’a multiplié. Ainsi notamment la robe de satin blanc fait fureur. C’est la fameuse robe de chambre de Mme Pasca qui nous a valu ce débordement. M. Courta
ne s’est pas borné à tailler une jupe dans cette robe de chambre, il a emprunté à M. Bonnat l’escalier de cave oii celui-ci avait placé son héroïne : il ne manque plus à Lebrun que la chaise dorée. C’est également dans une robe de satin blanc que M. Jean Béraud a enfermé M'me P.. au risque de faire paraître plus noirs et ses bras et sa gorge. A l’opposé de ces moyens, le I-'ortrait de Mme la comtesse de R..., par M. Cot, se recommande par la sévérité du maintien et de la tenue. Cette vieille dame, debout, dans ce salon Empire, avec son attitude hautaine, ne manque pas d’une certaine grandeur. M. Vibert lui-même a voulu faire sa grande dame. 11 l’a faite descendant un escalier, car l’escalier est de mode non moins que le satin blanc. C’est la première fois, à ma connaissance, que ce peintre de genre se monte à ces dimensions. 11 ne s’en est jias heureusement tiré. 11 a accumulé tant de détails sur le parquet et dans les fonds, tapis, tentures, porte ouverte, grille dorée, prie- Dieu, que l’œil, sollicité de toutes parts, a beaucoup de mal à démêler Mme D... Le goût de M. Ribot éclate dans les colorations qu’il a choisies pour j)eindre, avec l’ampleur et la magnificence obligées, une de nos reines de théâtre, Mme Gueymard-Lauters. M. Parrot s’est inspiré du portrait de Mme llécamier pour peindre celui de Mme V..., mollement étendue sur une chaise longue. Mais dans le portrait de Mme Récamier', si simple qu’il soit, les mœurs de toute une époque revivent, tandis que dans le portrait de Mme Y..., avec sa ceinture Jaune, sa jupe de velours bleu et ses sandales dorées, on no sait ni dans quel temps l’on vit ni dans quel pays l’on est.
Du côté des hommes, la presse n’est pas moins grande. ,1e m’aperçois que, comme les femmes, les militaires ne répugnent pas à l’apparat. Regardez le général Viuoy, en grand costume, avec son cordon et toutes ses plaques; <‘.’est l’œuvre d’un revenant, qui fut une illustration sous l’Empire, M. Yvon. Non moins frotté, astiqué, décoré, mais modelé avec plus d’art, se dresse le général de Pa-
SALONS
likao : c’cst un des bons portraits de Mlle Nélie Jacqiieniart.
Mais quittons ces uniformes et rentrons dans le train de la vie ordinaire. Il faut saluer en passant tous ces excellents portraits en buste où à mi-corps : M. Geslin, par M. Valadon, simple, naturel et vrai; — M. Emile Breton, par M. de 4Yinne, représenté en commandant de mobiles, extrêmement vivant dans sa vareuse militaire ; — M. J. -P. Laurens, peint par lui-même, énergique et fort, avec un faux air de Michel-Ange; — ^E Ulmann, par M. Delaunay, chaud comme un vénitien; — M. le sénateur Gchœlcher, par M. Ulmann, qui Pa représenté devant sa table de travail ; — ^E Bouillaud, par M. Henri Lehmann, traité dans le style et le goût du CUérubirù de M. Ingres; ■ — • M. D..., par M. Paul Mathcy, étendu sur un canapé, ilaus une pose sans-gêne qui scandalise assez vivement les visileurs; — M. Emmanuel Araçio, par M. Benjamin Constant, son gendre, qui l’a traité en vieux militaire et lui a sillonné la main gauche d’une terrible balafre; — un Bibliophile, de lecteur, tracé pai-
Mme Henriette Browne, etc., etc.
J’allais oublier les portraits de Mlle Sarak Bernhardt. Mlle Sarah Bernhardt. occupe dans le Salon de 1876 une place que je ne me charge ni d’expliquer ni de justilier. .le prends les faits comme ils sont. Or. le fait, c’est que Mlle Sarah Bernhardt s’est fait peindre deux fois sur deux grandes surfaces : une fois en costume de ville, par Mlle Louise Abbema; une autre fois en costume.de chambre, par M. Clairin.
Le portrait en costume de ville n’est pas bon. C’est teinte plate sur teinte plate. Mlle Abbema a eu beau s’appliquer, elle n’a pas pu arriver au modelé. Le visage est mince comme du papier et la robe ne tourne pas. Je me rappelle avoir vu au dernier Salon, de cette jeune artiste, une Duchesse Josiane, peinte dans le goût de l’école Manet. Ce petit tableau n’indiquait aucune prédisposition pour les portraits héroïques. J’imagine qu’en entreprenant de peindre son amie cette année et en se
flattant d'y réussir, Mlle Louise Abbema a trop présumb do ses forces.
Quant au portrait de Mlle Sarah Bernhardt par \l. Glairin... mais est-ce un portail? .J’entre dans ce riche appartement, dont je ne saurais dire s’il est parisien, espagnol, marocain, japonais ou péruvien, et tout d’abord il me semble qu’il n’y a personne. Où est la sirène qui hante ceslieu.v? J’aperçois bien un divan à fond rouge historié, rayé de bleu et de rose, des entassements de coussins, sup[iortant un paquet de linge blanc fortement roulé, des tapis, des fourrures, les larges feuilles d’un datura qui pousse dans une jardinière, un lévrier arabe. Mais de personne humaine, pas trace. Attendez donc! Il me semble que le paquet de linge blanc vient de remuer. A l’une de ses extrémités, j’entrevois quelques frisons de cheveux; à l’autre, des pieds chaussés de bleu (pii jouent avec de petites mules noires. Prodige! c’est une femme. Et, en eU'et, je vois maintenant scs yeux glauques qui me regardent avec fixité. Que veut-elle? mon avis. Ah! mon avis est bien simple. C’est que, quand une femme jeune, intelligente et jolie désire son portrait, il faut qu’elle ait le goût de faire faire le portrait de sa figure, et non celui de son appartement.
M. Benjamin Constant. — Henri Régnault. — L’orientalisme. Eugène Delacroix, Victor Hugo. — Marilliat, Decamps, Bell v, Bellel, de Tournemine, Fromentin, Fabius Brest, Berchère, Huguct, Chataud, Guillaumet. — Le paysage : MM. Daubigny, Auguin, Guillemet, Pelouse, Pointelin, Lansyer, Paul Colin, Stanislas Lépine.
Je ne sais pas si M. Clairin s’en aperçoit; mais, pendant qu’il s’occidentalise à faire des portraits d’actricc.s parisiennes, M. Benjamin Constant peint l'Entrée de-
SALONS
Mahomet II à Constantinople, et se présente résolument comme l’élève, l’ami, l’interprète et le continuateur d’Henri Régnault.
Henri Regxiault était-il donc un homme que l’on doive ou que l’on puisse continuer ?
Je ne l’ai jamais cru. Il était en voie d’évolution quand la mort est venue le prendre, et nul ne peut dire ce qu’il serait devenu, une fois sa fièvre orientale calmée. Pour ma part, j’ai toujours pensé que, rentré parmi nous comme c’était sa destinée, il aurait laissé là les mirages et se serait tout simplement mis à fain; pour son pays la Iieinture que son pays comporte.
L’histoire de sa maladie est curieuse.
Quand il quitta la France, il avait un sentiment trèsjuste de l’art : « Je vois de la peinture partout, disait-il ; je découvre des trésors dans un chemin qui monte, dans une charpente qui se détache sur le ciel, dans le bleu <lu ciel qui se mire au ruisseau d’une rue sale de Paris. » Six mois après, le mal commençait, le mal de lumière. Il faut en suivre la naissance et le développement dans la correspondance si vivante et si sincère qu’on a publiée après sa mort. A mesure qu’il s’avance vers les pays du soleil, son exaltation va croissant. A Rome, il n’a plus nul souvenir de Paris : « La campagne romaine est merveilleuse; c’est ce que j’ai jamais vu de plus écrasant. » A Madrid, Rome n’existe plus : « J’avoue que l’Italie, après l’Espagne, me paraît bien terne, bien connue, bien exploitée. Les Italiens et les Italiennes m’ennuient ; je trouve leurs costumes noirs fades ou criards sans harmonie. Quelle dilTérence avec l’Espagne! » Grenade cn'acc Madrid, et l’Alhambra efface Grenade : « Depuis que je l’ai vue, cette féerie, je ne peux plus que soupirer. Rien n’est beau, rien n’est ravissant comme cela. Nous avons traversé de bien beaux pays pour venir ici; mais toutes nos émotions précédentes, tous nos anciens enthousiasmes, tout a été effacé par cette Alhambra. » A Tanger, il a un véritable éblouissement, et c’est sur le ton d’une émotion sacrée qu’il écrit : « Nos yeux voient donc
enfin rOricnt. Je crois, Dieu me pardonne, que le soleil (jiü nous éclaire, n’est pas le même que le vôtre. » Et il n’a i)as plus tôt sous les yeux le spectacle de cette ville de neige « descendant jusqu’à la mer comme un grand escalier de marbre blanc », que déjà il s’élance en esprit vers de nouveaux horizons. De la lumière, de la lumière encore ! Il rêve de Tunis, de l’Egypte, de l’Inde : « Je monterai d’enthousiasme en enthousiasme ; je m’enivrerai de merveilles, jusqu’à ce que, complôlement halluciné, je puisse retomber dans notre monde moderne et banal, sans craindre que mes yeux perdent la lumière (|u’ils auront bue pendant deux ou trois ans. Quand, do retour à Paris, je voudrai voir clair, je n’aurai qu’à former les yeux, et alors. Mauresques, fellahs, Hindous, colosses de granit, éléphants de marbre blanc, plaines d’or, lacs de lapis, villes de diamants, tout l’Orient m’apparaîtra de nouveau... Oh ! quelle ivresse, la lumière !...»
C’est à l’apogée de cette surexcitation cérébrale qu’il conçut le tableau qui, dans sa pensée, devait immortaliser son nom. Les événements ne lui permirent pas môme do l’ébaucher, hélas ! « Quand tu viendras à Tanger, écrit-il à son ami, tu me trouveras en face d’une toile immense, où je veux peindre tout le caractère de la domination arabe en Espagne et les puissants Maures d’autrefois... Les deux immenses portes bleuet or de la salie des Ambassadeurs viennent de s’ouvrir sur une galoHe dont les gradins sont baignés par un fleuve ou un lac, sur les bords duquel est bâti mon palais... Le roi maure ])araît entre ces deux immenses battants de porte, armé et recouvert de ses plus fins tissus, sur un cheval richement caparaçonné... A ses pieds, un héros, le général en chef de ses armées, est humblement prosterné et dépose son épée ; il vient de conquérir à son maître une province ou une ville, et l’olîre à celui qu’on ne regarde <|u’en tremblant et à genoux... Sur les marches de marbre blanc où sont jetés de somptueux tapis, sont échelonnés des guerriers qui rapportent les drapeaux pris à l’ennemi et une épée chrétienne, celle du général ou du
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roi chrétien... Deux barques sont attachées aux marches : de l’une descendent le général et sa suite, dans l’autre, de beaux nègres gardent un groupe de femmes captives, les plus belles de la province conquise ; elles seront présentées au roi et offertes après les drapeaux... A la proue d’une des barques, une tête sera clouée, celle d’un chef chrétien... Tout est or, étofles merveilleuses, tout est élégant et précieux, architecture, armes, pierreries, chairs de femme, et, au milieu, le despotisme, l’indilfércnce, l’insouciance musulmane. Le roi regarde à peine le général vainqueur ; les portes de son tabernacle s’écartent, et, comme une idole enfermée dont le temple s’ouvre, il est là, objet d’admiration... »
J’ai tenu à reproduire cette vision si puissamment écrite par Régnault, parce qu’il me semble quele Mahomet II entrant à Constantinople par la porte Saint-Romain n’est pas sans quelque parenté avec « ce roi maure ap- ])araissant à cheval entre les deux battants de la porte bleu et or. » Peut-être l’un est-il né d’une lecture de l’autre. Dans ce cas, je regretterais que M. Benjamin Constant n’ait pas poussé plus avant dans la correspondance que je cite ; il y aurait trouvé précisément l’indication des écueils contre lesquels il avait à se prémunir.
On reprochait à Régnault deux choses : tomber dans je décor et faire creux. Ce sont juste les reproches que ’on peut faire à M. Benjamin Constant.
Régnault se défendait comme un beau diable : (( J’es- })ère, écrit-il, le 15 juillet 1870, à un de ses amis, que ma grande toile l’Exécution à Grenade (qui est au Luxembourg) te plaira, bien qu’on puisse m’accuser cette fois encore d’être un peu décorateur. En tout cas, ce n’est pas une insulte; car la décoration est le vrai but de la peinture, elle n’a pas été inventée pour autre chose. Envoie promener les mécontents quand même. » Sur le chapitre des pleins, des vides et du relief, il était moins spécieux et peut-être un peu plus troublé : < J’ai tâché (le ne pas faire cremv, dit-il. Pour moi, et ici, habitué à voir des figures d’un seul ton au milieu de murs blancs.
par conséquent toujours réflctécs, se détachant beaucoup plus par la valeur plaquée et presque sans modelé que ])ar les effets d’ombre et de lumière, pour moi, dis-je, mes chairs ne me paraissent pas creuses. Mais je ne réponds pas qu’à Paris, à côté d’autres peintures, elles ne puissent manquer de solidité. »
11 ne tarda pas à être convaincu. Quelques semaines plus tard, à Paris, il revit son tableau, éclairé de côté, dans des conditions toutes différentes de celles où il l’avait peint, et il fut obligé de reconnaître que les re- ])roches étaient fondés.
llegnault, peignant à Tanger, avait l’excuse d’une lumière, {lerpendiculaire et d’une intensité rare, tombant à Ilots dans son atelier. Quelle excuse pourra invoquer M. Benjamin Constant, qui travaille sous la lumière adoucie de Paris? Si sa peinture est creuse, comme aussi si son œuvre est confuse et mal déduite, la faute n’en peut être qu’à la hâte et au peu de réflexion qu’il a apportés dans son travail.
Quoi qu’il en soit, d’un effort aussi considérable on tire toujours quelque profit. Je suis convaincu que, mis aux prises avec les difficultés, M. Benjamin Constant a fait une foule d’observations de fond et de forme dont il recueillera avantage plus tard. Il a dû reconnaître par exemple que, dans la représentation des scènes historiques, si l’on ne possède pas la vérité des idées, des sentiments et des mœurs, en même temps que celle des costumes et des faits, on tombe dans la banalité théâtrale. Il a dû voir que les accumulations d’armes, d’étoffes, de harnais ne constituent qu’un intérêt secondaire dans une œuvre et ne sauraient à aucun titre remplacer l’action. Il a dû sentir que quelques morceaux hardiment peints dans un vaste ensemble ne constituent pas une barmonie, mais au contraire un discord. Si, par surcroît, il avait compris que l’Orient n’est pas notre fait, que nos ' yeux ne le connaissent pas, que notre esprit n’est pas façonné à ses magnificences, et que la peinture étant un langage qui parle à l’esprit par l’intermédiaire des yeux.
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il convient de parler an peuple français des formes qui l’entourent et des tons qui lui sont accessibles, oh ! alors il y aurait tout bénéfice dans l’échec que le jeune auteur de ahomet II est en train de subir.
Gomment ne comprend-on pas que rorientalisme ne tient pas à nos entrailles et au fond de notre pensée, qu’il n’a jamais été chez nous qu’une affaire de mode et d’engouement? Vous rappelez-vous comment la chose vint? C’est l’insurrection de la Grèce et la mort de lord Byron qui furent le point de départ. Il y eut alors en France une émotion comme on n’en a pas vu depuis, même quand des intérêts plus nationaux semblaient la commander. Tous les regards, tous les cceurs se tournèrent vers le Bos- [dîore. Dans les conversations, il ne fut plus question ([ue de Missolonghi, de Scio, de Stamboul et du grand Canaris. La jeunesse fut entraînée. Tout le monde se mit à faire de l’Orient d’intuition, sans l’avoir vu, sans le connaître. Delacroix, dans son atelier de la rue de Grenelle-Saint-Germain, peignit l’épisode enflammé du massacre de Scio (1824) ; Victor Hugo, en se promenant dans la pépinière du Luxembourg, rima les Orientales (1827). Enfin le canon de Navarin retentit. L’Orient était ouvert à nos paysagistes. Decamps et Marilhat s’y précipitèrent.
Un événement imprévu vint s’ajouter à tous ceux-là : nous prîmes Alger. Voilà les combats de la conquête qui commencent et l’Algérie devenue pour di.x-huit ans l’école militaire de notre armée. C’est l’occasion d’un renouveau pour la peinture orientale. Horace Vernet se met à coller sur les murs de Versailles les pages de cette épopée presque journalière. Les Arabes refoulés, la guerre offensive se raréfie et le simple paysagiste peut se hasarder dans les plaines. C’est la brillante époque de Fromentin; avec ses fantasias, ses chasses au faucon, ses petits chevaux frémissants et rapides, il donne la véritable caractéristique de la race kabyle. D’autres artistes, non moins brillamment doués, exploitent d’autres parties de l’Afrique. La critique les encourage et le public est avec eux. Mais peu à peu le goût change et l’opinion se lasse. Un
courant se déclare en faveur du paysage de notre pays. C’est Barbizon et Mariette qui ont maintenu le drapeau et sauvé l’honneur du pavillon. En y réfléchissant, on s’aperçoit que le paysage oriental, avec ses lignes bizarres et ses soleils extravagants, étonnait mais ne charmait pas. Le moindre pré, avec une eau courante et quelques peupliers, parle plus à rimagination du Français que l’as- ])ect du désert. Aussi voilà qu’on délaisse peu à peu les planteurs de palmiers. Gérôme lui-même ne parvient pas à les sauver avec son Hache-paille ci son Prisonnio' arabe. Que sont-ils devenus tous les célèbres de ce tempslà? M. de Tournemine est mort; M. Belly a cessé de peindre; M. Bellcl demande aussi souvent des inspirations au climat de la France qu’à celui de l’Algérie. M. Fromentin fait ce que l’on voit : impuissant à se renouveler, il semble se demander si le moment n’est pas venu pour lui d’opter entre la peinture et les lettres. M. Fabius Brest paraît faire de mémoire dans son atelier d’éternelles Rues de Constantinople. M. Berchère se maintient à la hauteur de son ancien talent, et, avec une persévérance digne d’une meilleure cause, couüuue à tracer le sillon commencé. M. Iluguet fait étinceler les rives rocheuses du Chelif; M. Alfred Chataud enlève avec vigue.ur le Molah sortant de la mosepuée-, M. Guillaumet enlin donne à son Labour en Mir/éî’ie une silhouette qui n’est pas dépourvue de grandeur. Mais le petit bataillon a cessé de se recruter; personne ne s’occupe d’applaudir à ses elTorts, on sent que l’esprit public n’est plus là.
Une recrue utile, ce pouvait être Begnault. Sa pointe en Espagne et à Tanger, son imagination grandiose, l’entrain et le brillant de son exécution, pouvaient plus pour la doctrine que vingt ans de chameaux et de désert. 11 avait l’orientalisme épique et théâtral, celui qui procède des Mille et une nuits et qui peut tant sur l’imagination. La mort vint l’arrêter au moment où il allait mettre la main à une œuvre décisive. Deshommes comme lui ne se remplacent pas. Les deux élèves qu’il laisse ne sont pas
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moine desgénérauxd’Alexandre. M. Benjamin Constant n’a i pas la foi et M. Clairin semble bien près de l’abjuration. Ce n’est pas leur faute après tout, si les leçons de 1870 ' [lortent leurs fniits, si le goût des choses étrangères diminue chez nous, et si au contraire, à mesure que le temps s écoule et que la République se fonde, chaque français se sent devenir plus Français. Abandonnonsnous à ce courant, laissons passer la justice de l’histoire. Dans quelques années, nous pourrons dresser une pierre
y gia\er cette parole de soulagement; L’orientalisme a vécu dans la peinture française.
Oui, c’est la forêt de Fontainebleau, ce sont tes artistes gioupés à lenteur de Théodore Rousseau et de Millet, qui ont sauvé la France. Mais le mouvement n’est pas resté limité à leur entourage, ni circonscrit dans le domaine de leurs excursions matinales. Il s’est élargi, il s’est ctendu dans tous les sens, et aujourd’hui c’est la France entière, f rance du Nord, France du Midi, France de 1 Est et France de l’Ouest, qui revit dans les paysages tracés par les artistes français.
Sous le titre d’un Verger, Charles Daubigny synthétise la Normandie tout entière. Aussi loin que la vue peut s’étendre, ce sont des pommiers chargés de fruits. Les branches ploient sous leur précieux fardeau. L’heure de la récolte est d ailleurs venue. Déjà les échelles sont diessées et les femmes montées aux échelons supjérieurs s apprêtent pour la cueillette. Le problème qui se présentait à l’artiste est un des plus intéressants qu’il y ait en peinture. Il consistait à tirer du vert tout le tableau, sauf un coin d’azur et quelques nuages blancs qu'on aperçoit au-dessus des arbres. L’artiste l’a résolu avec sa science des valeurs et sa sûreté de main accoutumée.
Le regard plonge au plus profond de ees verts, fait le tour de ces troncs d’arbres, s’enfonce aux intervalles des blanches, et ne s arrête que quand la verdure de l’herbe fei me 1 horizon en se mêlant à la verdure du feuillage. Toutes les qualités de Daubigny se rencontrent dans celte toile magistrale, qui est marquée au triple
cuchel. de la siniplicUé, de la force et de i’Iiariiionie .
Un des ])aysages du Salon qui iii’altire le plus a[)rès le V(‘)‘(jer de Dauhigny, c’est la Garenne de Bussac, de M, Auguiii. Le sujet est ])eu de chose : des rochers gris, des arbres, des broussailles, une échappée sur une rivière, tout cela vu en automne, aux derniers beaux jours, alors (]ue des fouilles jaunies ou roussies se mêlent déjà aux vertes frondaisons delà forêt. Mais quelle richesse de couleurs et quelle execution savoureuse ! Voilà un artiste (pie je suis depuis une dizaine d’années dans nos salons. Ses envois ont été souvent remarqués, jamais il n’a eu de nnîdaillo. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il habite la jirovince, parce qu’il n’a pas d’amis dans les membres du jury, parce qu’il n’est pas en relations d’alfaires avec le marchand inllucnt, etc. Getle année, il a fait une chose charmante et exquise, cette Garenne de Bussac. Lui donnera-t-on une médaille? Peut-être, s’il en reste encore après que les élèves de Cabanel auront passé, et avec eux leurs amis et les amis de leurs amis.
M. Cuillomet va de progrès en progrès. xSon paysage a un caractère de force auquel l’artiste ne nous avait pas habitués. C’est la Pla(je de illerville. Le vent souille, le ciel est noir. Les grains se succèdent avec rapidité, et, sur les hauts rochers, les masures tremblent. L’exécution est ra})ide, avec des accents d’une sûreté et d’une précision rares.
Hui n’a pas vu le ciel de M. Pelouse? C’est un ciel d’aulomne et des plus beaux qui se luiissent imaginer. On esl à l’heure rapide et insaisissable du crépuscule. Par devani, an ju-emier plan, une brunie légère monte et envabit la forêt dépouillée ; par derrière, c’est l’incendie du couchant. Le soleil disparaît en feu, illuminant de rose tons les nuages qui vont de l’horizon au zénith. C’est un elîet si juste, rendu avec tant de force et de vérité, que tout le monde se rappelle avoir vu ce ciel-là.
Le Plateau du Jura, de M. Pointelin, est encore un etVet d’automne très saisissant dans sa simplicité. L’auteur nous amène devant un de ces plateaux (iénudés comme
on en trouve dans les régions montagneuses. Un bouleau détache sa silhouette sur le ciel gris du matin. On ne saurait être plus sobre en fait de composition. Celui qui, avec si peu de moyens, a exprimé si fortement sa pensée, n’est ])as le premier venu, et il faudra le suivre désormais dans ses développements.
M. Emmanuel Lansyera exposé deux toiles : un Grain sur la côte du Finistère et la Mort d’un chêne. Peutêtre le ton de mer est-il un peu plàireux dans les brisants ; mais la Mort d’un chêne est, un superbe tableau. Le chêne a été déraciné par quelque tempête ; en s’abattant sur le sol, il a brisé ses plus nobles branches et fracassé ses magnifiques ramures. Tel est le sujet. L’exécution est aussi simple que l’idée. M. Lansyer a modelé son arbre avec une rare vigueur, et pour compléter la poésie de sa toile, il a ajouté un bout d’Océan à un bout de pré : ce (pii fait songer à ces cotes de Bretagne, où la mer sourit entre des jardins en fleurs et des plaines de verdure.
.Le Plateau de Criciuebœuf, de M. Paul Colin, serait un paysage excellent de tous points, si les fonds valaient le terrain du premier plan et si le groupe des arbres de droite était moins opaque. Le Chemin vert, de M. Bamoye, sépare en deux les belles prairies de Mortefontaine. C’est un chemin où l’herbe pousse et où les chariots ont li'acé leurs ornières. Par la seule justesse du ton 1 artiste lui a donné une réalité qui surprend, en même temps ([u’elle charme.
Un paysagiste qui n’cst pas dans les faveurs du jury et ([ui cependant est artiste jusqu’au bout des ongles, c’est ,M. Stanislas Lepine. Il a cette année deux petits tableaux : line Rue à Caen, un jour de neige, et le Quai d’îvry, line impression de banlieue parisienne, traitée avec grâce ('t esprit. Le jury n’a jamais donné de médaille à M. Lepine, il l’améme quelquefois mis à la porte de nos Salons. Eh bien! je préfère un tableau de M. Lepine, reçu ou l’efusé, à dix tableaux de-M. Charles Busson, membre du jury et prescripteur de M. Lçpine.
La médaille d’honneur, M. Paul Dubois. — Le prix du Salon : M. Sylvestre. — Peinture: les premières médailles: MM. Pelouso elLemaUe. — Les deuxièmes médailles : MM. Maignan, Léon Perrault, Ronot, Gros, Adrien Moreau, Mois, Ilerpin. — Les troisièmes médailles : MM. Dominique Rozier, Philippe Rousseau, Valadon, Bergeret, Leclaire, Cocquerel, de Mortemart-Boissc, Watelin, A. Rosier, Auguin, Lintelo, Desbrosses, Loir, Arlan, A. Bouvier, Thiollet, Boudin, Renard, Mengin, Mathey, Rixens, Delacroix, Obvié, Morot, Toudouze, Capdeviellc, Van llaanen, Gonzalès, Gharnay, de Nittis. — Jean Béraud, Degrave. — Sculpture : les premières médailles: MM. Coutan, Marques!, de La Vingtrie. — Les deuxièmes médailles : M.M. Hoursolle, Alber Lefebvre, Cordonnier, Vasselot, Ilugoulin.— Les troisièmesmédailles: MM. Christophe, Paris,, Gougny.
Le jury a décidé dans sa sagesse qu’il n’y avait pas lieu de donner une médaille d’honneur aux peintres. Il est certain qu’il eût été difficile, sans soulever l’opinion, delà décerner à la Sulamite de M. Cabanel, au Santon de M. Gérôme, au Barbier nègre de M, Donnât, au Souvenir d’Egypte deM. Fromentin. Ne pouvant se l’attribuer à eu.x-mêmes, ces messieurs et la coterie qui leur obéit l’ont supprimée : rien de plus naturel.
Le jury a décidé en outre que l’œuvre « la plus éminente » de la sculpture était les deux figures symboliques que M. Paul Dubois a été chargé d’exécuter pour le monument du général Lamoricicre k Nantes. Mon sentiment eût été un peu dilTércnt. Pour ma part, j’avais trouvé dans la Vierge deM. Delaplanche, plus de tenue, d’originalité et de style. Mais à ces hauteurs de l’art toute préférence est hasardeuse , et j’incline volontiers mon appréciation devant celle des sommités dont le jury se compose.
Ce n’est pas la première fois que M. Paul Dubois ob-
bAl.UNS
lient la médaille d’honnenr de sciipture. On la lui adon^ née déjà en 1865, pour un Chanteur florentin du A'V'’ siècle, que des reproductions en bronze ont depuis rendu populaire. La statuette, du genre agréable, était remarquable parla justesse de la pose et la finesse de l’exécution. Mais il s’en fallait qu’elle appartînt à l’art sérieux. Il est vrai que, cette même année, on avait attribué la médaille d’honneur de peinture à M. Cabanel pour un Portrait de Napoléon III, où celui-ci, représenté en culotte courte et en habit noir, avait l’air distingué d’un domestique de bonne maison. Un vote en amenait un autre.
Je dois à la vérité de reconnaître que les deux hgures du tombeau de Nantes n’ont rien à démêleravec le Chanteur florentin. M. Paul Dubois, après avoir erré passablement, commis des Eve et des iVarcisse inacceptables, se relève tout à coup par une oeuvre hère et presque magistrale. La Charité et surtout le Courage 'militaire marqueront dans son existence d’artiste. Le public, qui les admire, reconnaît en elles la plupart des qualités essentielles en art. C’est par la simplicité qu’elles commandent l’attention, par la grâce et l’aisance qu’elles attirent, par le naturel et l’air de vie qu’elles conquièrent les suffrages.
La Charité a plus de partisans. Cela tient sans doute à ce qu’elle est femme et qu’elle a sur les genoux deux enfants nus, dont l’un telle et l’autre dort. Comment se défendre d’une certaine préférence pour cette image paisible de la maternité? Car ce que l’auteur appelle C'/iartfé à l’italienne, nous l’appellerons Maternité à la française; et nous serons davantage dans le sens de l’œuvre. Donc la jeune mère est assise à l’angle d’un monument quadrangulaire, dont nous ne connaissons pas les dimensions, mais qui semble ne devoir pas être très élevé. Tout entière à l’austère devoir qui la tient attentive, elle regarde tendrement les deux jumeaux groupés dans son giron, si semblables et si divers à la fois dans le naturel de leur pose ingénue. Son visage, encadré dans une ca-