‹ Salons (1857-1870) (volume 2)Chapitre 12 sur 23 · SCULPTURE · texte numérisé non relu

SCULPTURE

Délaissement des sculpteurs.- La sculpture devient française. Une Parisienne au Salon. — MM. Chatrousse, Antonin Mercié, Falguière, Chapu, Jouffroy, Perraud, Gabet, Aime Millet, Maillet, Delaplanche, Becquet, Prouha, Gaptier, Iruphème, Gougny, Gustave Doré. — Les bustes ; M. Ingres, par Guillaume.

Le.s sculpteurs se plaigucuL d’être négligés par lacrili- <iue. (( Comment ! disent-ils, vous reconnaissez que notre art est plus difficile et plus long à apprendre que celui

lies peintres, que nos qualités sont aussi plus solides et plus sérieuses, que si la suprémalie artistique de la Franco s’est maintenue sansHéchir, c’est à nous qu’on le doit, et. par une contradiction singulière, vous ne vous occupez de nous qu’après avoir passé on revue tout le monde, ^ou^ ne révélez notre e.xistence que quand l’envie de nous connaître est passée ; vous n’appelez l’attention sur nos tiavaux que quand le Salon n’a plus de visiteurs ou qu il va fermer ses portes. »

Ces doléances sont justes, et sans autre préambule, non» allons faire droit à la requête qui les apporte.

Il se passe d’ailleurs, en sculpture, un phénomène qm nous touche profondément: l’inspiration qui alimente cet

art devient de plus en plus française. On aperçoit bien encore çà et là quebpie Grec oublie ou quelque Romain en ru])ture de ban. Cette année, notaimnent, Achille se prélasse dans unecbaise; et, tandis que Pbœbé se balance dans la courbe du croissant céleste. Pandore porte le coIVret fatal d’où vont s’échapper tous les maux. Mais, à considérer la solitude qui entoure ces infortunés, à voiil’iudilférence de la foule qui les coudoie, on sont que ce sont là les dernières é])aves d’un monde détruit et qui ne reparaîlra i)lus. L’antiquité imiir l’antiquité, personne n’en veut aujourd’hui. Ce que l’on demande, ce que l’on exigera tout à l’heure, ce sont des idées modernes, exprimées autant (jue possible sous des formes françaises. El c’est là précisément le caractère que tend à prendre notre sculpture contem[)oraine. Ce caractère éclate an Salon de 1877, qui est spécialement un Salon français, d’antant plus sympalbique et attachant, ldi érudit comme M. Guillaume peut se méprendre à ces choses, et envoyer un Mariage romain qui n’est qu’une œuvre d’érudition archéologique : les élèves de l’école no s’y trompent pas, et c’est de la villa Môdicis même que nous sont venus les [)lus français de nos sculpteurs actuels. Carpeaux, Delaplancbe, Cliapu, Mercié.

L’accord, sur ce point, est si conqilet entre les artistes et la foule, il est si bien entendu que désormais on fera tout ])onr être français, que, celle année, au Salon, un sculpteur a pu, sans scandale, introduire une Parisienne, une vraie Parisenne dn jour. Regardez cela, rien n’esl plus charmant. La Parisienne est debout, tête nue, une ileur de lilas à la main. Ses beaux seins, sa jolie taille, sont emprisonnés dans un de ces corsages collants, aux manches bouillonnées, qui ont précédé les cuirasses et ([ui leur ressombleul. Un jupon, jilissé verlicalemenl, complète le costume et tombe sur les pieds. Vous })ensez ([UC cette ligure détonne au milieu des déesses et des nym[)hcs ? Pas du tout. Personne ne s’en occupe, autrement que pour admirer son attitude fringante et avec ([uel art elle est drapée. Il y a vingt ans, on n’aurait pas

SALONS

eu assez de cris d’indignalion pour jeter celte intruse k la porte. Aujourd’hui on l’admire, et l’on est plein de respect pour le talent de son auteur, M. Chalrousse, lequel, d’ailleurs, est un maître.

Certainement l’apparition do cette Parisienne au Salon est caractéristique ; mais elle ne l’est pas plus que no l'a été, il y a deux ans, l’Eduailion uaiterndle,^ de M. Deiaplanche, pas plus <pie no l’est aujourd’hui le dénie des nets, de M. Antonin Mercic. C’est un mouvement qui se conliuue en se généralisant.

Je viens de nommer M. Antonin Mcrciô. Est-il un esprit j)lus libre, plus dégagé, soit vis-a-vis de 1 antiquité, soit vis-à-vis do la Renaissance italienne ? Rappelez-vous ses o-uvres ])remièrcs : ce David, qui rcmellait sou glaive au fourreau d’un geste si sobre et si juste ; puis cette Gloire ([ui relevait un vaincu sur le champ de bataille et l’emportait dans ses bras, idée si neuve et si touchante, que nous en fûmes tous émus. Cela n’avait pas de ju'écédents, ne rappelait rien do connu; c’était uniquement moflerne et français. Le Génie des ard, destiné à remplacer au grand guichet du Louvre le Napoléon III de Rarye, marque un troisième pas fait dans la mémo voie. La série ascendante se prolonge en s’augmentant d’un chef-d’oïuvre.

Chef-fl’u'uvre n’est ]ias do triip. 11 y a longtemps que nous n’avions vu dans nos Salons un morceau de cet ordre. D’ailleurs il })Orto la marque des inspirations heureuses : le cerveau l’a conçu sans fatigue. L’artiste avait à ro[)résenter le génie des arts conduisant la hrance a la paix. Deux figures avec un Pégase lui ont sufh pour exprimer sa pensée et pour rem[dir l’étendue de son cadre. Il est peu de combinaisons jilus simples et d agencements plus naturels. Mais que (le sûreté dans 1 exécution, que de verve dans la mise en œuvre ! Les ligures sont d’une élégance sans pareille, et les lignes d’une harmonie qui ne se dément pas. Un trait de genie, c est d’avoir jeté le jeune dieu sur l’aile do Pégase, ce qui permet de contempler la figure dans tout son dévelop{)e-

ANNÉI- 1877

mont. Quant à la jeune femme symbolisant la France, <iui vole aux côtés du cheval en retournant la tête, elle a le charme original, la sédnclion naïve des meillciu’es inventions grecques.

Telle est lapuissancc des belles choses, (jue [dnson s’y arrête, ])lns on y découvre de beautés. La composition triom[diale de M. Mercié produit cette impression. Elle allire, elle retient; elle respire je ne sais quel indétinissable mélange de grâce, de jeunesse et de force, qui laisse diflicilemcnt place à rohjcction. Pourtant, il est bien certain (jnc des defauts existenl.. Les jambes du cheval paraissent courles, et l’arriôrc-lrain ]ieu fourni en raison de l’opulenc(‘ du j)oitrail; la queue particulièrement semble maigre et élriquée. Mais comment asseoir une critique de prol)ortions sur une 03uvre décorative qui devra être élevée à une grande hanlenr? On ne pourra l’a[q)récier véritablement qu’en place. Jusque-là, il faut faire crédit à la science de l'artiste; c’est à elle de veiller et de prendre des précautions contre les raccourcis que la dislance opère. Ce (pi’on peut dire toutefois dès à i)résent, c’est qu’étant donné les larges baies du guichet et les statues colossales qui les acconqiagnent, les hauts reliefs et la ronde bosse employés par M. Mercié, seront j)lus à l’échelle, c’est-à-dire ])lus en harmonie avec la façade que le bas relief extrêmement plat adopté par Barye. Cet illustre maître, avec son parti-pris, n’avait pu produire qu’une silhouette; avec M. Mercié, nous aurons le mouvement, la couleur et la vie.

Certaines personnes parlent de donner la médaille d’honneur à M. Mercié. Assurément, cette récompense ne saurait être mieux placée, soit qu’on l’applique à une /ouvre spéciale, soit qu’on l’applique à un ensemble de travaux. Nous connaissons le passé de M. Mercié. Ajoutons que la Gloire des Arts n’est pas le seul envoi qu’il <ait à ce Salon. Lus personnes qui aiment à tourner autour du rond-point central y découvriront aisément une jietite Junon, haute d’un pied, taillée dans le marbre le plus rare, avec le ciseau le plus délicat. C’est un bijou de

cheminée, fait pour la pénombre d’nn appartement. En l’exposant, M. Mercié a voulu montrer la diversité de ses aptitudes et que le grandiose ne l’éloifjjnait ])as du joli. Le tombeau de François Arago et celui de Michelet, dont'il est chargé, nous monlreront plus tard, sous de nouvelles faces, son talent si original et si français.

Puisque nous sommes dans la scul[)ture monumentale, voyons les autres commandes de l’Etat ou des villes. Eela se borne d’ailleurs à peu de chose, quelques bustes et deux ou trois statues : le Lamartine de Falguière, le Berryer de Chapu, le Saint-Bernard Ae Joutfroy.

Le Lamartine de M. Falguière, n’est pas bon. L’auteur l’a cependant amendé, corrigé avant de le faire l»asser dans le bronze, il n’a ]>as ]»u l’améliorer. Aussi est-il douteux que le public, quelque estime qu’il ait pour le grand talent de M. Falguière, revienne sur son jugement. Condamnée en première instance l’an jjassé, la malheureuse statue verra donc la sentence conlirmée en a{jpeL II y a en clfet nombre de eboses qui ne s’cxpli- (|uent pas. Est-ce le poète oii est-ce l’orateur qu’on a voulu représenter? La question reste indécise. Au jioint de vue de l’exécution, pourquoi le manteau et les bottes sont-ils de la même étolfe ? Pourquoi le vent souffle-t-il avec tant de force dans ce manteau? L’auteur aurait-il voulu peindre les orages de la place publi([uc? Cela ne serait pas sérieux. Enfin, pour dernière critique, la pose de la figure est assez inquiétante. Quand on l’aperçoit de loin, dans ce grand jiarallclogramme du Palais de l’Industrie, debout, dominant les statues et les bustes, le haut du corps légèrement penché en arrière, on croit voir venir à soi ce grand diable d’homme glissant sur des patins à roidettes. Lamartine patineur, c’est un côté de sa vie qu’on n’avait pas encore mis en lumière.

M. Chapu a hésité également sur le personnage de Berryer. Il a voulu faire du même coup l’avocat et l’orateur. C’était trop d’ambition. Il eût fallu eboisir, se décider entre le costume de ville et le costume de tribunal, ou plutôt il eût fallu sacrifler résolument l’avocat et ne

garder (|uc le Irihun. Avec son double vêtemenl. le Berl'yer de M. Chapu est troj) élollc. Il lui faut une certaine force dans le biceps pour soulever ranioncellement de plis qui ])èse à son bras droit. En outre, cette main étalée sur son comr est bien emphatique. Berryer, comme beaucoup de grands orateurs, mettait la main dans son gllel, ce (jui était j)lus simjdc et no produisait [)as moins d'elVet.

Arrivons an Saint Bernard^ de M. Joulfroy, membre de rinstitnf. bc livret se trompe assurément quand il dit que le Génie des aiis^ de M. Mcrcié, a été commandé par la préfecture delà Seine ; mais j’ai bien peur (]u’il ne dise vrai (juand il annonce que le Saint Bernard de M. Joulfroy a été commandé i»ar l’Etat pour l’église Sainte-Geneviève, cnlatigagc républicain le Panthéon. Ce Saint Ber)iard est bien la statue lapins banale qnel’on puisse rêver. Il faut être membre de l’Institut et exempt du jury d’admission ])our se permettre de pareilles platitudes. Le pis, c’est que nous allons payer cela de nos deniers, et non-seulement le Saint Bernard de M. Jouffroy, mais tous les saints que dix, que vingt autres .louffroys sont prêis à nous faire avaler ; candest jiar pelotons (pic l’ordre nmral a commandé les saints pour l’église Sainte-Geneviève.

.le sais bien que des statues, cela s’enlève. Quand la (’.liambre des députés qui commence à en avoir assez des empiètements de l’Eglise, aura rendu le Panthéon à sa destination patriotique, — imitant en cela Louis-Philippe, (pii n’était pas un bien grand révolutionnaire, — nous ne serons pas embarrassés |)Our faire porter au garde-nieuble les saints bons ou mauvais dont on l’aura empli. Mais nous les aurons payés, et c’est toujours trop. Si la commission du budget avait été énergique, elle aurait arrêté en germe tonte cette décoration. Nous le lui avons demandé dès l’année dernière. Elle a laissé faire, exigeant scnlement que les vierges de Lourdes commandées à M. Humbert fussent remplacées par des sujets historiques. Sa condescendance nous vaudra un monument horrible-

SALONS

ment disparate. On ne décore pas nn édifice comme le Panthéon en embauchant le même jour une armée do travailleurs : on le badigeonne.

.Mais une statue que j’aperçois appelle mon attention sur les morts de l’année. Nous ne iiouvons aller plus loin sans leur faire le salut obligatoire. Deux sculpteurs estimés, Perraud, Oabet, ont succombé à (pielques mois d’intervalle dans la pleine matm-ité de leur talent. L’un et l’autre sont représentés dans ce Salon par des œuvres remarquables.. Le bas-relief de Perraud, les Adieux, est cerlainement une des meilleures choses qu’il ait faites. S’il avait vécu, il aurait donné au marbre ce dernier travail qui est comme le frisson de la vie. Mais, même en l’absence de ce coup de main de l’auteur, l’œuvre frappe vivement par sa gravité, sa science et sa force expressive.

La staluede Cabet nous transporte dans une autre région de Part. L'ne pensée patriotique aura été la dernière inspiration de cet excellent artiste. 11 venait de symboliser la Üe/eu.se dans cette statue de Dijon, que ses déméh’*s avec l’ordre moral ont rendu célèbre ; il a voulu représenter le deuil de la défaite, de l’invasion et de la mort. Une date lui a suffi pour cela, la date de 1811, posée sur le piédestal d’une figure assise, qui pleure, la tête dans les mains, tout enveloppée de voiles funèbres. Admirez le beau travail du ciseau, la souplesse des draperies, la poignantejustesse de l’attitude, et passez ; cette douleur est de celles dont il a été dit qu’elles ne veulent pas être consolées.

C’est aussi une idée patriotique qu’exprime la Cassa?rd/’e de M. Aimé Millet. Le ])alladium qu’elle invoque, c’est le génie de la patrie ; tant qu’il sera debout sur son piédestal, la cité n a rien a craindre. (Juand à une pejisée (Je cet ordre se joint la science et le talent, nous ne ])On- Nons que louer. La Cas.sancD’c de M. Millet ax’ec ses formes j)leines, sa pose heureuse, la noblesse et l’harmonie de son mouvement, est une des meilleures statues d’un Salon (jui en compte beaucoup de très bonnes.

Je n’ai pu comprendre l’allégorie de M. Maillet : un

<'Àsareat étendu mort, le front ceint de lauriers, un poi- ^niard ])lonfj:6 dans le cœur; sur sa poitrine se tient un vautour qui lui ronge le foie. Ouel est ce vautour ? One signilie ce mélange do' César et de Proinéthée? L'auteur a-t-il voulu symboliser le i-emords qui ronge le comr des fondaleurs d’emjiire et des faiseurs de coups d’Etat? S’il en est ainsi, je crains bien que, psychologiquement, il se soit trompé. Le remords est inconnu à certaines consciences, et, ])Our ne pas remonter plus haut (jiie Napoléon 111, celui-ci eût fait dix coups d’Etat {)lutût <{ue d’en regretter un seul.

Le succès a voué M. Chapu aux tombeaux. Après le monument d’Henri Régnault, le voilà chargé du monument de l)aniel Stern. 11 ne faut ]ias comparer l’un à l’autre. La Pensée est tout autre chose que la Jeunesse. Ce qui eonvonait au ])eintrc fra[qié au début de la carrière eût été déplacé sur la lombe de l’écrivain (jui a pu achever son ouivrc. La nouvelle figure de M. Cha[m est moins séduisante que la première, mais elle réj[iondàunc autre jiréoccu/iation, et n’est pas moins belle.

.l’ai dit tout à l’heure que les très lionnes statues sont nombreuses. Citons : la Mnsi<iuo, de M. Delaplanche, amvre d’un sentiment exquis ; Vlsmaël, de M. .liist Rec- <[uet, ([ui respire toute la gracilité de l’adolescence ; l’Amou)' taillcuit so)i arc dans un laurier., de M. Prouha, dont le mouvement est si juste et les formes si llexiblcs ; la P osée, de M. Caplier, qui attire iiar la grâce de sa pose et le charme de son geste; l’Invocation, de M. Truphème, dont l’exqiression est si douce et si persuasive. lÆpave, <le M. Cougny, est aussi une statue jeune et aimable ; mais il est diflicile de dire quelles iicnsécs roule ce jouvenceau naufragé eu regardant son crucilix. S’agit-il d’un inaufrage moral ? Médite-t-il d’entrer dans un couvent? S’il n’a d’autre dot que le vêtement qui l’abrite, je suis rassuré ; les religieux de nos jours, qui sont des gens pratiques, le mettront à la porte.

Une surprise, c’est le (lébiit de M. Gustave Doré en .sculpture. Ceux qui ont applamli, l’an passé, Mlle Sarah-

SALONS

Bernhardt peuvent louer M. GnisLave Doré. C’est à peu jirès le même groiijje, avec cette didereucc que Mlle Sarah-Bernhardt l’avait assis et que M. Gustave Doré le met debout. Pour nous, nous conslaterons avec tristesse (|uc, mauvais dessinaleur et mauvais i)cintre, M. Gustave Doré vient d’ajouter à sa ré[)utalion celle de mauvais scul])leur. Quel bénélice en tirei’a-t-il ?

Une statuette amusante attire beaucoup la foule. C’est le petit Pêcheur napoliiain de ,M. Gemito. Sans doutCy l’auteur a eu l’idée coupable d’intéresser par son sujet, par l’anecdote même qu’il exjiose aux yeux. 11 a tout fait {>our que son pêcbeur fruste, terreux, armé d’une longue ligne, attirât le regard et provoquât un rassemblement. Pou r ce résultat, obtenu d’ailleurs, nous ne saurions blâmer trop M. Gemito; mais ce blâme étant donné, nous devons à la vérité de reconnaitre que ce j)etitpccheur napolitcïin est plein de qualités d’observation et de modelé. Celui qui a fait cette figure a le sentiment de la vie, et il sait animer la boule de terre qu’il pétrit dans ses doigts. Avec cela on est sûr de l’avenir. Nous attendons M. Gemito à sa seconde exposition.

Les bustes sont innombrables et beaucoup sont excellents. Arrêtons-nous devant le ])lus remaivpiable peut-être du Salon, Ingres, de M. Guillaume. Ce directeur de notre école est assez étonnant ; faible et froid, quand il aborde les œuvres de grande dimension, comme le Mariage romain^ il est fort, expressif, plein de couleur et de vie dans le portrait. Bappeloz-vous l’archevêque Darboy. Le buste d’Ingres n'est pas moins beau. Gros, court, irascible, méfiant, brutal, l’homme est là dans toute sa vulgarité. Et les mains! il faut les voir: c’est tout un poëme. Théophile Silvestre, qui faisait le portrait, lui aussi, à ses heures, a dépeint Ingres d’un trait ; « Ce petit éléphant bourgeois, bâti de moignons informes. » Un terrible coup de pinceau ! il m’est revenu dans la mémoire, comme je regardais les larges mains modelées d’après nature par .M. Guillaume.

ANNÉIC 1877

l‘ElNTüKK

Les prix de Rome : Toudouze, Ferrier, Morot, Besnard, Comerre, Wencker. — Les prix du Salon : Lehoux, Cormon, Sylvestre. — Les prix de Florence : Albert Lefeuvre, Becquet. — Jules Breton, Paul Dubois, Laurens, Bonnat.

Quand, un jardinier fait des semis, son premier soin, en visitant ses plantes, est de regarder si la graine a germé et comment se comportent les jeunes pousses. En art, (v’est l’Etat qui ensemence pour tout le monde. Il est le jardinier des jardiniers ; a [)rivilége pour semer, greller, faire des boutures. Nous négligerions les intérêts du pays, si nous n’allions tout d’abord examiner les platesbandes officielles, contempler leurs richesses présentes et calculer leurs promesses d’avenir.

Hélas ! le sol est maigre et la végétation languit.

Voyez ces Prix de, Rome faits dei)uis la guerre. Leur aspect n’est pas encourageant. Parmi eux, rien de robuste ; aucune individualité ne semble vouloir se dégager. Ne dites j)as (pi’ils sont trop jeunes. 11 n’y a pour les arts d’imagination qu’une période qui compte, la jeunesse. Celui qui, à vingl-cimj ans, n’a })as encore inventé les idées qui doivent l’alimeuler toute sa vie, celui-là ne sera jamais rien. Travail et longueur de temps ici font peu (le chose. Avec eux. on peut devenir bon ouvrier, praticien expert : le don de nature seul fait l’artiste créateur.

Cherchons doncsi, parmi les fronts qui nous entourent, il en existe un plus illuminé que les autres. Les voila tous rangés par ordre de date : Toudouze, 1B71 ; Ferrier, 1872; Morot, 1873; Besnard. 1874; Comerre, 1875;

SALONS

Wcncker, 187G. Ouel est parmi eux i’homme prédestiné?

N'oyons les œuvi'es :

D’abord MM. Ferrier et Comerre n’ont rien envoyé. Ils se dérobent par l’absence an contrôle de l’opinion. Quelle est laiaison de cette inactivité? Le découragement? Cela ne m’étonnerait pas. Home n’est qu’un exil pour le 1 aiisien, et 1 étude])0.ur 1 art eu dcliors des moeurs et de riiistoirc, telle qu’on la pratique dans les écoles de l’Ftat, est mortelle pour l’esprit.

M. Toudouze, avant de dire adieu à la ville éternelle^ a \oulu réunir toutes ses qualités dans une grande composition qui portât témoignage en faveur de ses études : il a peint la hemme do Loth. Le malheur est que les qualités de ce pensionnaire, même additionnées, ne s’élèvent pas à un gros total. La composition est nulle le de.ssin rare, la couleur absente. Qu’a-t-il donc appris depuis le temps qu’il étudie?

M. Moiot nous en\oie une jV/ei/(^e. Avez-vou.s vu dans les foires ces femmes-phénomènes, dont le tissu cellulaire s’est prématurément engorgé et qui ont pour principal attrait de peser 200 kilos ? C’est un tel monstre que M. Morot place sous nos yeux. Un cou de taureau, des Lias d athlète, une panse a faire la ràtle des primes au concours des animaux gras. L’aimable personne est si volumineuse, que le peintre a dû l’asseoir dans un fauteuil. Ainsi posée, elle regarde le public, tandis que son estomac descend en bondissant par ressauts tumultueux jusque sur ses genoux. Que signifient ces cascades charnues et ventripotentes? Fst-ce une innovation basée sur de récentes découvertes archéologiques? Ont-elles pour but d’expliquer le prompt dégoût de Jason et le départ de 1 insconstant vers des lormes plus serrées de des.sin? Hépondent-elles à une conception nouvelle du beau idéal écloses sur les hauteurs apolloniennes du Pincio ? C’est un problème que je pose, sans chercher à l’approfondir.

-NI. Besnard, lui aussi, a voulu innover. Il avait une

Source à faire, il l’a gratinée d’un enfant. Pourquoi n’at-il pas amène tout de suite le séducteur? nous aurions eu la lamille entière. On est vraiment surpris, parfois, de voir combien peu certains peintres réfléchissent. Il est certain que si l’art moderne accepte sans répugnance la vieille allégorie des Naïades, c’est qu’une figure nue, à la naissance d’un filet d’eau, est une façon heureuse de peindre le silence et la fraîcheur des fontaines qui sourdent parmi les herbes dans la solitude des bois. Un enfant n’a rien à voir dans une conception de cette nature. En mettre un, c’est déranger les idées, fausser la signification des choses. M. Besnard ne s’est pas contenté de son malencontreux bambin, il a jeté sur le gazon tout un déballage de robes, jupons, écharpes de gaze, chill'ons de soie rose. Encore une anomalie. Le propre d’une Source est d’être nue et non déshabillée. Si vous placez une garde-robe à côté d’elle, ce n’est plus Pâme du bocage épais, l’habitante de ces lieux humides, c’est une i)romeneuse que le hasard a amenée et qui a eu la fantaisie de se dévêtir. Dans ce cas, l’urne doit disparaître pour que la com[»osition reste intelligible. Plutôt (pie de s’abandonner à ces incohérences, M. Besnard eût mieux fait d’étudier l’exacte distribution de la lumière et d’interroger un coloriste sur ce qu’un corps de femme dans la verdure emprunte au feuillage environnant. Il eût ])u en outre apprendre à préciser la substance des objets : je n’ai pu discerner si son urne est cuivre ou [lOterie.

Quant à M. Wencker, il s’est borné à exposer le portrait d’une fillette blonde, vêtue d’une robe de velours gris et se tenant debout dans un cadre. On sent là une réminiscence jieu voilée de ces enfants de M. Paul Dubois, qui ont eu tant de succès au Salon dernier. Ce n’est pas la peine d’aller à Borne étudier les géants pour accoucher de ces mièvreries.

Tels se tiennent et comportent les plus récents lauréats de l’Ecole des beaux-arts. Peu de métier, pas du tout de sentiment, et nul instinct, semble-t-il, de l’objet

SALONS

propre de la peinture. On voit que si cet art était, chez nous, en voie de perdition, le sauveur ne viendrait pas de ce côté.

Le désarroi n’est pas moindre dans le clan des P/n.v du Salon.

On se rappelle ce que devait être celte institution dans l’esprit de ses fondateurs : une prime donnée à l’art libre. 11 s’agissait de j)rendre, loin des jeunes gens qui subissent l’inOuence de l’école, un sujet bien doué el, au moyen d’une pension, lui donner le loisir de développer ses qualités originales. L’exclusivisme du jury n’a pas permis à cette bonne j)ensée d’aboutir. Entre ses mains, le prix du salon, détourné de sa destination véritable, est devenu un supplément du prix de Rome. Comme celuici, on le décerne, non à l’originalilé, mais à l’imitation; non à l’invention libre, mais à la routine.

C’est ainsi qu’on l’a donné à M. Leboux et à M. Sylvestre, que rien ne distinguait, on en conviendra, des légistes de l’Ecole des Reaux-Arts.

M. Fernand Cormon semblait trancbcr, il est vrai, par ses inquiétudes de coloriste, sur ce classicisme étroit, f^a Mort de Ravana, qui lui avait valu le prix, était une inspiration directe d’Eugène Delacroix. Par scs pro])ortions comme par ses affinités, cette œuvre dénotait une certaine noblesse d’ambition qui donnait véritablement de l’espoir. Ceux qui ont tablé là-dessus éprouveront une déception cruelle en regardant la Ré^urreclion de lu fille deJaïre, Qu’est devenue l’audace de M. Cormon, et ses véhémentes figures, et son paysage tragique? La iiésu'rrection de la fille de Jaïre est un tableau de genre où, pour tout problème, l’auteur s’est ingénié à faire du front de Jésus le centre éclairant de la composition. Ces sortes d’effets ne sont pas neufs, et, même quand ils sont réussis, on sent trop ce qu’ils ont d’artificiel pour en être fortement ému. Ici, l’espèce d’harmonie sourde et étouffée que M. Cormon a obtenue, ne rachète pas suffisamment la faiblesse du dessin. Le Christ est trop long; les pieds et les mains des personnages sont sans

l’unne; les attitudes sont simiesqiies : il y a derrière le Christ tel spectateur qui s’agite et secoue les bras avec des mouvements de guenon. Seule la jeune ressuscitée a une expi’ession intéressante.

Dieux! comme M. Lchonx doit s’ennuyer à faire la [)einture qu’il expose ! 11 a l’air de traîner son prix du Salon comme un boulet. Chaque année, il arrive avec une toile immense qui suinte l’ennui, un vrai travail de prisonnier. Péniblement il l’a couverte de eboses inutiles et al)solument dépourvues d’intérêt. En 1875, il avait fait une espèce de Samson qui jetait les gens dans un escalier ; l’année dernière, c’était un berger qui conduisait un bœuf parmi les étoiles, peinture éminemment zodiacale. Cette année, nous nous trouvons devant un Ssnnt Etienne, martyr. Oh! l’étrange Saint Etienne! 11 contient la pins étonnante collection de personnages qui se puissent voir. Le peintre y a certainement mis tous ses fournisseurs. J’apei\-ois un monsieur fraîchement rasé, avec moustaches, qui pourrait bien être le garçon de l’épicier ou le mari de la fruitière. Au milieu du tableau, un homme chauve se baisse, un bras lancé en avant, l’autre rejeté en arrière, dans l’attitude exacte d’un nageur qui fait une coupe en pleine Seine. Dans l’angle degauebe, il y a deux torses soudés ensemble et montés sur une seule paire de jambes. A droite, adossé au mur et contemplant la. scène, une espèce de ])hilosophe romantique qu’on croil'ait em[>runté à un drame de Musset, se drape dans un manteau noir, d’où il laisse passer deux jambes nues qui ne sont pas à lui. Enlin, cacophonie de tons s’ajoutant à tontes les cacophonies d’idées, par-dessus ces académies en pain d’épices, plus haut que le fruitier, que le nageur et que le philosophe, s’élève vers le ciel un ange d’un bleu éclatant, qui emporte dans chaque main, pour le montrer an Père Eternel, un échantillon de la brique avec laquelle on a lapidé le malheureux Etienne !

De M. Sylvestre, l’auteur du fameux esclave musclé de l’an passé, nous ne pouvons rien dire: M. Sylvestre se recueille.

SALONS

Ainsi, de ce côté encore, nulle lueur. Les prix du Salon peuvent tendre la main aux prix de l’École et les appeler frères : ils s’équivalent.

Il est une troisième série de prix, de fondation privée, celle-là, (|u’on appelle le prix de Florence. C’est un prix qui est décerné tous les deux ans. Jusqu’à ce jour, il ne l’a été que deux fois, à un sculpteur, puis à un peintre. Le sculpteur, M. Albert Lefeuvre n’a encore rien fait depuis son prix. Le peintre, M. Georges Becker, expose pour la première fois. Vous vous rappelez ce Becker qui avait, au salon de 1875, une Respha gigantesque défendant à coups de bâton le corps de ses enfants contre les oiseaux de proie? C’est le même. Les années ou le voyage paraissent l’avoir calmé. Un portrait do femme Mlle F. B..., debout dans un grand cadre, montre chez lui des instincts de modernité et certaines tendances coloristes. Florence, d’autre part, lui a communiqué une sorte de réalisme archai({ue, qui semble pouvoir trouver son emploi dans certaines scènes religieuses. J’en vois une i>rcmière application dans ce Saint Josepjh qui donne une leçon de charpente au petit Jésus attentif. La scène est bien disposée, les objets rendus avec force, les expressions et les attitudes d’une remarquable justesse. 11 semble qu’il y ait ici une légère espérance d’artiste : il faudra voir ce que cela deviendra. OlioI succès pour les fondateurs du prix de Florence, si, seuls depuis sept ans, ils avaient eu la main heureuse en fait de lauréats !

Mais nous nous sommes trop attardés à ces pépinières d’élèves. Le moment est venu «l’entrer dans la forêt profonde, de contempler les artistes de haute futaie.

J’ai entendu dire par les uns que le Salon de 1877 est inféi'ieur aux Salons des dernières années; par d’autres, qu’il leur est supérieur.

Ces comparaisons sont inutiles, en ce sens qu’elles dépendent du point de vue où l’on se place. Ceux qui considèrent les anecdotes de M. Gérùme ou les pseudofresques de il. Puvis de Chavannes comme le point culminant de l’art, taxent nécessairement de pauvreté le Sa-

ANNÉIS 18,7

Ion où no figiu’cnl Jii M. (le Chavaiincs, ni iM. Gé-

i'(jino. Par contre, ceux (jiii ne connaissent rien au-dessus (le M. Bandry ou de M. Meissonicr \anlcnt tn'is fort le Salon oii ces deux illustrations sont rc[ir(isenLôes. Bien de j)lus naturel que ce langage ; le cœur humain est ainsi fait. Mais moi, qui ne crois ni aux Gérômc, rd aux Puvis, ni aux Meissonnier, ni aux Baudrv, (jui suis convaincu d’ailleurs que, si nous excellons dans le paysage, notre peinture d’histoire est encore tout entière à trouver, je ne m’embarque ])as dans ces comparaisons. Je considère notre art comme une armée puissante et bien outillée, mais à qui les grands généraux feraient défaut. Aussi les Salons m’apparaissent forts surtout dans leur moyenne, et chaque année je relève à peu i»rès le iTième nombre d’(euvres remarquables. .

Les Salons ne changent donc guère. Ce qui change, <“,’est la vogue et les courants de la i)opularité. Voyez, i)ar exemple, M. .Iules Breton. Sa Glaneuse est certainement aussi belle que celles qu’il exposait il y a ([uclque dix ans. On y trouve les mêmes qualités de dessin et de modelé. L’artiste n’a rien perdu de son charme poétique, lu de son seidimentalisme agreste. C’est bien toujours le même peintre, avec la même science d’exécution et la même mélancolie rêveuse. Et pourtant on ne s’occupe guère de lui. Son tableau, si intéressant qu’il soit, ne jiassionne pas. On passe devant, non sans le voir, mais sans le discuter : l’attention publique est ailleurs. L’année dernière, si vous vous le rappelez, le nom de M. Paul Dubois était dans toutes les bouches. C’était un grand sculpteur et un admirable peintre. Il avait fait des enfants comme on n’en avait jamais vus (ces enfants devaient avoir des petits, il y eu a cette année dans toutes les salles). L’engouement fut tel que le jury, perdant la tète, lui donna deux médailles à la fois. Eh bien ! aujourd’hui personne ne s’occupe de M. Paul Dubois. Son Portrait de jeune /t//e, gras, souple et charmant, comme tout ce qu’il a fait dans ces petites dimensions, passe inaperçu, et l’on est surtout frappé par les défauts du

SALONS

Portrait de Mme la, princesse de Broglie dont la main ‘gauche est visiblement en bois. Ainsi la foule se lasse et l’inconstante curiosité tourne sur elle-même en changeant perpétuellement d’idoles.

Cette année, c’est au Marceau, de M. Laurens et au 'i’/iiers de M. Bonnat que vont tous les yeux, non sans raison d’ailleurs.

Le Marceau de M. Laurens est un tableau de premier ordre. On connaît le sujet. Le général républicain vient d’être tué. Les soldats lui ont improvisé un lit funéraire dans une chambre de ferme. Revêtu de son uniforme vert, ceint de son écharpe, il repose, étendu sur son manteau de drap rouge, chaussé, éperonné, tenant dans sa main gantée la poignée de ce sabre qui mena si souvent les bataillons à la victoire.

Mais la fatale nouvelle s’est répandue chez l’ennemi, et voilà que l’état-major autrichien a décidé de rendre au vaillant soldat un suprême hommage. (( Tous, dit le rapport ofllciel du 21 septembre 1796, pleins d’estime pour sa valeur et son beau caractère, s’empressèrent de le visiter. L’archiduc lui-même vint le voir. Kray, ce vieux et respectable guerrier, donna des marques touchantes de ses regrets, placé près du lit de Marceau. » Cette citation décrit exactement la scène reproduite par M. Laurens. Tandis que Kray, assis sur une chaise à la droite du lit, s’abandonne à sa douleur, et, pour ne pas montrer ses pleurs, cache son visage dans ses mains, à gauche, par une porte qui ouvre derrière le paravent, les officiers autrichiens entrent et sortent après avoir jeté sur le « héros tranché dans sa fleur » un regard ému. Comme il arrive toujours en ces circonstances, la pièce est trop étroite pour contenir ceux qui s y pressent et ou est un peu les uns sur les autres. M. Laurens était trop observateur pour manquer ce trait d’observation dont, Ijar un renversementétrange, quelques-uns lui font re- |)rocbe. Les physionomies des visiteurs ont étéégalement comme il convenait, l’objet de son étude attentive. Certaines expressions sont saisissantes, comme celle de cet

ol'ticier autrichien, debout, qui sent l’angoisse l’étreindre à la gorge, et se tient le menton de la main gauche. Quant au vieux Kray, assis, le front dans sa main, à la droite du lit, c’est un morceau de modelé qui deviendra classique.

Il est difficile d’exprimer l’éloquence expressive d’une telle scène. Le général mort, qui en est le centre et le motif, garde dans la composition l’importance qui devait lui appartenir, Sa jeunesse, sa beauté, son teint de (ure, son vêtement de guerre, sa destinée rapide, les souvenirs républicains qui flottent autour de lui, tout contribue à l’émotion. Il faut louer hautement le peintre (|ui, dans ce temps de réaction niaise et de coalition cléricale, n’a i>as craint de demander un sujet à notre Révolution, et de glorifier l’esprit de nos pères par la représentation d’un dos épisodes les plus touchants de leur histoire. Sans doute l’œuvre n’est pas sans reproche. Si je voulais critiquer, j’aurais plus d’un point défeclueux à mettre en lumière. Le tableau manque un peu d’effet. Les figures des officiers autrichiens sont toutes peintes avec la même palette. Le jaune du paravent est criard et voudrait être apaisé. Le rouge du manteau luimême n’est pas d’un ton absolument heureux. Tout cela se résume d’un mot : M. Laurens n’est pas tout à fait assez coloriste. C’est une lacune, évidemment; mais à coté de cette lacune, que de qualités! Le sentiment profond de la vie, l’amour du vrai, la noblesse des aspiralions, et, comme moyen d’expression, la sobriété, le caractère et la force. Quelle différence, pour l’action sur le public, entre une composition réfléchie comme le Marceau et les improvisations légères auxquelles tant de peintres superficiels s’abandonnent! Décidément, la volonté est un élément des œuvres durables, et c’est peutêtre pour l’art qu’a été inventée cette définition : « Le génie n’est qu’une longue patience. »

On doit un double éloge au portrait de M. Thiers par Bonnat : c’est celui-ci : Jamais l’artiste n’a mieux peint, et jamais l’homme d’Elatn’aélé mieux représenlé. Pour-

SALOXS

tant il me semble que la ligure est un peu chocolatée. M. Thiers est plus jaune, va davantage vers le citron. Lest ainsi du moins qn'ii m’apparut le jour où il lit aux électeurs sénatoriaux — dont il était — l’honneur d’assister à leur délibération. Ouant au modelé du visage, il est prodigieux de iinesse et d’exactitude. Le fronr, en pleine lumière, est très beau. Les mains paraissent avoir été faites d après nature, ce dont je suis reconnaissani an peintie. car les mains jouent dans le portrait un grand rôle presque égal à celui du visage. Celles-ci sont particulièrement intéressantes. Dans celle qui pend, M. Bonnat a su rendre cette espèce de recroqnevillement que linit par imprimer a la main droite l’habitude de tenir la plume. Quant à la main gauche, posée sur la hanche et bien en vue, elle montre que M. Thiers a les doigts spatulés. C est un gage d’esprit pratique, comme on sait, et

la chiromancie ne manquera pas de recueillir l’observation.

Après la tête et ies mains, le reste est bien secondaire. Disons toutefois que la redingote boutonnée qui emprisonne le corps du modèle, est excellemment traitée. La réflexion en vaut la peine, parce que M. Bonnat ne s’est pas toujours tiré avec succès des étoffes : on se rappelle qu’il y a deux ans, il avait enveloppé Mme Pasca dans une robe de j)làtre. Cette fois le peintre a été sobre et exact j et chose assez curieuse, parce qu’elle est rare, il a réussi à donner l’exacte proportion du pei-sonnage ; en regardant son tableau, on sent que l’on a affaire à un homme de petite taille. Maintenant, cet homme, quel est-il? En supprimant les accessoii-es, M. Bonnat vous a laissé le champ libre. C’est ce que vous voudrez, l’historien, l’orateur, le chef d’Etat; mais quel titre qu’il vous plaise de lui donner, c’est, avant tout, un homme

de plume, un petit boui-geois, le premier des conservateurs de son temps.

AiNNlÎE i877

L’ordre moral et le Salon. — M. Brunet, ministre des beaux-

arts. — MM. BoU, Gervex, Lucien Mélingue, Daubigny, Ribol,

Feyen-Perrin, Fantin-Latour, Bergcret, Ilenner.

Lo nombre des visiteurs du Salon a subitement baissé. C/est l’inévitable contre-coup des événements politiques. Oui aurait le comr assez dégagé pour continuer de s’intéresser aux problèmes de l’arl, quand les destinées de la j)atrie deviennent elles-mêmes un problème? L’œuvre de l’artiste, aussi bien pour être goûtée que pour être faite, <lemande le calme et la paix. Le beau est une plante qui ne (U'oit pas sur le penchant des [irécipices. Les vents orageux la courbent et les tempêtes la déracinent. Pour <pi’elle ac(iuière tout son développement, })ousse toutes ses feuilles et toutes ses Heurs, il lui faut une atmosi)hère paisible, la trau(|uillité des es[)rits, lasécurité des intérêts. Si donc nos scul|)teurs et nos |)eintres voient la foule se retirer d’eux et les acheteurs devenir rares, ils sauront à (pii s’en prendre. C’est aux coryphées de l’ordre moral qu’ils devront cette faveur, aux hommes qui veulent de nouveau « faire marcher la France ». La révolution qui vient de s’accomjilir a d’ailleurs un aspect inattendu. <du a jdacé à la tête des beaux-arts un ancien juge, vraisemblableinent plus versé dans le dépouillement des dossiers et l’interprétation du code que dans les mystères de la peinture à riiuile. En l'evancbe, c’est M. de Broglie qui tiendra les sceaux et donnera des ordres aux magistrats des parquets. Le spectacle de ces étrangetés tire l’œil, comme disent les iieintres ; il délourne l’attention à son prolit; et nous (pii, dans raccomplissement de notre tâche d’écrivain, sommes obligés de tenir compte des mouvements de l’opinion, nous n’avons plus qu’à bâter l’achè-

SALONS

\ement il une revue tomhée <léso]-mais au nioimlj-e ran<' <les préoccupations ]mbliques. ^

C’est .me grande salisfaction que de rencontrer au Salon nu abicau comme celui de M. Roll. Tamils que les ui-ix de Home, les pm du Salon et la plupart des jeunes gens S acha, aient aux mythologies païennes et chrétiennes U ayant d autre ambition que de composer et peindi-è comme ou leur a appris à l'Ecole, eu voici un qui rejello lout cet msipide bagage. ,se pose résoUiment devant la i-eabte, demande a la vie contemporaine le sujet lie son leuvre. C est b, eu, et j’applaudis. Les peintres qui ont le senlinmnt net de leur art et des choses auxquelles il

.M. Holl alracé en grand un épisode du débordement de la Garonne on lS7o. La rivière a b-anehi ses limites. Le not tunru lueuï court an dessus des champs comme Il cheval échappe. L inondation monte, monte. Elle couvro les jardins, elle entre dans les maisons. Bientôt le rez-de-chaussée est envahi. Il faut se réfugier au premier etage, on montera sur le toit. C’est ici que cominence la scène de désolation représentée par M. Koll Lue barque de sauvetage s’ap|, roche d’un de ces toits à demi effondrés, où hommes, femmes, enfants sont groupes pele-méle. Le courant est fort, la manœuvT? est lire. On sent que lemoindic choc jellerait dans rabinie ce toit chancelant cl les malheureux qu’il porte. Aussi es bateliers font effort, tandis qu’un homme penché sur le toit essaie de saisir le bateau pour le diriger avec la uiain. A 1 arnere-plan, sur le faite, une jeune femme, ffanquee d un jeune garçon et portant une petite tille I “S ses bras, attend avec une anxiété croissante le ré- ■siiltat de celte lutte.

Traitée dans une gamme de tons sombres et dramaiques cette composition est d’un puissant efTet. On a

boue ; c’était une note obli-

ou’il complète la pensée. Ce

1 aut louer c est, avec l’harmonie des tons, le dessin énergique et robuste, la justesse du mouvement des h-

L’olVort des bateliers i)Our retenir la barque, la pose de riioinnie qui se penche pour la saisir, sont des morceaux d’observation parfaite. Quant au groupe de la jeune femme, il est d’une grande beauté et l’anatomie de l’enfant renverse fait songer au jeune homme mort du Naufi'a(je de la. Méduse. On reproche à M. Roll d’être moins fort que Géricault, c’est une plaisanterie à laquelle il ne convient pas de s’arrêter. De telles critiques n’aboutissent à rien. Ce qu’il faut considérer dans un artiste, ce sont ses qualités et l’usage qu'il en sait faire, lié bien ! il est certain que, comparé à lui-même, M. Roll est en progrès. Cuire le Co)ubat de cuirassiers, de 1875, et VInondatiou, de cette année, il y a un pas immense. M. Holl esl. sur le chemin qui mène au véritable but. Que mampie-t-il à VInondalion pour faire d’elle une page inoubliable? Un ell’et plus concentré et plus de réalité liassionnelle dans le paysage. Le ciel est pluvieux, il n’est pas elTrayanl. 11 aurait fallu le mouvcmenter, lui donner un rôle ap])roprié à l’action. .Te fais à l’eau le même reproche. Elle est agitée, elle ne court pas; on la sent profonde, on ne la voit pas violente. Du vent, une cime d’arbre encore debout et que la tempête secoue, des nuées rapides au ciel ; dans la rivière, des tourbillons, des remous, un immense entraînement de débris, tout ce qui. contribuant à l’harmonie générale, pouvait conlribuer à l’expression, voilà ce qu’il fallait. Et surtout pas de ba3uf, le bœuf n’a rien à faire ici, le bœuf est un rem[)lissage dans l’idée comme dans le tableau; il fallait supprimer le bœuf.

-M. (fervex a voulu ]irouver que sa coinprébension et son goût n’étaient pas limités à une seule sorte de sujets. Après l’/liRopsie dans les salles basses de l’Ilôtcl-Dieu, qui a été l’an passé la révélation de sou talent, il a voulu peindre une Première communion à la Trinité. Bien qu’elle se passe dans une église, la scène n’a rien de religieux, et il ne faudrait pas que le parti clérical l’inscrivît à son actif. Une atmosphère d’intérieur, influencée ])ar des vitraux peints, des marbres et des ors, voilà ce

SALONS

qni a séduit l’artiste. Le spectacle est purement pitloresfiue, et il d’autre objet que de flatter les sensualités d’un œil mondain. Je reprocherai à M. Gervex de lui avoir donné des dimensions trop grandes. Mais ce défaut est racheté [>ar le charme des détails et les qualités de l’enveloppe. Les costumes blancs sont d’une délicatesse ravissante. La gamme générale, claire, lumineuse, est d’une harmonie où rien ne détonne. M. Gervex est incontestablement en progrès, et nous l’attendons avec confiance à des œuvres de plus haut style.

Puisque je parle des arrivants, il faut faire place à M. Lucien Mélingue. \ oici plusieurs années ({ue ce jeune artiste expose des tableaux dont le sujet est généralement em[irunté a 1 histoire de notre pays ; je ne me souviens pas qu’une de ses œuvres ait sollicité jamais l’attention aussi vivement que le Malin du lu thermidor an IL

On connaît la scène et l’on sait oii elle se passe. G’esl dans la grande salle du comité de salut public, au moment où on vient d’y transporter Robespierre, la, mâchoire fracassée par le coup de pistolet du gendarme Meda. La civière, qui a servi pour le transport, est dans un coin a gauche, toute tachée de sang. On a déposé le blessé sur la table du comité, en écartant le lapis jiar précaulion; puis, comme il fallait un oreiller à cette tête mutilée, on a pris une boîte remplie de pains de munition moisis qui se trouvait là par hasard. (( Itohespierre. raconte M. Louis Blanc, était sans chapeau et sans cravate; son habit bleu do ciel entr’ouvert, — le même habit qu’oii lui avait vu a la tète de l’Etre suprême, — laissait voir sa ctiemise ensanglantée; il avait une culotte de nankin, et scs bas, rabattus, retombaient jusque sur ses talons. Il ne remuait pas, mais respirait l)eaucoup. Il portait souvent la main au sommet de sa tête; de teni[js en temps, les muscles frontaux se rapprochaient, et son front devenait tout ridé. A cela seul, on devinait l’excès de ses souffrances, car pas un accent douloureux ne lui échappait. »

C'est dans cette position, et, j’imagine, avec ce texte sons les yeux, que le peintre a placé son jirincipal personnage, disposé la partie centrale de sa composition. Cette jiartie centrale est fort belle. Le raccourci qui dessine le corps de Robespierre est d’une vigueur et d’une justesse extrêmes Les détails des costninos sont traités avec une exactitude scrupuleuse et un véritable souci de l’histoire. A gauche du blessé, et par conséquent à la droite du spectateur, sont assis les survivants (le la lerrible journée. Le plus près est Sainl-Just, avec son attitude gourmée, sa i)bysionomie impassible et méprisante. Derrière, dissimulant ses membres paralysés, j’aperçois Couthon. Mais quel est cet autre conventionnel assis, les bras croisés, qui nous regarde d’une façon si fière? Je ne saurais le dire. Ce n’est ]>as Lebas : il s’est fait sauter la cervelle dans les derniers moments de la résistance. Ce n’est pas non plus Robespierre jeune ; il s’est alTreuscment mutilé en se précipitant du haut d’uru‘ des fenêtres de l’hêtel de ville. Pent-être, est-ce Dumas ou Payai), qui furent amenés dans cette salle, à ce même moment, par les gendarmes. Quoi qu’il en soit, la figure est d’un dessin superbe et on ne l’oublie pas une fois qu’on l’a vue.

Le dessin, telle est la grande qualité de M. Lucien Mélingnc. 11 ne domine jias seulement dans les [larties que nous venons de décrire, c’est encore lui qui fait le principal intérêt du groupe d’hommes armés qui ein])lit la gauche du tableau, et qui contient tant de ligures intéressantes à étudier. Quel dommage qu’un artiste, si bien doué d’autre part, soit un aussi maigre coloriste! Sa peinture est veule, huilée, savonneuse ; elle rappelle par son aspect neutre et effacé les anciennes compositions des Vinchon et des Muller. M. Lucien Mélinguc a trop de talent et il a conquis cette année trop do sympathies, pour ne pas chercher — quel que soit l’effort à faire — à compléter ses moyens d’expression.

11 me semble que le public ne regarde pas assez les deux paysages de Daubigny. D’abord il y en a nn, la

SALONS

Vue de Dieppe, qui est une merveille d’exécution dans la manière sobre et énergique du maître. Ensuite, le second, le Lever de lune, me semble rendre un des effets les plus étonnants et probablement les plus difficiles de la peinture. Daubigny a réussi à faire une lune (pii éclaire elle-même. D’abord, elle n’est pas plaquée sur le fond, adhérente aux nuages, comme cela arrive le plus souvent : elle flotte, elle baigne dans une atmosphère réelle qui l’enveloppe de tous les cotés. Ensuite, ce qui tient du prodige, elle rayonne véritablement. Cette clarté qui frissonne dans l’air ambiant, descend des hauteurs célestes, glisse sur les herbes hautes, modèle dans le crépuscule du soir l’entre-croisement des sentiers, ce n’est pas de la couleur étendue sur une toile avec un pinceau, c’est de la lumière dérobée par l’artiste aux sources vivantes où la nature crée le jour. Regardez ce tableau de Daubigny pendant quelques minutes, vous verrez l’illusion se produire. Chose étrange, ce grand artiste devient plus audacieux à mesure qu’il vieillit. On m’a assuré qu’il avait ainsi un certain nombre de lunes, plus étonnantes les unes que les autres, destinées à l’Evposiiion universelle de 1878. Si le roi de Bavière vient nous voir, lui qui est un amoureux fervent de l’astre des nuits, il sera émerveillé.

Il y a longtemps que M. Ribot n’est plus contesté })ar les artistes, qui le regardent tous et avec raison comme un vrai peintre. Une partie du public résiste encore; M. Ribot fait noir, dit-elle. — Et après? C’est vrai, M. Ribot fait noir; mais qu’avez-vous à y redire? C’est sa manière à lui de comprendre l’humanité. 11 considère la vie comme un fond sombre d’où saillissent, çà et là, en lumière, les têtes et les personnages. En quoi cette façon de voir est-elle déraisonnable? Est-ce que l’ignorance et la misère, on même des épreuves passagères comme le gouvernement de combat et le ministère de Broglie, ne suffiraient pas pour justifier ces ténèbres? En allant plus loin et plus à fond, est-ce que nous ne sortons pas de l’inconnu? Est-ce que nous n’allons pas à l’inconnu? Esl-

ANNKE 1877

Page 1