‹ Salons (1857-1870) (volume 2)Chapitre 13 sur 23 · OH · texte numérisé non relu

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ce ((lie riiiconnu ne nous accompagne pas tout le loiig^ (le notre existence? Et si, cet inconnu, qui nous enve- Icqipe et dont nous ne pouvons sojlir, M. Uibot veut le représenter par du noir, qui pourra le reprendre? 11 faut donc laisser les chicanes de côté, et ju-endre l’artiste tel (|u’il est avec ses défauts, mais aussi avec ses (jualités positives. M. Ribot est-il un (leintre? Voilà toute la question. M. Ribot sait il voir les objets, et, les ayant vus, sait-il les rendre? Tout est là. Eli bien! la réponse unanime de ceux qui s’y connaissent, c’est que M. Ribot est un grand (leinlre, qui a un sentiment exquis des choses et qui n’ignore rien de son art. Moi qui vous parle et vous fais son éloge, j’ai eu longtemps un préjugé contre lui. Je m’étais imaginé que ses tableaux, Irès beaux isolément, perdaient à être réunis, et que rensemblc devait être monotone. Or, j’ai eu l’occasion, Tété dernier, de vérilier la valeur de mon préjugé. J’ai pu voir, d’un seul couj), une ([uaran taille de tableaux que l’artiste avait groupés dans son atelier disposé ou galerie. C’était tout simplement admirable, et bien loin de perdre, les tableaux gagnaient en force et en éclat parle fait du rapprochemenl . Je n’ai jamais été si complètement subjugué. Depuis cette épreuve, sans plus chercher s’il fait noir ou blanc, j’admire sincèrement cetartistc fin, délicat, impressionnable, qui sait donner une vie si intense à ses personnages, et dont la peinture est solide comme celle des vieux maitres. Voyez la Bretonne de Ploiignstel et le Vieux pêcheur de Trouüille : quelle justesse do dessin! quelle puissance de modelé ! quelle richesse de coloris ! Chaque morceau est absolumentcomplet, et si rigoureux analysteque vous soyez, je vous défie d’y trouver une lacune, d’y relever un défaut.

Un tableau plein do saveur, c’est la Parisienne à Cancale, del\I. Feyen-Perrin. Le motif est des plus simples et si connu, si familier aux regards, qu’on s’étonne de le rencontrer traité pour la première fois, 'faut il est vrai (|ue la (loésie nous entoure et que le plus souvent nous passons à côté d’elle sans la voir! Heureux ceux qui, comme M. f’oyen-Perrin, la dégagent et ont le don de la fixer en

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agréables images. Une jeune femme, une Parisienne, est debout, sur le quai de quelque cité maritime, se détachant en prolil perdu et regardant la mer. A ses pieds, au revers du talus, des femmes du pays tricotent et causent en la contemplant avec curiosité. Cette jeune femme, venue de Paris, dont le costume noir tranche sur celui des pêcheuses et qui n’a d’autre occupation, entre les repas et le bal, que d’aller voir le flot monter, c’est l’oisiveté des bains de mer ; un coup d’œil rapide jeté sur les mœurs du xix" siècle. Ceci date le tableau et lui donne une importance historique; mais ce qui fait sa valeur d’art, c’est le ciel, c’est 1 Océan, c’est cette bouffée d’air salin qui vous arrive au visage, c est cette vision de l’immensité que l’artiste déroule sous vos yeux.

M. Fautin-Latour n’est pas toujours égal à lui-même et sa réputation en souffre. Cette année, il se relève et obtient un beau succès avec la LecOcre, tableau composé de deux figures, qui rappelle par sa disposition le Portrait de M. Edwards, le graveur, et de sa femme. Comme toutes les belles œuvres de l’artiste, la Lecture se recommande par le caractère résolument personnel de l’exécution. La couleur est charmante et le dessin sûr ; mais ce qui est incomparable et ce qui produit sur le public une si grande impression, c’est l’intimité, le calme l’honnêteté paisible de cet intérieur. Je ne sais rien de plus puissamment expressif dans ce genre. Il y a là une contagion du bien qui vous gagne. Après avoir contemplé, on se sent pénétré de meilleurs sentiments. Quelle en est la raison? Pourquoi le spectacle de ces deux lilles humbles et discrètes, produit-il cet effet sur moi, tandis que tous les Christ, toutes les Vierges, tous les Saint- Etienne et tous les Saint-Sébastien me laissent indifférent ou me font hausser les épaules ? J’indique le problème à ceux qui cherchent comment l’art pourrait exercer une action morale directe.

On me dit que M. Bergeret fait trembler Philippe Bousseau. Je le crois sans peine, üu gaillard qui, en deux ou trois ans, franchit la distance et atteint les

ANNÉii: 1877

inaîlres, n’a rien de rassurant pour les vieilles réputations. Dans tous les cas, rantenr des CreveUes est aujourd’hui un peintre qui s’ini[)Ose et il l'aut compter avec lui. Quel succès que ces ('roveALaA ! hiles ont l'ait du bruit dans tous les Landerneau du Salon. Il y a longtem[)s (lue les natures mortes n’avaient été à une telle Tète. Tout le monde a voulu passer devant elles et les admirer. Le fait est que les crevettes crues, surtout, sont d’un rendu étonnant. L’étal et les dill'érents objets qui sont posés dessus, les poissons, les bnilres ouvertes, les coquilles démoulés, tout cela est Irès bien. .Je note pourtant ya et la quelques duretés d’exécution, ])arce que Je les retrouve plus nombreuses et plus accusées dans les Apprêts du dessort. Ce second tableau du môme peintre, est de beaucoup le moins bon. Monsieur Bergeret, craigtiez Tbabileté. Beslez naïJ', restez sincère ; ne faites rien sans la nature. Il n’y a pas de duretés dans la nature, il n’y a pas non plus d’escamotages. C’est là le grand modèle, qu’il faut toujours avoir devant sou cbevalet.

Si un génie llamboyant vous arrêtait brusquement, un soir, au moment où le Salon va fei'iner, et vous disait en étendant les bras ; « Choisis jiarmi tous ces tableaux celui qui te plaira le mieux, il t’appartient, » lequel jirendriez-vous ? Il est bien entendu qu’il s’agit d’art et non d’argent, d’un tableau pour être regardé, non pour être revendu. Vous hésitez ? Sans doute le Marceau de Laurens est beau ; le Tliiers de Bonnat est su|)erbe. Et puis, il y a tant d’œuvres admirables dans les paysages, dans les figures, dans les mitures mortes. .le vois que vous ne savez pour qui vous prononcer. Eli bien ! moi, je n’hésiterais pas une minute. .Je décrocherais le Saint Jean-Baptiste de llenner, et je le mettrais sous mon bras, bien assuré d’emporter du Salon la véritable perle arlislique. Pour ceux qui aiment la peinture, c’est en ellet là le morceau capital. L’auteur l’a modelé avec amour et uniquementpour le plaisir des yeux. Tout s’est rencontré dans la préparation de cette œuvre parfaite ;

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les bonnes dispositions chez l’artiste et l’aptitude chez le le modèle. Un ami, dont la physionomie semble prédestinée, a bien voulu prêter sa tête. Il est résulté de cet accord des choses un morceau de facture absolument prodigieux. Rien qui répugne ; le peintre avec raison, n’a pas insisté sur le côté horrible du sujet ; le sang se devine plutôt qu’il ne se voit. Mais toute la poésie qui attire. La tête n’est pas encore tout à fait sortie de la vie, n’a pas encore plongé tout à fait dans la mort. La peau garde un éclat qui va sur certains points jusqu’au frémissement. Les ombres violettes et les rigidités ne sont pas encore venues : les contours se fondent, la pâleur ombrée de la tête tourne dans l’atmosphère. La barbe et les cheveux ont des accents incroyables. Aux heures favorables, quand la lumière devient plusbelle et plus souple, l’illusion est complète. Le visage se modèle avec une vigueur qui surprend ; l’air passe derrière et lui donne le relief des corps réels. Vous vous approchez, vous regardez, vous ne pouvez plus vous détacher de cette fine tête si galamment coupée par un caprice de femme. Ah! c’est là le chef-d’œuvre et l’objet des méditations éternelles. Quel est celui de nous dont llérodiade n’a pas demandé la tête ? Prenez ce tableau ; prenez-le, vous disje, emportez-le et placez-le dans votre cabinet, de façon à l’avoir constamment sous les yeux : la bonne peinture ne fatigue jamais.

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