DERNIÈRE VISITE
Dans la semaine qui vient de s’écouler, a eu lieu la flistribution des récompenses.
Il est rare que, dans cette opération qui constitue le plus important et le plus décisif de ses actes, le jury ne se montre pas tel qu’il est, l’organe et l’expression d’une
inliinc colcric. Que lui importent le sentiment du public^ l’opiniou de la p;énéralit6 des artistes ? Il est in'esponsable. 11 ne doit ni ne rend de comptes à personne. 11 ii’est meme [)as tenu de motiver ses jugements. Au moins, se dit lopublic,le jury est élu parles artistes, et cette élection est une garantie. Illusion. D’abord, il n’ya que les membres de l’Institut, les prix de Rome, les prixduSalon, et les médaillés qui aient droitde sulVragc. Cela fait à peu jirès le (juart de la masse i)roduisante. Ct sur ce (piart, c’est à peine s’il y en a un aulre (}uart qui se dérange pour aller dé])Oser ses bulletins dans l’urne. Ainsi, en [teinture, on compte 760 électeurs; au scrutin de cette année, il y avait juste 18;2 votants. En sculpture, l’indilféreiice est [tresque aussi grande : sur 250 électeurs, il n'y a eu que 81 votants. Eh bien! je le demande au.x hommes sincères, que re[U’ésente un jury élu dans des conditions aussi défectueuses? Il ne peut pas dire qu il reitréseutc la corporation des artistes, [tas davantage la jtartie privilégiée de cette corporation. Nommé sans réunions préliminaires, sans mandat débattu, à une minorité dérisoire, il ne re[trésentc en réalité que luimême, c’est-à-dire nu com[tosé peu recommandable debasses intrigues et de mesquines passions. Certes, parmi les membres qui le com[iosent, il est des hommes loyaux et désintéresses, — j’en connais, — qui prennent à cœur leur mission et se donnent pour tâche de délendrc les droits du talent méconnu ou opprimé. Mais [tour deux ou trois de cette sorte (jue la jeunesse estime et à qui elle garde sa reconnaissance, combien n’ont d’autre préoccupation que de nuire à leurs rivaux ou de favoriser leurs protégés? Sur les vingt et un peintres médaillés cette année il y a neuf élèves de Cabanel et six élèves de Gérôme !
Telle est cette institution d’ancien régime, devenue à notre époque, par l’incohérence de ses décisions, le plus grand obstacle à la formation du goût public et à 1 éducation artistique de notre pays. Il est urgent d en réformer le personnel et [lar voie de conséquence, 1 esprit. Ce
SA r.ONS
<levoir s impose aux premiers administrateurs républicains qui arriveront à la direction des Beaux-Arts s’ils ne veulent que le mal devienne bientôt irréparable. Le remede d ailleurs est simple et conforme aux données de a (lemocratie. il sufiirait de généraliser le suffrage en taisant de tout exposant un. électeur, et de rendre le vote obligatoire en subordonnant l’admission des œuvres à J enioi du bulletin. De cette façon, le jury au lieu d etre nomme par lot) individus le serait par 3,000, et représenterait véritablement la somme des idées artistiques de notre temps. Jusquedà, ses jugements, expression des • lin es ou des rancunes d’une poignée de privilégiés acharnes à se défendre, resteront entachés du vice radirité^^* ils tiennent de leur origine et seront sans auto-
Dans de telles conditions, à peine avons-nous besoin de dire ce que nous pensons de la façon dont les médailles d honneur, les seules qui préoccupent réellement Je public, ont été décernées.
A la surprise générale, celle de la sculpture est échue a M. Lhapu, auteur d’un /der/q/eç médiocre et d’une ligure insuflisamment modelée pour le tombeau de Mme la comtesse d’Agout. Ce qu’il y a de plus particulier, c’est que c est le Berryer qui a enlevé les suffrages, et non la ligure de la F ensee. Comment expliquer ce vote invrai- .'.emblable. devant le mouvement d’opinion si légitime qni s était produit en faveur du Génie des Arts, de \ y iomi, Jle.-c.e - et de la Musique, de Jl. IJelapîan-
politique du 16 mai, une aNancefaite à l’extrême droite? Assurément, en dépo-
g^lon le portrait <le celui qui fut le grand orateur royaliste, on a dû faire plaisir aux purs de la légitimité; mais les a-t-on désar-
t’f ^osuffisant pour les siens le
poitefeuille offert à M. Depeyre et qui depuis ce jour fui-
Zr,r„‘: r-, '• f - cZlenleZ-l-eTe
dune médaillé donnée à M. Chapu?
La médaille de peinture a été attribuée à M. Laurens.
ANNÉK 1HT7
pour son Marceau. Ce Marceau, dont nous avons fait l’éloge ici même, est une œuvre puissante, marquée au coin d’une réflexion forte et d’une volonté tenace. Mais ce n’est pas sur lui que se [lortaient les suffrages de l’opinion éclairée. Pourquoi? Par une raison bien simple et facile à déduire. Il se peut que dans vingt ans, dans cinquante ans, les goûts ayant changé, le Marceau n’ait jdus qu’un intérêt secondaire; ceux (pii savent que la .Scène du déluge, de Cirodel, qui est au Louvre, a obtenu le grand prix au concours décennal de 1810, me comprendront. Au contraire, le Sninf j ean-liaptiste, de llenner, est beau de beauté absolue. Il eût été beau au xvp siècle, il est beau aujourd’hui, il sera lieau dans trois cents ans. Pour altérer l’admiration qui dès à pré- .senllui est acquise, il ne faudrait rien moins que changer l’esprit de l’homme et transformer de fond en comble les conditions de l’art. Ce n’est qu’une tète, il est vrai, un morceau de toile large comme les deux mains; mais, en ces matières, la dimension ne signifie rien. Combien de tableaux ne donnerait-on pas pour la seule Joconde de Léonard de Vinci? C’est donc sans hésitation et en me [(Ortant fort pour tous les connaisseurs, que j’aurais donné la grande médaille au d^aint Jeaii-Bapiiste d’ileuner.
Quant au prix du Salon, on l’a attribué cette année à la sculpture. Quel est l’homme d’es})rit ([ui a suggéré cette résolution? Si je le connaissais, je lui enverrais mes remerciements et les vmtres. Me commencez-vous pas à en avoir assez des élèves de Cabanel. Lehoux, prix du Salon de 187i, élève de Cabanel; Cormon, prix du Salon de 1875, élève de Cabanel ; Sylvestre, prix du Salon de 1876, élève de Cabanel. Et ce n’ètait pas fini : on parlait pour 1877 de M. Dupain, élève de Cabanel. La France dévorée par les élèves de Cabanel, tel est le sujet de composition que je recommande à M. Guillaume pour le prochain concours à l’Ecole des beaux-arts.
L’attribution du prix à M. Henri Peinte, qui, étant sculpteur, n’est pas élève de Cabanel, coiH)e court à celle
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litanie scandaleuse. 11 n y a rien à dire d ailleurs contre l’œuvre récompensée. Le Sarpedon, malgré son inexplicable chevelure de femme, est une bonne ligure d’école. En obtenant d être envoyé à Rome, son auteur obtient de pouvoir pousser plus loin ses études, ce qui nous assure, au bout de quatre ans, sinon un créateur, du moins un praticien. Tout est donc bien de ce côté. La seule observation qui reste à faire, c’est que le prix du Salon se trouve absolument détourné de son objet. On I avait créé en faveur de l’art libre, par opposition avec le prix de Rome que décerne chaque année l’Ecole des beaux-arts ; ce sont malheureusement les élèves de l’Ecole des beau.x-arts qui ont mis la main dessus; ils n’avaient qu un prix de Rome, ils en ont deu.x désormais.
Nous engageons la commission du budget à se préoccuper de cette situation lorsque viendra la discussion du chapitre des beaux-arts. Son intervention sera d’autant mieu.x accueillie, que le prix du Salon, sans avoir l'ien produit encore d’utile, est devenu une cause de perturbation profonde. Dès que les élèves se furent aperçus que. grâce à 1 obstination du jury, ce prix de Rome qui leur échappait à l’école, ils pouvaient le recouvrer au Salon sous un nom différent, ils n’eurent d’autre but que de l’obtenir. De là un débordement de grandes toiles, indifféremment païennes ou chrétiennes par le sujet. Si M. Albert Aublet, après avoir fait l’étonnante boucherie de 1873, se condamne à exécuter des tableaux comme la Locuste de l’année dernière, où l’esclave tombé ressemblait à un sac de laine, et comme le Jésus de cette année, où les apôtres ont les bras tendus à la façon des lils du vieil Horace dans le tableau de David; si M. Henri Delacroix gaspille des qualités sérieuses dans des compositions qui ne riment à rien, comme les Anges rebelles ou Proniéthée; si M. Breham déballe tout un appareil archéologique dans des sujets purement légendaires, comme l’Ado ratio)i des mages, la faute en est à ce maudit prix et aux convoitises qu’il excite. Le moment est venu d’examiner s’il ne convient pas de le sup-
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primer, ou loul au moins s’il n’est pas nécessaire de l’interdire à tout élève inscrit sur les registres de l’école. Kn agissant rapidement et avec fermeté, on peut arrêter ce Ilot croissant d’insanités grecques, romaines, gothiipics ou orientales, sous lequel on menace de noyer l’art contemporain.
Le grand-prêtre qui jiréside à ces saturnales et qui les encourage, est M. Cabanel, ancien portraitiste de l’emjicreur, l’homme le plus médaillé et le plus décoré de France. On peut voir par son tableau de cette année à <[uoi est réduit ce lalent anémique et malsain. Il ne se soutient plus que par la recherche de l’érotisme. Lucrèce avant le viol succède à Thamar violée. Froide, molle et lisse, cette composition, oii tout est faux, le dessin, la couleur, l’expression, donne à peine une idée de la scène que le peintre a voulu représenter. Il faut une âme plus pathétique, une imagination plus brillante que celle dont dispose M. Cabanel, pour se tirer de ces grands et terribles sujets. Entre sa petite machinette et la vraie peinture, il y a la môme distance qu’entre une tirade de Ponsard et une apostrophe enflammée de Victor Hugo. De tous les académiciens, c’est M. Cabanel le plus descendu. La Muse des bois, de M. Hébert, est une muse en bois de buis, mais l’intention poétique est évidente. Quant à M. Bouguereau, l’instant que ses anciens défenseurs choisissent pour le contaminer est précisément celui où il parait vouloir se relever. Dans son tableau de la Jeunesse et l’Amour il y a peut être moins de convention que de coutume : la tête de la Jeunesse est moins fade, et dans le paysage j’aperçois des parties presque om[»reintes. Dieu me ]tardonne, de réalisme.
Puisque nous sommes revenus sur le terrain de l’histoire, signalons une œuvre charmante, pleine de style en sa modernité, la Liseuse, de M. Gonzague-Privat. Ce jeune artiste paye au détriment de sa peinture l’indépendance de ses opinions. Il tient quelque part un bout de plume qui n’a jamais ménagé la vérité aux puissants
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de radministratiori comme à ceux de l’Institut; aussi, I quand il commet l’imprudence d’exposer, et il la commet
toujours, on le place dans les combles! O jury! tête de Midas! tu seras donc toujoui’s le même.
J Le portrait fait ])artie de l’histoire. Dans la dérinition
, de Constable, il n’y a que deux genres : ta ligure, avec
toutes les combinaisons qu’elle comporte; le paysage, avec tout ce qui lui est accessoire, animaux, Heurs, frufts,' nature morte. Passons donc aux portraits ; nous en avons à loison. C’est plaisir de voir notre école multiplier scs , tentatives en ce genre, et réussir sur presque tous les
points. Si j’avais delà place, je déroulerais à vos yeux cette galerie si variée, et vous y prendriez intérêt, parce qu’elle n’a jamais été plus complète ni plus belle. Mais l’espace va me manquer; il faut terminer aujourd’hui cette re\ue, qui d ailleurs, une fois les récompenses décernées, ne saurait avoir qu’une importance secondaire.
Au premier rang des bons portraits, il faut placer, pour la franchise et la sincérité de la facture, celui de M. Gustave .4..., d’Arnaud Cautier. C’est un homme âgé, gn'isonnant, debout, une canne à la main, développant sa lorte prestance dans un cadre proportionné à sa haute taille. J’espéi'ais que ce portrait, accompagné d’un tableau de genre charmant, la Sœur cuisinière, aurait valu a son auteur, passé maître depuis longtemps et d un talent aussi soujjIc que varié, au moins une seconde
médaille; les élèves de Cabanel ne l’ont pas permis.
M. Desboutins est aussi un vieux lutteur, que la faveur des jurys n’a jamais gâté. On connait ses admirables études a la pointe sèche. Ce qu’on n’avait pas encore vu de lui, c’est une figure peinte de l’importance de celle de M. Leclaire, serrée de dessin, forte de modelé; comme exécution et air de vie, on ne peut aller au delà, —
, M. Bastien-Lepage se retrouve tout entier dans Mes pa-
vents, oh le portrait de l’homme surtout éclate d’une vie singulière. M Bénard change sa manière ; à tort. Le I)orlrait de la Grand’mère, quoique détaillé comme un I Dennei, a\ait attiré la foule. Celui de M..., inquiète; ces
couches de peinture superposées, loin de donner de la vigueur au modelé, font disparaître toute construction intérieure. — M. Ainand Laroche serre la nature de près et excelle à dégager le caractère du modèle. Le Portrait deM.C..., nous présente une ligure de connaissance, dont la ressemblance est parfaite ; belles mains, pose naturelle ; le tout est simple, précis et distingué. — On a placé trop haut le J^ortrait de Faure, ])ar M. Manet: il eût été intéressant d’étudier de près la finesse des tons et l’harmonie générale de la couleur.
Au ])remier rang des tableaux de genre, se placent les scènes militaires. M. de Neuville ne fond j)as assez les détails de ses premiers plans : chaque chose est découpée comme à l’emporte-pièce, excepté dans l’angle de gauche, qui est d’un vrai peintre. Mais quel beau ta]>age ! cl comme on se bat bien ! la fusillade retentit, les obus éclatent : on croirait vraiment entendre le bruit de col « orage de fer )>. — M. Détaillé a éprouvé le besoin de faire savoir à la postérité, que, dans la guerre de 1870, nous avons fait (j^uelque part une demi-douzaine de prisonniers. Rappeler ce souvenir ne semblait pas nécessaire : M. Détaillé a la mémoire cruelle. Ceci dit pour soulager mon cœur, j’admire le mérite du Sa/uf au.v blessés. On en connaît la donnée. Dans un paysage Iremj)é de jduie, un général français voit j)asser sur la roule un groupe de soldats [U’ussiens qu’emmènent dos chassoursà cheval. Il s'avance jusqu’au bord du fossé, suivi de son escorte, et salue en soulevant son képi. L’observation de M. Meissonier est dépassée. Onant à l’exécution, M. Détaillé possède aujourd’hui un mélier oi'i la la largeur se combine à la précision dans une proportion que son maître n’a pas connue.
Je n’ai aucun goût pour les peintres qui procèdent de Fortuny, ni pour ceux (|ui procèdent de Zamacoïs. Je laisse volontiers à l’admiration des marchands de tableaux la Sérénade de M. Vibert, lu Fleur préférée de M. Worms, les Cadeaux de noces do M. Gonzalez, el, dans un autre ordre, le Monlreur d’ours de M. l’irmin
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Girard. En revanche, une page cliarmanle comme lu Fin d’octobre de .M. Duez m’attire et me touche, parce ([u’clle est l’œuvre d’un coloriste délicat, qui a au plus haut degré le sens du pittoresque, et sait les choses dont un tableau se compose. Je me plais à regarder cette Sortie de messe, esquisse si fine et si juste de la vie parisienne, que M. Jean Béraud a saisie un matin sur les marches de Saint-Philippe-du Roule, et si je rencontre une scène populaire comme celle <pie M. Bonvin a l’Cprésentée dans le Couvreur tombé, je me sens ému, même quand le peintre, comme il arrive cotte fois, reste au-dessous de lui-même.
C’est la résurrection de la Grèce et la campagne de Morée qui ont donné naissance à notre petite école d’orientalistes. Des toiles de MM. Pasini. Berchôrc, Brest, Ihiguet, Guillaumot, Augusic Bouchet. Pierre Bcylc, attirent encore les amateurs. Mais on sent que le geni-e vieillit et se démode. Le goût du |)uhlic n’y est plus. La guerre d’Orient elle-même, qui vient de s’ouvrir, ne réussira pas à le raviver.
Les beaux paysages sont toujours en grand nombre. J’ai mis au premier rang ceux de Daubigny, si originaux et si puissants. Mais combien d’autres mériteraient une station prolongée, auxquels je ne peux plus consacrer que quelques mots rapides! Le Bois de Quimerch, de M. Camille Dernier, par exemple, est de toute beauté, avec scs superbes troncs d’arbres et sa rivière qui coule silencieusementdansle fond.. — Il faut admirer la Matinée de mai de M. Lavieille, le Matin à Meudon de M. Berthelon, le charmant Avril en fleurs de M. Lansyer, et <l’autres beaux paysages comme ceux de MM. Auguin, Pradelles, Tener, Pata. — Les Falaises, de M. Guillemet, et sa ferme aux Environs d’Artemare ont des accents d’une sûreté et d’une force sans égales. — -M. Paul Vayson flotte aux limites du paysagiste et de l’animalier, ou plutôt il réunit les qualités des deux genres. Ses Chiens de berger dans la Camargue sont intéressants; mais comment dire le charme de ce joli groupe du Printemps,
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composé d’une brebis et de deux agneaux, dont run est coiiclié et l’autre tette ? C’est une idylle d’une grâce incomparable, où se reiicoutreut toutes les (jualités (pii fout le jieiutre : la clarté du regard, la force du rendu et cette naïveté de sentiment (pii est le don suprême.
Tel est dans ses traits généraux et dans ses principaux détails ce Salon de 1877, dont on a dit le jiremier jour ([u’il était inférieur à ses aînés. Inférieur n’était pas le mot juste; c’est moins signilicatif, qu’il fallait dire. Ce ([ni mainjue, en ell’et, an Salon, ce ne sont ni les œuvres de haute [lortée, ni la force des talents moyens, c’est le caractère et la direction. 11 semble que la plus grande hésitation règne dans les esprits. D’abord les nouveaux venus font défaut, oi'i jilubît ils sont occupés à se disputer le prix du Salon au moyen de grandes toiles dont ils ne croient pas un traître mot, ce qui les empêche de parler directement et de dire ce qu’ils pensent. Quant aux autres, leur embarras paraît grand. On dirait qu’ils ne savent pas à quoi sert l’art de la peinture et quelle est sa destination. Ceux-là mêmes qui possèdent à fond les secrets de leur métier, restent incertains sur l’application ([u’ils en doivent faire, (i’est ce qui explique la quantité de portraits que nous avons vus cette année. En faisant un portrait on esl si'ir do ne pas se tromper; c’est la nature et c’est la vie. Le peintre trouve là un refuge, oîi personne no viendra le blâmer, lui dire qu’il a eu tort. Mais on sent qu’en dehors du portrait, tout est trouble et confusion pour lui. Que peindre? L’antiquilé, le moyen âge, les temps modernes? Tout cela est usé. La société contemporaine? r>n ne sait par quel bout la prendre. Et (',’est ainsi que l’objet même de Tart échappant à l’artiste, il piéline sur jdace au lieu d’avancer. Le Salon de 1877 marque précisément ce point d’arrêt dans l’hésitation et la crainte.
Mais ce moment ne peut durer. 11 n’y a pas do route [dus droite ni mieux éclairée que colle qui est ouverte devant les peintres. Si ceux d’aujourd’hui ont le cœur trop timide, ceux de demain entreronten scène et feront l’étape.
Le nouveau directeur des Beaux-Arts. — Ce que l’on peut attendre de M. Guillaume. — Ce que demande la République. — Réforme du jurja — Suppression du prix du Salon. — Organisation des concours. — Développe aient de l’art laïque. — La nomination de M. Guillaume est le triomphe de l’Institut et l’ajournement de toutes les réformes. — Le Salon : M. Bastien-Lepage, M. Vollon-
Aii inotncnl où s’ouvre le Salon de 1878, un changement s’accomplit dans la direction des beaux-arls : M. de Chennevières descend du pouvoir et M. Guillaume y monte.
(joelle est la portée de celle petite révolution et qu’y a-t-il à en augurer de profitable ou do contraire aux arts de la République ? Voilà ce que cbacuii est en droit de se demander.
1) après les journaux amis do l’Institut, M. le ministre de l’instruction publique ne pouvait faire un meilleui’ choix. « M. Guillaume, c’est le Journal des Débats qui parle, n’est pas seulement le sculpteur éminent qui tient un des premières places parmi les artistes contemporains ; il a montré comme directeur de l’Ecole des beauxarts des qualités administratives do premier ordre. C’est
à lui que l'Ecole ca dù les progrès si remarquables qu’elle a laits depuis qu’il en a pris la direction. M. Guillaume il en toutes choses des convictions arrêtées, mais nous no connaissons pas d’esprit plus ouvert et plus tolérant que le sien. Son caractère est un heureux mélange de bonne grâce et de fermeté, doux qualités indisponsahlos pour ])i’ésider au développoment des beaux-arts et aussi des artistes (|ui en sont inséparables, et qui ne sont pas toujours faciles à contenter. Mous espérons que M. Guillaume y réussira. »
Nous connaissons la place éminente que M. Guillaume occupe dans la sculpture française, et nous sommes heureux d’aj)prendro qu’à un caractère bienveillant il joint un es[)rit ouvert jusqu’à la tolérance. S'il s'agissait de continuer les errements de MM. Charles Blanc et de Chcnnevicres, d’étendre la domination de l’Institut, de pousser à l’accroissement de l’Ecole des beaux-arts, de répartir entre les élèves de l'Etat la manne des commandes officielles, nous no mettons pas en doute que M. Guillaume ne s’en tirât aussi bien et même mieux que ses prédécesseurs. En défendant les privilèges de l'Institut, il montrerait plus de désintéressement que n’a fait M. Charles Blanc, puisqu'il est de la noble compagnie, et que M. Charles Blanc aspirait à en être. En soutenant l’Ecole des beaux-arts, il aurait plus d’ardeur convaincue que n’en a ou M. de Chennevicres, puisqu’il dirige l’Ecole et que M. de Chennevières a toujours paru avoir plus de confiance dans la spontanéité individuelle que dans les enseignements académiques. Enfin en présidant au règlement des rapports qui unissent les artistes à l’Etat, il trouverait un terrain plus étendu pour l’application des belles facultés administratives que ses amis s’accordent à lui reconnaître.
Mais s’agit-il bien de cela? Est-ce que le moment n’est pas venu d’introduire dans le domaine des beaux-arts les principes de démocratie et de liberté que nous avons fait prévaloir en politique ? Sans doute l’Etat républicain ne peut songer, pas plus que ne l’a fait l’Etat monar-
SALONS
chique, à se désintéresser de la peinture et de la sculpture. Cette branche de la production nationale fait partie de notre gloire intellectuelle et entre ainsi dans la masse "des intérêts généraux auxquels tous les gouvernements doivent leur sollicitude, tbii oserait dire cependant que le caractère de cette protection ne doit pas changer avec celui des institutions politiques? Qui oserait dire qu’il n’est pas temps, après sei)t années révolues, de mettre tous nos grands services publics d’accord avec eux-mêmes et d’accord avec le mouvement général des esprits en France?
Précisons les questions.
Les peintres qui exposent chaque année au Salon demandent la réforme du règlement en un j)oint essentiel. Ce règlement, toujours le même depuis la chute de l’empire, dispose que, seuls, les membres de l’Institut, les peintres décorés ou médaillés, les lauréats du Salon ou de l’Ecole des beaux-arts élisent les jurés qui décident soit de l’acceptation des tableaux, soit delà participation aux récompenses. C’est donc un corps privilégié qui veille à la porte du palais des Champs-Elysées, reçoit qui lui convient, repousse qui lui déplaît, dispose en un mot de cette publicité sans égale que l’Etat accorde aux œuvres d’art. Ce qui est particulièrement outrecuidant, c’est que les privilégiés investis de ce droit souverain, n’ont pas besoin de prendre part eux-mêmes à l’Exposition : qu’ils exposent ou qu’ils n’exposent pas, leur capacité électorale n’en est pas affectée. Est-ce là de la République? Est-ce là de ladémocratie ? Est ce là delà justice? Non. Si la République et la démocratie, c’est-à-dire si la justice avait voix au chapitre, elle dirait : « Tout exposant est électeur, et nul autre qu’un exposant ne peut être électeur. » Eh bien ! je le demande, M. Guillaume est-il en situation de réaliser cette réforme, dont l’urgence est plus que démontrée? Evidemment non. Pourquoi? Parce que M. Guillaume est membre de l’Institut, ancien directeur de 1 Ecole des beaux-arts. On ne peut pas lui demander de frapper sur le monde d’où il sort. Il
;i beau avoir rintclligencc ouverte et le caractère affable, il lie peut amoindrir ceux au milieu desquels et par lesquels il a grandi, ceux qui aujourd’bui encore constituént son entourage immédiat. Cet entourage voulùt-il faire uu sacrilice, renoncer à ses privilèges, prendre l’initiative d’nne nouvelle nuit du 4 août, lui, Guillaume, résisterait. Ouoi, leur dirait-il, vous voulez remettre la nomination du jury au libre sulfrage des exposants? Mais songez-vous au débordement et à la licence qui peuvent s’ensuivre? Toutes les garanties nous écbappent à la fois. On sait assez ce qu’est la vile multitude. Du moment qu’on ouvre à tout le monde rurne du scrutin, Manet peut-être élu, Manet peut devenir président du jury : Horreur et abomination !
Par les ambitions qu’il crée et les vocations factices qu’il détermine, le prix du Salon est la cause d’un grand trouble dans la jeunesse. Le point de départ do cette institution estime idée juste qu’on a faussée en l’appliquant. Dans la i)ensée de ceux qui l’avaient conçue — cela remonte loin — elle avait pour objet de contre-balancer le prix de Rome. On s’était dit : Pourquoi l’art libre n’aurait-il pas, lui aussi, ses lauréats ? Si l’on trouvait parmi ceux i[ui répudient l’enseignement de l’école, un jeune homme bien doué, ne serait-il pas intéressant de l’envoyer à l’étranger pendant quelques années, voir comment les différents peujjles ont compris l’art et étudier les éléments dont se compose l’originalité chez les grands artistes? Le jury, d’abord hostile à l’innovation, jugea peu après plus habile de la dénaturer, et il lit du prix du Salon un second prix de Rome réservé à ceux qui n’avaient pu obtenir le premier. De là ce débordement annuel de grandes toiles qui affligent l’esprit non moins que les yeux. On rivalisa à qui sera non pas le plus classique, mais le plus scolastique. A quoi peut servir un art où tout est convention? Les débauches de musculature de M. Sylvestre ont-elles un sens? Grand comme la main de bonne peinture ne vaudrait il pas mieux que ces cxei'cices de rhétoii(jue énorme? Sans doute. Hé bien! je le demande
SALONS
encore, M. Guillaume est-il résolu à couper court à ces désordres, à supprimer le prix du Salon ou tout au moins à le ramener à sa destination véritable? Tout le monde sait bien que, le voulût-il, il ne le pourrait pas, parce que, hier directeur etaujourd'bui protecteur de TEcolc des beaux-arts, ce n’est pas à lui de dépouiller ses élèves d’un prix qui leur est advenu par surcroît, d’une façon inespérée, le jour oii la débonnaireté d’un directeur a pu être exploitée par un jury peu scrupuleux.
Les concours sont de principe dans les démocraties. Je ne veux pas dire qu’ils doivent tout rem[)lacer et que leur fonctionnement entraîne la suppression des commandes. Mollement. Les commandes seront toujours nécessaires, et, faites au vrai talent, elles seront toujours légitimes. 11 est constant, en effet, que les artistes d’nn mérite reconnu n’aiment jtas à se remettre en question. Le champ clos de la concurrence leur répugne. D’autre part, si l’Ltat a besoin pour un édilicc public d’une décoration peinte par Delacroix, d’un bas-relief exécuté par liude, — je cite à dessein les plus grands noms, — il faut bien qu’il les commande; ce n’est pas le concours qui les lui procurerait. Ces cas exceptés — ■ et on peut les étendre autant qu’on vomira puisqu’il s’agit de réputations acquises, — le concours devient la loi g'Vnérale imposée par la justice démocratique. Dans une république, il est de droit rigoureux. Il a cela pour lui qu’il tient en éveil l’imagination populaire, en même temps (ju’il relève la dignité <le l’artiste que le favoritisme abaissait. On le retrouve à toutes les grandes époques de l’hisloire et les œuvres hors ligne semblent son affaire exclusive. Chez nous, il donnerait du courage au pauvre, irait trouver le rêveur solitaire dans son atelier, provoquerait l’éclosion des idées, susciterait l’homme de génie. Nul doute qu’installé dans nos mœurs et fonctionnant avec régularité, le concours n’amène rapidement en France un exhaussement général de l’art. Eh bien ! M. Guillaume peut-il s’instituer le champion du concours, l'imposer, le généraliser, en faire le mode naturel de distribution des tra-
vaux de l’Etat? Ouoi ! vous voulez qu’il mette l’école des beaux-arts à la diète? Les travaux de l’Etat ne suffisent pas à entretenir ses élèves, et vous voulez qu’il oblige ceux-ci à partager avôc des inconnus, avec des gens non estampillés par l’enseignement ofliciel? Il ne le peut pas. L’Ecole des beaux-arts est la chair de sa chair, et l’os de ses os. Ses entrailles de père saigneraient à l’idée de sacrifier les intérêts de sa progéniture et ce serait cruauté vraimeut que de lui imposer une aussi douloureuse immolation.
11 existe une tendance à l’art laï(pie que de nombreux symptômes ont révélée. J’entends par l’art laïque ladécol'ation des édinces civils, mairies, collèges, écoles. Il est temps d’y arriver. La société est rassasiée de peinture religieuse. Depuis cinquante ans, il n’y en a eu (]ue poulies églises. On les a enluminées sur toutes les faces. Ce que nous a coûté ce bariolage dépasse toute proportion. A Paris, la préfecture de la Seine faisait une véritable orgie de tableaux de sainteté ; il a fallu (jue le Conseil municipal mît le holà. Qu’ont rapporté au pays ces millions dépensés? Deux ou, trois noms illustres, Perin, Orsel, Flandriii ; le reste n’est pas sorti de la médiocrité. M. Guillaume veut-il être du coté du genre vieilli ou se jeter dans le courant nouveau ? Est-il homme à négliger la peinture religieuse pour pousser du côté de la peinture laïque? Sa présence au milieu des membres du comité <lu Sacré-Cœur, entre M. Chesnelong et M. de Belcastel, répond suffisamment à cette (juestion.
,1e pourrais prolonger cette série de revendications, mais il faut abréger; je conclus.
M. Guillaume ne peut donner satisfaction à aucun des grands intérêts artistiques en soulTrance. Son éducation, .ses idées, la situation qu’il occupe dans les arts lui sont autant d’obstacles. 11 ne peut rien tenter de ce que la démocratie réclame, rien essayer de cé que nos institutions commandent. 11 ne peut ni favoriser le développement de Part laïque, ni commencer l’établissement des concours, ni réformer le prix du Salon, ni donner le suf-
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frage universel aux exposants. Il a été, il esl, il restera l’homme de l’école des Beaux-Arts et des intérêts attachés à cette école. 11 cherchera, j’en ai l’assurance, à atténuer par l’urbanilé de ses manières, la bienveillance de son accueil, ce que l’exercice de ses fonctions aura d’arbitraire et de violent. Il ira plus loin; il saura réparer des erreurs, panser des blessures, rendre des justices individuelles. Mais cette justice collective, cette égalité de traitement, qui est le droit de la démocratie comme elle est la dignité de l’art, il ne peut pas nous la donner. Y fùt-il résolu, il serait impuissant. Les intluences qui l’ont placé là font de lui le représentant d’un groupe, d’une aristocratie. Pour dire d’un mot toute ma pensée, son avènement est le triomphe de l’Institut, par conséquent la continuation du privilège et l’écrasement de l’art libre. Lasciate Ofjni speranza. poveri pUtori : le jour de la délivrance n’est pas encore venu.
Ceci dit en matière de [iréambule et avec un vif désir d’être démenti par les faits, entrons au Salon.
La richesse du Salon a surpris tout le monde. On savait que beaucoup de nos artistes avaient envoyé au Champ-de-Mars des ouvrages nouveaux, et l’on pensait que le palais de l’Industrie en aurait souffert. Il se trouve ([u’il n’en est rien. Le Salon est aussi nombreux qu’à l’ordinaire et les célébrités n’en sont pas absentes. L’intérêt qu’il offre reste donc sensiblement le môme que par le passé. Cet intérêt est nécessairement un peu conlus et fort mélangé ; mais si l’exposition du Champ-de- Mars a le mérite du choix, celle des Champs-Elysées a le mérite de l’inédit.
Les fortes œuvres d’ailleurs n’y font pas défaut.
Une des plus fortes et des plus belles (car, il faut toujours le redire au public, ce n’est pas le sujet qui fait la beauté, c’est le style) est assurément la scène de fenaison envoyée par M. Bastien-Lepage. Tout le monde a vu maintenant cette admirable toile, d’un sentiment si profond, d’une exécution si savante. Les vers de M. André
Tlicurict, (lonl. lepointro s’esl servi comme d’épigraphe, (loniieiil Liiie idée assez exacte du tableau :
iMidi! les prés fauchés soiiL baignés de lumière.
Sur un las d’herbe fraîche ayant l'ail sa litière,
Le faucheur étendu dort en serrant les poings.
Assise auprès de lui, la faneuse halée Uêve, les yeux ouverts, alanguie et grisée Par l’amoureuse odeur (lui s’exhale des foins.
Voilà ce que dit le jtoëte, mais ce qu’il ue dit pas, c’est la simplicité de la composition, la vérité des attitudes, la puissance du modelé, la saveur et la finesse du paysage, le charme du bout de ciel, l’unité puissante de l’ensemble, et par dessus tout cette belle lumière claire et gaie (pii inonde l’étendue. On a parlé de plein air: voilà du plein air, du meilleur et du plus juste, avec une incomparable science en jilus. Depuis son début au Salon de 187i-, le Portniit de mon fjnind-père, M. Baslien-Lepagc tâtonnait, paraissait chercher quelque chose. 11 a trouvé. Lavoie s’ouvre devant lui, large et féconde; il n’a qu’à s’y avancer résolument. A\ec son sentiment, si parliculier, d’une na'iveté qui touche à celle de certains grands primitifs, avec la sûreté de son observation et 1 hahileté de sa main, rien ne lui sera impossible. Dès à présent il a réalisé un pur chef-d’œuvre. L’école fran- <;aise enregistre les Foins dans ses annales, à la honne page. Quel tableau ! Tout l’art do .fuies Breton en jtàlil, et depuis Courbet, personne n’avait donné une note aussi juste, aussi éclatante.
M. Vollon, quoique jeune encore, a depuis longtemps épuisé la coupe dos éloges. Les coloristes sont si rares en France que, dès qu’il s’en présente un, on le couvre do tleurs. Mais cette fois il ne s’agit plus seulement de couleur, il s’agit de dessin. Admirez les noirs profonds de YEspagnoI, mais constatez aussi la sûreté de la construction et l’étonnante souplesse du modelé. Ce fumeur <le cigarettes vit. Il pourrait descendre de son siège et marcher. Ses articulations joueraient, ses muscles rem-
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pliraienl leur olTicc. Jamais M. Vollon n’a été mieux inspiré et n’a montré plus de savoir. Il voulait arriver à être peintre de figures ; son but est atteint. Avec la figure, le paysage, la nature morte, il tient maintenant tous les éléments de son art ; ce n’est ni l’audace ni la volonté qui lui manquent : à quand donc une grande composition empruntée à la vie contemporaine, et exjuimée avec cette force qui est précisément le caractère du grand art?
A côte de ce chef-d’ccuvre, M. Vollon en expose un autre, un Casque, aussi détaillé que M. Desgolfe eût pu le rêver, mais peint avec quelle largeur et quelle puissance! Ges morceaux d’exécution pure ne se décrivent pas. On les regarde, et celui qui a le sentiment de l’art eu emporte l’image dans son cerveau pour ne l’oublier jamais.
Les grandes compositions : MM. Vibert, Caroliis Duran, Ranvier, Lehoux, Comerre, Ilermann-Léon, Ulmann, Meynier (’ourtat, Ilenner.
Parmi les grandes compositions, une de celles rpii intéressent le plus le public est Vapoihéose de M. Tliiers Gette curiosité tient tout à la fois au passé du peintre et au caractère de son oeuvre. Ou’était M. Vibert avant d’a-
border ces vastes dimensions ? Un peintre spirituel, en-
levant chaque année (juelques succès faciles au moyen le petits tableaux anecdotiques lestement troussés. Le voilà qui escalade bravement les sommets de l’art et pour premier essai se lance dans les difficultés terribles de l’allégorie. Il faut le louer de ce courage et l’engager a persévérer dans lavoie oii il est entré.
t^ar tout ne se réduit pas à de bonnes intentions dans le tableau de M. Vibert, il y a quelques parties
réussies, dénotant chez Tauteur des qualités très sôl'icnses.
iJ’abord la conception générale est nettement intelligible, ce qui n’est pas nn mince mérite. L’idée d’avoir placé M. Tliiers sur nn lieu élevé, d’avoir déroulé devant lui le panorama de Paris comme il l’eut sous les yeux du haut de la terrasse Saint-Germain, estime idée heureusiî entre toutes. Elle permettait en outre d’être aussi clair que possible dans l’exposition du sujet. Le corps de M. Thiers occupe le centre de la conifiosition ; il est couché en travers du tableau sur une sorte de lit de parade. Une femme en deuil, représentant la l'’rance, le couvre <lesplis du drapeau national, tandis ([u’une renommée nuè, ailes déployées, semble indiquer le ciel. Derrière M. Tbiers, c’est-à-dire dans son passé, le siège et la Commune ; à ses pieds, c’est-à-dire devant lui, Paris et les funérailles toutes prêtes. Enlin dans les nuages i)Our com])léter la pensée, une foule de ligures esquissées vaguement rappellent les batailles de la liépublique et de l’Empire qui ont fondé sa ré|uitation d’historien.
La ligure de M. Tbiers est bien, sauf qu’on a eu tort de vider sur lui sa boite à décorations. Quand un personnage entre dans l’histoire, il y entre avec scs œuvres non avec ses honneurs ; titres et croix il faut qu’il laisse tout à la porte. La femme en deuil a pour elle Tunani- • mité des sulTrages ; l’arrangement est élégant et l’expression touchante. J’aime peu la Renommeé et même je n’en vois pas bien l’utilité. 11 ne faut ]ias oublier que nous sommes d’un temjis réfractaire à l’allégorie. Nous n’en pouvons prendre qu’une certaine dose. La femme en deuil c’était fort sufUsant pour nous, notre éducation étant donnée ; le public n’a élevé aucune réclamation contre elle, parce qu’elle est vêtue, voilée, et qu’elle incarne sons une forme sympathique une idée presque sensible, l’idée de la Patrie. i\lais ce grand diable de génie nu et. dégingandé, que nous veut-il ? Qu’y a-t-il de commun entre lui et nous ? il a en môme temps des ailes et des bras, ce que la Grèce était parfaitement en droit d’i-
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Tuagincr, mais ce que l’étal actuel ilcla science no Jious autorise même plus à concevoir, puisque l’aile et le bras dans les théories modernes ne sont qu’un seul et môme membre. M. Vibert est intelligent ; qu’il réllécbisse à ces objections, il verra qu’elles sont fondées. Il verra même plus, c’est (ju’clles sont d’accord avec ses propres convictions : tel (pie je le connais par ses œuvres, il ne doit {las avoir le tempérament allégori(pie.
Pendant que M. Vibert sera à réfléchir, qu’il se demande aussi s’il n’aurait jias mieux fait de laisser de C(jb'" la Commune et son cortège de douloureux souvenirs, .le ne dis pas que la répression de la Commune ne comj)le pas dans la vie de M. T Iners, je dis qu’il faut prendre garde de fausser l’bisloire en faisant des assemblages inconsidérés. Lorsqu’il met d’un côté le siège de Paris el les débris de la Commune écrasée, de l’autre le char prêt pour les funérailles, M. Vibert semble nous dire : « Regardez, ceci a été amené par cela. » Eb bien ! cela n’est jias. Le siège de Paris et la Commune n’ont été poui* rien, cela se comprend du reste, dans l’apothéose de M. 1 hiers. Si Paris a fait à l’illustre homme d’Etat ces extraordinaires funérailles, c’est que, grandissant d’année en année et élargissant ses vues, il avait voulu fonder la République; que pour l’avoir voulu fonder, il avait été renversé du pouvoir; et qu’entin, renversé du pouvoir, il n’avait cessé de lutter el de combattre pour rétablissement do la République.
Eaut-il maintenant, quittant ces hauteurs, descendre à I»arler métier? M. \ ibert, on le sait, n’est point un coloriste. Dans son étalage de fleurs et de couronnes aux l»remicrs plans, il y a certaines crudités de ton; mais c’est là un défaut que les années ne manqueront pas d’atténuer.
Plafonne-t-il? ne plafonne-l-il pas? C’est la question qu’on se pose devant l’immense {dafond de M. Carolus Durai), Gloria Mariæ Medici^. destiné à l’une des salles du musée du Luxembourg. Question bien indifférente api'ès tout, puisque la réponse ne pourra être faite que le
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Jour où la toile sera mise en place. Ce qui ap[»araît clairemeul (pianlà [)résent, c’est que M. Carolus Durau a fait une imitation de Paul \Y>ronèse pour un palais qui garde surtout le souvenir de Rubens; c’est que cette imitation n’a ni la noblesse, ni l’ainpletir, ni la sûreté de main du grand décorateur que le peintre fran^'ais a pi'is pour mod('île; c’est qu’entin quelques Heurs éclatantes et quelques morceaux de brio ne sauraient compenser la vulgarité des ligures les plus en évidence. Quant à cette coupole chancelante ({ui s’avance dans le ciel, portée on ne sait comment et toujours prête à chavirer, l’œil ne la suit (pi’avec une véritable angoisse. Qu’adviendra-t-il le jour où, maroutlée à la voûte d’une salle, elle menacera la tète des passants? Jusqu’ici on connaissait bien genres de plafonds, mais on ne connaissait pas le plafond Damoclès. Il était réservé à M. Carolus Durau de l’inventer.
Si de VApoUiéoso, do Marie do Médicis on se retourne vers VAuroro, de M. Ramier, on éprouve un véritable soulagement. Ici tout est rayon, clarté, transparence aérienne :
L’ombre fraîche se lève et, fuyant ses clartés,
La nuit silencieuse emporte dans ses voiles L’indolent souvenir des molles voluptés Et les songes épais dans l’ombre et les étoiles.
Debout! voici le jour, pur, ardent et joyeux.
La vie, en s’éveillant, envahit l’air sonore Et ses bruits éclatants se mêlent, dans les deux,
A l’éclat rayonnant et calme de l’aurore.
Comme on le voit luir ces vers, la légèreté était la loi et l’esprit même de la composition. Le peintre a rendu à merveille la pensée du poète. Au sommet, dans une atmosphère fraichc et matinale, VAuroro, enveloppée d’une gaze llottantc, tord ses cheveux d’où la lumièie s’égoutte. Autour d’elle, deux génies jouent de la trompette pour réveiller la nature, et à ces accents répond le chant du coq qui appelle le travail. Pendant ce temps, la
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nuit dort immobile sur un hamac de feuillage. Cette peinture Iluidé et lumineuse remplit absolument les conditions du genre. La ligure de la nuit a un grand caractère et mérite tous les éloges. M. lianvier n’avail pas encore fait un pareil effort. Son plafond est destiné au palais de la Légion d’honneur.
M. Lehoux paraît troublé et hésite dans la voie qu’il parcourait naguère avec une si aveugle conüance. Ce lauréat du Salon semble s’étre aperçu que la convention académique n’aboulit à rien et il se rapproche de la réalité vivante. Son tableau des Lutteurs mérite des encouragements, sinon pour la couleur, qui n’est pas le propre de l’artiste, du moins pour le modelé. Il y a des [>arties étudiées avec soin et rendues avec une véritable énergie. Si ,M. Lehoux jiouvait se convaincre d’une chose, c’est f]ue la science qu’il possède n’est qu’un instrument qui lui a été mis dans les’ mains pour peindre, .c’est-à-dire })Our exprimer, pour traduire, pour manifester au dehors les idées pittoresques que le monde extérieur peut éveiller dans son cerveau ! Mais quoi, le langage que je lui {»arle a-t-il un sens i)Our lui? Ce n’est point là ce que lui ont enseigné ses maîtres, et pourquoi me croirait-il, moi. passant, quand je viens lui dire qu’il s’est trompé toute sa vie, que toute sa vie il a pris pour le but de l’art ce qui n’en est que le moyen ?
Comme M. Lehoux, M. .Sylvestre est un prix dn Salon. Tout le monde a encore à l’esprit cet esclave empoisonné' par Locuste, dont le dessin était si serré et le modelé si vigoureux. Dès ce moment on pouvait voir do quel côté M. Sylvestre penchait, et par conséquent augurer de quel côté il tomberait un jour. Les Derniers moments de Vitellius César montrent (pi’il tombe du côté du dessin. Il n’en a pas l’amour, il en a la frénésie. Son tableau actuel, c’est le tableau d’il y a deux ans porté à la plus haute puissance. On connaît le sujet: N’itellins est traîné aux gémonies par une foule exaspérée. Faire une foule n’a jamais été facile.
lîegnanlt en fait défiler une chantant et hurlant derrière
le portrait du général Priai ; avant lui, Delacroix en avait es([uissé plusieurs de sa main liévrenso- et drainati([ue. C’est par le pittoresque et le mouvement que ces artistes les présentaient. Ici, rien de semblable. Les corps sont * envisagés un à un au point de vue de la musculature (|u ils déploient. Ceux du troisième plan sont aussi modelés que ceux du premier. C’est dans toute la toile un ronllement (le biceps à en être assourdi. Rien que pour exciter un roquet contre l’empereur déchu, un nègre se courbe avec le même elTort que s’il l'allait enlever d’une seule main un poids do cent kilos. Cette exagération n’est jias le seul défaut du peintre. H s’est embrouillé dans les membres de ses Romains. 11 y a des Jambes (pii seraient embarrassées do désigner leur torse et réciprocpiement. Je vois dans le coin de gauche une femme brune, à qui il sort une jambe d’homme de la poitrine, et ipii a ses pieds si loin derrière elle, que je la délie bien d’aller les prendre. Ajoutez un coloris criard, des tons simples posés lois qii’ils sorto.nt de la vessie, etv(ms aurez une idée de cette étrange production, fruit pur de notre école. Je ne sais oii ce jeune peintre arrivera ; mais ce que je puis dire, c’est que jamais on n’eut moins que lui le sentiment du [littoresque, jamais on ne poussa plus loin la folie académi(iiic.
L’histoire raconte que Jélui, entrant vainqueur dans la capitale d’Israël, ai»ei\‘ut aux fenêtres du palais la reine Jézabel qui, malgré son âge avancé, avait revêtu ses plus riches parures et couvert son visage de fard pour essayer de soulever le peuple. Sur l’ordre de ce prince, les ennmpies qui se trouvaient auprès d’elle précipitèrent sous les pieds des chevaux cette princesse, dont le sang souilla les murs du palais, et dont les restes, dévorés en partie par les chiens, suivant la prophétie d’Elie, ne purent pas même recevoir les honneurs d’un tombeau. C’est cet aimable sujet qui a séduit M. Comerre, un de nos récents prix de Rome. Mais le sujet s’est trouvé plus dramati([ue (jue l’artiste. Celui-ci a eu beau supprimer les chevaux pour mettre tout de suite Jézabel vivante en présence des
cliiens, il n’a pas su rendre l’Iiorreur de cet effroyable repas. Ses chiens n’ont pas faim ; ils ne mordent pas, ils jouent. Evidemment .lézabel s’amuse avec celui qui lui pose la paüe sur le sein et qu’elle écarte doucement do la main gauche. Dire d’un peintre qu’il n’a pas pu môme atteindre au tragique du tendre llacine :
Des lambeaux pleins de sang et des membres airrenx
Que les chiens dévorants se disputaient entre eux!
cela ne fait pas son éloge. Mais alors pourquoi M. Comerre a-t-il choisi ce sujet ? Tout sujet est bon, me répondra-t-il, à qui veut seulement dessiner et peindre. Soit; mais alors il faut que je trouve dans l’e.xécution ce qui manque du côté de l’idée. Dans ce cas, pourquoi cet aspect plâtreux des chairs? pourquoi cet impossible contournement du bras droit? Pounjuoi l’invraisemblable raccourci de la jambe gauche?
M. Ifonot, tout comme un élève de Home, se plaît aux scènes d’histoire et aux vastes dimensions. Sen tableau de cette année, les Aumônes d’KlisabetlL de Ilonçirie, reproduit une scène dont les personnages ne sont pas bien liés entre eux ni empreints d’une forte nationalité ; il y a cependant des parties intéressantes; les têtes sont bien modelées et certaines expressions rendues avec vigueur. Mais ce qui domine comme exécution, c’est un chaudron de cuivre : était-ce la [leine d’accumuler tant de personnages pour faire valoir un chaudron?
La mythologie réjouit le cœur de M. Hermann-Léon, et il n’y cherche i)as les sujets les plus faciles. C’est la Mo'id d’Actéon que le jeune peintre a voulu représenter. On sait que cet ardent chasseur, nourri à l’école de Cbiron, s’étant égaré un jour dans l’épaisseur d’une forêt, vit Diane qui se baignait avec ses nymjdies en une claire fontaine. La chaste déesse, irritée d’avoir été vue par un homme en un si léger vêtement, arrosa d’eau la tête de cet imprudent, le transforma en cerf, et lança après lui ses chiens qui le dévorèrent. M. Hermann-Léon nous représente la transformation en train de s’accomplir. La meute arrive en hurlant et se précipite sur le malheu-