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I)ar(ics, a sans doute son importance, mais elle est peu de chose en comparaison de l’excculion. Les objets à traduire étant inertes, indifîérents par eux-mêmes au sentiment on à l’idée, c’est par le rendu qu’ils acquerront le ])Ouvoir d’intéresser, qu’ils vivront en quelque sorte ; c’est donc l’énergie du rendu qui fait toute la valeur des œuvres de ce genre. Or considérez l’une après l’autre les deux œuvres que nous nous avisons de comparer. Toutes deux ont des qualités et des qualités do premier ordre. La. Fèle-Dieu est charmante de tinesseet <l’habileté. Mais dans le Coin de halle, ce semble, il y a plus de véritable maîtrise. Quels poissons ! Voyez cela de près, examinez ce faire. Regardez comme la pâte est simple et combien est juste le coup de brosse qui, d’une seule traînée, donne à la fois le ton et le mouvement à la surface. C’est le poisson même, tel qu’il vient de sortir tout à l’heure de la profonde mer ; il agonise, couché sur un lit humide de varech et de coquilles brisées, tandis que son enveloppe transparente laisse voir les zébrures de son dos noir et la nacre laiteuse de son ventre. Les connaisseurs se pâment d’admiration devant cette largeur et cette simplicité de métier. Ils ont raison ; il n’y a rien de plus séduisant, dans l’art du peintre, que le don et la science de la couleur.
Jean-Paul Laurens. — Jules Breton. — Détaille. — Dupray. — Humbert. — Henri Levy. — Olivier Merson. — Feyen-Perrin.
Daubigny. — Alma-Tadema, Danlan, Desgoffes. — Carolus Du rail.
Le Saint Bruno de M. Jean-Paul Laurens marque un lies plus puissants elîorts que la peinture ait faits cette année. Lt il ne s agit pas de l’entendre au sens où nous
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le disions du Christ de Bonnat. Le Citrist de Bunnat est une nature morte, conçue et exécutée au point de vue exclusif du rendu brutal : le Saint Bruno de M. Laurens se présente à nous avec Tintensité de pensée qui distingue les œuvres réfléchies; l’intelligence n’y a pas moins de part que la main.
L’intelligence! nous ne pouvons plus tarder à le dire, c’est la faculté qui manque au salon de 187i. On s’occupe trop du rendu matériel des objets, pas assez de ce qui donne l’àme et la grandeur aux œuvres. Etablir une scène, en disposer les parties, attribuer à chaque ligure le caractère qui convient, lui faire exprimer la passion ou le sentiment qui est dans son rôle, procurer enfin l’unité morale du tableau par une forte discipline du dessin et de la couleur, c’est une recberebe qui devient de plus en plus rare. On ne sait pas concevoir. Devant le spectacle des choses, il semble que les cellules cérébrales soient devenues inertes. Si l’on racontait simplement au public le sujet de chaque toile exposée, la France serait épouvantée de la stérilité ou de la frivolité des neuf dixièmes de ses peintres. La vie humaine, cette source éternellement féconde où les esprits créateurs ont de tout temps puisé les éléments de leur élaboration, il semble qu’elle soit tarie ou masquée. On passe à côté d’elle sans la voir, et l’on court à la chronique, à l’anecdote, à la mythologie, à la légende, au néant. L’invention faisant défaut, l’exécution en profile : elle surabonde. Large ou mesquine, vigoureuse ou lâchée, bonne ou mauvaise, c’est elle qui lient lieu du reste. Elle occupe toute la place. On y fait des catégories, on y crée des domaines, on y installe des querelles d’école. La tache colorante est devenue un drapeau, l’impression a ses martyrs, et si quelqu’un tout à l’heure ne prend pas la défense de l’ombre, le clair-obscur menace d’être relégué au rang des vieilles erreurs. Le byzantinisme dans les questions do moyens, voilà la caractéristique du temps présent. Fantômes, direz-vous. Fantômes, soit; mais ils obsèdent la raison. Pour moi, j'étouffe dans cet horizon restreint. Une observation attentive des passions humai-
nés me \a mieux qu une figuration de choses inanimées; un beau et savant sentiment de la nature me va mieux qu’une impression informe ou une copie servile. Par moments, il me prend l’envie de me remuer comme Encelade et de secouer le poids de cette matérialité terre à terre dont on nous écrase.
M. Jean-Paul Laïu'ens réfiécliit, médite, combine, et, tout en SC tenant rigoureusement dans la réalité sans laquelle l art n existerait pas, nous fait sentir, à travers son œuvre, la confraternité d’un esprit qui pense. Le sujet qu il a choisi est emprunté à la légende monastique. Mais, s’il est ancien, il ne l’est que par le costume et les personnages. Les caractères qu il oppose, les sentiments qu’il met enjeu, sont de tous les temps. Ils sont pris dans l'humanité courante. Le patriotisme d’un Hippocrate, le désintéressement d’un saint Bruno, ce sont là des faits moraux qui n’ont pas de date. Précisément parce qu’ils viennent de loin, ils sont admirables pour symboliser les faits analogues que nous voyons se produire sous nos yeux avec d autres noms et dans des conditions difi'érentcs. La permanence de leur actualité nous les rend immédiatement saisissablcs. Aussi comme nous sommes frappés par le geste du saint! Quelle grandeur et quelle vérité! Il est là debout, sur le seuil du couvent. Les deux bras étendus, il ramène les mains comme pour repousser jusqu’à la vue des trésors qu’on lui apporte. Nous prenons fait et cause pour sa dignité offensée ; notre cœur est blessé comme le sien par l’étalage des trésors déposés sur les marches. Nous sentons que nous nous tiendrions ainsi, dans une circonstance analogue. Nous aurions la môme attitude, nous formulerions notre refus par le même mouvement de bras, car il n’y a pas deux gestes, deux expressions pour le même sentiment. Entrés de prime saut dans l’idée de l’artiste, nous contemplons avec un intérêt plus vif la scène mâle et simple dont il nous fait les spectateurs. Les parties en sont disposées avec une convenance parfaite. Il n’y a rien à dire au groupe des moines accourus sur le seuil avec leur chef, rien à dire au groupe des
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messagers empressés à dél)aller leurs richesses. Le site est pittoresque. Le couvent, crune architecture sévère, se détache suruu fondde montagnes au-dessus desquelles vihrc le ciel bleu des Calabres. L'exécution, attentive et vigoureuse, a tout le relief de la réalité. Mais elle ne préoccupe pas, elle n’accapare i>as seule l’attention. Au contraire, eu présence de cetteaction rare et belle, qui apour témoins des horizons sauvages, pour acteurs un moine austère et quehjues barbares surpris, une haute pensée se dégage; c’est que l’intelligence dominetoujours la matière, c’est que celui-là est bien fort, dont l’âme est inaccessible aux séductions de la fortune et qui à toutes les tentatives de la corruption j)eut répondre : « Gardez vos présents, je n’en veux pas: mon désintéressement, c’est ma liberté. »
Une œuvre qui porte également l’cnqireinte des méditations fortes, c’est l’unique tableau qu’ex])ose M. Jules Breton. La donnée en est d’une simplicité franche et d’une poésie naturelle })leine de saveur. Bien qu’un personnage et la mer. Le personnage est une jeune lillc, une bergère, comme paraît l’indiquer la quenouille qui repose auprès d’elle. Depuis le matin sans doute, elle errait le long de la côte, tout en tournant sou fuseau. Le bruissement du flot qui déferle, le sifflement du vent dans les roches, le vol des goélands dans l’espace, la grève et sa guipure d’écume, le jaillissement lointain des embruns, les barques qui passent, s'enfoncent et disparaissent àl’borizon, tout ce magnifique spectacle de la vie marine l’a peu à peu envahie. Son activité vaincue a succombé à l’énervement. Agitée de rêves vagues et oppressée de la grande mélancolie des choses, elle a jeté son écheveau; et maintenant, couchée à plat ventre, elle regarde dans le vide. Son jeune corps abrité de vêtements rustiques, se modèle avec une vigueur extrême sur l’horizontalité de la falaise. A quoi pense-t-elle ? pense-tellc même? Vous pouvez agiter le problème et reconstruire à votre gré les idées qui la viennent assaillir. Présentée de dos et vue en raccourci, son profil perdu ne
VOUS enseignera rien. Car, ce que raiiteur a voulu, ce n’est pas limiter votre pensée en l’cnchainant à la pensée (le cette créature abîmée au néant; c’est vous donner une sensation de la nature sauvage, c’est vous souffler à la face une vivifiante bouffée d’air salin, c’est vous rappeler que plus d’une fois vous-même vous fûtes terrassé par la contemplation de l’infini, et, après cela, vous laisser libre de rêver ou de concevoir.
Indépendamment du Combat sur une voie ferrée, le chef-d’œuvre militaire de l’année, il y a au Salon quel- (jnes tableaux de bataille qui sont beaucoup regardés, ceux de MM. Détaillé et Dupray entre autres.
M. Détaillé a représenté la Charge du régiment de cuirassiers dans le village de Morsbronn, à la journée de ReichschotTen. Comme exécution, c’est moins franc que le tableau de M. de Neuville, et, comme conception, cela soulève quelques doutes. Est-il possible d’admettre qu’un régiment, lancé à fond de train dans une rue de village, s’arrête court devant une échelle qui barre la voie en travers? Comment! un si mince obstacle pour une aussi grande force! Cela est bien invraisemblable. Il est bien invraisemblable également que, dans cette masse de fer qui se rue, des cavaliers aient le loisir et la possibilité de répondre aux quelques coups de feu qui partent des fenêtres. Il me semble que c’est contradictoire avec l’idée qu’on se fait (les charges de cavalerie. Quoi qu’il en soit, si le pittoresque échelonnement dos casques qui s’avancent du fond nous amuse, l’épisode des premiers plans nous laisse absolument froids. La faute on est aussi à l’exécution, qui est habile, mais petite et sans chaleur. Cette émotion que M. Détaillé n’a pas eue, il est tout naturel qu'il n’ait pas pu nous la communiquer.
M. Dupray connaît le soldat et le peint vivement. Sa Visite aux avant-postes, où il nous montre le général Ducrot et l’amiral La Roncière le Nourry à la Croix-de- Flandres, en décembre 1870, a le défaut d’être éparpillée et de contenir plusieurs tableaux en un seul. Le groupe des généraux, le fiacre amené par les marins, les
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chevaux sellés de rétat-major, le coup de vent qui souffle dans les capotes, tout cela est fin et spirituel. On se demande seulement si c’est de la satire ou de l’observation. Faire delà comédie avec le siège de Paris, ce n’était peut-être pas absolument le cas.
Il ne semble pas que MM. Humbert et Henri Lévy, sur qui on avait fondé tant d’espérances naguère, soient en progrès. Le tableau de M. Humbert, la Vierge, VEnfant Jésus et Saint Jean-Baptiste,a été emprunté dans toutes ses parties : la disposition générale vient des primitifs Italiens, les têtes d’enfants sont de Raphaël, la tète de la Vierge est de je ne sais qui.
Ce qui est bien à M. Humbert, c’est son coloris de convention. Le Sarpédon de M. Henri Lévy, n’est guère })lus personnel. Les figures sont groupées suivant un patron connu et formidablement démodé. L’aspect général est grêle et maladif. Ce n’est plus de la force et ce n’est pas de la grâce. Nous sommes loin du Jésus au tombeau de l’an passé.
Un artiste qui est en progrès et qui, chaque année se rapproche un peu plus du premier rang, c’est M. Feyen- Perrin. Ici encore nous rencontrons, étroitement unies dans un même eftbrt, la réflexion et la conscience.
Des trois tableaux que M. Feyen-Perrin a envoyés au Salon, l’un, le Docteur L..., est un excellent portrait, très franc de pose et d’expression ; l’autre. Retour de la Pêche aux Huîtres, représente un défilé extrêmement pittoresque, qui se reproduit à chaque grande marée dans nos pêcheries bretonnes; le troisième enfin, qui s’intitule : Dans la Rosée et ne contient qu’une figure, doit être considéré comme une des œuvres les plus remarquables du Salon. Dans la Rosée, représente une jeune femme, au sein d’un paysage légèrement estompé dans la vapeur matinale. Elle est vœtue d’une robe d alpaga noir dont le jour lustre la surface. Sa tête nue s’encadre dans une magnifique chevelure brune, dont quelques folles mèches, voltigeantautour du front, dérangent agréablement la régularité. Les bras le long du corps et
les (feux mains rejointes, elle regarde le spectateur dans une attitude de trois-quart d’un naturel partait. La tète et les mains sont modelées avec un soin quine laisse rien à reprendre. La poitrine se soulève, les lèvres sont vivantes. La personne entière respire je ne sais quelle grâce sentimentale et quelle poétique fraîcheur. 11 est impossible de ne pas s’arrêter devant cette toile, et, <]uand on l’a vue, de ne point y revenir. Elle a un charme pénétrant qui la fait paraître meilleure à mesure qu’on la voit davantage. C’est, pour tout dire, une œuvre de grand goût, marquée au coin de la plus rare distinction.
Les paysages de Daubigny sont particulièrement beaux cette année. Tous tes deux ont cette grandeur sévère qui caractérise la manière de l’artiste. Quoique la Maison de lu Mère Bazol à Valmondois ne le cède eu rien aux ChiimjJS diimois de jui)i, quelques personnes préfèrel'ont ce dernier, qui possède, en effet, desnotes itlus éclatantes et plus gaies. Messidor a mûri la plaine. Les champs se déroulent bariolés par les cultures diverses et semblent, dans leur bigarrure, un manteau de roulier étendu. Aux premiers plans, les rouges coquelicots s’épanouissent en longues traînées de pourpre. Plus loin, les travailleurs sont à l’ouvrage. L’herbe a glissé sous la faux; les rateaux fonctionnent, les meules de foin se dressent et s’alignent. Plus loin encore, le terrain se relève, monte en talus, découvre de nouvelles cultures et de nouvelles moissons; puis reprend vers le fond, son mouvement horizontal. Au dessus s’étend un ciel superbe, dans lequel la lune esquisse la silhouette d’un croissant vague et qui se colore à l’occident de tons légèrement violets. Rien ne ressemble plus à notre pays que cette plaine productive et rien ne donne plus l’idée de nos ressources que cette apologie de l’agriculture. Vanter la fécondité de la terre française après nos cinq milliards payés, c’est un trait de patriotisme. Ceux à qui l’on s’adresse en prendront ce qu’ils voudront ; nous, nous y puiserons une pensée de réconfort et d’encouragement. 11 y a des gens qui reprochent à Daubigny de ne point
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assez finir ses toiles. Combien de tableaux finis pourtant qui ne sont pas encore commencés !
Les résurrections archaïques de M. Alma-Tadema attirent toujours leur public de curieux. En somme cet élève de Leys n’est qu’un peintre de nature morte. Dans ses compositions, la figure humaine joue le rôle subalterne ; elle est écrasée par le pavé, par les stucs, par les objets en marbre ou en bronze. Regardez la toile intitulée Portraits co?7ima?Ldés ; les personnages disparaissent sous l’encombrement du mobilier et des œuvres d’art. On les cherche; c’est à peine si, après avoir admiré la justesse de ton des statues, on parvient à les démêler. Ce qui caractérise M. Alma-Tadema, c’est, avec scs belles qualités d’exécution, la date propre de son bric-à-brac. Ce n’est pas du bibelot moderne, c’est de l’ancien et quelquefois du plus ancien. On se rappelle qu’à diverses reprises, il nous a fait voir des intérieurs égyptiens du temps de la di.x-neuvième dynastie. Aujourd’hui il y met plus de modération et nous introduit chez un marchand de curiosités romain ou grec. C’est autant de siècles que nous gagnons. On tient cette archéologie pour très savante. Je n’en conteste pas la valeur, mais j’aimerais mieux des sentiments et des idées; cela serait plus sympathique et ne nous sortirait pas de l’humanité.
Un débutant qui n’a pas le talent de M. Alma-Tadema, mais qui a de la naïveté dans l’esprit et partant du charme, mérite d’être cité après l’artiste belge. C’est M. Dantan, élève de Pils, lequel a exposé un Moine sculptant un Christ en bois. Regardez cette toile ; elle se recommande à votre attention. Le tableau est mal composé sans doute. Il a le tort de ne commencer et de ne finir nulle part. Le moine à son tour est plaqué sur un fond que le jeune peintre n’a pas su mettre au plan juste. Mais le Christ en bois, mais la statuette de la Vierge qui est au mur, mais divers autres détails sont traités avec une sûreté de main qui étonne et qui fait concevoir la meilleure idée de l’avenir de ce jeune homme, le jour où il voudra bien se mettre à penser.
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M. Desgoffes entend autrement la représentation des objets inanimés. C’est un antiquaire comme M. Alma- Tadema, mais il ne sort pas des temps modernes. Les deu.Y tableau.v de cinstaux et de jjorcelaines qu’il expose sont tirés de collections particulières. Ce sont des amateurs qui ont éprouvé le besoin de faire faire le portrait de certaines de leurs pièces. On connaît la manière de l’artiste. Il est aujourd’hui ce qu’il était hier. Il a atteint du premier coup cette perfection qui est le comble de l’insipidité. Il vivrait cent mille ans qu’il ne changerait pas. Il lèche, il surlèche, il pourléche, il tigniole, le tout avec tant de patience et de 'labeur que la touche, cette marque de la personnalité, disparaît.
Il est impossible de savoir comment c’est fait. Aucune exécution n’est plus lisse, plus vernissée, plus désagréable et irritante. Elle l’emporte même, comme sécheresse et ennui, sur celle de Gérôme, dont pourtant on peut admirer dans ce Salon trois beaux dessus de tabatière.
La vogue de M. Carolus Duran survivra-t-elle à ce Salon? C’est une question qu’il est permis do se poser, quand on examine attentivement les trois tableaux envoyés par cet artiste. Dans ce singulier talent, tout est d’aspect et de superficie ; au-dessous, il n’y a rien. Aussi l’examen prolongé lui est funeste. Regardez le Portrait de la comtesse de R... Au premier abord, c’est séduisant par l’éclat et la vivacité du coloris. Mais, à l’analyse, rien ne tient : le portrait fond sous l’œil et s’évanouit. La tête d’abord disparaît. Elle est sèche et n’a ni la grâce, ni la finesse du modèle. Elle s’élève durement, rigidement sur le cou, comme s’il y avait ankylosé ou torticolis. Le visage est écrasé par les ramages en applique, qui ornent le dossier du fauteuil. La grande tache de lumière, qui part de l’épaule gauche et s’étend jusqu’aux seins, supprime le modelé de la poitrine. De l’épaule aux mains qui sont assez bien traitées, il est impossible de discerner le dessin des bras et même de le supposer. Puis quand nous arrivons à l’avant-bras, nous
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trouvons un raccourci qui est une monstruosilé. Remarquez encore les ors du fauteuil : ce n’est pas du bois, c’est du velours doré. Le portrait de la petite fdle a des (pialités et des défauts analogues. Tout de suite elle])laîL. On aperçoit une jolie tache rose et noire qui attire l’uû! ; on s’approche : pas de construction, rien sous la robe, le cou est absent et la tête mal attachée, les jambes sont en même temps et trop courtes et trop minces. Quant a la fameuse femme nue, Dans la rosée, \\ serait mieux de n’en pas parler. Ce n’est point une femme marchant librement dans le paysage, entre la double verdure de la prairie et des arbres, sous le reflet des colorations qui l’entourent. C’est une académie dessinée d’après le plâtre, i)eiiite dans l’atelier d’après le modèle, et à laquelle on a accolé plus tard un fond exécuté surnature.il n’y a aucun rapport entre la figure et le milieu ambiant, dans lequel elle est censée resiiirer et agir. Nulle teinte veidàtre sur les chairs, ni celle qui monte du gazon, ni celle qui descend du feuillage. Pourtant, pour un coloriste, c’était là tout le problème : peindre une femme réelle et vivante, en plein air, et montrer par l’application ce que le corps humain donne et emprunte à la fois aux objets qui l’environnent! M. Carolus Duran a esquivé toutes les difficultés et par suite supprimé tout l’intérêt de son sujet. Sa ligure rose et blanche étonne au premier moment i>ar un semblant de hardiesse. Mais vous ne l’avez ])as plutôt considérée que les objections se dressent en foule dans votre esprit; et, après examen consciencieux, vous ôtes obligé d’aboutir à cette conclusion, qui n’est autre chose que la définition même du talent de M. Carolus Duran : beaucoup d’aplomb à la surface, et, au fond, une irrémédiable faiblesse.
Fromentin. — De Knyff. -- Rosales. — Rf'rino. — Mesdag. — Matejko. — Machard. — Pasini. — Français. — Ribot. —
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Manet. — Paysages. — .Marines. — Animau.x. — Fleurs et
fruits. — Tableaux de genre. — Portraits.
Malgré la brièveté de nos développements, nous n'avons pas épuisé les tableaux importants du Salon. .l’cn aperçois d’ici qui se plaignent d’avoir été passés sous silence et qui réclament. L’impartiale justice commande qu’on les écoute et qu’on les rétablisse au rang de leur mérite.
Je ne dis pas cela pour les Porlraits de M. Cabanel, qui pourraient fort bien être omis sans aucun [)réjudice pour Fart. Je le dis pour les Souvenirs d'Algérie, do M. Fromentin, qui ont l’éclat et la vivacité des beaux temps de Fauteur; — pour le Soleil conchanl, de M. de Knyir, qui, avec ses rochers éclairés, l’étendue de ses ilôts assombris, le vapeur attarde qui déroule à l’horizon son panache de fumée, produit la plus grande impression de mer qu’on puisse ressentir; — pour la Mort de Lucrèce, de M. Rosales, le peintre madrilène aujourd'hui défunt, dont la composition sort si violemment et si heureusement des cadres de convention adoptés par notre école,- — pour la Main de Chcirles-Quint, de M.Mcrino, dont l’accent est si vigoureux, l’effet si original et si saisissant; — pour la Mer du Nord, de M^Mesdag, qui, sous l’éperon de la tempête, bondit et tournoie à terrilier les cœurs timides; — pour l’Étienne Bathori, de M. Matejko, où l’abus des costumes, des tentes, des plumes, des lances, des boucliers et des étendards, peut bien diminuer les personnages, mais ne parvient pas à détruire la grandeur de la scène; — pour la Selené, de M. Machard, apparition si blonde et si aérienne, que l’on ne conçoit pas une autre figure pour symboliser ia reine des nuits, « la souveraine déesse à l’arc divin, qui, montant lentement dans le ciel étoilé, répand autour d’elle la clarté blanche... »; — pour le Derviche mendiant, de M. Pasini, où l’architecture et l’homme, mêlés ensemble, offrent un si beau caractère; — pour la Source, de M. Français, trop académique comme toujours, mais bien intéressante par ses feuillages tendres et ses trans-
parences d’ombre amoureusement étudiées; — pour la Lecture^ de M. Ribot, où la délicatesse des clairs résiste aux noirs familiers à l’artiste; — enfin, puisque j’énumère et que rien ne doit être oublié, pour le Chemin de fer, de M. Manet, si puissant de lumière, si distingué de ton, et où un profil perdu gracieusement indiqué, une robe de toile bleue modelée avec ampleur, me font passer sur l’inachevé des figures et des mains.
Ces œuvres, jointes à celles que j’ai antérieurement décrites, sont toutes dignes d’examen. Même quand on n’en approuve ni le caractère, ni la tendance, elles sollicitent l’attention parce qu’elles sont elles-mêmes le produit de l’étude. Ce sont elles et non les autres qui résument les forces vives de notre art et qui marquent le chemin où nous sommes engagés. Elles font contre-poids aux œuvres écœurantes de l’école opposée, l’école de la petite bête ou du cheveu coupé en quatre. Elles nous consolent des Berne-Bellecour, des Vibert, des Worms, des Cortazzo, des Ferrandis, des Gués, des Lesrel, des Melida, des Niltis, des Pallière, des Viry, des Pascutti, de tous les Espagnols, de tous les ficeleurs, de tous les rapetasseurs d’anecdotes, qui forment la triple queue de Gérôme, de Zamacoïs et de Toulmouche : queue lamentable, à laquelle rien ne peut être comparé et qui est inférieure à toutes les queues historiques connues, depuis celle des petits Hollandais du .xvii® siècle, jusqu’à celle des petits Français du xviiie; queue épanouie pourtant, et touffue, et florissante, qui, grâce à la complicité des marchands, des gommeux et des filles, grandit au ciel de notre art comme une queue de comète de plus en plus visible. Ils ont de l’esprit, disent les admirateurs. L’esprit, voilà bien une belle affaire en peinture ! Est-ce que Raphaël avait de l’esprit? Est-ce que Véronèse, Titien, Rembrandt, Velasquez, avaient de l’esprit? Ils avaient la raison, l’intelligence, le savoir, une conception supérieure de la nature ou un don particulier d’être ému. Quant à l’esprit, entendu au sens des Toulmquche et des Gérôme, cet art ingénieux de disposer une scène pi-
(luante dans un cadre exigu, ils n’ont jamais su ce que (■’était, et c’est pour cela ({u’ils ont été de grands artistes et des peintres immortels.
Les i)aysagistes forment la grande armée de l’art. Ils n’ont pas seulement le nombre pour eux, ils ont aussi l’ancienneté et l’éclat des services. Ce sont eux qui, les premiers dans ce siècle, ont mis la réalité en honneur. Les doctrines romantiques et classiques étaient encore aux prises, que déjà, sous la conduite de Th. Rousseau, de Dupré, de Corot, ils s’ouvraient une route vers le monde nouveau. La poussée fut si vigoureuseiise, que la nature capitula du coup. Ils ijlantérent sur les positions conquises le drapeau de l’école française, qui depuis n’a cessé d’y flotter. Leur victoire fut décisive au point que la peinture d’histoire elle-même en fut influencée et qu’on vit les peintres de figures s’efforcer dans leurs compositions. Aujourd’hui, satisfaits de leur succès, ils jouissent en paix de ta syuqiathie universelle. Ils en jouissent même un jieu trop pacifiquement; car, endormis sur leurs lauriers, ils se bornent à exploiter le chami) qui leur a été légué, sans se soucier de l’agrandir par le travail, sans se préoccuper des beautés nouvelles et originales que chacun d’eux en pourrait tirer encore.
Poussons droit au milieu de ce bataillon pressé.
M. Auguin affirme chaque année son talent par le choix intelligent de ses sujets et par la fermeté de son exécution; ses Bois de Fenioitx et son Parc de Cognac ont revêtu cette fois l’allure magistrale des œuvres qui restent. Il y a dans l’x4ufo?7me de M. Emile Breton quelque chose de Danbigny et de sa tonalité vigoureuse. La même influence se fait sentir dans le Ravin et le Petit gave de M. Léonce Chabry, deux excellentes toiles où une coloration riche avive et fait vibrer des sites de nature familière. VEffet d’ automne, de M. Pradelles, montre également un progrès sensible. Il n’en est pas tout à fait do môme de M. Pelouse. Son Bois de cette année n’a pas la consistance de sa Vallée l’année dernière. Il faut
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avertir ce charmant artiste qu’il court à un abîme. Des paysages de cette dimension ne se peuvent guère soutenir sans quelques grandes lignes solides et bien assises, qui reposent la vue d’un éparpillement exagéré. La Vue de Cicirens, de M. Plata, a la vigueur et le relief d’un Courbet. Voulez-vous voir une plaine fameuse? il faut regarder la Côte-d'Or vue des hauteurs do la montagne de Chenôüc, de M. Jean-Jean Cornu; c’est un pay« sage d’un sentiment tout à fait moderne, traité avec la finesse et la patience d’un vieux maître. M. Karl Daubigny se dépouille de ses noirs. Il y a plus que de la lumière dans sa Ferme de Saint-Siméon, où des paysans boivent sous des pommiers en fleurs ; il y a de la fraîcheur et une véritable senteur printanière. M. Daliphard déploie des qualités analogues dans la Seine au bac de Juziers cl dans le Printemps au cimetière, original et saisissant contraste de la vie et de la mort. C’est le charme et la grâce qui l’emportent dans le Ruisseau sous bois, de M. llerpin, autre élève de Daubigny. M. César de Kock soutient la réputation qu’il s’est acquise dans les fondaisons légères et les sous-bois ensoleillés. Son frère, Xavier, se rapproche brusquement de lui cette année. Un moment j’avais pris cette feuillée de forêt pour l’œuvre de César lui-même. La signature m’a détrompé, et j’ai dû rendre à Xavier ce qui n’était pas à César. M. Pierre Billet se fait une place à côté de M. Jules Breton, son maître. Si les Ramasseuses de bois rappellent le sentiment de l’auteur des Glaneuses, elles sont plus franches d’accent, et l’épisode tout entier des Fraudeurs de tabac est absolument original. De MM. Héreau, Lavieille, llanotcau, llarpignies, Camille Barnier, il n’y a rien à dire : leur talent se maintient dans sa fleur d’épanouissement. M. Nazon rentre dans la lice avec une œuvre d’un grand aspect, les Bords de la Seine, où je me bornerai à reprendre l’étroitesse du fleuve à peine distinct entre les deux berges. Quant à Jeanron, l’organisateur de notre musée du Louvre, il lutte encore non sans vaillance, et il oppose à ces gêné-
rations envahissantes son fcnnidable acquis et sa science consommée.
Ai-je terminé l’énumération? Non. Il faudrait faire passer encore sous vos yeux quelques paysages caractérilisques : le Quai d'Ivrij, de M. Stanislas Lépine, d’un sentiment artistique si remarquable; — les Blés, de M. Mouillion, lequel modifie en le répétant 1e sujet qui a fait sa réputation; — l’Avenue des Ternes, de M. Lapostolet, un peu noire, mais vivement enlevée ; — la Ferme des PertuiseELUX de M. Léon Flahaut, effet de soir mélancolique; — le Port de lu Rochelle, de M. Thiollet, paysage excellent d’un homme qui prodigue son talent depuis vingt ans sans que le public veuille l’apercevoir ; — Bercy en décembre, de M. Guillemet, page non moins heureuse d’un homme en train d’enlever le succès.
J’ai cité comme la meilleure marine du Salon, la Mer du Nord, do M. Mesdag. Il faut placer auprès d’elle la Mer, de M. Allongé, qui est moins dramatique, mais donne une égale sensation de l’infini espace. L’Effet de matin à Antibes, de M, Jean d’Alheim, est proprement ce que Courbet appelle, dans son langage pittoresque, un Paysage de Mer, autrement dit un bout de côte avec la ])arlie d’eau qui y confine. Cette toile est pleine de qualités charmantes. Le ciel et 1 eau y sont tiaités de main de maître. C’est fin, léger, gracieux; et l’effet cherché est rendu aver un bonheur qui ne laisse place à aucune critique. Les marines de MM. Boudin et ^Vppian ne sont plus à louer. Il en est de môme de celles de M. Vernier, quia fait cette année un effort considérable, et, dans sa Vue des Martigues, comme dans son Bassin du carénage à Marseille, a rendu avec justesse et harmonie la lumière méditerranéenne. Donnons un encouragement à M. Marie-Auguste Flameng, qui débute cette année, avec une Maree basse à Cancale, et mentionnons doux artistes étrangers qui se rappellent que les Principautés-Unics ont brillé autrefois dans le genre des marines et qui soutiennent avec succès l’antique honneur de leur pavillon. C’est M. Jacob Van lleemskerck, bol-
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landais, qui a peint une Pêche au hareng, dans les bancs de la mer du Nord, et M. Clays, belge, qui a représenté au naturel un Coup de vent sur l’Escaut.
Les animaux, tels que MM. .Tadin, Cathelineanx ou Jean de Bord les traitent, constituent un genre à part qui avoisine le portrait ; au contraire sous la brosse de MM. Van Marcke, La Rochenoire, Barillot et Lançon, ils rentrent dans le paysage! M. Lançon cultive les fauves, comme faisait Delacroix et comme fait Barye ; il en connaît les mœurs et les attitudes; sa Lionne a l’énergie nonchalante et la robuste souplesse de la nature. MM. Van Marcke, La Rochenoire et Barillot, sont continuateurs de Troyon et poussent dans les herbages les troupeaux de moutons et de bœufs. Les deux premiers se rapprochent du maître par le tour jiittoresque, l’opulence et la santé ; mais le dernier, M. Barillot, — un nouveau venu ou à peu près, — apporte dans son interprétation je ne sais quel sentiment naïf, qui intéresse singulièrement et fait bien augurer de son avenir.
Les Heurs et les fruits sont encore une dépendance du paysage. Les femmes cultivent volontiers ce genre aimable et quelques-unes y excellent. Mmes Louise Darru et Escallier s’y sont fait un nom par l’aisance et l’énergie toutes magistrales qu’elles apportent dans leur exécution. Le bouquet de Magnolias et d’amaranthes, que Mme de Saint Albin a laissé en mourant atteste également une main ferme et sûre. Du côté des hommes, les dons ne sont pas moindres. M. Quost brosse les fleurs et les vases qui les contiennent avec une furie toute française. M. Eugène Claude étale des prunes dont la consistance et le velouté ne laissent rien à désirer. M. Charles de Serres a une Bourriche de pensées qui donnent la tentation de les cueillir. M. Fantin-Latour complique les difficultés en multipliant à l’entour des primevères, des objets de natures diverses, statuettes en plâtre, éventails japonais, gravures encadrées et le reste. Quant à M. Kreyder, il semble vouloir grandir le genre, et c’est un champ de blé tout entier, avec ses épis, ses
coquelicots et ses bluets, qu’il nous apporte. N’hésitons pas à dire que la tentative a été heureuse : il y a dans ce Bord de chnmp de blé, des parties d’exécution (jui sont vraiment admirables.
Nous voici aux tableaux de genre, joie et attrait pour la foule, objet de malédiction pour les partisans du [irétendu grand art. Aux yeux de ceux-ci, le genre est un Iléau et un empoisonnement; ils le poursuivent de leurs déclamations, ils le couvrent de leur mépris ; c’est le bouc chargé des ini([uités d’Israël. La foule au contraire y court et s’en repaît, sans nous expliquer sur cette contradiction, disons que le genre n’exclut ni la force, ni le style, et qu’il y en a au Louvre des exemples fameux. Le Salon lui-même comj)te d’excellents spécimens.
Le Pardon aux environs de Guemené, de M. Pille, a du style et de la grandeur. On y sent une certaine préoccupation de .Jules Breton, et les coiffes blanches des femmes, assises çà et là sur le gazon, ont peut-être trop la même valeur. Mais quelle science du modelé ! Quelle entente de la draperie! Si cet artiste avec son intelligence et son habileté, se décidait à entrer dans la vie et le sentiment moderne, quel avenir il pourrait se faire! Les trois envois de M. Beyle, Combat de tortues, la Part du maître, \a Collation, sont d’un coloriste qui connait toutes les ressources de la palette; c’est bien un peu de l’Orient de convention, comme on en fait à Paris, dans lin atelier ; mais c’est gras, brillant et tout à fait séduisant à l’œil. M. Aublet n’a pas autant réussi que l’année dernière; ses Intérieurs de cours n’en sont pas moins remarquables par le soigné de leur exécution et la transparence de leurs ombres. j\I. Castres a de l’esprit, mais c’est par les qualités mêmes de la peinture qu’il intéresse. Son chef de cuisine qui dort, après le Coup de feu passé, tandis que dans la cheminée, en face de lui, les garçons récurent les casseroles, est fort amusant. Ses Tsiganes en voyage valent mieux : il y a là avec un paysage de neige vigoureusement rendu, une observation de la vie d’aventures qui n’est pas sans charme.
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xM. Maxime Claude tend à se faire une spécialité des scènes de la haute vie anglaise, hicjh-lifc\ c’est lin et juste, mais bien mince et bien maigre. M. llippolyte Dubois se tient aussi dans la vie élégante, mais française, ce qui a bien un égal intérêt. M. Léonce Petit poursuit de sa verve ironique les Candidats en tournée. En voici un en plein marché, au milieu des cochons et des veaux ; le tableau est gai, bien peint et très vivant, ce qui est l’essentiel.
Et nos Alsaciens que nous allions oublier! M. Grix, avec sa Leçon de musique, trop grande peut-être, mais pleine de qualités sérieuses; M. Pabst, qui s’arrête peutêtre trop aux sujets à la Toulmouche; M. Jundt, dont la verve toute spirituelle et pétillante au commencement s’adoucit et se fond dans je ne sais quelle tendresse poétique.
Pour terminer, remontons aux portraits. Je n’ai guère indiqué jusqu’à présent que celui de M. llenner. Il y en a une foule d’autres qui, sans atteindre jusqu’à cette noble sévérité, se recommandent par les qualités les plus brillantes et les plus diverses. Mlle Nélie Jacquemart ne connaît plus les grands succès des personnages ofliciels. mais ses deux portraits d’homme ont encore une tournure qui mérite l’éloge. M. Hébert nous envoie de Piome une vieille dame émaciée, qui serait irréprochable si les mains avaient l’âge du visage et si, comme dans M. Carolus Duran, une dorure de fauteuil n’enlevait toute irnportance à la tête. M. Donnât a mis trois petites demoiselles hautes comme le doigt dans un tableau haut comme la main ; elles sont habillées à la turque et rangées comme pour une revue : je donnerais pour ce bijou le Christ en croix, les Premiers joas et le reste. M. Armand Gautier a fait un véritable tableau du Portrait de Mlle A... La jeune artiste est assise, la palette à la main, et regarde ce qu’elle vient de peindre. Il faut louer la justesse de la pose et la souplesse du corps, non moins que l’harmonie générale de l’œuvre.
Citons encore le Portrait de M. Cézanne, par M. Laroche, qui est excellent de tous points; le Portrait de
Mlle L. B..., de M. de Winne; les trois portraits de M. Col, les trois portraits de M. Bonnegrace, et consacrons notre dernier mot d’éloge à un nouveau venu, M. Bastien Lepage, qui expose dans le grand Salon carré de gauche le Porlraü de mon grand-père, avec un mouchoir et une tabatière sur la cuisse gauche, c’est une veuvre originale et (pii promet un peintre.
Aquarelles. — Eaux-fortes. — Gravure sur bois. — Lithographie. — Dessins. — Pastels. — Sculpture.
Vous voilà sortis des salles consacrées à la peinture et entrés sous les galeries extérieures où l’on expose dessins, gravures et pastels. On ne s’attend pas à ce que nous y séjournions. Nous ne jiasserons pas, cependani, sans jeter un coup d’œil sur les sommités en chaque genre.
Les aijuarellistes pullulent. Ils étaient naguère un bataillon, ils sont aujourd’hui une armée. Et que de savoir! que d’habileté ! Tous ont du talent, les jeunes comme les vieux, les conscrits comme les vétérans. Eclat, vivacité, l'raichcur, ce sont leurs qualités ordinaires. Les mieux doués y joignent l’accent personnel, la saveur intime, llarpignies est de ceu.\-là : son Saut du loup dans l’Ailier, son coin du Pont-Neuf à Paris sont touchés d’uue main libre et sûre d’elle-même. Lansyer, son élève, a des natures mortes et des Paniaisics japonaises du plus grand charme. Intinimcnt variée dans ses applications, l’aquarelle suit la peinture et traite les mêmes sujets (pi’elle. Français nous promène dans les détours ])ittoresques de la Vallée de Cernay , et, tandis que Nanteuil fait reposer ses Chiens las de chasser. Follet
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modèle avec une patience de miniaturiste les beaux coips de scs femmes nues. Lepic étend devant nous le rideau d’une Forêt, et Léon Loire fait feuilleter des albums par des jeunes filles. Clairin, l’ami de liegnault, place sous nos yeux l’Alhambra, Tanger elles magnificences orientales qu’il contempla en compagnie de son regretté compagnon. Astruc, non moins ami des vives couleurs, s’arrête à l’Espagne. Pierre Gavarni nous ramène en jjleines mœurs parisiennes avec la Partie de criquet et le Mariage à la Madeleine. J.-B. Millet se passionne pour les scènes rustiques, et Mlle Noël Parfait peint des roses.
L’eau-forte était perdue, c’est ce siècle qui l’a retrouvée. Le miracle s’est accompli sous nos yeux, grâce a l’éner"ie d’un éditeur, M. Cadart, et au concours que lui donnô'i’ent des artistes de talent. Il y a quelques années à peine de cela, et aujourd’hui l’eau-forte n’est pas seulement en honneur auprès du public, elle compte dci^ maîtres incomparables. Flameng a pu rivaliser avec Rembrandt. Hier il faisait revivre la Piece aux cent florins, aujourd’hui il traduit la Ronde de nuit. Toutes les difficultés sont abordées et résolues dans ce chel d’œuvre, où la fidélité de l’expression balance la science du métier. Lançon continue ses Scènes de la guerre et
du siège de Paris. • . .
Quelle série que celle-là, lorsqu’elle sera termmee .
Avec plus de précision, c’est la puissance dramatique de Gova. Si l’invasion a jamais besoin d’un commentaire, elle le trouvera dans ces pages brûlantes, où l’amour de la patrie s’associe à la vérité de Tart. L’envoi de M. Lalanne, composé d’épisodes du second siège, est aussi considérable que celui de M. Lançon et ne comprend pas moins de vingt-trois eaux-fortes. Les reproductions de monuments amènent les noms de MM. Saffrey, Rochebrune, Taiée, qui s’en sont fait^ une spécialité, et dont les œuvres sont vivement appréciées des amateurs. Litoub enfin, pour n’oublier aucune des divisions du genre, les paysages français et flamands de M. de Gravesande, les eaux-fortes de M. Teyssonnières d’après les tableaux do
J. -P. Laurens, ralicgoric du Printemps de M. Ilédouin, et eiitin, comme curiosité historique et artistique à la l'ois, un lin et intéressant portrait de Pie IX, dessiné d’après nature cette année même à Home et gravé par M. G. F. Gaillard.
La g-ravnre sur bois et la lithographie perdent tout le terrain qu’envahit i’eau-forte. 11 faut pourtant citer dans la première section M. Boetzel, qui reproduit le Bon boch, de Manet, et les Dernières cartouches, de Neuville ; dans la seconde, M. Emile Vernier, dont le crayon souple s’adapte merveilleusement aux plus vaporeux paysages de Corot.
Il est impossible de passer devant les fusains, sans arrêter un regard sur les paysages un peu arrangés de M. Allongé, ceux de M. Lalanne, plus naturels, et ceux de M. Appian, si originaux cette année. Dans cette catégorie, M. Lhermitte, donne la note populaire, avec un grand dessin on tout une famille est représentée à table au moment du Bénédicité. La note patriotique est poussée par M. Emile Bayard dans une vaste composition à trois compartiments, que la photographie a depuis longtemps popularisée et où les vaincus de 1870 sont patriotiquement glorifiés.
Franchissant les belles compositions bibliques de Bida, sur le mérite desquelles il n’y a plus rien à dire, nous arrivons aux pastels.
Ici encore grand encombrement. M. Galbrund tient la tête comme portraitiste ; c’est une vieille réputation. Après lui, Mmes Becq de Fouquières, Mac-Nab, Bost, Dubos, se font remarquer. N’oublions pas 1\I. Grosclaude, qu’une tête de jeune fille a heureusement inspiré et prolongeons notre station devant le charmant tableau de genre de Mlle Eva Gonzalès : une jeune fille en peignoir rose, qui est assise devant sa toilette et regarde une nichée de petits chiens grouillant dans une corbeille a terre. C’est blond, lumineux et d’une harmonie toute séduisante. Mlle Eva Gonzalès a une éducation de coloriste, cela se voit tout d’abord. Elle a en outre un sentiment distingué
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(les choses, qu’elle inet dans chacune de scs productions. Rien de vulgaire jamais, ni de maniéré : la grâce même dans sa simplicité et son naturel. Ce sont là des <|ualUcs heureuses, qui ne peuvent manquer d’aboutir aux meilleurs rcsnllals.
Mais celte confusion d’oeuvres nous a fatigués. II est temps de descendre à la sculpture. Là, dans un parterre arrangé à souhait, le monde des dieux, des héros et des simples mortels sollicite notre attention. Les allées sont bordées de gazons et de plantes rares ; les femmes promènent leurs toilettes et sous leurs pas font crier le sable. Tout en allant et venant, elles considèrent les œuvres d’art. La beauté vivante se complaît aux charmes de la beauté inanimée, la beauté parée fait l’éloge de la beauté nue. Assis sur un banc, nous pouvons assister à ce spectacle. Le murmure des conversations, le parfum des fleurs, la Idanchcur des marbres entrevue au travers de la verdure, délasseront notre esprit et nos yeux.
La note lapins haute et la plus personnelle du salon de sculpture, nous n’avons pas à la chercher bien loin: elle est dans le Gloria, victis^ de M. Antonin Mercié.
Quand nous avons vu la première fois, lors de l’exposition des envois de Rome à l’Ecole des beaux-arts, fc groupe, si français d’idée et d’allure, nous avons poussé un cri de joie. Comment ! il y a dans les ateliers de la villa, Médicis des jeunes gens qui, fuyant les banalités traditionnelles, vivent de nos idées, ressentent nos émotions, prennent en main la cause de la France abandonnée 1 C’est nouveau et rassurant. Tandis <[ue les pariis j-oyalistes se querellent sur les débris de notre fortune alnaüne, alors que l’étranger regarde avec une stupeur mêlée d’ironie la voltige de nos hommes d’Etat indill'ci-enls à tout ce qui n'est pas leur ambilion personnelle, un apprenti sculpteur, s’élevant aux plus hautes régions de la pensée, entreprend de parler à la nation même, de consoler ce peuple (jui a tant soulTert et (]ue personne n’écoute, de le relever à ses propres yeux et aux yeux des autres par le spectacle réconfortant de la vérité à venir:
ceci nous ramène aux beaux jours où le républicain Louis David associait la peinture à la vie publique et faisait faire à l’art le plus grand pas qu’il ait accompli dans ces cent dernières années.
Même i)alriotisme, même éclair de génie.
Il est tombé sur le champ de bataille, le soldat do la liberté, le combattant de l’éternel progrès. Trahi par l’imbécillilé des uns et le mauvais vouloir des autres, il a vu la victoire déserter sou drapeau, il a connu l’humiliation de la défaite, il s’est affaissé à terre, et le voilà qui git mourant. L’Europe a assisté au sinistre conffit, muette et résignée, comprenant vaguement que la civilisation était mise en péril, mais, par égoïsme ou par peur, n’osant jeter son épée dans la balance. Eh bien! si l’Europe s’est tue, l’art pai'lera. Ce que la puissance matérielle n’a pas osé faire, l'art le fera avec la puissance morale. Et le plâtre s’est animé sous le pouce de l’artiste. La Justice s’çst dressée glorieuse et vengeresse. Belle de mépris et frémissante d’indignation, elle accourt du plus profond de l’Iiistoire, ramasse le corps du « cher blessé » et d’un geste sul)lime l’élevant au-dessus de sa tête, elle le montre aux générations comme un souvenir à la fois et comme un remords. « France, n’oublie pas! et toi, vieille Europe, reviens à résijdscence. C’est là la blessure inexpiable, 'faut que ce sang sacré coulera, il y aura quelque chose d’obscurci dans le monde et aucune conscience ne dormira tranquille. »
L’exécution est à la hauteur de l’idée. Déjà, il y a deux ans, dans une ligure isolée, première protestation du droit contre la force [David terrassant Goliath), M. Antonin Mercié avait montré de quel œil précis il sait regarder la nature, et combien il possède à fond le secret de son métier. Le problème, cette année, était plus difficile, à cause de la dualité des figures et du caractère décoratif de l’ensemble : le jeune artiste s’en est tiré à merveille. L’équilibre du groupe est aussi juste que le jet en est superbe. Le modelé des parties nues, réel dans le blessé, plus conventionnel dans la figure allégorique,
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est proprement ce que la raison commandait. On a dit que la tête de la Gloire est trop petite. Ce défaut ne me frappe pas. Le bouillonnement exagéré de la tunique au long de la jambe gauche serait plutôt contestable, s’il n’était de toute évidence qu’un renflement de plis était ici obligatoire.
l.a ville de Paris a acheté le Gloria, viclls pour orner une de ses promenades, le sqnare Monlholon. Il faut louer hautement les promoteurs de cette heureuse idée. Mais le jury ne ])ensera-t-il pas à son tour qu’il serait bien de consacrer par une récompense hors ligne une œuvre si nationale et si fière? A qui décernera-t-il ses médailles d’honneur, s’il n’en donne une à M. Antonin Mcrcié?
Nos malheurs sont une mine oi'i i)lns d’un sculpteur a puisé et puisera encore. 11 ne faut pas s’en plaindre. Cela avive les souvenirs et entretient les sentiments que nous devons à nos vainqueurs. M. Chatrousse a étagé sur des ruines, en groupe éminemment tragique, trois figures : un enfant mort, une femme violée et un homme enchaîné. Ce sont les Crimes de la, guerre^ et ils ne son! pas faits pour la faire absoudre. Il serait à désirer que quelque ville ou quelque administration commandât à l’artiste un groupe dont la portée est si haute et l’expression si poignante. Avec MM. lliolle et Doublemard, la Fra,nce en deuil jette des couronnes sur les corps des défenseurs de la patrie. Ces deux statues sont destinées aux monuments commémoratifs de Cambrai et fie Saint-Quentin, et ne pourront se bien juger qu’en place. Dans un ordre d’idées semblables, il faut citer le Général Daumesnil, de M. Louis Hochet, statue en bronze qui a été érigée à Vincennes et à Périgueux, et dont l’auteur soumet le modèle au public de Paris.
Le colossal Discobole de M. Lebourg n’est qu’un exercice de rhétorique, mais qui appartient à la rhétorique des géants et constitue un morceau du plus haut intérél. L’auteur, qui fait preuve de charme et d’originalité à son heure, ainsi qu’en témoigne, à ce Salon même, sa P?’é-
ANNÉK 1874
tresse d’Eleusis, a voulu celle fois montrer sji force. 11 a pris le discobole, ce sujet l’ebatlu de toute antiquité et il l’a traité à la moderne en y mettant toute sa science. Le résultat, on ])eut le dire, a couronné scs efforts. Si cette énorme statue accroniiic ne llattc [>as démesurément le regard du public, au moins elle al tirera raltention de tous ceux qui connaissent la structure bumainc et savent les diflicultés du nu. Le Sommeil, de Matburin Moreau, — une femme (]ui doi't avec son enfant sur les genoux, — est superbe de ebasteté grave et maternelle; le bras, <[ui pend, le long de la chaise, est particulièrement admirable.
Mais ce sont là de vieux luttcui's qui connaissent à fond les ressources de leur arl. M. Gustave Dcbric, lui, est un débutant; cl, du premier coup, il commande qn’ou récoutc. Sou Chien de Montargis a des défauts, mais il a aussi de bien grandes (pialités. Si les lignes générales sont violentes et la pose convulsée, le corps de l’homme est modelé avec une vigueur et une sincérité peu communes. Le drame ([ui s’agite entre les deux combattants est terrible. 11 y a là une conception neuve cl hardie, <lont le public gardera le souvenir. C’est à de tels débuts (pi’on ne devrait pas ménager les encouragements.
M. Cambos a donné un pendant à sa célèbre Cigale. Ce n’était pas absolument nécessaire au point de vue du grand art; mais sans doute le succès de la Cigale a décidé l’auteur. Suivant son mode d’interprétation, il a représenté la fourmi en ménagère et il la montre au moment où elle envoie « danser » son interlocutrice. Le geste est amusant, mais c’est de la sculpture ingénieuse et rien de plus. Avec la Ceinture dorée de M. d’Epinay et le Narcisse de M. Paul Dubois, nous tombons de la sculpture ingénieuse dans la sculpture lascive. Nous n’y resterons guère et remonterons tout de suite aux œuvres sérieuses. Voici une statue d’un sentiment bien naïf et bien charmant. C’est un Paysan qui revient de la foire avec un cochon sur les bras. Ne souriez pas ; cela est du pur grec. 11 faut voir combien la pose est naturelle, le
mouvement juste, l’expression précise et claire, et le parti admirable que M. Max Claudet a su tirer des vêtements, qui sont ceux, bien entendu, de la condition sociale et de la profession. Le visage ne me plaît pas ; je l’aurais consenti vulgaire, il est banal. Mais quel style dans tout l’ensemble ! U y a là-dedans le germe d'un art nouveau, qui peut-être lui aussi aura sou jour, quand il n’y aura plus de jury de récompenses et que le peuple se trouvera seul en présence de l’arliste.
Un mot d’éloge en passant au Mercure, cette fois exécuté en marbre, de M. Ludovic Durand, à la réduction en pierre du Vercingélorix de M. Millet, au Messuge cUumour de M. Delaplanche, à VIndiana do M.Chappuy, au Moineau de Lesbie de M. Truphéme, et arrêtonsnous un moment devant la Chanteuse des rues de M. Charles Veeck, statuette gracieuse quia la vie condensée et l’intensité intellectuelle des Luca délia Piobbia. Quelle puissance d’attraction ! C’est aussi prenant, aussi absorbant que l’est dans un autre genre VAraour blessé de Carpeaux. Avez-vous vu ce bijou? Dans l’endroit perdu où on le cache, il est bien peu de personnes qui l’aient rencontré ; et cependant c’est un des morceaux les plus fins et les plus délicats qu’ait modelés le ciseau de ce grand caresseur de marbre.
Le nom de Carpeaux nous amène aux bustes. Celui d’Alexandre Dumas fils est médiocre, frippé àl’excès et tout en superficie. C’est la faute du modèle, encore beaucoup aussi celle du sculpteur, qui n’a pas su sortir des engouements contemporains pour étudier cette tête avec le loisir qu’y mettrait un philosophe et la sévérité qu’y apporterait un juge. Du Pisaii, de M. Carolus Duran, il est presque inutile de parler, si ce n’est pour signaler cette exorbitante présomption qui pousse de nos jours un peintre à vouloir passer également pour un sculpteur. Mais, si la peinture supporte le regard, même quand elle est sans dessin, la sculpture ne se contente pas d à peu près, elle ne se passe pas de construction ; elle veut que les os soient en place et que les muscles s’insèrent e.xactement.
Or, sous l’épiderme du Pisan, il n’y arien qu’une masse de terre glaise, sans forme et sans destination. Il est absolument impossible que cet individu ouvre ou forme la bouche, élève ou abaisse les paupières, respire ou sente par le nez, joue, eu iin mot, d’aucun des organes qui lui ont été départis. 11 a une apparence de vie à la surface, mais au fond il n’a ni muscles ni nerfs, il est comme une l)Oupéc emplie de son, il n’est [>as organisé. Nous pardonnons à Préault, qui fait aussi de la sculpture pittores- <jue, son fréquent défaut de précision ; mais Préault est un poète, mais il exprime des sentiments qui sont humains et qui nous touchent. Qui ne se rappelle son admirable masque du Silence, où un doigt posé sur des lèvres suflit à vous imposer le respect? Dans le Salon actuel, il a un Médaillon funéraire d’une puissance d’expression égale. C’est une tête penchée et un visage caché dans des mains. A peine si vous distinguez un bout de front et deux ou trois doigts enroulés dans des voiles de deuil ; mais la forme extérieure de la douleur est écrite avec une énergie telle, qu’en regardant vous ôtes frappés, et qu’en prolongeant l’attention, vous vous sentez vousmême envie de pleurer.
Un mot encore avant de finir. Plus que les précédents salons, le salon de 1874 a vu affluer vers lui les noms et les produits étrangers. Sauf de la Prusse, il en est venu de toutes les parties du monde. La Belgique, l’Angleterre, la Suisse, l’Espagne, la Hollande et la Russie envoient leurs enfants étudier dans nos ateliers, et quand les enfants sont devenus des hommes, c’est encore le suffrage de notre patrie qui leur tient le plus au cœur. L’Amérique fait davantage : non seulement elle nous envoie ses enfants comme élèves, mais elle fait razzia de nos tableaux chez les marchands, et quand elle a quelque monument public à bâtir ou à décorer, c’est à nos artistes qu’elle confie ce travail. Ainsi M. Léon Cugnot a modelé la Victoire qui doit surmonter le monument commémoratif de la victoire remportée au Callao, le 2 mai 1866, par les Péruviens sur l’escadre espagnole. Ainsi M. Etienne Leroux a dressé
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sur une boule, suivaul le mode auLique, debout, battant des ailes et tendant des couronnes, cette autre Victoire (|ui doit aller orner l’une des places de la ville de Bahia. Ainsi M. Bartholdi a exécuté pour le clocher de Brattle- Strect Chureb, à Boston, l’immense bas-relief oii il représente les Quatre âges de la vie chrétienne. D’antre part, l’Egypte a demandé à M. Jacquemart, pour orner l’iine des places du Caire, la Statue de Suleyman-Pacha. qui fut major général dans l’armée d’ibrahim. Cette ardeur d’émulation au dedans, cette expansion grandissante au dehors, c’est la première consolation de nos malheurs, c’est le véritable relèvement qui commence. La su[)ériorité artistique de la France était constatée : sa suprématie morale reprend son cours.
Situation des artistes. — Les classes dirigeantes et les classes dirigées. — M. Gonzague Privât refusé. — Application du principe républicain à l’adrainistration des beaux-arts. — L’affranchissement de l’ait. — L’académie nationale des artistes. — Projet de cahiers : le bulletin de vote, — importance du Salon. — Sculpture, peinture. — Corot, Millet; — Georges Becker, Harlamoff, Bonnat.
Il est inutile de se le dissimuler, depuis quatre ans et plus que nous sommes en république, aucun des principes républicains n’a pénétré dans l’administration des beaux-arts. Faut-il s’en étonner? Faut-il s’en plaindre? Ni l’un ni l’autre. Les beaux-arts ont, comme la politique, leurs classes dirigeantes et leurs intérêts conservateurs. 11 est tout naturel que ces classes et ces intérêts se défendent. Ils le font sans justice, quelquefois sans scrupule, par tous les moyens en leur pouvoir ; mais ils le font avec le patronage de l’Etat, de l’Ecole, leur constant protecteur, et le succès ne les abandonne pas. Ils ont même réussi au-delà de leurs espérances : à l’Ecole, l’inslitut a repris la direction de l’enseignement dont on l’avait cru dépossédé pour toujours ; au Salon, les ré-
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compensés ont ressaisi la porte d’entrée, et ils la tiennent si bien, que personne ne passe sans leur permission.
Aussi, aujourd’hui comme sous l’Empire, les artistes restent divisés en deux classes:
1“ Une aristocratie intolérante et jalouse, composée des membres de l’Institut, des prix de Rome, des médaillés et des décorés, en tout 1,133 personnes (sauf erreur d’addition) rangées dans les diverses catégories de l’art : peinture, sculpture, architecture, gravure. Cette aristocratie règne et gouverne. Elle réunit les deux éléments de la souveraineté : le spirituel et le temporel. C’est à elle que reviennent les grands travaux de l’Etat et la plupart des travaux de Paris. Comme si ce n’était pas assez de monopoliser la commande officielle, elle a encore le privilège exorbitant de nommer les juges qui doivent tenir les arrivants à distance, défendre contre les afl'amésla table du budget artistique.
2'^ Une plèbe tumultueuse, qu’on peut évaluer de quatre à six mille travailleurs libres, gent taillable et corvéable, qui n’a qu’un droit, celui d’être expulsée des salons ; qu’une faveur, celle de mourir de misère prolongée, et qui se venge des déboires dont on l’abreuve en produisant, pour la gloire de la France, des hommes comme Eugène Delacroix, Théodore Rousseau, Gustave Courbet, Jean-François Millet, Honoré Daumier, les cinq plus grands artistes et les plus originaux du XIX® siècle.
Les rapports qui existent entre cette aristocratie opulente et cette plèbe amaigrie sont caractérisés par un épisode bien significatif qui s’est produit cette année. M. de Chennevières, directeur des beaux-arts, avait commandé un tableau à M. Gonzague Privât, jeune artiste non encore récompensé, quoiqu’il ait mérité de l’élre. Le tableau fait, M. Gonzague Privât l’envoie au Salon. Là tout le monde est d’accord : le tableau est plein de qualités. Mais, quoi! le directeur des beaux-arts s’est [lermis de faire une commande à un homme qui n’est ni membre de l’Institut, ni prix de Rome, ni décoré, ni médaillé? A quoi nous serviront nos dignités et nos titres.
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si nous tolérons des abus semblables, si nous permettons a l’argent de l’Etat de passer par-dessus nos têtes pour aller s’égarer dans des poches inconnues? La direction des beaux-arts a mérité une leçon, il faut la lui donner. Et le tableau futrepoussé avec ensemble. Quant à l’artiste, sur le dos duquel la leçon était donnée, personne ne s’occupa de savoir ce qu’il adviendrait de lui.
Telle est la situation dans ce charmant domaine de l’art, où beaucoup de brillant à la surface cache pas mal de vilenies dans le fond. Eh bien ! je le demande, ces distinctions de classe, ces privilèges, ces inégalités, ces rancunes, cette faculté pour les exempts de nommer les juges des non exempts, ce droit accordé au jury d’exalter les uns par des récompenses, d’humilier les autres par des refus, tout cela est-ce de la république? E.videmment non, c’est le régime monarchique qui se perpétue.
Mais ce régime monarchique n’est-il pas fortement ébranlé? J’en ai la ferme persuasion, et si j’ai tracé à cette place le court tableau qu’on vient de lire, ce n’est pas pour le vain plaisir de récriminer contre le passée c’est au contraire pour marquer la différence des temps, pour annoncer aux persécutés que leurs jours d’épreuve sont comptes.
Depuis la publication du règlement, en effet, il s’est passé en France un événement qui, pour se formuler en deux mots, n’en est pas moins considérable : la république de droit s est substituée à la république de fait. Cet événement est gros de conséquences dans tous les ordres. jXul doute que, dans une période plus ou moins longue, l’idée que la république a fait jirévaloir n’entre dans notre législation, ne modifie nos rapports d’intérêts, n'influe sur nos mœurs, notre littérature, nos sciences.’ C’est aux artistes à ne pas rester en dehors de ce mouvement de rénovation; c’est à eux de demander au principe républicain ce qu'il contient de profitable aux arts, de lo dégager et d’en poursuivre l’application. 11 est clair que toute requête, rédigée par eux dans ce sens, sera bien accueillie; à condition cependant, c’est qu’ils sachent
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borner leurs vœux au sliûct nécessaire, tenir compte des difnculLés de la transition, en un mot, être sages et modérés.
Peut-être pourrait-on, d’ici le salon prochain, agir elficacement 5 mais pour cela il faudrait abandonnei les chimères, arriver à une solution positive et pratique.
Il ne faudrait pas commencer par réclamer l’affranchissement total de l’art, c’est-à-dire la fin de la tutelle gouvernementale. Sans doute l’Etat n’est qu’un consommateur, mais c’est le plus gros des consommateurs, et cette qualité lui crée bien certains droits particuliers. Ensuite, par la nature même de ses fonctions, l’Etat ne peut se désintéresser d’un ordre de productions qui est un de nos plus beaux titres de gloire et qui tend à devenir une source d’immenses revenus. Qu il abandonne à une entreprise particulière, ou à la ville de Paris, si elle lui en exprime le désir, le soin d’organiser les salons annuels, cela se comprendrait encore; mais, comme rien de ce qui touche à la grandeur de la France et aux évolutions de son génie ne lui est étranger, il ne pourrait, sans grave préjudice pour le pays, renoncer à ces expositions périodiques qui, revenant à intervalles égaux et embrassant un certain laps de temps, servent à montrer à l’Europe et à nous montrer à nous-mêmes à quel point précis nous en sommes.
On ne demanderait pas -davantage la constitution des artistes en académie nationale. On ne crée pas par voie d’autorité des académies de deux mille cinq cents membres. L’histoire démontre que, dans l’humanité, les organismes seuls subsistent qui ont été fondés par un besoin commun, et les seuls groupes qui aient duré sont ceux qui se sont formés spontanément.
Non, il faudrait demander la nomination des jurés par les justiciables. Rien de plus. Ce n’est pas bien gros, mais quand on a cela, on tient le reste. En effet, c est le le jury qui fait le Salon ; tout problème consiste donc à faire le jury. Or comment arriver à le faire? En demandant et en obtenant l’électorat. La nomination des iurés
par les justiciables, c’est le principe du droit commun transporté dans le domaine de l’art. Quelle objection peut-on y faire dans un pays de suffrage universel? Estil un ministre qui se refusât à accueillir une demande limitée à cet objet et appuyée de nombreuses signatures? Je ne le pense pas; car maintenant le privilège des récompensés devient de plus en plus impossible. Personne ne peut expliquer pourquoi le peintre non récompensé, qui expose et qui attend tout de son exposition, n’a pas le droit de choisir ses juges, et pourquoi c’est son voisin, hors concours depuis longtemps, à qui par conséquent la capacité du juge ne fait ni chaud ni froid, qui le choisit à sa place. Les « hors concours » sentent si bien le vice de cette organisation, qu’ils ne se rendent plus au scrutin. Sur 1.155 électeurs ayant droit de voter, c’est à peine s’il y en a 300 qui votent. Savez-vous combien de voix a eues, comme membre du jury, M. Bonnat, qui occupe la tête de la liste en peinture? Il en a eu 146; et M. Louis Leloir, qui est à la queue, en a eu 55. Cinquan tecinq voix, voilà une belle autorité ! Avec cela, mettez donc des gens à la porte, retardez donc l’avenir de celuici, brisez donc l’avenir de celui-là! Il y a eu cette année, dit-on, près de deux mille victimes et le juge avait été nommé par 55 voix sur 1,155 électeurs!
Pour l’honneur du jury comme pour le repos de l’administration, il est temps de faire cesser ce scandale. On ne peut pas permettre que des privilégiés, qui n’exercent pas leur privilège, continuent à le garder. Il faut que les juges aient un mandat que personne ne puisse contesler et sur la valeur duquel leur conscience n’ait aucun doute. Ce mandat, les justiciables seuls ont qualité pour le donner.
Que les artistes donc, — c’est à ceux de la plèbe que je m’adresse, — profitent du temps qu’ils ont encore devant eux. Qu’ils se réunissent, qu’ils étudient la question, et qu’après s’être convaincus que le mal est bien où je le place et que le remède est bien celui que j’indique, qu’ils rédigent, à la façon de nos pères de 89, un cahier où ils
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raconteront leurs misères et exposeront leur vœu. Leur vœu n’a rien de révolutionnaire, lis ne contestent pas les droits de l’Etat, ils n’aspirent pas à renverser l’organisation établie, ils ne demandent pas à être d’une académie nationale ou autre. Ce qu’ils veulent, c’est tout simplement un bulletin de vote. Comment l’opinion publique ne serait-elle pas pour eux ? Comment le ministre repousserait-il une demande qui a la justice pour elle et que l’opinion appuie de sa faveur? Un bulletin de vote, c’est le droit strict ; c’est ce que, en république, on ne [)eut refuser à personne. En art, comme en politique, le bulletin de vote est destiné à devenir l’arme toute puissante de l’affranchissement.
On trouvera peut-être ces développements un peu longs, mais il est dans notre rôle de ne jamais entrer au palais des Champs-Elysées, sans jeter un regard de sympathie et, quand nous le pouvons, sans donner un conseil utile, aux innombrables victimes du jury. Cette année, nous le devions d’autant plus que, par le fait du directeur des beaux-arts, les projets de réorganisation sont à l’ordre du jour dans tons les ateliers, et que jusqu’à présent les artistes ne paraissent pas être fixés sur le but précis qu’ils doivent poursuivre. Nous leur soumettons notre idée en souhaitant qu’ils en fassent leur profit.
Le Salon de 1875 présente un bon ensemble. Il contient 3,8G2 numéros exposés par 2,484 artistes, sur lesquels il y en a 208 étrangers à la France : ce qui prouve en passant que l’art est une de nos plus incontestables suprématies et qu’on lui rend hommage de tous les pays du monde.
La sculpture, dont la moyenne est toujours très soutenue, a un aspect général des plus satisfaisants; sur ce fond, se détachent, comme œuvre hors ligne et nouvelle, \a Jeunesse, de M. Chapu, figure de mai'bre destinée à faire partie du monument éleve à Régnault et au.x élèves de 1 Ecole des beaux-arts tués pendant la guerre; puis, comme œuvres anciennes et déjà connues, le Gloria victis, de M. Mercié, coulé en bronze, et VÈducation
waternclle, de M. Delaplanche, reproduite on marln-c.
La peinture est plus inégale, grâce à l’apport sans coutroledcs exemptés. On y cherche vainement quclrpms noms célèbres qn on a coutume de saluer. Je ne j)arlc pas pour Courbet, qui est hors de France, mais pour J)anbigny, qui a été malade une partie de l’hiver et n’a rien envoyé; pour Fromentin, dont la production semble se ralentir et qui ne fait plus guère parler de lui. Gérômc lui-même, le dieu des iiorcelainiers, se cache ; voyage-til ou veut-il rester sur son grand triomphe de l’an passé?
De nos deux illustres morts de cette année. Millet et Corot, le dernier seul s’est fait représenter, a laissé une carte posthume aux vivants. Il n’y a rien de nouveau dans les Bûcherons et dans les Plaisirs du soir; mais on voit que, malgré l’âge, la main ne tremblait pas, l’œil était toujours clair. Ces toiles de l’artiste sont dignes des plus belles parmi leurs aînées; elles montrent la maîtrise dans sa plénitude. Quand l’imagination est encore aussi fraîche et la sensibilité aussi vive, la mort devrait avoir pitié et ne pas interrompre un si gentil labeur.
, La famille de Millet n’a rien envoyé qui rappelât son nom aux visiteurs. Mais tout Paris sait où l’on peut voir en ce moment même, de ce grand artiste, une série <1 œuvres qui le montre sous un aspect nouveau et augmente l’admiration que l’on avait pour son prodigiemx talent. Ce sont les fusains et les pastels qui sont exposés rue Saint-Georges, chez M. Frédéric Petit. Que dire de cette œuvre extraordinaire? La campagne. Tes saisons, les travaux du labour ont été chantés dans bien des langues; la peinture, se joignant à la poésie, a fourni à son tour bien des tableaux champêtres. Jamais, ni en peinture, ni en littérature, note aussi élevée et aussi juste n’a été donnée. Millet a compris le travail rustique comme une fonction sacrée, qui ne va pas sans la grandeur et sans l’austérité. Mais ses prêtres sont aussi des combaltants et des héros. Il faut voir avec quelle énergie ses jeunes laboureurs attaquent le sol le matin, aux premiers rayons du soleil. Avec midi vient le repos ; l’homme
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s’élend à l’ombre des meules, et sa compagne vient dormir à ses côtés d’un sommeil confiant. Plus tard, le travail reprend énergique et sans relâche, jusqu’à ce que le jour commence à baisser. Parfois un orage menace, le ciel se couvre de nuages; alors tout le monde est en mouvement; c’est à qui entassera le plus vite les gerbes sur les charrettes. Mais c’était une fausse alerte, 1 orage passe. On se remet à la besogne. Enfin, le soir vient. A l’extrémité de la plaine, le soleil, passant par les inters-' tices des nuages , envoie dans tous les sens ses rayons irradiés. L’ombre s’étend et couvre le sol. Le moment est venu de finir la journée. Le paysan ramasse ses outils laissés au revers du fossé, dresse sa haute silhouette sur l’horizon, et, endossant sa blouse d’un geste grandiose, il semble donner rendez-vous au soleil, pour le lendemain malin, sur le même champ de bataille !...
La première œuvre qui arrête les regards quand on entre dans le salon carré, c’est le tableau d’un débutant, M. Georges Becker, déjà surnommé le tableau des sept pendus. Le sujet est aussi fantastique que la toile est grande. 11 p arait que du temps de David, il y eut une famine qui dura trois ans. David consulta le Seigneur pour en connaître la cause, et le Seigneur lui répondit que la famine provenait de ce que Saül avait tué des Gabaonites. Alors David, se retournant vers les GabaciiiLes, leur demanda quelle réparation ils exigeaient de de lui. « Qu’on nous donne, — répondirent ceux-ci, — sept des enfants de Saul, afin que nous les mettions en croix. » Marché accepté. « Les sept enfants furent crucifiés, etllespha, mère de deux d’entre eux, demeura là depuis le commencement de la moisson jusqu’à ce que l’eau du ciel tombât sur eux, et elle empêcha les oiseaux de déchirer leurs corps. » M. Georges Becker a peint tout cela, et les sept corps suspendus dans le vide sur un fond de ciel plein de tempêtes, et Bespha, debout au pied de la potence, un bâton à la main, empêchant les oiseaux de proie d’approcher. Cette composition prouve que le jeune artiste a le sentiment du tableau et qu’il ne
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recule pas de vau I la violence des situations. La couleur est conventionnelle comme le dessin, mais l’aspect général est véritablement dramati(jue. Il n’est pas le premier venu, celui qui montre cette audace et qui se passe la fantaisie d’entrer dans l’art parunc porte aussi haute Le qui surprend, c’est (pi’il soit l’élève de (Jérôme. S’il est vraiment aiglon, comment cette poule i’aurait-elle couvé?
Lu début plus éclalant, tout à fait magistral même, est celui d’uii Russe, M. llarlamolT, élève de l’école des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. M. llarlamolf expose les portraits de Mme Viardot et (le son mari. Le })remier surtout est étonnant de ressemblance, d’barmonic et de rendu. Il est composé avec un goût extrême, très naturel de pose et très juste de mouvement. Voilà un peintre qui s’annonce avec des qualités extraordinaires. Peutêtre, dans la conception générale, lui manque-t-il une certaine dose d’élégance, peut-être aussi dans son exécution emploie-t-il quelque jus qu’on pourrait condamner, peut-être enfin, dans le fond de son individualité^ serait-il possible d’entrevoir les souvenirs d’une longue fréquentation avec Rembrandt. Quoi qu’il en soit, rarement talent de jeune homme s’est présenté avec cette sûreté et cette puissance. C’est à se demander si la jeunesse existe véritablement.
Après avoir vu ces portraits, si énergiques et si lumineux, on ne peut guère regarder que celui de Mme Pasca. Essayons de nous en approcher, malgré la foule. On connaît la nature du talent de M. Bonnat. C’est un robuste ouvrier, à qui malheureusement le goût manque, ainsi que le raisonnement. Si l’on ne considère que les qualités de l’exécution, le portrait de Mme Pasca est vraiment beau. Les chairs sont merveilleusement modelées, dans les clairs et dans les ombres ; le bras qui pend et la main qui le termine sont superbes. La ressemblance n’est peutêtre pas assez serrée de près ; les traits sont exacts, mais la physionomie manque de vivacité. Quant aux étoffes, elles ont l’irrémédiable tort de ne point dire tout de suite
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ce qu’clies sont. Celle robe blanche esl-elle soie, drap ou cachemire? L’œil hésite et ne sait pour quelle étoffe se prononcer. Par impuissance de trouver du premier coup le ton juste, le peintre a prodigué les cmfwitements sur sa surface, cl c’est ce qui donne au tissu cet aspect de plâtre en poudre. Mais, dites-vous, l’étoffe est un accessoire, et, quand en somme le visage est réussi, c’est l’important. Sans doute, mais encore fant-il que le peintre choisisse ses harmonies de façon à laisser entière l’impression du visage. Ce n’est pas ce qui a lieu ici. Le blanc de la robe écrase tout ce qui l’entoure, et c’est à peine si l’on peut discerner les détails de la figure. C’est une faute de goût. Ce qui est une faute de raisonnement, c’est d’avoir placé la une chaise dorée. Cette chaise ne détruit pas l’harmonie générale, j’en conviens ; mais que fait-elle là? Dans un l)ortrait intime, fait pour l’intérieur, la présence d’une chaise ou d’autres meubles eût semblé toute naturelle. .Mais ce portrait de Mme Pasca est un portrait de luxe, d’apparat ; il est pour le dehors. Elle-même, avec sa grande robe blanche, semble placée dans un lieu indélerminé, qui pourrait être une scène de théâtre, mais qui n’est certainement pas un appartement. Cette chaise isolée et venue on ne sait d’où n’avait donc aucune raison d’être ; il ne fallait pas la mettre.
Les Membres de l’Inslilut. — Les Prix de Rome.
Sur les quatorze peintres qui font partie de l’Institut, Baudry, Cabanel, Cahat, Léon Coignet, Henri Delahorde, (Jérôme, Hébert, Lehmann, Lenepveu, Meissonier, Muller, Pils, Robert-Fleury, Signol, trois seulement, MM. Muller, Hébert et Cabanel, ont osé affronter cette année le jugement du public.
M. Muller, l’auteur du pâle André (Jliénler qui est au Luxembourg, a traité sur le mode anecdotique l’invention grandiose du roi Lear, rendu fou par l’ingratitude de ses fdles. Comme il avait été banal dans l’histoire, il a trouvé moyen d’être badin dans la légende ; les sujets pathétiques ne lui vont pas,
M. Hébert a exposé trois portraits que, pour être exact on devrait appeler trois spectres. Ce sont, en effet, de véritables apparitions, l'elevant plus de la fantasmagorie que de la peinture. Il n’y a là ni os, ni muscles, ni épiderme, ni rien de ce qui constitue la vie. Hélas! voilà longtemps que le charmant auteur de la Mal’aria roule sur cette pente. H était parti de la lièvre, il ne pouvait guère aboutir qu’à la mort. Son dernier grand effort pour se retenir a été, on se le rappelle, le Matin et le soir de la vie, du salon de 1870, œuvre magistrale la plus robuste et la plus franche jieut-ètre qui soit sortie de ses mains. Cette toile, dont la solide facture surprit tout le inonde, ne fut ni un réveil ni un point d’arrêt dans le mal ; après elle, la décadence reprit son cours, et chaque année nous constatons qu’elle va d’une vitesse accélérée. Où et quand s’arrêtera-t-elle?
M. Cabanel, au contraire de ses collègues, a voulu se distinguer cette année ; il s’est appliqué et a réussi à faire mieux. Aussi mérite-t-il uu bon point. Si même il n’avait que vingt-cinq ans, je proposerais, sur le vu de Thamar rhcz Absalon, de lui décerner le prix de Rome.
Plaisanterie à part, ce qui manque à M. Cabanel, ce (pd lui manquera toujours pour être un maître, c’est la personnalité. H ne sait ni penser, ni exprimer fortement. A-t-il une conception particulière de la nature et de la société? L’examen des tableaux que, depuis vingt-cinq ans, il fait defiler sous nos yeux, autorise à penser le contraire. H a mis son pinceau au service de toutes les raythologies, de toutes les traditions, et on le voit passer sans effort d’un sujet moyen âge à une anecdote biblique ou bien à une symbolisation grecque. Qu’arrive-t-il? Que, n’ayant ni convictions bien assises, ni amour bien
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réel de son art, il est siiperliciel en tout, dans le porlrail. dans le genre, dans IMiisloire. Or, coinine un esprit liivole ne va jamais sans une main débile, son exécution manque de solidité et d’appropriation. Regardez le Portrait de Mme la baronne de G..., Vénus, Tharaar, (lui sont les trois envois de cette année : tout cela, quoique emprunté à des âges et a des peuples différents, se ressemble. Vénus, ne se différencie pas sensiblement de Tharnar, et Thamar, pourrait être la propre sœur de Mme la baronne de G — Ltrange amalgame? \oilà ce que c’est que de promener indifféremment sur tous les corps une meme brosse, froidement correcte et platement élégante ! . , ,
Nous venons de montrer par une rapide analyse, que, ^i le Salon de 187.5 a une valeur, ce n’est pas aux membres de l’Institut qu’il la doit. On peut se poser la même
question au sujet des prix de Rome.
Le livret compte, dans la section de peinture, trenteneuf prix de Rome, vivants au mars de cette aniu'e. De ces trente-neuf, vingt seulement ont envoyé au Salon. Quant aux dix-neuf autres, — à part quelques-uns, dont on sait qu’ils ont été employés par l’administration de M. llaiissmann à la décoration des églises de Pans, comme MM. Larivière, Biennoury, Brisset, Bezard, le reste esl rentré dans une obscurité profonde. Qui connaît M. Rémond prix de Rome en 1821, médaillé de l"" classe en 1827 ’décoré en 1834, officier de la Légion d’honneur en 1863 ? Qui connaît M. Féron, prix de Rome en 182.3,^ médaillé de l*"® classe en 1833, décoré en 18il? Et M. brançois Dupré, prix de Rome de 1827 ? Et M. Jean Gibert.
prix de Rome de 1829? . , . i i
Ainsi voilà des artistes, qui ont été réputés dans^ leur temps, que la critique oflicielle a acclamés, que l’Etat a couverts de sa protection et pourvus de ses faveurs. Aujourd’hui, à part moi, qui prends la peine d exhumei leui» noms de la fosse commune où l’administration les ciiterre, personne ne sait seulement s’ils existent. Leui mémoire évoquée n’éveille aucun souvenir. Ae vous semble-
l-il pas qu’il y a là, de quoi donner terriblement à réfléchir aux jeunes gens qui convoitent la célébrité ou la gloire ? Etre prôné par l’Institut n’est rien, être patronné par l’Etat n’est rien ; ce qu’il faut, c’est le suffrage de l’opinion. On peut plier sous le poids des lauriers académiques, endosser l’habit à palmes vertes, montrer sur sa poitrine des étoiles et des constellations : tant qu’on n’a j)as conquis le grand public, on n’a rien fait pour la durée de son nom.
Ter.ûz, avez-vous entendu parler de Kinson? C’est une histoire que Jeanron aime à conter et qui ne manque pas de saveur.
« Quand j’ai commencé la peinture, me disait ce vieil et honorable artiste, Kinson était l’homme immense, le génie exceptionnel. Le roi Charles X lui avait commandé son portrait, et, après Charles X, la cour et la ville avaient passé dans ses ateliers. Kinson habitait au Louvre un appartement princier ; Kinson portait une brochette de décorations, qui joignait la clavicule droite à la clavicule gauche ; Kinson devançant l’époque des grands luxes, avait voitures, chevaux, valets et livrée. On disait les gens de Kinson ! Les plus hauts personnages sollicitaient l’honneur d’être peints par un aussi grand homme, et chacun de ses coups de brosse se payait en or. La réputation de Kinson n’était pas circonscrite à Paris, à la France ; elle était européenne. Le roi d’Angleterre le ht supplier par ambassadeur de se rendre à Windsor, où l’attendaient le plus magnifique accueil et les plus glorieux travaux. Il y alla, porté par un navire de l’Etat. Il mit le pied sur le sol anglais, aux acclamations des flottes pavoisées et l’artillerie des ports tonnant. Il revint chargé d’or et d’honneurs. Kinson n’était pas un mortel méprisablement attaché par l’orteil à la terre, c’était un dieu poussant du front les étoiles ! Eh bien ! Kinson, personne aujourd’hui ne sait seulement son nom !
— C’est vrai, répondais-je; mais où sont ses œuvres?
— Il y en a au Louvre, les conservateurs l’ignorent; il y en a à Versailles, le public ne les regarde pas.
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— Et combien vaut sa peinture ?
— Sa peinture? Quand, par hasard, quelque toile de lai vient jusqu’à la salle Drouot, elle sc vend...
— Au poids de l’or?
— Non, six francs. »
.l’ignore si Kinson était prix de Rome et ne veux pas le rechercher. Ce qui me tient au coeur, c est que tant d ai listes, qui sont comme lui empanachés d’honneurs et do rccoin[)enses, aient à redouter sa mésaventure. Hélas! je les plains plus que je ne les hlàme. Ce n’est pas leur faute si, à l’âge où les idées se fixent et où l’esprit achève sa maturité, on les déporte hors du grand foyer qui alimente aujourd’hui l’art universel, Paris, C’est la faute de leur institution. Les années les plus précieuses de leur vie, celles qui, vécues ici, au cœur de notre activité créatrice, pourraient être les plus fructueuses, on les contraint de les passer dans un tombeau, parmi les débris et la poussière d’une civilisation disparue. Comme si, pour faire un artiste, ce n’était pas à son intelligence tout d’abord qu’il fallût s’adresser; et comme si l’iutoUigence pouvait s’entretenir et s’aiguiser ailleurs que dans un foyer intellectuel toujours incandescent! On argue do Colbert et delà sagesse de scs vues. Quand Colbert établit l’académie de France à Rome, Rome était le dernier et le seul des grands centres artistiques qui rayonnât sui l’Europe. De tous les pays du monde et particulièrement de France, les artistes s’y rendaient en pèlerinage {)Oui v recevoir l’étincelle sacrée. Où \ a-t-on aujouid hui ^ N’est-ce pas en France? n’est-ce pas la France qui, depuis quatre-vingts ans, tient le sceptre des beaux-arts? n’est-ce pas en France que les systèmes se produisent et se combattent, que les théories se réalisent et s’apiiliq lient?
Le jour où les nations européennes voudront bien y réfléc'hir, c’est à Paris qu’elles enverront leurs élèves — ils y viennent déjà spontanément— et qu’elles fonderont leurs académies. Et nous-mêmes, si nous avions le conragé de briser avec la routine, nous cesserions d’envoyer
à Rome des Français qui nous reviennent Romains, jiis que cola, archéologues, mythologues, mystagognes; et c’est ici, sur les bords de la Seine, que nous placerions noire grand centre d’éducation arlisliqne, sauf à faire voyager nos élôvcs un an ou deux, à leur gré, dans les autres capitales. J’en appelle au témoignage de Colbert, ressuscité et revivant parmi nous.
Ce qui creuse le fossé entre le public et les prix de Rome, c’est celte question de patrie, de nationalité. Les lauréats de la villa Médicis reviennent ici pour la pbqiart étrangers à nos idées, à nos sentiments, à nos préoccupations. Ils ont conçu en Italie, on ne sait comment — car toute la Renaissance italienne proteste contre cette monstruosité — un idéal de peinture cosmopolite qui, n’empruntant rien aux sociétés contemporaines, a la prétention d’être au-dessus de l’histoire et en dehors des nations. Les tableaux qu’ils rêvent sont de tous les temps et de tous les lieux; ils pourraient s’exécuter à Saint-Pétersbourg, à Rerlin, à Vienne, aussi bien qu’à Paris. Comment s’étonner dès lors que nous restions froids devant ces prétendues créations? Aucune d’elles ne s’adresse à nous et toutes nous parlent de choses qui nous sont indilYérentcs.
M. Jules Didier nous fait du paysage romain. Parmi les spécialistes, il est un des plus forcenés. Tous les ans, imperturbablement, il envoie an Salon une vue de la campagne romaine avec des taureaux aux cornes pointues. Dix-huit ans de taureaux et dix-huit ans de marécages, cela huit par excéder. Pour ma part, j’en suis las, et je m’émerveille que M. Didier ne s’ennuie pas à toujours j’egarder le même motif. Rien qu’à y songer, le hàillement vous jirend. Par grâce, un moment de répit; que, l’année prochaine, M. Didier nous peigne un bout de pré normand, avec une vache française dessus. Rien qu’une petite vache française, ce n’est pas être exigeant.
M. Rarrias du moins reste en France. « L’homme est en mer » : c’est Victor Hugo qui l’inspire; mais nous sommes loin de la barque dramatique qui portait les
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Exilés de Tibère. Celle feinme-ci est bien grande et cette mer est bien petite. Pour rester dans l’esprit du poème et m’intéresser aux émotions do la pêcheuse, il eût fallu renverser les proportions; petite femme et grande mer. Je m’associerai d’autant plus aux angoisses de la femme que je sentirai davantage la force du flot et l’immensité de l’abîme.
Nous sommes plus à l’aise avec le portrait. Ce genre ne va pas sans une certaine dose de réalité qui, bon gré, mal gré, s’impose à l’artiste, et, tout en le dominant, le soutient. Aussi ceux qui le cultivent sont-ils moins sujets à erreur que les autres; leur souci principal est de faire vrai, et la vérité ici, c’est presque tout le talent. A ce titre, il faut louer les portraits de MM. Delaunay, Ulmann, Giacomotti, Machard , qui sont très étudiés et laissent peu de chose à désirer.
Mais c’est dans le tableau d’histoire que l’école place ses hautes ambitions ; c’est là aussi qu’elle montre ses grandes infirmités, à savoir : l’absence de patriotisme et l’éloignement pour les idées modernes.
En quoi nous intéresse la Thétis aimiant Achille, de M. Maillart, aussi nulle de conception que lourde d’exécution? Et la Fortune, de M. Michel, renouvelée de celle de Baudry? Et le Salvator mundi de M. Monchablon, renouvelé de tout le monde? Et les petites Idylles sèches de M. Emile Lévy, qu’on croirait destinées à de vieux enfants ? Et VEnlèvement de Ganymcde , de M. Ferrier, qui cependant a des qualités, malgré de trop reconnaissables réminiscences des maîtres ? Que signifie enfin ce Rêve ossianique de M. Jules Lefebvre; une femme nue portée par un brouillard au-dessus d’un étang? Nous nous étions habitués à plus de clarté et plus de vigueur chez cet artiste, qui a poursuivi la vérité jusque dans son puits et n’a pas dédaigné de peindre au naturel les femmes nues. Pourquoi déserte-t-il sa propre tradition en devenant énigmatique d’idée et inconsistant de facture ?
M. Gustave Boulanger, lui, ne se modifie pas. Il est
toujours aussi sec, aussi maigre, aussi étriqué que d’habitude. Rien de plus triste à regarder que le Gynécée. Et pourtant quelle composition pouvait être plus charmante? Une colonnade légère, un bassin et son jet d’eau, la matrone entourée de ses femmes qui procèdent à sa toilette, des enfants qui jouent, un chien qui regarde ; jetez à travers tout cela un rayon de soleil, avivez le tout par la couleur, et vous avez sous les yeux le plus gracieux tableau. Mais M. Gustave Boulanger ne l’entend pas de cette façon ; il a juré une guerre à mort à la couleur ; c’est son ennemie et il ne veut pas en entendre parler
La peinture de M. Gustave Boulanger attriste, celle de M. Bouguereau agaçe. Cet honorable élève de Rome en est arrivé à une propreté si brillante, à un poli si intact, qu’on ne sait plus qu’en penser. Le résultat est tout à lait inattendu. Les corps ne sont pas peints, ils sont astiqués et reluisent. Devant ce beau travail, les militaires resteront muets d’étonuement. A part cette qualité extraordinaire , tout, dans les compositions do M. Bouguereau, est médiocre: l’invention est nulle elle dessin purement conventionnel. Le sujet de la Vierqe avec l'enfant Jésus et saint Jean-Baptiste est un de ces lieux communs que les peintres se passent de main en main, et que chacun traite avec l’espoir plus ou moins fondé d’en tirer quelque chose de nouveau. M. Bouguereau n en a rien tiré du tout, pas même l’expression de foi qui était indispensable. Son groupe a une vague odeur de patchouli et de pommade. C’est doucereux et écœurant. Quant au Zéphire à ailes de papillon qui vient lutiner Flore, cela vaut tout juste les sujets de pendule du premier Empire.
M. Merson tranche, au moins, par l’intention et par l’idée, sur ce fond de banalités mythologiques. L’allégorie qu’il expose, et qui a figuré naguère parmi les envois de Rome ,est franchement patriotique. Au devant du temple de Janus, sur un autel dressé à la patrie, un jeune guerrier mort est étendu. A genoux sur les marches, la
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mère lord scs bras de désespoir. Cependant deux figures, destinées à exprimer la pensée du peintre en soulignant le sens de la composition, se tiennent debout à droite et à gauche de l’autel : le Sacrifice, console la mère, l’autre la Ke/iommée, proclame la gloire du mort. Aux premiers plans, un laurier arraché, une aigle renversée, et le mot ;-.oes écrit en lettres lapidoaires.
Il est regrettable que ni la composition ni l’exécution de ce tableau ne soient à la hauteur de l’idée qui l’a inspirée. La mère, vêtue de deuil, qui se renverse douloureusement au-devant de l’autel, est une assez belle ligure. Mais le petit génie qui porte l’inscription BeUamntribiu^ cletesiata, est emprunté à Raphaël et ne sert qu’a boucher un trou. Quant aux doux grandes figures qui porsonnilicnt le Sacrifice et la Renommée, elles sont absolument déplaisantes. L’une, le Sacrifice, ressemble bien phUùi, avec son calice à la main, à une Religion ou à une Pitié, CO qui est un contre-sens, l’immolation à la patrie n’ayant rien de commun avec l’adoration du Saint-Sacrement. L’autre, avec ses joues enflées, sa jupe boiiiïante, sa banderole voltigeant dans l’air, produit l’effet le pins désagréable. Enlin l’ensemble, disposé en bas-relief, a une teinte d’archaïsme qui dénote chez M. Olivier Merson des pu'éoccupations fâcheuses, et cjui contraste péniblement avec la modernité des sentiments à rendre.
M. lilerson a exposé en outre un Saint-Michel qui lui a été commandé par le ministre des beaux-arts pour servir de modèle à une tapisserie des Gobelins destinée an Panthéon. Nous retrouvons ici les mêmes bandorolcf flottantes et le même esprit archaïque que dans la Renommée de tout à l’heure. Il y a en plus une lourdeur de formes, d’autant plus choquante que l’admirable Saint Michel du Louvre, avec sa légèreté frémissante et son coup de lance triomphant, se présente invinciblement à l’esprit et sert de terme de comparaison. 11 ne faudrail pas beaucoup de tableaux de ce genre pour douter de l’avenir artistique de M. Merson.
J’ai réservé Renner pour la fin. Renner, « c’est le coq
de rAcadémiô » disait llamon dans une lettre familière que VArl publiait l’autre jour. Je reprends rexjiression, car elle est juste. Mais pourquoi llenner est-il « leco(j »? Précisément parce qu’il a ôté élève de Rome le moins possible; parce que, vivant dans la fréquentation des maîtres, il n’a retenu d’eux que ce qui venait en confirmation de sa propre nature ; parce qu’enfin, envers et contre tous, il a su maintenir son originalité libre de toute inüucnce. Regardez ses oeuvres : vous n’y ai)ercevez ni réminiscence des maîtres, ni trace de l’esprit académique. C’est franc de tout alliage, directement saisi sur le vif des choses par une intelligence nette et bien organisée. On ne saurait croire le plaisir que l’on éprouve (|uand, apres avoir traversé tes Maillart, les Monchablou, les Roulanger, les Bouguereau, on tombe tout à coup sur un llenner. C’est un apaisement pour les yeux et un charme pour l’esprit. Là, tout était compliqué, tout était bizarre, tout était manière; ici, tout est simple, naturel, exquis. Voyez ce Portrait de Mme H..., modelé de face, avec une douceur inlinie. Comme on sent qu'il est ressemblant! bien plus que cela, comme on sent qu’il est vrai ! L’intelligence qui anime cette noble tête a été amenée jusqu’à la surface, et la bônté s’épanouit dans le modelé de chaque trait. Plus vous regardez cette figure, plus elle vous est sympathique; elle a un charme attractif dont on se détache difficilement. Le iiortrait de M° Picard, l’ancien avoué de la ville, c’est l’antithèse. Comme il est précis, affirmatif, belliqueux! Le vaillant défenseur des écus municipaux est en uniforme et au \)osle de combat. « Croyez-mci, n’élevez pas votre prelention si haut. Le bail, dont votre avocat a parlé, touche à sa fin. Votre industrie n’a rien à perdre à se transporter dans un quartier plus riche et plus luxueux. Vous demandez 100,000 francs? Dérision! La ville vous en accorde 3,000 pour indemnité de déménagement. C’est plus que cela ne vaut, et, je vous le dis, sur l’honneur, vous ferez bien d’accepter. » En outre de ces deux portraits, M. llenner expose, sous le titre de Naïade, une figurine
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couchée sur l’herbe, au bord d’une eau courante, dans un paysage ombreux. Je n’en dirai qu’un mot : c’est un chef-d’œuvre de délicatesse et de grâce.