‹ Salons (1857-1870) (volume 2)Chapitre 7 sur 23 · LES PEINTRES HORS CONCOURS · texte numérisé non relu

LES PEINTRES HORS CONCOURS

Défalcation faite des quatorze membres de l’Institut et des trente-neuf prix de Rome, il reste trois cent onze peintres qui sont « hors concours », c’est-à-dire qui ont obtenu le nombre de médailles fixé par le règlement, et qui n’ont plus rien à attendre de l’Etat, si ce n’est la croix d’honneur, — quand ils ne l’ont pas.

Sur ces trois cent onze peintres hors concours, cent soixante-dix figurent comme exposants au Salon de celte année.

Ces cent soixante -dix, pour être à peu près également récompensés, sont loin d’être également connus. On peut même, à ce point de vue, les partager en trois catégories : un tiers dont les noms sont oubliés, un tiers dont les noms sont en train de tomber en oubli, et un tiers qui, placés en vedettes dans nos expositions, soutiennent, avec plus ou moins de bonheur, chaque année, la grande bataille des tempéraments et des écoles engagée devant le public.

C’est de ces derniers que nous parlons aujourd’hui Mais d’abord il faut bien constater la situation des « hors

concours » : il n’en est pas de plus favorable pour la production du talent et, s’il y a lieu, du génie.

Heureux « hors concours « ! Ils ont la liberté de l’invention comme la liberté de l’exécution; personne ne peut rien sur eux, ni contre eux. Tandis qu’une servitude, dont on ne calcule pas assez les conséquences morales, pèse sur leurs autres confrères, ils jouissent, eux, de la plénitude de leur fantaisie. Etre libre, faire ce que l’on a conçu et comme on l’a conçu, quel rare privilège en peinture ! Il n’est pas libre, le malheureux débutant, qui, pour obtenir l’entrée au Salon, est obligé de passer sous les fourches caudines d’un jury qu’il n’a pas nommé ! Il n’est pas libre, le non-exempt qui aspire à sa première médaille et, qui pour l’emporter, a besoin de se concilier une majorité favorable dans le jury! Il n’est pas libre

non plus l’exempt qui tient à avoir sa médaille complémentaire, et qui ne peut l’avoir que par le jury ! Tous subissent la pression des fatalités qui les enserrent; tous peuvent dire avec une évidente portion de vérité : « Ne me jugez pas sur ce que j’expose. .le vaux mieux que ce que je fais. Ce que je sens, ce que je pense, je ne peux pas encore le dire. .T’y arriverai sans doute; mais pour le moment, obligé de tenir compte des goûts particuliers ou môme des manies de mes juges, je fais de la politique bien plus que je ne fais de l’art. »

Les (( hors concours » n’ont pas ce souci, qui paralyse tant de jeunes volontés. Point de jury pour eux, ni d’examen. Ils ne subissent pas de contrôle, ils envoient ce qu’ils veulent. Ils sont maîtres de leur art et de la direction qu’il leur plaît de lui donner. S’ils ont du talent, ils font voir leur talent ; du génie, ils montrent leur génie. Ceux dont je parle ici plus particulièrement ont eu l’inappréciable avantage de ne pas être élevés à l’Ecole des beaux-arts. Ils n’ont pas été détenus pendant quatre ans dans la prison cellulaire des musées de Rome, lisent vécu à Paris, au foyer des idées, au centre de l’activité. Parvenus à l’âge mûr, ils se sont vus, par l’obtention du nombre réglementaire' des médailles, alTranchis de toute

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inquisition. Rien ne pèse sur leur cerveau, rien n’enchaîne leur main. Si donc le Salon n’est pas plus original, ou plus riche, ou plus attrayant, c’est à eux qu’il faut s’en prendre ; ils sont seuls responsables.

Il est des années heureuses, où ces combattants libres, ces lutteurs dégagés de toute contrainte, ont l’imagination mieux inspirée, le bras plus obéissant ou plus souple. Ces années-là, les salons comptent des œuvres exce[>tionnelles et font date dans l’histoire.

Nous ne sommes pas dans une de ces années favorisées. Sauf peut-être le paysage de M. Scgé, les Chaumes, dont la composition est si simple, l’elfet si juste et si frappant, je ne vois rien dans le Salon de 187.5 qui révèle une interprétation nouvelle, niar(juc un pas fait en avant. Les belles toiles abondent ; mais, en somme, chaque artiste se continue, ceux-ci montant un peu au-dessus, ceux-là restant un peu au-dessous de ce qu’ils étaient autrefois. La moyenne est d’une bonne tenue et qui fait j)laisir ; l’œuvre hors de pair, la grande page marquée au coin de l’esprit moderne et destinée à rallier toutes les admirations, fait défaut.

M. de Neuville est un des peintres qui sont en progrès sur eux-mêmes. L’.dttaque d’une maison à Villersexel vaut mieux (juc le Coml>at sur une voie ferrée, et même le tableau s’y dispose mieux que dans les Dernières carfouches. Le drame aussi est [dus palpitant. Il semble impossible de pousser plus loin la furie du combat. Les Allemands se sont barricadés et crénelés dans une maison, d’oti ils tirent sans discontinuer sur nos soldats. Ceux-ci, après avoir vainement cherché à enfoncer les portes, se décident à mettre le feu. Ils arrivent avec du bois, de la paille, tout ce qu’ils ont pu ramasser dans les hangars et les greniers voisins. C’est l’instant que le peintre a eboisi.. D’un coté, la maison, criblée de boulets et de balles, éraillée sur toutes ses faces, se défend avec le courage du désespoir et cracbe la mort par toutes ses lucarnes. De l’autre, nos soldats traînent les charrettes avec une vigueur, un entrain sans pareils. L’un tire, l’autre pousse [

un auLre fait, le coup de feu. Les fagots sont dressés, la paille est allumée, la flamme court comme une traînée et la fumée monte en noirs tourbillons. C’est l’action dans toute^a fureur. Les mourants se redressent pour pousser des cotrets ou jeter une torche de plus dans l’incendie. Certes, ce n’est pas là la grandeur épique de Gros, et (luant à la vivacité spirituelle de Vernet, il ne saurait eu être question. Mais, regardez bien, on se bat dans cette toile, on se bat avec rage, avec acharnement. Personne ne i)Ose, chacun est à son affaire. On frappe et on est frappé, on toiube, on meurt ; le tout avec une sincérité de conviction qui n’a jamais été atteinte, et qui ne semble ]>as devoir être dépassée. C’est cette vérité do l'action qui fait le talent do M. de Neuville, et qui justifie l’emprise (ju’il a siw le spectateur.

M. Berne-Bellecour, comme M. de Neuville, prend les batailles parle détail, par l’épisode. Ce goût est celui du jour, et il no faut j>as trop y contredire, car ce qu’on perd du côté grandiose, ou le regagne du côté du vrai. L’épisode détaché et pris sur le vif a plus do saveur intime (pie les ordonnances toujours uii peu théâtrales. Le ('omhal de la Malinaiso)i en est un exemple. C,e que M. Berne-Bellecour raconte là, il l’a vu, il nous le raconte dans le ton juste. Ses petits soldats, bons enfants et goguenards, sont charmants. Leurs attitudes et leurs ex[)ressions ,font sourire. 11 semble qu’on entende les lions mots siffler en même temps que les balles derrière CCS cchalas oîi ils tiraillent contre l’ennemi. Le public, qui les a reconnus, se les désigne. Ce sont MM. Leroux, Jacquemart, Leloir, Vibert et M. Berne-Bellecour lui-même, l’auteur du tableau. Tous artistes, tous peintres. Le jour oîi la patrie eut besoin d’eux, ils qinttôrent la brosse ])Our le chassepot, et l’on sait qu’ils figurèrent avec honneur au combat du 21 octobre devant la Malmaison. M. Berne-Bellecour nous le rappelle et l’écrit pour la jioslérité. 11 eil a bien le droit. Ce dont il faut le louer,' c’est de la mesure qu’il a mise dans son récit et de la vivacité avec laquelle il a traité ses figurines.

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M. de Neuville a le mouvement, M. Berne-Bellecour a la gaieté, M. Détaillé a l’esprit. Le Régirneni qui jiasxe est un tableau enlevé d’après nature avec vérité et bonheur. Le spectacle est connu du Parisien, et c’est pour <;ela sans doute que le fac simile qui en est donné par l’artiste fait foule au Salon. Il y a bien un peu de sécheresse photographique dans certains détails. Mais ce qui est d’un peintre, c’est le sol boueux et la neige fondante dans laquelle tout ce petit monde piétine. Mince sujet, en somme, et d’une portée insignifiante. Le succès seul peut excuser l’auteur de l’avoir abordé.

Si de la vie militaire nous poursuivons nos «hors concours )) dans la vie civile, nous ne trouvons pas de changement sensible, par rapport au dernier Salon. Les uns avancent, les autres reculent, mais nul ne se transforme. Point de grand elfort intellectuel, point de tentative har- <lie pour retenir et fixer sur la toile, avec la grandeur de style qui conviendrait au sujet, une fugitive image de la société contemporaine.

11 y a du style pourtant et du meilleur dans le tableau de M. Alma-Tadema, intitulé la Peuituve. Cette tranquille atmosphère d’atelier, ces figures bien dessinées, ces attitudes naturelles, ces draperies étudiées avec soin, tout cet ensemble calme et fort dénote un art arrivé à son complet développement. Pourquoi faut-il que cette réalité contemporaine, puisque ce sont des portraits commandés, ait été, par un caprice de l’amateur ou peutêtre plutôt du peintre, transportée dans un milieu et dans une époque qui ne sont pas les nôtres? 11 n’est de portrait que celui où l’homme, placé dans son entourage normal, est vêtu de son vêtement habituel. Levêltunent, non moins que la figure et l’attitude, explique les mœurs de l’individu et trahit ses occupations journalières. Envelopper un personnage de nos jours dans une draperie antique, ce n’est pas seulement commettre un anachronisme, c’est se priver d’un moyen d’expression d’une rare |)uissance ; c’est pis que cela encore, c’est défigurer volontairement son modèle.

M. J.-P. Laurens, lui, se plo:ige aux profondeurs du passé. L’hisloire ecclésiastique, voilà son champ d’observation, Mais du moins il ne la scinde pas : les monuments, les personnages, les rostumes, il garde tout, et en cherche précieusement l’esprit. Malheureusement, dans cet ordre d’exhumations, il y a des périls auxquels M, J, -P, Laurens n’a pas échappé. Ses deux tableaux, VExcommunicdtion et l’Interdit, si saisissants qu’i's soient de primo abord, ne s’expliquent pas par eux-mémes. Ils demandent un commentaire écrit, chose peu conforme aux règles d’une saine esthétique, et cela par cette raison bien simple et qui n’est pas encore réfutée : ce que le pinceau ne peut pas rendre n’est pas du domaine de la peinture. Comment le pinceau pourrait-il rendre une excommunication? Je vois que ce roi est abandonné, je vois qu’il est malheureux, mais je ne peux pas voir qu’il est excommunié, parce que l’excommunication, ce n’est ni du dessin, ni de la couleur. Ces réserves faites, il faut louer la gravité de l’ordonnance, la beauté des architectures et la vigueur du modelé. Dans VExcommunicdtion, le groupe des évêques qui s’enfoncent lentement sous le porche de l’église, tournant le dos au malheureux monarque qu’ils viennent de cou damner, est d’une force de style remarquable. Dans rj?zterdit, les voiles noirs et les deux cadavres abandonnés produisent au contraire un effet pittoresque des plus dramatiques. On reconnaît là la marque d’un esprit méditatif, qui ne livre rien au hasard, qui veut que tout détail serve, et qui croirait n’avoir rien fait s’il n’atteignait à ce but suprême du tableau : l’unité d’impression.

Une oeuvre également voulue et méditée, mais moins sobre, c’est le Jour du baj)tême, de M, Brion. Un enfant, revêtu d’un superbe costume en piqué blanc et couché dans un vieux fauteuil à dossier en tapisserie : toutes les mères ont vu cela. L’enfant et son costume sont une merveille de modelé; mais il y a aux alentours trop de menus détails qui tirent l’œil. Les fleurs de la tapisserie, les dragées, la table, tout cela est trop fait, appelle trop

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l’altenüon. Comme le marmot eût gagné à se détacher, tout blanc et tout rose, sur un fond sombre !

M. Munkacsy est comme Balzac, qui continuait ses personnages d’un roman a un autre. Ensui^ant le même système, M. Munkacsy promène de tableau en tableau ses types et ses physionomies. Il n’y a de changé que l’action. Même l’artiste hongrois se donne une licence (|ue jamais l’écrivain français ne se fût permise. Dans Balzac, quand un personnage meurt, il est bien mort et il ne reparaît plus. Il en est dilTéremment chez M. Munkacsy : les pendus ou les fusillés reviennent. Ce Condamné à mort, sur le sort duquel l’auteur m’avait tant apitoyé en 1870, le voilà revenu. Je le retrouve dans le Héros du village, assis à droite, dans une chaise. C’est bien lui. Seulemept il a un peu vieilli et engraissé. A le voir là, tranquille et regardant les provocations du lutteur, je regrette mes sympathies de 1870, et j’en veux véritablement à M. Munkacsy de ne m’avoir pas renseigné. Si j’avais su qu’il le ressuscitât ou que l’empereur François-Joseph lui fît grâce, je ne 1 aurais pas autant plaint. Les autres personnages aussi, je les reconnais; je les ai vus dans le Mont-de-piété, dans la Charpie, dans les Rôdeurs de nuit. Cette atmosidière, enfumée et noirâtre, je la reconnais également; je l’ai vue dans toutes les précédentes compositions de M. Munkacsy, qui l’a empruntée à Ribot, qui croit l’avoir empruntée a Ribera, lequel d’ailleurs s’en défendrait vivement s il revenait au monde. Cette façon de se piller soi-môme déflore jusqu’à un certain point les tableaux de M. Munkacsy; ils n’ont pas l’air nouveau. On est tenté de passer en disant : J’ai déjà vu ça. Vraiment, si M. Munkacsy ne prend un parti énergique, il pourra finir par lasseï un public qui pourtant ne lui a épargné ni les encouragements ni les éloges.

M. Lehoux, le prix du Salon de l’an passé, est plus élevé en rang que ses condisciples de l’Académie de France : il est « hors concours ». On ne s’en douterait pas si ce n’était écrit en toutes lettres dans le livret. Cette

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plaisanterie, qui fait à un élève la situation réservée au> maîtres, provient de ce que, en 1874, pour le mémo tableau, M. Lelioux obtint à la fois, de M. de Gheiinevièrcs, le prix du salon, et du jury, une médaille de première classe, M. Leboux d’ailleurs ne semble pas enclin à abuser de ce qu’il est soustrait au contrôle du jury, il envoie de la villa Médicis un Samson rompant ses liens, véritable exercice de rhétorique comme il aurait pu eu faire à l’Ecole des beaux-arts, dans l’atelier de M. Cabanel. Comme le séjour à Rome développe les idées et féconde l’originalité !

Nous pouvons stationner devant M. Puvis de Chavannes, qui continue, à sa manière accoutumée, ses grandes décorations simplistes; devant M. Pille, dont les prédilections restent archéologiques. Mais quelle est cette horreur, signée Pierre-Paul Glaize? Ne regardez pas cela, vous auriez un haut-le-cœur. « Après la chute des Tarquins, quelques jeunes gens des meilleures familles de Rome entrèrent dans une consp iration pour ramoner les rois proscrits. Pour se lier par un serment fort et terrible, les conjurés burent le sang d’un homme qu’ils avaient immolé et ils jurèrent, la main sur scs entrailles. » Voilà l’intéressant sujet que M. Pierre-Paul Glaize a traité eu grandeur naturelle et dont il n’a omis aucun détail ! Fautil être assez « hors concours » !

Portons nos regards vers des objets plus flatteurs. Voici la tribu des paysagistes. Les Chaumes de M. Sege, nous l’avons dit, o.it le charme inattendu d’une note nouvelle. Lansyer continue avec un succès croissant ses explorations du littoral breton; VAnse de Plo)nac’h, avec son fond de maison éclairé, est d’un etfet charmant; jamais le peintre n'avait été si lin ni si lumineux. Français songe à l’Académie et met du style dans ses herbes. <lc premier plan. Luminais se condamne aux barbai-es à per[)étuité, saus s’apercevoir qu’il nous y condamne avec lui. Van Marche est toujours le plus intelligent et le plus habile élève de Troyon, Emile Breton, on ne sait pourquoi, se raj)prochc de Daubigny. Carolus Duran disi)osc,

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dans nn parc anglais fort bien entretenu, quatre ou cinq ])etites femmes nues, qui sont la menue monnaie de sa grande nudité de l’an passé; les poses empruntées à des statues ou même à des tableaux de Boucher, n’ont rien de naturel, et l’on peut dire que la monnaie ne vaut pas mieux que la pièce. Ilanoteau se maintient, Harpignies s’alourdit. Lavieille est supérieur.

Il est des paysagistes qui vont chercher en Orient des sites étranges ou des effets inconnus. Certes V Entrevue des chefs Metualis de M. Pasini, n’est pas sans beauté; \&Chadouf, de M. Mouchot, n’est pas sans grandeur; mais combien j’aime mieux celui qui, se bornant aux horizons accoutumés, tire sa poésie des spectacles simples et des objets familiers. C’est l’esthétique de Jules Breton, c’est aussi la mienne; mais Jules Breton, pour ce qui le concerne, a pris le soin de la mettre en vers.

Lorsqu’à travers la brume, ô plaine de Courrière L’ombre monte au clocher dans l’air bruni du soir,

Que s’inclinent les blés comme pour la prière.

Et que ton marais fume, immortel encensoir;

Quand reviennent des bords fleuris de ta rivière,

Portant le linge frais qu’a blanchi le lavoir Tes filles, le front ceint d’un nimbe de lumière;

Je n’imagine rien de plus charmant à voir.

D’autres courent bien loin pour trouver des merveilles, Laissons-les s’agiter; dans leurs fiévreuses veilles.

Ils ne sentiraient pas ta tranquille beauté.

Tu suffis à mon cœur, toi qui vis mes grands pères.

Lorsqu’ils passaient joyeux en leurs heures prospères,

Sur ces mêmes chemins, aux mêmes soirs d’été.

J’extrais ces beaux vers du volume intitulé les Champs et la meCf que M. Jules Breton nous a fait 1 agréable surprise de publier l’autre jour. Ils expliquent bien sa pensée, ses goûts, ses penchants, sa façon de comprendre la nature et la vie, ses types préférés, sa rusticité qui ne va pas sans une certaine élégance. Tous ces traits, nous les retrouverons dans le tableau de la Saint-J eaUy où les jeunes fdlcs de Courrières, à la chute du jour, dansent autour des feux allumés. A voir la peinture de

M. Jules Breton, je pensais bien qu’il était poêle, mais je ne voulais pas le dire. Il s’est trahi lui-même cette année.

Ce qui vaut par l’intelligence du sujet et l’entente du tableau, c’est le Cochon de M. François Bonvin. 11 est moins brillant que celui de Vollon, mais plus étudié et plus juste. Dans Vollon, il n’y a que quelques tâches de couleur heureuses; dans Bonvin, il y a le tableau complet. Le sujet est rendu avec tout l’ensemble des circonstances physiques et morales qui l’accompagnent et le déterminent. C’est bien ici le lien habituel où on saigne le cochon et où on le pend, Un demi-jour l’éclaire et nous montre, çà et là, les ustensiles pour la confection des boudins, des pâtés. Supprimez le cochon qui est suspendu par les pattes, vous vous sentez encore dans une charcuterie. Dans Vollon, supprimez le cochon; vous ne savez plus où vous êtes. C’est ainsi que tout sujet, si jmtit qu’il soit, contient sa philosophie, et le propre de l’art, c’est de la faire sentir, quelquefois de l’exprimer.

Les portraits sont nombreux. La double tendance qu’ils accusent permet de diviser leurs auteurs en deux classes; les couturiers, qui sacrifient tout à l’étoffe ; les physiologistes, qui, laissant l’étoffe à son rang, donnent l’importance à l’expression morale.

Ces classes ne sont pas fermées, comme l’étaient les castes dans l’antiquité. Quelquefois les artistes passent de l’une à l’autre. Ainsi Donnât a failli devenir couturier cette année. Au contraire, il faut faire notre deuil de Carolus Duran, il est bien perdu pour nous. Quelle circonstance mémorable que celle où les couturiers firent cette brillante recrue ! Réduit au petit bataillon des Dubufe, des Pérignon, des Pommayrac, ils allaient capituler, quand le vaillant jeune homme se jeta dans la place avec tout un approvisionnement de velours, de satins, de feutres, de rubans, de pompons, de colliers, de bracelets, d’une IVaîcheur et d’un éclat incomparables. O renfort inattendu ! Les couturiers furent tellement émerveillés qu’ils ne voulurent plus d’autre chef, et le nouveau dé-

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barque fut proclamé roi. C’est lui qui aujourcriiui mène la bataille. Quels prodigieux rideaux roses, bleus ou violets, il sait étendre dans ses fonds ! Dans quels fauteuils dorés ou satinés de jaune, il couche ses vieilles douairières ! Quels étonnants chapeaux il place sur les têtes <le ses petites filles? Gomme il excelle à broder de jais un corsage ou à placer un ruban dans les cheveux! la physionomie n’est plus rien. Dans le Portrait de Mme..., le visage est tué par le fauteuil, le fauteuil par le rideau. De tous les objets mis sur la toile, l’œil aveuglé ne discerne qu’une parure de jais, vivement touchée, au-dessus (le laquelle s’entr’ouvre une bouche immobilisée en un lierpétuel sourire. Qu’importent le caractère et les mœurs à nos grands couturiers ?

Ce n’est pas ainsi que l’entendent les physiologistes. Pour eux, le portrait est une révélation de l’être intérieur, et ce qu’ils poursuivent, en peignant le dehors, c’est le dedans. J’ai cité Henner, llarlamoff, Delaunay, d’autres encore; il faut ajouter ici M. de Winne, un Belge, qui rend le modèle avec sobriété et distinction. Ses trois ])ortraits, surtout celui de M. A. ti..., sont traités d’un pinceau souple et harmonieux, et comptent parmi les meilleurs du Salon. Un non moins remarquable est le Général Billot, de M. Feyen-Perrin. Ici la vie réelle est élevée à la hauteur de l’histoire. Le général est debout en uniforme. Sa pose est simple et naturelle. L’allure du corps dénote un pli pris, des habitudes invétérées. Derrière, un fond de montagnes neigeuses, souvenir de la rude campagne de l’Est et des événements où le brillant officier commença d’illustrer son nom. Peut-être eusséje dramatisé le portrait en l’associant davantage à ces souvenirs, en le replaçant au milieu même de ces terribles journées, c’est-à-dire en le montrant en marche, fatigué, taché de neige et de boue. Le tableau eût eu plus (l’unité; mais, j’en conviens aisément, c’eût été faire du ]uttoresque au détriment du style. Une antithèse à cette figure sévère, c’est le Portrait deMlles IU...,où M. Feyen- Perrin a mis tout ce que sa brosse a de finesse et do

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grâce. Quant à Mlle Nélie Jacquemart, comme d’habilude elle se tire mieux d’alTaire avec les hommes qu’avec les femmes. Son portrait de M. le marquis de la^ R..., ancien commandant des mobiles de la Loire-Inférieure, est bien; mais, pour le caractère et l’expression, comme nous sommes loin du Portrait du maréchal Canrobert^ et meme du Portrait de M. Dufaure!

Les natures mortes nous ramènent le nom deM. Vollon, qui expose cette année de fort belles armures ciselées et damasquinées. Ce n’est, pas la première lois que cet excellent artiste s’essaye dans ce genre d’antiquailles. Il en a autrefois rempli tout un tableau pour M. de Niewerkerke, et ce tableau est demeuré célèbre. Personne ne peint mieux que lui les aciers et les cuivres, ne pose d’une rnain plus sûre la tache brillante, ne fait glisser j)lus doucement la lumière sur les surfaces polies. Le bric-à-brac est Dieu et Vollon est son prophète. Malheureusement il y a quelque chose de trop dans le tableau des Armures, c’est l’armurier. Ce personnage est aussi mal peint que mal dessiné, et il est si peu vivant que, dans l’ensemble, il fait tout juste l’effet d’un accessoire.

Lu autre peintre de natures mortes, non moins « hors concours » et non moins célèbre, c’est M. Philippe Rousseau. M. Philippe Rousseau a commis cette année une grave imprudence : il s’est attaqué à la Fontaine. On n’illustre pas la Fontaine, par la raison bien simple que la Fontaine ne gît pas dans le tableau, mais dans les dér veloppements, dans la finesse du dialogue, dans la vérité de l’observation morale, dans les nuances de son charmant esprit, dans les qualités de sa langue incomparable. Et la preuve qu’on ne l’illustre pas, c’est que tous ceux qui l’ont entrepris ont succombé à la tâche et le dernier <ie tous, M. Gustave Doré, y a perdu sa réputation. Ce tableau du Loup et de l’agneau est veule ; le paysage a t’aspect d’une tapisserie, les personnages ne disent rien : de tous points il est mauvais. A la bonne heure les Fromages ! il n’y a pas de psychologie là dedans, ni de dialogue, ni de succession d’idées. C’est un fait de nature que

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I œil embrasse d’un seul regard. M. Philippe Rousseau l’a peint largement et Iranchement. Son tableau est un chef-d œu\re. Conclusion ; il faut laisser là. la Fontaine.

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