LES EXEMPTS
Nous avons compté 311 peintres hors concours. Les exempts sont moins nombreux; il n’y en a que 263, sur lesquels 133 seulement figurent au salon de cette année.
L exemption est un état intermédiaire entre le paradis des « hors-concours » et l’enfer de la plèbe. C’est le purgatoire de la peinture. On y séjourne tant qu’on n’a pas obtenu la ou les médailles complémentaires qui donnent entrée au séjour des bienheureux, j’entends la région supérieure habitée par les artistes pourvus du nombre légal de récompenses. Et comme c’est le jury qui donne ces médailles libératrices, tout le temps qu’on reste exempt, on reste sous le joug du jury. La liberté dont on jouit dans ces parages n’est donc que relative. Toutefois, il faut le dire à l’honneur de nos artistes, ce dernier reste de sujétion ne leur pèse pas beaucoup . Indifférents pour la plupart aux sentiments particuliers de leurs juges, fisse préoccupent avant tout de maintenir les droits de leur originalité.
Ce sont deux portraitistes originaux que MM. Bastien Lepage et Fantin-Latour.
Le premier a représenté M. Hayem, un commerçant parisien, assis dans son fauteuil, la tête et le corps penchés en avant, les avant-bras appuyés sur les cuisses et les mains jointes entre les jambes écartées. La pose est caractéristique, tout aussi bien que la ligne sinueuse des lèvres restées dégèrement entr’ouvertes. Rien du reste dans cette composition magistrale qui ne soit naturel, ne l’espire la réalité la.plus franclie. Le personnage peut se lever, marcher, causer, sourire ; il est vivaul, c’est-à-
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«lire apte à reproduire toutes les actions de la vie. Déjà sa bouche parle et avec nn peu de bonne volonté, vous pourriez entendre le discours qu’elle tient. ].,a peinture est luince, mais le modelé est si serre, si vigoureux, ([u’ou ne songe guère à l’épaisseur de la pâte. C’est un portrait physiologique, donnant à la fois la ressemblance, la condition sociale et les moeurs, c’est-à-dire le dehors et le dedans. La Petite communiante, d\i même peintre, étonne par la (inesse du dessin et la naïveté de l’expression. M. Ingres a quelquefois crayonné aussi finement, il n’a jamais eu autant de charme.
Le double portrait de M. Fantin-Latour, M. et Mme Kchein Edwards, a les mêmes qualités de simplicité, de naturel et de vie. Il y a longtemps que nous n’avions vu de cet excellent praticien une page de cette importance. Le 'portrait de M. Edouard Manet, quoiqu’il fiit remarquable en tous points, cstdépassé. Je trouve ici plus de réllexion et plus de profondeur. Une sorte de suavité attirante est répandue sur l’ensemble de la scène. (Juand on a ces dons de vérité, de justesse et d’intimité pénétrante, on est en pleine possession de son art.
.Vvcc M. Ribot, nous entrons dans l’histoire, qui n’esi autre chose — au point de vue des maîtres, non des académiciens — que la vie réelle interprétée avec émotion et grandeur. Le Cabaret noianand, à ce titre, est une des œuvres maîtresses du Salon. Dans une suspension de travail, des ouvriers forgerons sont venus boire avec des paysans. Le sombre taudis qui les rassemble ne connaît pas le luxe d’une table. On dresse un tonneau et l’on se serre à l’entour. Les pipes sont allumées, un jeu de cartes est demandé et le pot de cidre circule. Dans l’atmosjdière enfumée et dans les ombres noires, il y a toujours la mélancolie particulière au peintre. Mais les figures en pleine lumière sont traitées avec largeur, les gestes sont vrais, le modelé est puissant, l’effet est écrit avec une vigueur rare : c’est de la grande peinture, ou il n’en est plus au monde. Avec ce tableau M. Ribot expose le po)-trait de M. van de Kerkove-Vanden-Broech, re-
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présentation extrêmement vivante d'nn type original.
Dans le même ordre d’idées naturalistes, M. Alphonse Legros expose les Demoiselles dumois de Marie, scène de la vie dévote en province. C’est une élude sur le vif du personnel féminin qui hante les sacristies et pratique les tables de communion. Regardez-les : l’ardeur mystique qui les dévore met à leurs yeux une llamme étrange. A genoux, drapées dans leurs capes brunes, embéguinées de leurs coitTes blanches, elles prient avec une ferveur telle, qu’elles n’entendent, ni le pas des arrivants, ni la voix nazillarde du chantre. C’est le trou])eau sacré, que le bon pasteur surveille et dans lequel l’Kglise recrute ses héroïnes, ses croyantes, ses martyrs. Celle (jui est là, par exemple, sur ce banc,, la première de la rangée, dont le visage est si pâle et l’oi'il si brillant, ne pensez-vous pas qu’elle touche déjà à la sainteté, et qu’un jour elle fera des miracles ? Cour moi, je ne serais pas surpris si tout à l’heure, en sortant de cette église, elle avait une apparition, rencontrait Marie au 'détour d’un chemin, ou voyait apparaître dans une gloire le cœur transpercé de Jésus. M. Alphonse Legros a étudié ces singuliers états d’âme avec une attention scrupuleuse et il les a traduits avec un rare lionheur. Par toutes les qualités qu’il renferme, modernité du sujet, vérité des types, justesse des expressions, caractère des draperies, transparence des ombres, unité de l’impression, son tableau est une œuvre de liant style et l’un de ceux qui honorent le salon de cette année.
M. Lhermitte a un sujet à peu près semblable à celui de M. Legros; Pèlerinage à la Vierge-du-Pilier. Ce sont des femmes agenouillées dans une église aux pieds d’une statue .de la à'ierge. Ce tableau a des qualités sérieuses, mais celui de M. Legros, placé dans la même salle, lui nuit sensiblement.
En 1195, ou pour remplacer une date par un nom, la Merveilleuse est de cet artiste qui obtint un si vif succès au Salon de 1873, avec un Jeune citoyen de l’An V. Le Jeune citoyen était maladif et représenté seulement à
mi-corps. La Merveilleuse est une créature superbe do santé, superbe de costume. Malgré le luxe des étoffes, malgré le grand chapeau empanaché, et les satiris noirs, et les satins amaranlhe, elle existe. Sa ligure est modelée avec vigueur et tout l’ensemble de sa belle personne se fait sentir sous les [liis de son ajustement. Que si vous me demandiez quel est l’intérêt de cette exhibition rétrospective, pourquoi M. Jules Goupil a dé])eusô tant de talent a faire uiie splendide gravure de modes: je voies répondrai que, dans nos temps troublés, nos artistes les mieux disposés ignorent le droit chemin. Quand c’est un Cabanel qui dirige la jeunesse et professe à l’Ecole des beaux-arts, comment voulez-vous que toutes les saines notions ne soient pas bouleversées ?
La tendance est aux grandes figures isolées dans un cadre. Je viens d’en citer une dont le succès est éclatant: la Rêverie de M. Jacquet n a pas fait moins do tapage. Une dame maigre, d’un aspect un peu souffreteux, enveloppée dans une robe de velours cramoisi, est assise, un pou pelotonnée sur elle-même, dans un grand fauteuil de cuir fauve sur lequel vient jouer un rayon de soleil. C’est la Rêverie pour M. Jacquet. Pour moi, ce n’est pas la Rêverie, mais seulement son fauteuil. En effet, le fau- -touil est l’objet principal de la composition. Non seulement il occupe la plus grande place, mais il est la partie la mieux peinte. Le cuir et le coup de soleil qui l’éclaire dans le haut sont vraiment des morceaux du plus haut goût. Je viens de dire (pie c’était le fauteuil de la Rêverie, je me suis trompé. Ce fauteuil, au fond duquel la prétendue rêverie s’est blottie, ne lui appartient pas; c’est un fauteuil d’homme, non de femme. La rêverie n’a ]ui s \ établir que par hasanJ. Elle n’est pas là chez elle, et il. faudra bientiît (ju’elle en sorte. Ainsi, les diverses parties du tableau de M. Jacquet ne se conviennent pas entre elles, et, faute par l’auteur d’avoir l'élléchi, d’avoir médité suffisamment, l’unilé morale .de son œuvre est détruite. Ajoutons pour dernier reproche que la tête de la jeune personne est fort banale et que la position com-
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pliquée qu’elle a prise dans le fauteuil fait complètement disparaître la charpente de son torse.
M. Maignan a fait comme M. Jacquet aa, Rêverie. Une jeune femme, assise dans un jardin, suspend tout à coiqi son aiguille et se met à songer... Le tableau est petil, mais charmant; et puis le sujet a été rompris, et le titre n’est pas menteur.
Aimez-vous la belle couleur? Uegai-dez le Ilidahjo et le Turc de M. Merino ; c’est un vrai régal i)Our les yeux. Aimez-vous les formes élégantes? Regardez le Printemps de M. II. Dubois; c’est la plus gracieuse des idylles.
La peinture academique ne nous intéresse guère. Nous ne l’acceptons ni comme but de l’art ni comme exercice d’école. Comme but de l’art, il serait vraiment trop comique que la société française passât son temps à à mettre sur la toile des idées qu’elle n’a pas dans la cervelle ; et, comme exercice d’école, l’expérience démontre que rien n’est plus propre que cette rhétorique à fausser la main et les idées. Nous passerons donc pardessus la. Jeune chasseresse de M. Saint-Pierre, la Promenade du Poussin de M. Meynier, la Diane de M. Ilugrel, les Moissonneuses de M. Foulongne, la Diane et Endijmion de M. Gervex, le P;yra?ne et Thisbé de M. Delobbe, quoique dans ces deux dernières toiles il y ait une certaine recherche pittoresque qui n’est pas de l’Ecole, et nous irons tout droit au genre.
Un des meilleurs tableaux de genre du Salon est celui de M. Sautai, dont les progrès se marquent d’année en année. Dans ce curieux souvenir de Rome, Veille d'une exécution capitale, les personnages sont vus de dos, mais les attitudes sont extrêmement expressives ; les figures, bien modelées, s’enlèvent avec vigueur sur le mur, et l’air circule à l’entour; la couleur est benne. M. Pabst est aussi en progrès. II agrandit le format de scs petites compositions alsaciennes, et il a raison. Son plus importani envoi, La Mariée, est tout à fait charmant. AvecM. Sain, nous sommes au Repas de noces ; les types sont intéressants, mais l’aspect de la toile est sec et dur. h’Arnlm-
lance privée de ]\I. Eugène Leroux nous ramène aux souvenirs delà guerre. Des soldalsconvalescenls jouent aux dames avec des religieuses. Ce qui frappe le plus dans cet intérieur, c'est l’aspect bienveillant des choses et l’air do sympathie qu’on y resjiire.
M. Mery expose des essais de peinture à la cire qui ont la consistance et l’aspect de la peinture à l’huile; nouveau procédé qui devra attirer principalement ratlenlion des paysagistes, car il permet, la peinture à la cire sécliant immédiatement, de faire en nature autant d’études que l’on veut.
Parmi les peintres de marine exempts, le plus en renori est M. Paul Clays, de Bruges, dont les toiles sont lumineuses et profondes. M. Courant marche rapidement sur ses tiaces. Ses elfets, bien observés, l’emportent de beaucoup en justesse sur les papillotages de M. j\Iasure, qui semble ne peindre aujourd’hui que de pratique dans sou atelier. Quant au Hollandais Mesdag, il sort un peu de sa tradition cette année. Son chantier de Groninguc, par un toni[)S de neige, est un véritable paysage, très réussi d’ailleurs.
I.a corporation des exempts fournit à la peinture de Heurs et de fruits très peu de noms. Mme Escalier a sa ré[)utation établie, au point qu’on lui a commandé deux ta!)!eaux décoratifs pour le Palais delà Légion d’honneur; c’est une artiste classée. M. Monginot l’est moins, quoiqu'il ait un tableau au musée du Luxembourg : c’est un talent qui devient vieillot dans l’invention comme dans l’exécution. Reste M. Kreyder, dont les Raisins et les Lilas vibrent de réalité. C’est le ténor de ce groupe.
Le prix du Salon. — Les médailles. — Les Exempts (suite). —
La Plèbe.
Le jury a donné le iJrix du Salon à un peintre « hors concours ». Le fait est assez bizarre pour être noté. Voilà
un jeune homme qui a olhenu toutes les médailles que le règlement compoi'lej il a leanchi successivement tous les degrés de l’initiation ; de récompense en récompense, il est monté à ce rang suprême qu’on doit regarder cemme le couronnement d’une carrière d ai'tiste ; il est hors concours, ni plus ni moins que M. Cabanel ou M. Gérome. Eh bien ! on lui donne un prix, sans s’apercevoir qu’on le fait brutalement redescendre du pinacle oïl on l’avait juché pour retomber sur les bancs de l’école. Est-ce assez curieux! Je croyais avoir devant moi un maître, je n’ai plus qu’un élève. Pourtant ici le dilemme se pose i Si ^1. Cormon n est jioiut un maîtic, jjourquoi lui avoir donné toutes ces médailles? Si c’est un maître, pourquoi l’envoyer à Home compléter son éducation?
Quoi qu’il en soit, M. Cormon a le prix. Qu’cst-ce que M. Cormon? demande le puliüc. C’esL l’auteur de la Mort de Rovaaa. Et qu’est-ce que la Mort de Ravana ? C’est l'u épisode ilu Rcini^aiiciiLii» Et qu est— ce rjue le R<i~ rnayniui ? C'est la grande épopée de Valmiki? Et qu’est-co (jue Valmiki? C’est l’ilomère de l’Inde ancienne. 11 paraît <(ue M. Cormon a des lumières particulières pour mettre en peinture, à quatre mille ans de date, ces époques fabuleuses. Il ne paraît pas du reste avoir poussé bien loin ses recherches. Partant pour le grand Orient, il s’est arrêté en Grèce : pas même si loin, au musée du Luxembourg. C’est là, c’est dans le Massacre de Scio, d’Eugène Delacroix, qu’il a puisé les données de sa composition et les éléments de son coloris. Mais Eugène Dela- (ii'oix était un génie mâle; ses idées lui appartenaient en propre, et il les rendait dans un langage dont l’intensité expressive n’a jamais été dépassée. « Sa symphonie, disait Thoré, commence en pourpre majeur et finit en vert mineur. »
La Mort de Ravana n’a point de ces notes éclatantes, et son harmonie est plus neutre. M. Cormon appartient à ce groupe de jeunes artistes Humbert, Ihirion, Levy, etc.) qui, depuis quelques années, ont essayé de se faire
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une manière et ont obtenu des succès de salon avec la menue monnaie de Delacroix. Leur peinture c’est du Delacroix dulcifié, amoindri, eflacc, décolore, mis à la i>or- :ée des demoiselles. Le vin capiteux a été étendu d’eau à ce point que le jury lui-méme en peut boire. Il envoie ,M. Cormoii à Rome : comment Rome nous le rendrai-elle ?
Ombre de M. Ingres, de l’homme illustre qui aurait refusé le peintre « au balai ivre » jusqu’à la fin de ses jours, si on lui eu avait laissé la possibilité, que dis-tu de ce qui se passe? Delacroix a des disciples posthumes <pi’on envoie se perfectionner à Rome, et c’est le jury lui-méme qui signe leur passe-port !...
Les premières médailles ont été données, non pas M. Alphonse Legros, pour ses Demoiselles du mois de Mai‘io, lion pas à M. Ribot, pour sou Cciburet normand, mais aux habilleurs de femmes et aux confectionneurs d’étoffes (M. Jules Goupil, \)Our sa Merveilleuse] M. Jacquet, pour sa Rêverie). C’est le satin amarante, le velours cramoisi et peut-être le cuir ensoleillé du grand fauteuil que l’on couronne. J’ai connu des jurys qui avaient des vues plus hautes et des ambitions plus nobles pour l’art français ; ils cherchaient les compositions où I esprit se montre et non pas le morceau de facture qui ne fait briller que l’habileté de la main.
Parmi les deuxièmes médailles, le jury n’en a décerné <iu’une au paysage, et il a choisi m'. Alexandre Defaux. Certes 1 attribution est méritée. Le Printemps, avec ses pommiers en fleur, ses canards en gaieté et ses fraîches verdures, est un tal)leau charmant. Mais combien le jury a dû souffrir de faire ce choix entre vingt artistes également méritants! Quoi de plus beau, par exemple, que le paysage intitulé Mélancolie, de AL Daliphard ? 11 est magistralement peint, et, pour la noblesse dos lignes, la grandeur de l’impression, l’harmonie de l’ensemble, il n’en est guère qui touche plus profondément. La \ allée de Portville, de M. Kai’l Daubîgn v, avec ses mouvements de terrain si bien modelés et son cou[)
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do soleil aux seconds plans, n’est elle ])as une page pleine de vigueur et de force? Le Quai d'Orsaij, de M. Guillemet, qui s’est donné pour mission de révéler aux étrangers les beautés de Paris, n’est-il pas doublement remarquable pour la franchise de la lacture et la simplicité de l’effet.
La peinture d’animaux s’ajoute naturellement au paysage. Seul, parmi les exempts de cette catégorie, M. Vuillefroy a su être nouveau. Sa Rue d’Allemagne à la Villette est certainement un des tableaux les i)lus originaux du Salon. Oui n’a vu, par un temps de pluie, s’avancer, sur nos grands boulevards extérieurs, un de ces troupeaux de bœufs, que les chiens harcèlent et que des liommes en blouse, armés de bâtons, conduisent vers les abattoirs. Les chiens aboient, les hommes crient, les bauifs mugissent. Les passants se rangent à droite et à gauche, tandis que, sur le milieu de la chaussée, ce tourbillon de bruit, de formes et de couleurs passe tumultueusement. Dans le tableau de M. Vuillefroy, les bœufs, le pavé, les trottoirs, les réverbères, les personnages, forment un ensemble d’une proportion admirable. Le jury a donné une médaille de seconde classe à l’auteur : c’est une de celles que le public intelligent ratilicra avec le plus gi-and plaisir.
Des membres de l’Distitut aux prix de Rome, des prix de Rome aux hors concours, des hors concours aux exempts, nous avons descendu tous les degrés de l’aristocratie artistique : nous voici à terre, en pleine foule, en plcir.e multitude. '
lœs non exempts entrés au Salon, de par la volonté du jury, sont au nombre de 846 ; ceux laissés à la porte s évalucnt à plusieurs milliers.
Vous ne reviendrons pas sur la querelle que nous avons faite au jury à propos de la réception des œuvres ; nous prendrons ses opérations les plus récentes, la distribution des médailles.
Le jury a laissé tomber sur ces 846 exposants quatre médailles de 2*^ classe, et vingt-deux de 3° classe. Loin de
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moi la pensée de contesler la justice d’une seule de ces attributions ; mais, en parcourant la liste des peintres non récompensés, je relève des noms qui depuis longtemps eussent mérité des récompenses. Pourquoi le jury ne les leur a-t-il pas accordées ? Pourquoi leur tient-il une aussi impitoyable rigueur? L’art est-il donc intéressé à ce que les meilleures volontés soient découragées, è ce que les talents les moins contestables soient laissés à l’écart ?
Voilà M. Augiiin, par exemple, qui depuis vingt ans, avec une assiduité et une réussite croissantes, envoie chaque année, du fond do la province, deux ou trois paysages au Salon. Parti d’une vague imitation do Corot, il est arrivé à se faire une manière personnelle et à donner sa note originale. Il a de la force et de la douceur. Une harmonie d’une suavité charmante enveloppe ses deux paysages, Bagnolet vu de Châtenaij et le Coteau du Solençon. Ses grands Bois de Fenioux, du dernier Salon, méritaient déjà la médaille : pourquoi ne la lui avoir pas donnée cette année?
M. Gustave Colin poursuit dans le pays des Basques dos recherches do plein air qui sont extrêmement intéressantes. Il a le sentiment dos foules bariolées s’agitant sous le grand soleil. Ses gestes sont justes, ses effets simples. Son Jeu .de Paume semble une échappée ouverte sur la nature et les mœurs dans les Basses-Pyrénées. Pourquoi ne lui avoir pas donné une médaille?
M. Delpy est tous les ans en progrès. Cette année, ses doux paysages de verdure, la Marche, le Chemin du nioutier, sont bons ; mais à côté il expose un Boulevard. Rochechouart sous la neige, qui est d’une originalité extrême. C’était une tentative nouvelle qu’il fallait encourager. Pourquoi ne lui avoir pas donné une médaille ?
M. Tliiollet est un vieux peintre qui traite, avec un sentiment pittoresque très vif, les embouchures de lleuve et les ports de mer. Il est artiste jusqu’au bout des ongles. Voilà quinze ans qu’à ma connaissance il expose
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des œuvres aussi fortes que sou Port de Diepjie ou sou Temps calme : pourquoi ue lui avoir pas donné une médaille celle année ?
M. Gall n’est pas non plus jeune. Son Coup de vent des environs de Paris a des verts d’une qualité exceptionnelle. L’harmonie est belle, l’impression juste, l’efl'ct rendu avec force; pourquoi ne lui avoir pas donné une médaille ?
Les amateurs qui ont suivi les productions de M. Stanislas Lépine et goûté les charmants paysages de Seine qu’il a en quel que sorte inventés et qu’il traite avec tant d’es])i'it, croient que M. Stanislas Lépine est depuis longtemps médaillé. Il n’en est rien. Pourquoi ne lui avoir pas donné une médaille cette année pour son Lavoir aux environs de Caen‘1
M. Boudin aussi avait inventé un genre. C’est lui qui le premier s’était avisé de mettre des Parisiennes en toilette, enveloppées d’air et de soleil, sur des bouts de ]dagc où le vent souffle. Ce spectacle avait eu du succès et il en méritait. Depuis, j\I. Boudin, plus ambitieux, a voulu agrandir ses cadres. Il est tombe dans des gris loui-ds et opaques. Son Port de Bordeaux de celte année est enveloppé d’une sorte de brouillard plâtreux <pii rend les objets presque indistincts. Attcndra-l-on <jue ce charmant artiste ait vu baisser encore son talent pour lui donner une médaille ?
M. Emile Vernier a quitté le crayon lithograi)bique |iour faire l’apprentissage du jiinccau. Après de longues et consciencieuses éludes de paysages, il s’est adonné à la marine, où il a conquis un des pi'cmiers rangs. Sou Bateau de Cancale et son Betour du Bas-de-V Eau sont de tous points remarquables. Pourquoi ne pas lui donner une médaille ?
Louise Darru, — on peut le dire, parce que c’est l’avis de tous ceux qui s’y connaissent, — est la première dans le genre qu’elle cultive. Ses fleurs ont un éclat, une fraîcheur, que nul n’atteint à ce degré. Elles vivent véiitablement! Cette année, le Bouquet de la J'aysanne^
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composé de Heurs familières, coquelicots, bluets, margueriles, trempe dans un pot de faïence auprès de quelques pommes de terre éi)lucliées. C’est rustique comme arrangement, mais t'exécution est des plus distinguées. Voilà dix ans que je vois celle excetlenle arlisle produire chaque année des gerbes de Heurs aussi magnifiques. Pourquoi n’a-l-eile pas de médaiiie?
One si, du paysage et des Heurs, nous montons au j)or- Irait, nous rencontrons tout de suite M. liarlainolT, l’auteur des Portraits de M. et Mme Viardot. Comment! pas de médaille pour cet artiste? Et où s’est-il trouvé un début plus extraordinaire? Qui donc, i)arini les membres du jury, faiseurs de portraits, possède cette netteté de vision, ce sentiment de la physionomie, ce respect des convenances, celte sobriété, cette entente de la couleur, celte force du dessin, cette harmonie à la fois matérielle et morale qui fait l’unité d’impression? Qu’on mette à côté les portraits de MM. Carolus Duran et Cabanel, juges de M. Ilarlamoff, et qu’on i)rononce! Evidemment, il fallait une médaille à M. llarlamolT. Il en fallait une aussi à M. Paul Dubois, le sculpteur, qui a ('xj)osé le ])ortrait de },Ille B... il/..., une pelilc figurine à mi-corps, qui donne la sensation d’un Prud’bon délicieux. 11 en fallait une encore à M. Laroche, dont le Polirait d'homme et les deux Portraits de femme sont modelés avec tant de distinction et ont un si grand air de vie.
Qui ne croirait que M. Amand Gautier est médaillé? Depuis le temps qu’il expose, et qu’il envoie au Salon des œuvres remarquables, sa réputation a franchi le inonde des amateurs pour entrer dans le grand public. On connaît les qualités d’exécution et l’originalité bien tranchée de cet artiste. C’est un véritable peintre; il a le scnliment des choses auxquelles son art s’applique et il s’égare rarement. Malgré les rebuHades du jury, mal placé aux expositions, quelquefois refusé, il a pu marquer son passage par quelques grandes toiles, dont les Folles de la Salpêtrière sont demeurées l’expression caracté-
ristique. Les amateurs leMicrchcnt ses natures mortes et principalement ses BoiDies sœurs, qu il a montrée^ dans toutes les circonstances de leur vie tranquille : a l’église, à la promenade, au réfectoire, avec une compréhension très juste des mœurs claustrales. ^ Eh bien! Am and Gautier n’est pas médaillé. Il a trois tableaux cette année : un portrait excellent, une nature morte de choix et une femme en pleurs, intitulée la Prisonnière, Imure de style qui semble la plainte éternelle de 1 humanité. L’occasion était belle de donner à 1 auteur la médaille qu’il a méritée depuis si longtemps. Pourquoi ne
l’a-t-on pas fait? ^ ,
Et M. Manet, car enfin j’arrive à lui, est-ce qu il n a
pas mérité des médailles depuis le temps qu’il expose?
Il est chef d’école et exerce une influence incontestable sur un certain groupe d’artistes. Par ce fait même, sa place est marquée dans l’histoire de 1 art contempoiain. Le jour où l’on voudra écrire les évolutions ou dé^iations de la peinture française au XIX® siècle, on pouria né'di<^er M. Cabanel, on devra tenir compte de M. Manet. Uim "telle situation devait frapper le jury. Que si l’on aioute que M. Manet est un artiste absolument consciencieux, qu’il fait ses toiles sur nature, qu’il n’épargne m le temps ni la peine pour les amener à bien, qu’il s’en séliare seulement le jour où il juge avoir atteint le but qu’il s’était proposé, on trouve l’attitude du jury ’'is-avis de M. Manet plus inconvenante encore. « Le public rit devant les toiles de M. Manet, » répond le jury à ceux qui lui reprochent d’avoir refusé d’abord le tableau d Ai qenteuil, et de ne l’avoir repris qu’à la révision. Je ne sais pas quelle est la compétence des gens qui rient; mais j’ai la conviction que, lorsque le puMic se sei-^a rendu compte du but que poursuit M. Manet et des etforts qu’il fait pour l’atteindre, il se rangera de son cote. Le spectacle d’un homme intelligent qui veut faire faire mi pas à la peinture, et qui consacre à cette poursuite tout ce que la nature lui a départi de forces, n’est pas un spectacle risible. Le public le sent bien, et à celui qui
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Iravaille sincèronient il n’a jamais marchandé son iiilérèt.
Ce que peint M. Manet, c’est la vie conlemporaine. A cela, j’imagine, on n’a rien à dire : les canotiers d’Argenteuil valent bien Thamar chez Absalon ; en tous cas, ils nous intéressent davantage. Ce (ju’a voulu plus particulièrement M. Manet, en [)renant pour sujet les Canotiers (VArgeiileuU, c’est faire ce qu’on apf)elle en terme de métier du plein air. Le plein air est difficile. Celui-là seul qui a renoncé aux jus et aux colorations factices, dont l’œil sain et ferme ne décompose pas le rayon lumineux, peut en apprécier les séductions, en goûter les nuances et les finesses, et esi»érer de les réaliser sur la toile. Dans tous les cas, toute tentative en ce sens est un pas fait, en dehors de la conventioji, vers plus de vérité, plus de nature et de vie. Seulement le plein air a un danger et je vais y venir ; mais, en attendant, regardez les Canotiers cV Argent euil . Est-ce la couleur de notre atmosphère, oui ou non ? Est-ce la lumière des environs de l’aris, oui ou non? Les corps sont-ils environnés d’air ambiant, oui ou non? Et comme les étoiles sont souples, moelleuses, douces au regard ! La robe de la femme est [)rodigieuse. Le bouquet d’herbe et de Heurs qu’elle tient sur ses genoux est étonnant.
Si nous nous arrêtions là, tout serait parfait, sauf l’eau, Ifien entendu, qui est d’un bleu trop intense et (jue j’abandonne à qui veut ladéfendi-e. Mais j’ai dit qu’il y avail, dans la recherche du plein air, un danger. Ce danger, le voici. Le plein air supprime le détail, abrège et simplifie les formes; c’est pourquoi, dans le tableau de M. Manet, les mains et 1e visage sont si insuffisamment modelés. M. Manet peint comme il voit, il reproduit la sensation que son œil lui apporte ; il est sans reproche au point de vue de la sincérité. Mais il n’en est pas moins vrai que, notre esprit étant habitué à compléter les données de notre œil quand nous les savons insuffisantes ou à les rectifier quand nous les savons eiTonées, nous ne pouvons nous en tenir à la sensation sommaire de M. Manet.
Noire cerveau va plus loin que son œil; il exige impérieusement que des personnages de grandeur naturelle, qui sont placés an premier plan et que nous devons apercevoir les premiers, aient les traits plus écrits, les mains plus formulées.
.Te crois donc — ■ et ici je soumets très humblement cette vue aux praticiens, — je crois qu’il y aurait avantage à prendre du plein air ce qu’il a d’excellent et à laisseide coté ce qu'il a d’imparfait. Gardons pour le i)aysage. pour les choses inanimées, sa pure lumière et ses tran- .sitions charmantes; quant aux figures, ayons le courage de les dessiner davantage, de les porter jusqu’au point de modelé qu’exigent les lois de notre raison et la satisfaction de nos propres yeux.
Que M. Manet y réfléchisse : là est la raison du dissentiment qui existe entre une partie du i)ublic et lui. Eh bien ! cette raison on peut la supprimer, sans que la cause du plein air ait à en souiïrir, sans que les conquêtes laites du côté de la lumière })ure soient compromises. Pourquoi ne pas l’essayer, si rassenlimcnt du public est à ce ]jrix?
Comme on s’en doute bien, si, parmi les cinq artistes (}ui ont obtenu d’emblée la médaille de seconde classe, la récompense est égale, le mérite ne l’est pas. .1 aperçois peu de qualités originales dans le Chvist descendu ch* la croix de M. Weertz. Le jury a voulu sans doute encourager un genre de fabrication que le scepticisme des temps rend chaque jour plus aléatoire. L’Abel de M. Bellanger est bien dessiné ; mais quelle est celle fantaisie d’avoir disposé le cadavre en triangle sur le sol avec l’os iliaque au sommet? M. Sylvestre a tous les défauts do l’école; sa comi)Osilion est théâtrale, son dessin conventionnel, sa couleur fausse et criarde. lia audacieusement abordé un grand sujet, c’est vrai; mais l’audace n’est pas* tout en art, et je cherche vainement quelle promesse d’avenir se trouve contenue dans celte Mort de Sénèque, où les chairs sont d’un ton de bois et où des draperies violettes hurlent furicusementà côté de draperies jaunes. Avec M. Wauters, nous changeons de maladie, nous
passons de l’antiquité au moyen âge. Heureusement dans cette Folie de Hugues Vau der Goes, la disposition des personnages est assez naturelle, et le groupe des jeunes chanteurs, conçu dans le sentiment des figurines de Lucca délia Kobbia, est d’une inspiration charmante.
Un homme tranche sur ce fond de lieu.Y communs mythologiques et historiques, qui accuse si vivement la pauvreté intellectuelle de nos peintres, c’est M. Falguière. M. Falguière est des trois ou quatre sculpteurs <le mérite qui ne veulent pas rester cantonnés dans leur spécialité. M. Paul Dubois faille portrait, M. Delaplanche s’exerce au paysage, M. Falguière s’attaque aux grandes compositions. Son tableau des Lutteurs est excellent. Il montre chez Fauteur un sens très net du but que se propose l’art de la peinture et des moyens particuliers qu’il emploie. Nulle réminiscence, ni d’un autre lemps, ni d’un autre art. Les athlètes que M. Falguière met aux prises ne sont point Grecs ou Romains, et pas davantage l’arène où ils luttent n’est l’arène antique. Ceux d’entre nous qui ont suivi ces curieux spectacles se reconnaissent sans hésitation : nous sommes dans la salle de la rue Le Peletier, et c’est entre Marseille et Dumortier que le combat a lieu. Cette modernité est déjà d’un bon augure. Ce qui n’est pas moins intéressant, c’est de voir combien M. Falguière a su être peintre et exclusivement peintre. On reconnaît bien à la musculature savante, à la tenue et à l’unité du mouvement des lutteurs, le sculpteur habitué à construire à coups de boulettes d’argile des Figures dans leur entier développement; mais cette science se cache aussitôt, et c’est par la compréhension de l’elfet pittoresque, par l’entente du tableau, par l’esprit de subordination et de sacriFice, par le vigoureux parti-pris de lumière et d’ombre, par l’elTacement des personnages secondaires, c’est-à-dire par les moyens mêmes de la peinture, que l’artiste arrive à son résultat. On n’est ni plus intelligent ni mieux doué : l’art véritable compte un vaillant soldat de plus.
Dans le même genre historique, le jury a distribué six
Huédailles de Iroisicme classe. Je glisserai sur celles de è>lM. Dupain et Comerre, qui ne soulignent pas des talents bien robustes. M. Constant est brillant; mais commuent ne sent-il pas que son orientalisme, d’ailleurs issu de Régnault, est en dehors du courant des idées? M. Stajiislas Ton-entz, au contraire, est en pleine réalité sociale. •Son tableau du Mort renferme de belles parties de couleur,.et contient un morceau incomparable, la ligure de femme qui est debout, au pied du lit, son cbàle noir sur la tète. Il y a là une intelligence nette de l’art et des qualités d’exécution ((ui [)romettent. Le Ilalte-lk de àl.Roll n’est pas moins intéressant. C’est un combat entre un cuirassier français monté sur un cheval gris pommelé et un cuirassier prussien monté sur un cheval alezan. Los deux cavaliers, de grandeur naturelle, s’entrechoquent avec une rare énergie. L’oCd rencontre des inex- ()érieuces de brosse, c’était inévitable. Mais les chevaux sont tellement lancés et le choc est si terrible, qu’on ne peut s’empêcher de songer à Géricault. Nous verrons ce qui en adviendra plus tard. Quant aux Moulières de M. Poirson, c’est un tableau plein de qualités distinguées, et qui méritait véritablement la récompense dont il a été l'objet.
Ce qu’il y a de terrible avec les médailles données à titre d’encouragement, c’est que pour dix peintres qui en obtiennent, il y en a vingt qui j)Ourrai3nt réclamer à aussi juste titre. Je ne vois pas pourquoi par exemple on ji'a pasdonnéde récompense à M. Jean Béraud. Sa Léda est mieux peinte que la Cassandre de M. Comerre qui a eu une médaille de troisième classe, et mieux dessinée que la Léda de M. Courtat qui a eu une médaille de (•remière classe.
Un autre tableau qui rentre aussi dans les visées du jury, c*Gsl\e Bayard k Brescia, de M. Pierre Beyle, composition froide et vide, où se trouvent cependant de brillantes étoffes. L’auteur avait agrandi cette année, pour frapper un coup, ses personnages et son cadre accoutumés; il ne q>araît pas que le succès ait couronné ses espérances.
Dans le genre, les médailles ont été clairsemées ; cinq en tout. Et encore ne peiit-on pas dire que toutes aient été données au mérite. Il faut rabattre en effet sur l’Embsirquement de Manon Lescaut, de M. Delort, et sur le Dernier jour de vente, de M. Adan. Le Bout de conduite, de M. Simon Durand, où des gendarmes emmènent une troupe de saltimbanques par un temps de neige, est autrement peint. Il y a de riuimour, du naturel et la facture est bonne. On peut en dire autant de la Triste recette, de M. Denneulin, où pourtant il faut constater quelques lourdeurs.
La parcimonie du jury s’explique d’autant moins qu’ici les jolis tableaux abondent. On en pourrait citer par douzaines. Je me bornerai au Pierrot, de M. Salmson, dont l’harmonie est si séduisante; à l’Interrogatoire, de M. Steinheil, dont la gamme est si sobre et les physionomies si justes; à la Noce, de M. Adrien Moreau, la plus solide des trois compositions envoyées par ce peintre. La Place de la Concorde, de M. de Nittis, se recommande par sou effet de pluie et ses petits personnages si spirituellement troussés. La Japonaise, de M. Carrier-Belleuse, étale des charmes qui semblent plus voisins de Montmartre que de Yokohama. La Duchesse J osiane, de MlleLouise Abbema, est un purmorceaudel’écoledeManet et l’auteur se dit élève de Chaplin ; il y a là un mystère. La Partie de piquet, de M. Grolleron, a beau avoir été placée haut, ou n’en remarque pas moins la justesse de ses types de paysans.
Dans le portrait, pas de médailles. J’ai réclamé au nom de M. IlarlamolT, le jeune débutant russe de cette année; je dois indiquer ceux de ses confrères qui méritent également l’attention. Recherchez le Portrait de Mme D..., de M. Desboutins ; vous reconnaîtrez qu’il est modelé avec une force peu commune. Les deux Portraits de M. Georges Raquette, pourraient être plus enveloppés, mais tels qu’ils sont, enlevés au bout de la brosse, vous avouerez qu’ils sont franchement originaux. Le Joyeux compagnon, d’André GUI, est une bonne peinture et un portrait
SALONS
extrêmement vivant. La Tcinlô.Louise, de M. Baud-Bovy, endormie dans son grand fauteuil, a un charme d’inlimité rare ; il y a là un sentiment naïf et des qualités d’exécution qui eussent gagné à être examinés à lacymaise.
Le paysage a eu cinq médailles de troisième classe. Elles étaient méritées. Elles le sont toujours dans ce genre, où le jury ne les donne qu’à contre cœur. La Ferme de Groult, de M. Paul Colin, a pourtant quelques lourdeurs et la qualité des verts y laisse à désirer. La lAsière de forêt, de M. Zuber, est une forte impression de la nature dans la haute Alsace. La Butte des Isîoulineaux,(\e M. llerpin, a quelques duretés et l’auteur ferait bien d’envelopper davantage. L'clletde rosée queM. Rapin a demandé aux fonds de B on nev aux est étudié avec soin et réalisé avec bonheur. Quant à M. Yon, depuis longtemps médaillé comme graveur, ses deux paysages des environs de Montereau, un Bras de la Seine et le Petit flot, sont d’une finesse et d’une fraîcheur qui charment tout le monde. Mais ne croyez pas qu’une fois ces cinq artistes éliminés, le talent baisse : les compétiteurs sont innombrables, et les médailles eussent pu, sans s égarer ni déchoir, s’adresser encore à cent noms divers.
J’ai cité MM. Auguin, Bclpy, Gustave Colin, Thiollet, Gall, Lépine. Je ne puis plus qu’indiquer d’un mot les œuvres caractéristiques : — la Famille de perdrix, de M. Moullion, paysagœ de blés verts, déjà hauts mais non encore jaunis 5 on sait que ce gracieux motif, traité dans une autre gamme, a déjà une fois porté bonheur à 1 artiste; — le Retour à la ferme, de M. Aublet, par un écrasant soleil de midi ; les détails sont traites avec cette minutie qui est particulière à l’auteur, mais ils sont s bien en place et si bien reliés entre eux que l’ensemble, loin d’en soulîiir, eu acquiei't plus de force; — les Bord\ do la Semoie, de Jean Desbrosses, 1 exécuteur testamentaire du regretté Chintreuil ; effet de soir d’une grandeur et d’une solennité qui impressionnent; — la Terrasse du courent de la Consolation, de M. Emile Isenbart; sous bois avec architecture et rayon de soleil glissant à travers
ANNÉK 1875
le feuillage, d’une juslesse incomparable; — r.lne?me de Neiiillij, de M. Luigi Loir; elTel de neige très vigoureux, dont la partie centrale est peut-être un peu vide; — Sous les saules, de M. Marcel Ordinaire, avec eaux, rochers et de magniliques arbres verts modelés avec amour; — la Messe de sept heures, de M. Brielman, joli aspect d’église de village au matin; — le Vieux chemin à Anoers, de M. Damoye, d’une exécution excellente ; — le Dôme des Livalides, de M. Mois, avec de grandes qualités de lumière, malgré certains abus de noir dans les premiers plans ; — les Bords de la Seine, de M. Mesgrigny, avec leurs saules réllécbis dans l’eau et leui's charmants détails de villégiature; — les Forêls, de M. Guillemet, avec leurs sables ardents et leurs arbres modelés sur le ciel; — le Villape, do M. Aimé Perret, où le voyageur à cheval demande sa route; — les 7^éc/ier.s en fleurs, de M. Beauvais, etc., etc. Si je n’avais pas la liberté d’en oublier, il faudrait renoncer à finir ce Salon.
Deux médailles sont échues aux animaliers. Le Ce>‘f forcé de M. de Penne, immobile au milieu d’une meute immobile, m’a laissé froid. Au contraire la Gurt/euse de moulons de M. Paul Vayson m’a charmé. C’est un de ces tableaux qui, par la simplicité de la eomposition, la tenue du style, l’intclligeiitc proportion des personnages avec la scène, captivent tout do suite l’attention. M. Paul ^ ayson n’a-t-il jamais fait mieux? .le n’oserais le dire, .le me rappelle encore sa Fenaison en Provence de 1868 et ses Chasseurs au marais de 1872. C’étaient des notes plus éclatantes, plus originales ; mais elles n’avaient ni cette harmonie, ni cette douceur, Dans tous les cas, pour le passé et pour le présent, la médaille était plus que méritée ; on a bien fait de la donner.
La marine a obtenu trois médailles, dont une am[)lement méritée, celle de M. Butin. Avez-vous regardé son tableau l’Attente le samedi à Villerville ? C’est un des meilleurs du Salon. La mer est grosse, le vent souffle, des voiles courent au large. Debout sur la plage ou accoudées au parapet, des femmes attendent la rentrée des
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pécheurs. L’eau, le ciel, la plage mouillée, sont d’un tou excellent. La femme debout cpii regarde anxieusement à. l’horizon, a une grande tournure, et l’enfant qu’elle tient à. la main est charmant. Sans déclamation, sans gestes, il y a là un drame intime que l’impression généi’ale du lableau accentue ; on est inquiet pour ceux qui naviguent ('t forcément le spectateur prend part au sentiment commun.
Les natures mortes ont eu leur médaille. C’est beaucoiii> d’honneur pour un genre que le jury est habitué à mépriser. Le j)einlre en faveur de qui on s’est dé})arti des anciennes et rigoureuses habitudes est M. Bergerel, auteur d’un tableau intitulé la Langouste. Tout est, bien dans ce tableau, sauf la langouste elle-même. Je n’en trouve jias le ton juste. Le pourpre y domine trop. Ou dirait véritablement le « cardinal des mers ».
Le jury a oublié les batailles, ne les oublions pas. C’est toujours notre dernière guerre qui en fournil les motifs. La Prise d’armes au Mont-Valérien, de M. Martin, forme un tableau d’une vivacité amusante. Ce qui est plus dramatique, c’est la Dernière heure du combat de Nuits, de M. Diqiont, un nouveau venu, ((ui a été acteur dans la bataille, et qui, la paix faite, nous raconte ses impressions, le pinceau à la main. C'est le moment où les mobiles bordelais, conduits par M. de Carayon-Latour, envoient les dernièi es balles aux masses ennemies qui débordent. La scène est chaude. Les petits soldats sont touchés avec esprit, bien observés dans leurs habitudes et leurs types. Ils marchent, courent, font le coup de feu avec une ardeur qui réjouit.
Mais où le dramatique atteint tonte son horreur, c’est dans la Route de Mouzon, de M. Lançon. On e.st au soir <le la bataille de Sedan. Sous un ciel sinistre, la plaine se déroule, semée de débris lamentables, charrettes, chevaux, morts et mourants. A la faveur de la nuit qui vient, quebjues soldats, échappés au désastre, ont résolu de se frayer un passage, mais déjà les rondes de nuit prussiennes sillonnent les alentours, et il faut prendre
j'arde de tomber dans leurs mains. L^angoisse du lien, et de la scène est admirablement rendue par le peintre. On le sait d’ailleurs familier avec ces épisodes. 11 a suivi la campagne de Sedan et il en a écrit riiistoire pittoresque dans une série d’eaux-fortes qui sont toutes autant <le chefs-d’œuvre.
LA SaJLPTLRK
Le jury de sculpture jouit d’une meilleure réputation <pie le jury de peinture. Cela ne l’a pas empêché de faire parler de lui cette année. Il a donné des médailles à la laveur, il en a refusé au mérite : je manquerais à ma propre tradition si je ne relevais pas ces injustices.
Aux termes du règlement, deux médailles de première classe étaient à distribuer ; on a décerné l’une à M, Uiarles Degeorge, pour une Jeimesse d’Aristote-^ l’autre à M. Alfred Lcnoir, pour un Saint Sébastien.
De la première attribution, je n’ai rien à dire. La Jeuncsse d Aristote n’est qu’un ouvrage d’élève, mais c’est un ouvrage intéressant. La figure se compose bien. L’apprenti philosophe est assis, la tète appuyée sur le bras gauche, un manuscrit sur les genoux. Il lit, et, suivant la légende, tout en lisant, il tient de la main droite une boule qui, en cas de sommeil, doit tomber dans un bassin de métal et, par le bruit de sa chute, éveiller le dormeur, La pose est natui’elle et l’action se devine aisément. Malheureusement, en certaines parties, le travail du marbre a été poussé trop loin, et l’enveloppe a perdu des accents nécessaires. Malheureusement aussi, à cause ‘des objets qui y sont accumulés, le dessous du fauteuil
SALONS
a l’air d’un lieu de débarras. Tin y a mis non seulement le bassin de bronze où doit tomber la boule, mais une boîte remplie de manuscrits en rouleaux, et des draperies tellement abondantes que le jeune Aristote semble avoir apporté là toutes les couvertures de son lit. Cet ent,mrgement de la base contraste fàcbcusement avec la gracilité du sommet et fait une disparate eboquante.
Le Saint Sébastien, de M. Alfred Lenoir, n’a rien d’original. C’est une ligure empruntée à quelque tableau italien du xV^ siècle et transportée d un art dans un autre. Pour mieux marquer son penchant vers le pittoresque, l’auteur a couronné son saint d’une forêt de cheveux, d’un aspect assez peu naturel, mais qui ont pour elfet de mettre et de tenir tout le visage dans la demiteinte. Disons tout de suite que la Grèce n’a point connu ces recherches et que la vraie sculpture les repousse. M. Alfred Lenoir paraît vouloir être dans son art ce que MM. Humbert, Lévy, ïhirion, sont dans le leur. Il travaille dans le même sentiment qu’eux, puise aux mêmes sources, s’inspire aux mêmes écoles, et comme eux il énerve les ^ieux maîtres par radjonclion de je ne sais quelle modernité plus maladive qu’élégante. Cette voie n’a pu mener bien loin les peintres qui l’ont prise, elle ne mènera pas davantage le sculpteur. Pour cette raison et pour bien d’autres, il n’y avait aucun inconvénient à laisser M. Alfred Lenoir prolonger son stage. H a eu sa première récompense l’an passé, et, quoi qu il soit le fils de M. le secrétaire de l'Ecole des beaux-arts, on pouvait attendre, pour le mettre hors concours, qu’il en ait fourni l’occasion en apportant une œuvre véritablement personnelle.
Les six médailles de deuxième classe ont été réparties entre MM. Morice, lioubaud. Damé, xMichel. Moreau- Vauthier et Guilbert.Je comprends qu’on ait récom])ensé VHijlas, buvant à une source, de M. Morice: c est une belle figure, bien comprise, bien exécutée, élégante et forte à la fois. Encore \e joueur de Triangle, de M. Kou- baud, dont le mouvement est juste et bien tenu. Je com-
prends qu’on ait encouragé M. Michel pour son Hébé, M. Morcau-Vautliier pour s:i Néréide, M. Damé pour son groupe de Céphale et Frocris : il y a dans ces figures ou ces groupes de belles parties dénotant chez leurs auteurs un sens sculptural caractérisé. Mais le petit justicier, de M. Guilbert, pourquoi l’avoir médaillé ? Quel espoir d’avenir peut-on fonder sur une frivolité pareille? L’idée est nulle et la figure est étique. Qui donc parmi les membres du jury peut songer à encourager de telles mièvreries?
De môme, dans les douze médailles de troisième classe, il y en a de mal et de bien données. J’approuve celle de M. Cordonnier, auteur de cette statue intitulée le Réveil, où l’auteur a prétendu rendre par l’étirement prolongé du corps l’idée d’unpeuple qui secouesa torpeur. L’intention est originale, et, si elle étonne tout d’abord, on finit par y habituer ses yeux et son esprit : ce qui prouve qu’en somme le sculpteur ne s’est pas trompé. La Jeanne d’Ai^c de M. Albert Lefeuvre me plaît aussi. C’est une redite amoindrie de celle de Rude, et peut-être à ce point de vue l’auteur eût-il pu se dispenser de traiter à nouveau un sujet sur lequel le maitre a si puissamment marqué sa griffe ; mais sa petite bergère est simple, naïve, et bien qu’elle louche elîroyablement, ce qui n’est pas dans la légende, elle a véritablement l’air d’entendre les voix qui l’adjurent : c’était là le but à atteindre. L’Alsacienne de M. Geoffroy, avec son rejeton sur les bras, est une allégorie heureuse, qui exprime la pensée de l’avenir. La Domenica de M. de Vigne montre des qualités d’exécution solides au service d’un naturalisme intelligent. Tout cela est exact et il n’y a rien à dire contre des médailles ainsi données. Mais la Diane de M. Alfred Lanson est bien faible, l’Orphée de M. Desbois est bien nul, et, quant au Ganymède de M. Pallez, il est si peu modelé qu’on dirait une peau vide et dégonflée, n’ayant à l’intérieur ni muscles ni os.
Le mal n’est pas dans l’indulgence montrée aux jeunes gens, il est dans les dénis de justice faits aux talents mûrs.
SALONS
Je ne m’inscrirais jamais contre certaines récompenses octroyées à tort, si je n’apercevais pasçà et là des oeuvres de mérite passées sous silence. Est-ce que la Diane de M. Renaudot, si bien étudiée et écrite dans sa nature féminine, ne méritait pas une médaille? Est-ce que le Leandre élégant et correct de M. Grégoire ne méritait pas une médaille ? Et le Démocrite de M. Delhomme, composé avec tant de savoir, exécuté avec tant de conscience? Et le Bohémien à la source, de M. Alfred Ross, avec son originalité si accentuée ? Et la Femme se^diabillantyde M. de Kesel, avec ses parties de nature si vivantes qu’on dirait la réalité même? Et le Mercure de M. Bourgeois, si bien équilibré dans sa force et si armé pour son rôle? Et ÏEmpédocle de M. Taluet, dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est une des plus remarquables statues du Salon? Je le demande aux juges impartiaux, y a-t-il dans le jardin des Champs-Elysées beaucoup de figures qui aient cette simplicité de pose, cette justesse de mouvement, cette vérité d’action, et qui aient été exécutées d’unemain plus habile à manier le ciseau ? Que si l’on considère que M. Taluet a envoyé au Salon une autre statue de même grandeur, Brennus apportant la virjne, et que cette seconde statue, irréprochable d’exécution, joint à l’originalité de l’idée le mérite d’un caractère essentiellement français, on se demande en quels termes il faut qualifier l’acte du jury qui a passé devant un tel artiste sans le voir?
Mais quittons ces récriminations, dont l’unique tort est d’être sans remède, et allons aux œuvres qui doi/ent nous occuper dans cette courte promenade.
Il y a d’abord celles qui, exposées dans de précédents salons, reparaissent à nos yeux, transmuées en une matière nouvelle, bronze ou marbre.
De ce nombre est l’admirable Gloria victis de M. Antonin Mercié.
Nos lecteurs se souviennent peut-être que, dès le jour où ce chef-d’œuvre arrivant de Rome fut exposé à l’Ecole des beaux-arts, nous avons loué les qualités d’ordre su-
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jH'iicur qui le distinguent: originalité de la conception, élévation du sentiment, beauté de rexéculion. En passant du ])lâtre dans le bronze, le Gloria victis a gagné en linesse, en précision et en lierté héroïque. Au palais <le l’Industrie, il est sur un socle trop élevé. Il faudra s’en souvenir, quand on le mettra sur son piédestal délinitif, à l’endroit que l’administration aura choisi. Le choix d’un emplacement est d’ailleurs assez délicat. M. .lobbé-Duval proposait l’autre jour au conseil municipal le petit rond-point du boulevard Saint-Michel qui fait face à la rue Soufllot et au Panthéon. Cet emplacement eût été funeste. A la rencontre de ces grandes voies, devant cet horizon illimité, le groupe, qui est relativement petit eut été dévoré par le plein air. La commission d’architecture a repoussé la motion de M. .lobbé- Duval et elle a eu raison. Ce qu’il faut à ce groupe, poui- (ju’il produise tout son elfet, c'est qu’il soit placé dans un espace fermé et qu’il enlève sa silhouette sur un fond Iramjuille. Le square Montholon remplit ces conditions; aussi est-il de tous les endroits mis en avant jusqu’ici celui qui convient le mieux.
W Education maternelle de M. Delaplanche date du Salon de 1873, où elle figurait en plâtre dans des dimensions réduites. Elle rejiaraît aujourd’hui en marbre, exécutée à la taille de nature. Ce grandissement, qui eût pu sembler téméraire, loin de nuire à la beauté de l’œuvre, l’a servie, donnant à sa gravité, à son austérité, l’ampleur (|ui fait la puissance et la force. Dans le premier état, ce n’était, s’il est permis de parler ainsi, qu’un tableau de genre; aujourd’hui c’est un tableau d’histoire, élevant par le style la familiarité du sujet, et montrant, par la justesse des attitudes, par l’unité morale du groupe, quel parti un esprit méditatif peut tirer des plus humbles réalités sociales.
Pour en finir avec les reproductions, disons que le bronze a donné son accent définitif au Rétiaire de M. Aoël, et que le Secret d’en haut de M. Moulin a reçu du marbre son complément de perfections. Autant le jeteur
SALONS
de filet est énergique et prononcé, autant le Mercure est délicat et suave. Caressé par le plus raffiné des ciseaux, il pétille de malice et de grâce ; aucun ouvrage n’offre plus de séduction.
Ce qui montre bien de quelle vitalité notre école de sculi)ture est animée, ce sont ces générations de chefsd’œuvre que chaque Salon nous apporte. Le Salon de 1874, pour ne parler que de ce que nous avons sous les yeux, nous avait amené le Gloria viclis, V Education maternelle, le Secret d’en haut, le Rétiaire. Le Salon de 1875 nous laissera la Jeunesse, le Jour, le Persée, le Jacciu.es Cœur. Ainsi l’invention no chôme, ni l’activité ne se ralentit; et, avec la régularité du flot qui suit le flot, les moissons s’ajoutent aux moissons et la glorieuse gerbe s’accroît d’année en année.
Qu’elle inspiration heureuse et touchante, et vraiment française, que cette Jeunesse de M. Cha[)u ! C’est la grâce, la souplesse, la fraîcheur, la beauté, la vie. Au Salon, parmi les 03uvres nouvelles, nulle ne s’en rapproche. Elle est le diamant pur dont rien ne peut atteindre l’éclat. Jamais, je crois, figure n’obtint une telle unanimité de suffrages. Avouez-le, elle vous a tellement frappé, la première fois que vous l’avez vue, que, lorsfjue je l’ai nommée tout à l’heure, son image exquise s’est aussitôt présentée à votre esprit. Vous la revoyez en souvenir, ingénue et charmante, se hissant le long du cippe funéraire, allongeant le bras, se portant tout entière en haut, afin de placer le plus près possible du sommet le laurier immortel. Vous suivez l’elTort qu’elle fait pour atteindre ce sommet qui lui échappe. L’inflexion de son buste, un peu penché en arrière, engendre des courbes d’une douceur infinie et développées avec un goût extrême. Les formes de son corps délicat se lisent sous la draperie qui les recouvre, et cette draperie elle-même est un prodige d’habileté. Je ne sais pas comment est conçu le monument de Régnault et de ses compagnons, mais j’ai quelque inquiétude en songeant que nous n’en avons qu’un fragment sous les yeux. Ce fragment, je l’eusse volontiers
année 1875
accepté pour le tombeau entier. Est-ce que cette figure admirable et cette stèle aux profils seulement ébauchés ne disent pas tout ce qu’il y a à dire? Est-ce que l’idée à exprimer n’est pas complète ? Que peut-on vouloir de plus? C’est la jeunesse qui rend hommage à la jeunesse. Son geste parle de loin, et de loin révèle la pensée du monument, conlorme d’ailleurs a sa destination. Elle n’exprime pas le deuil, reprochent certains mécontents. La réponse est dans le vers si connu d’Homère : Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux; il ne faut pas les [tleurer, mais les envier.
Dans le Jour, deM. Perraud, il y a trois choses à considérer: le compagnon d’IIercule, la source, et 1 ensemble du groupe. Le compagnon d’ilercule est un morceau d’exécution extraordinaire. Depuis Pierre Puget, il n’en a pas été fait de plus colossal en France, et je doute que dans cette ordre de la musculature en mouvement, la science puisse aller plus loin. On objecte que ce grand déploiement mythologique n’est pas suffisamment justifié par l’action de boire quelques gouttes d’eau. Je voudrais bien savoir s’il l’est davantage da.nsV Hercule Farnèse, ou tout autre, dont toute l’action consiste à s’appuyer sur une massue ou à tenir dans les mains les pommes du jardin des llespérides ! La Source malheureusement ne répond pas aux qualités du héros ; elle est aussi manquée ([ue possible. Sa pose est disgracieuse et ses bras sont trop courts. Dans ces conditions, il était difficile que le groupe fit un ensemble satisfaisant, et présentât de tous les cotés des silhouettes heureuses. Cependant, vu du côté de l’homme, il est très beau ; et, sous cette face du moins, il produira bon effet, quand il sera en place dans l’avenue de l’Observatoire.
Le Hersée, de M. Tournois, renferme toutes les beautés : noblesse, élégance, harmonie. Que lui manque-t-il? Je ne sais quoi de particulier et d’original. Il pèche par trop de correction et de savoir. On aimerait à lui trouver un défaut. Il semble que cela lui donnerait de l’intérêt.
Le Jacques Cœur, de M. Auguste Préault, a une grande
allure. Debout, dans le costume pittoresque du xv® siècle, rargentier de Charles VII apparaît de loin comme un bourgeois opulent, qui sait ce qu’il vaut et marche d’un ]ias décidé dans la vie. A sa droite, coule une rivière de pièces d’or, symbole de ses immenses richesses; derrière lui, une ancre et des flots ra[q)ellent ses lointaines entreprises. Cette heureuse statue, oii le maître romantique a fait preuve de sagesse autant (jue d’habileté, est destinée à la ville de Bourges. Il n’y aura pas sur nos places publiques beaucoup de statues plus originales.
La Suisse qui accueille l'armée française, de M. Falguière, est encore une de ces œuvres touchantes et émues, qui, traitées par la main d’un grand artiste, font une date d’un salon. Le petit soldat français, en capote, avec guêtres et souliers, fusil à l’épaule, exténué de fatigue et mourant de faim, est modelé avec un art extrême. La .Suisse maternelle et bienveillante le reçoit dans ses bras. Le groupe est en plâtre et de dimension réduite : il gagnera à passer dans le marbre en grandeur naturelle.
Parmi les autres statues dignes d’examen, l’une des plus remarquables est le Corybante de M. Cugnot, Comme le Fersée de M. Tournois, c’est une œuvre d’école. L’auteur y a fait preuve d’un grand savoir et de beaucoup d’intelligence, mais il a été impuissant à raviver une banalité académique, et si l’œuvre intéresse les praticiens de 1 art, il est à peu près inévitable qu’elle laisse froid le public.
Le groupe de M. Noël, Roméo et Juliette, est plein de qualités, mais une erreur d’esthétique a seule pu lui donner naissance. Comment M. Noël ne s’est-il pas aperçu ({ue, ses deux figures étant horizontales et presque superposées l’une à l’autre, le point d’optique serait impossible à trouver. En effet, faites le tour du groupe et vous ne saurez ni où ni quoi regarder. Ce n’est qu’en arrivant près de la tête que vous apercevez le sujet et vous rendez 'compte de la disposition des personnages. Cette observation condamne le groupe.
Le Jeune Gaulois de M. Baujault est plus ferme, plus savant que son Premier miroir ; mais il n’en a pas la
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«aveur ingénue. Ainsi quelcjuefois en avançant en âge, on perd la fraîcheur de son premier sentiment.
M. Gustave Debrie avait exposé, l’an passé, un groupe convulsionné à rextréme, (jui représentait le Chien de Mon/arf^is sautant à la. gorge du chevalier Macaire. Celle statue a eu du succès, et c’est avec plaisir que nous la retrouvons en bronze, remaniée dans quelques-unes de ses lignes et perfectionnée dans son modelé. Cette année, pour montrer la soujjlesse de son talent. M. Gustave Debrie a choisi pour sujet un AlJdète se prépaninf uucornbaf. Rien de plus calme et qui contraste plus nettement avec les violences du (7ue/( de Moniargis. Malheureusement railleur, pressé peut-être par le temps, a làclu'* son exécution. La pose d’ensemble est d’une justesse extrême ; mais le modelé du torse et des cuisses n’est pas serré d’assez près. M. Gustave Debrie est travailleur; il éprouvera le besoin de reprendre sa ligure.
Le Saltimbanque de M. Félix Martin n’est certes pas un ouvrage sans talent. L’altitude est bonne et le geste caractéristique. Mais pour(}uoi avoir si mal choisi son sujet ?M. Félix Martin a cru faire une statue, c’est-à-dire représenter un type : il n’a su que faire un portrait. Statue ou portrait, dira-t-il, ma ligure n’en subsiste pas moins. C’est vrai. Mais si j’admets que, pour incarner une idée générale dans une forme humaine, on emploie la dimension de nature, je ne saurais l’admeltre pour le portrait du premier venu. LTn saltimbanque de six pieds de haut, c’est trop .
Parlerons-nous de la sculpture officielle ? Nous avons mentionné le Jacques Camtq de M. Préault. Il nous faut citer encore le Mahorned Bey, de M. Jacquemart, où se rencontrent toutes les qualités du genre. Nous n’en saurions dire autant du Champollion, de M. Bartholdi, représenté debout, le pied gauche posé sur une tête de sphynx, le bras gauche accoudé sur le genou, et la tète appuyée sur la main, ce qui lui donne la figure avantageuse d’une courge qu’on aurait redressée.
De ces dimensions faites pour la place publique, peut-on
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sautor sans transiüon aux dimensions de cabinet? M. Laurent-Daragon expose une charmante statuette en plâtre, le portrait de M. Laurent-Pichat ; et M. Chenillion, (|ui prend du talent en vieillissant, nous monti e son pi oj)i c pèro en jardinier, revenant, un arrosoir à la main, do cueillir une corbeille de fruits. S’il était admis c}ue, par une imitation exacte de la réalité familière, on peut faire quelque chose de beau, j’écrirais volontiers que ce jardinier est un chef-d’œuvre. Mais que diraient les académiciens.
Il est impossible de passer devant les bas-reliefs sans s’arrêter à celui de M. Antonin Mercié. Nous ne connaissions pas sous cet aspect le talent du jeune sculpteui. Nous l’avions vu sévère et lort dans son Diivid, héioi- ([ue et fier dans son Gloria victis : nous le retrouvons ici familier et gracieux. C’est une surprise tout agréable. Le sujet qui l’a inspiré est la fable de La Fontaine : Le loup, lainère et l'enfant. M. Mercié en a fait un arrangement délicieux. Sans s’occuper des théoriciens (pii disputent encore pour savoir si le bas-relief s’accommode ou non du pittoresque, il s’est autorisé de 1 exemple du grand Gbiberti et a fait un véritable tableau. tJn connaît la scène. L’enfant a été méchant, la mère le menace du loup ; justement le loup passe a ce moment sa tête par l’embrasure de la porte; 1 entant a peur et se réfugie en criant dans le sein de sa mère, tandis que les jeunes sœurs échangent un sourire. Ce petit drame enfantin, écrit avec intelligence et clarté, est tout à fait charmant. Les caractères et les expressions sont d une remarquable justesse. H y a du sentiment de Chaidiu dans la disposition de l’intérieur, et du sentiment de Prud’hon dans les visages des jeunes tilles. Je ne relèverai qu’une faute ; la tête du loup se retourne presque parallèlement au cou. C’est un mouvement impossible, que l’auteur eût pu éviter bien facilement ; il lui eût suffi d’abaisser la fenêtre et d’y faire passer la gueule du loup.
Les bustes brillent par la quantité et la qualité. l)epui.-5 que l’école française a rompu avec la tradition académique, elle est devenue de plus en plus savante dans 1 in-
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terprétation accentuée et vivante de la physionomie lui maine. Au lieu de généraliser le type et de dépersonnaliser le modèle, comme elle faisait autrefois sous piétexte de style, elle insiste sur la pénétration et le dégagement de l’individualité : recherche originale qui mène aux plus intéressants résultats. Voyez M. Darboy, archevêque de Paris. Le caractère du personnage se ht dans chacun des traits de son visage. Peut-être M. Guillaume est-il resté trop longtemps sur cet oiurage; peutêtre en a-t-il poussé l’exécution plus loin que la prudence ne le conseillait. Il semble qu’un polissage exagéré ait dû enlever certains accents du plâtre, mais 1 étude psychologique n’en demeure pas moins entière et prodigieusement frappante. Moins profond, mais plus vivant, est le Portrait de M. Chérier, par M. Carpeaux. Ici c’est la physionomie en action ; les yeux regardent, les lèvres s’entr’ouvent, le front pense : on dirait du bronze animé, Des qualités analogues recommandent le buste de M. Hardy J directeur de l’IiiCole d horticultuie, pai M. Cougny, un sculpteur de premier mérite que je cherche vainement parmi la liste des artistes récompensés. Le poitrait de M. Henner, par M. Paul Dubois, est un peu fruste d’aspect, mais la construction en est largement établie. L’air est bon, la pose naturelle. C’est un homme qui pense. Son art, en effet, est un art réfléchi, calculé où rien n’est livré au hasard : c’est par le tra,vail et la méditation qu’on arrive au simple et au vrai. Citons encore M. Peyrat, très ferme et très précis, par M. Cabet; M. Lefort des Ylouses, Un et énergique, par M. Pierr> Granet; M. Faustin Hélie, un peu ample de robe poui la petitesse de sa tête, par M. Richard. Quant au buste d-: Napoléon III, en plâtre bronzé, si l’auteur, M. Brucc-Jo.i de Dublin, a voulu obtenir un succès de rire, il peut se vanter d’avoir réussi. Cela m’a rappelé le temps où, devant les images officielles, les orléanistes chansonnaient :
11 n’est déjà pas mal en plâtre,
En terre il serait beaucoup mieux.
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Ouelle a ôté la pensée éu jury en acceptant ce buste cu’olosque, qu’aucune qualité ne rcconunandait et qui lui ôtait envoyé par un étranger non exempt? Faire du tapage, provoquer des maiiifcstalions? Il doit être bien puni; personne n’en a parlé.
Pour les bustes de femmes, nous retrouvons encore au premier rang M. Carpeaux avec son Portrait de Mme .1... D... ; mais cette note vibrante ne convient pas à toutes les délicatesses féminines. Pour colles que ce scintillement do vie effrayerait, voici les enveloppements délicats de ?il. Franccschi. Son Portrait do Mrne P... P..., cai'ossé avec amour, est d’une grâce enchanteresse. Une curiosité, égale pour le fini d’exécution, c’est la Marie d’Elrurie de M. Eugène Robert, buste de jeune fille adorné d’une collerette et d’un peigne en ivoire du travail le plus précieux. La Corinne de M. Granet est une ébauche bien colorée; la Volurnnie de M. Désigné captive par l’intensité du sentiment et la modernité du caractère. Est-ce une étude? est-ce un portrait? Je ne sais; mais un mystère douloureux se lit dans le pli de sa lèvre et dans l’éclair de son regard profond. Elle a l’attirance des femmes du Vinci, et, drapée comme elle est, elle rappelle les belles têtes expressives de Préault, le Silence^ la Douleur, avec l’exactitude du modelé en plus. La beauté savante de Mme H..., a trouvé son interprète naturel dans le beau et souple talent de M. lliolle. Au contraire, le Portrait de Mlle V. Ponimctin, par M. Chenillion, a la précision et la fermeté d’un llolbein. M. de Saint-Marceaux a essayé une chose bien audacieuse ; il a coiffé sa jeune fille, Mlle h... B..., d’un uhapeau à la mode avec épis, fleurs, nœuds de rubans et le reste. Ne criez pas : le résultat est charmant, tant il est vrai que les réalités les plus contemporaines peuvent entrer dans l’art; il s’agit seulement de savoir en faire emploi.
Mêlés au portrait, j’ai rencontré quelques bustes allégoriques. Ils sont rares, le moment n’étant pas propice à ces sortes de créations. Toutefois j’en ai noté deux au
passage : \a. République française, de M. Lemaire, et la France, de M. Louis Grégoire. La République française est coiirée du boiiuet rouge et revêtue d’une capote de mobilisé, pour marquer, avec la date de son origine, les circonstances de sa naissance. La France porte au cou le grand cordon de la Légion d’honneur, au front une étoile et des épis. Ici encore l’artiste s’est heureusement tiré des dilïicultés du style et de l’arrangement. La tète a de la noblesse et de la force; l’expression du visage est calme et répond tout à fait à la situation : la France attend. Il faut plaindre les artistes qui, dans notre époque indécise et troublée, s’attellent à de semblables problèmes; ils ne trouvent ni dans les hommes ni dans les choses les ressources dont ils ont besoin. La politique fluise fabrique à Versailles les dessert, au lieu de les aider. Aussi, lorsqu’à force de réflexions, ils ont trouvé un à peu près de formule qui satisfait la logique; on doit se hâter de les louer.
J’allais oublier le Portrait de Mme Rattazi, par M. Clesinger. Il est, comme bien vous pensez, bellement exécuté; mais ce que le distingue et le signale, c’est l’arrangement. La noble dame tient dans ses bras et serre coiiiro sa poitrine une multitude de rubans, de cordons et de croix; on pourrait dire qu’elle a sur l’estomac tout un magasin de récompenses. Poètes, romanciers, et vous aussi, journalistes, mes frères, saisissez-vous cette allusion? Allons, chapeaux bas, et saluez la déesse du ruban vert!
Pastels, aquarelles, dessins, gravures. — Conclusion.
Le dessin, c’est-à-dire la substance môme de l’art, la partie solide et nrofonde sans laquelle peinture et sculp-
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ture ne seraient rien, le dessin est banni du Salon. Le jury, avec cette intelligence qu’on lui connaît, déclare n’avoir point de place à lui donner. C’est pourquoi pastels, aquarelles, fusains, mines de plomb, on accroche tout cela dans des galeries ouvertes où le vent souffle et où des fluxions de poitrine embusquées guettent le promeneur. Le public averti ne s’y hasarde guère. J’y ai passé deux heures hier sans rencontrer âme qui vive. Quand donc cessera ce scandale? quand le dessin obtiendra-t-il droit de cité?
Le pastel était la grande mode au XVIII® siècle. La Rosalba, traversant la société parisienne de la Régence, en avait communiqué le goût aux femmes. Latour, arrivant par dessus, le marqua de son trait original et fort. Délaissé aujourd’hui, il ne compte que peu de maîtres. J’ai retrouvé là M. Philippe Rousseau, avec ses natures mortes; je vois d’ici un flacon, une pastèque et des piments, qui, pour l’énergie du modelé, ne le cèdent pas à la peinture à l’huile. M. Galbrund fait le portrait avec une ampleur et une certitude qu’on n’a pas dépassées; sa jeune lille en robe grise, avec un fichu de dentelle noire sur l’épaule, un livre à la main, a la candeur virginale et la saveur pénétrante d’un Chardin. Après lui, il faut citer M. Charles Pipard pour ses trois portraits si sobres et si vivants; M. Escot, pour son portrait de l’avocat l.esur, original et vrai; M. Huas, pour ses corsages de jais si vivement enlevés; Mme Fina Xicolet, M. Gros-Claude, les scènes militaires de feu Regamey, et enfin le portrait de MmeCarolus Duran, dont on dirait plus de bien peut-être, si elle n’était la femme d’un peintre et si elle n’avait emprunté à son mari un de ses rideaux pour en faire, elle aussi, hélas! une tenture de fond.
La vogue est à l’aquarelle. On se rappelle les prix fabuleux dontfurent payées, à la vente Régnault, quelquesunes de celles que l’artiste avait peintes. Elles étaient puissantes, mais fort travaillées. Il semble que là ne soient point les conditions d’un genre qui veut de la facilité et ne procède que par teintes posées à plat. A ce
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coiiiple, M; Pollelqiii a traité son portraitde Jeune fille en miniature et s’est servi du pointillé, serait en dehors du vrai. Il en serait de même de M. Bida, qui, dans son Jérome Savonarole, affiche le style et 'cherche la haute tournure d’un tableau d’histoire. On en jugera comme on voudra; mais ce qui est certain, c’est que les aquarelles vives et libres sont infiniment plus plaisantes. 11 n’est rien de supérieur à celles de M. Pils, deux Vnes de la place Pigalle, que l’artiste a enlevées de sa fenêtre un jour d’hiver. La neige est tombée, les omnibus tirent, les cochers grelottent, les petites silhouettes des passants s’agitent toutes noires sur la blancheur du sol. C’est large comme les deux mains, mais, pour la justesse de l’elTet et renlrain de l’exécution, cela vaut bien des grandes toiles. M. llarpignies, un })eu lourd dans ses V’ue.s dépare, est tout à fait charmant dans VEtucle sur nature. M. Pierre Gavarni a hérité de son père le goût des costumes et des types contemporains, il les traite avec observation et esprit. M. Zacharie Astruc s’est fait le poêle de l’Espagne, dont il chante les Balcons roses avec humour et fantaisie. M. Edmond Morin nous entraîne dans le comté de Kent, à la porte d’un manoir anglais, sous de grands arbres qui projettent à l’entour leur oml)re transparente. Enfin M. Détaillé nous ramène à un Rendez-vous do chasse français, amusant pêle-mêle de chevaux, de voitures, de toilettes de dames et de gens en livrée, malheureusement dessinés d’un trait un peu sec.
Begardez en passant les deux petits portraits fins et précis que M. Lecomte du Aouy a crayonnés à la mine de plomb, et arrêtons-nous aux fusains, qui sont nombreux et beaux. M. Lalanne règne ici en maître; son Platane, son Parc de M"'° de Balzac réunissent toutes les conditions du genre. Mais la page que je préfère, c’est Bordeaux pris des Cliartrons, avec le spectacle des quais et des navires à l’ancre. Le tableau est animé et l’elTel écrit avec une vigueur incomparable. M. Courdouan aborde les grandes dimensions. Son Clair de lune sur les côtes de Provence est peut-être le plus grand cadre
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<le la galerie. Mais l’artiste a su le remiilir. Les masses sont bien assises, l’elTet est juste, et l’impression qui se dégage ne manque pas d’une certaine solennité. Citons encore le Pont de Landeranii, de iM. Lliermitte, et le Rainn de la CastelJane, de M. Pierre Teyssonnières. Dans le portrait, il y a aussi une dimension inattendue : c’est iV"'® F..., que M. Boetzel a dessinée grandeur de nature. Le portrait est bien, mais n’y a-t-il pas quel({iic exagération dans la taille? On peut en dire autant dans un infiniment plus petit cadre, fixemple : le portrait si vivant de .S..., par M. Eugène Lagier, de Marseille, et la belle tête, distinguée et poétique, de Gabrielle, rehaussée de quelques traits au crayon blanc, par M. Leygue.
Tandis que l’eau-forte a les honneurs de la mode, qu’elle ])artage avec l’aquarelle, tous les autres genres de gravure déclinent plus ou moins. Le plus menacé de tous est certainement le burin, dont la lenteur ne répond plus aux exigences d’une société i)ressée de jouir. Le jury a vu ce péril et s’est j)orté avec résolution de ce côté. Cette année, comme l’année dernière, il a eu deux médailles, une première classe et une seconde, pour la gravure au burin. C’est M. Iluot, qui a obtenu la mé- <laille de P’'’ classe pour sa belle reproduction du Prix de l'arc, de Van der llelst; M. Jacquet a eu la médaille de seconde classe pour sa gravure de Gloria victis, d’aj)rès M. Antonin Mercié. Ces efforts, combinés avec ceux de la Société française de gravure, seront-ils couronnés de succès? Nous le souhaitons, sans beaucoup l’espérer. La lithographie est à peu près dans le même état que le burin, elle agonise. Après avoir brillé du plus vif é(dat pondant trente ans, elle est abandonnée à son tour; elle ne fait plus de recrues nouvelles, et si, parmi ses artistes renommés, M. Pirodon reste dans le rang, M. Emile Vernier, moins persévérant, a passé armes et bagages à la peinture. Quelquefois cependant, pour se distraire la main, il revient à son ancien métier, et cette année notamment il a ai)porté deux belles reproductions des ta-
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hleaux de M. Meriiio. J^a gravure sur bois, lavorisée par un certain nombre de publications illustrées, lutte avec j)lus d’avantages. Parmi ses meilleurs représentants, je cite M. Boetzel, ([ui a dessiné et e.xécuté quinze gravures pour un ouvrage du l)’’ Jourdanet, et enlevé ainsi une médaille que depuis longtemps il avait méritée; M. Flugène Froment, qui expose trois gravures, dont une pour le (} rapliic,el à qui le jury a également donné une médaille; M. Yon, enfin, (lui, non content de ses succès en peinture et en eau-forte, s’est fait représenter cette année par un bon nombre de gravures sur bois.
Heste l’eau-forte, la reine du jour. Ici les talents abondent, originaux et ardents. L’eau-forte a ceci pour elle, (pi’elle est l’expression la plus directe de la personnalité. Avec une pointe et uu peu de vernis sur un cuivre, l’artiste dit tout ce qu’il ])ense et comme il le i)ense, sans traducteur ni intermédiaire. Soit qu’il compose, soit qu’il interprète un grand artiste, il reste maître de son sentiment et de sa forme. Il n’y a peut-être pas beaucoup de gravures aussi saisissantes que V Abondance, exécutée par M. Léopold Flameng, pour la chalcogra[)liie du Louvre. Ce n’est jias seulement le dessin, c’est la couleur de Itubens. Aucun maître n’a jamais été plus fidèlement rendu. Une autre belle eau-forte, c’est la gravure du Saint Bruno, de J. -P. Laurens, par M. Pierre Teyssonnières. Les Vues del^aris, de MM. SalVrey, Rochebrune, Taiée, ont été popularisées par les publications de la maison Cadart, ainsi (jue les beaux {paysages de M. Lalanne. Mentiouuons les Portraits dcAM. Lerat et Courtry, aux- ([uels le jury a accordé une médaille cette année. M. Henri Lefort, le lils de notre confrère, a exposé un joli Candélabre de la Renaissance, très finement exécuté. M. Alphonse Legros aous envoie, de l’autre côté de la Manche, de vives impressions de paysages et un charmant Portrait de jeune fille enlevé en quelques morsures. Il ne laudrait pas être artiste pour ne pas s’intéresser aux dix portraits à la pointe sèche de M. Desboutins, non plus aux caractéristiques eaux-fortes de M. Edwin Edwards.
le graveur anglais dont M. Fantin-Latour a fait un si beau portrait; non plus aux reproductions des grands peintres français ou flamands que M. Greux exécute pour l’.4rb C’est pour une édition de Manon Lescaut que M. Hédouin a gravé ces six eaux-fortes si charmantes. Quant à celles de M. Lançon, si émouvantes, si dramatiques, c'est à une histoire de M. Eugène Véron, intitulée la Troisième invasion, qu’elles sont destinées. Rarement on aura vu, à propos d’une campagne, suite aussi importante et ayant un tel caractère d’authenticité. Faire aujourd’hui leur éloge est superflu. Le public, qui les voit édifier depuis quatre ans sous ses yeux, les connaît. Parmi celles qui sont exposées cette année, il en est, telles que VAmbalance dans l’église de Mouzon, ou le le Convoi de imisonniers, qui sont d’incomparables chefs d’œuvre.
Tel est, avec ses faiblesses et ses forces, le Salon de 1875. Ce qui est un bon signe, c’est qu’en le quittant, on le trouve meilleur qu’on no l’avait jugé les premiers jours. Dans toutes les séries, il y a des indications de renouveau et des motifs d’espoir. La sculpture, que les académiciens ne tiennent plus et qui ne connaît pas les variations de la mode, achève pacifiquement son évolution vers un art plus vivant, plus français, marqué au coin de nos idées et de nos formes. Dans la peinture, il y a plus de houle. L’enseignement do l’Ecole des Beau.v- Arts, les honneurs décernés à MM. Cabanel et Gérôme, l’exécrable influence des marchands, la faiblesse intellectuelle du jury, sont autant de causes de trouble, qui déterminent des courants divers et empêchent l’unité de direction. Cependant, cette année, il nous semble apercevoir certains germes de choses qui n’étaient pas hier. 11 s’est produit çà et là des tentatives qu’on n’était pas accoutumé de voir et qui donnent à penser. Je ne dis pas cela pour le prix du Salon. Je ne place rien sur la la tête d’un pasticheur de Delacroix qui va prendre ses sujets dans l’Inde antique. Je ne vois pas ce qu’il peut aller faire à Rome ; et je crains fort qu’il n’en soit de lui
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comme de son prédécesseur, M. Lehoux, dont la déconlitnreestsi lamentable. Non; ce qui me frappe, ce sont des^œuvres comme les Lutteurs, de M. Falguière; les Cuirassiers, de M. Roll; la Mort, de M. Torrentz. Prendre la vie ambiante et la monter par le style à la hauteur de l’bistoire, voilà qui est un bon symptôme et nouveau dans nos temps éclectiques. Si les faux enseignements qui résultent de la présence de M. Cabanel à l’Ecole des Beaux-Arts, de l’octroi d’une médaille d’honneur àM. Gérome, de la distribution annuelle des récompenses, ne venaient pas troubler le goût public en voie de formation, le développement dans ce sens serait rapide, et le petit filet d’eau de cette année deviendrait peut-être bientôt grand fleuve. Je ne veu^ pas nous bercer d’illusions prématurées; mais, pour ceux qui aiment à espérer, je rappellerai qu’entre l’invasion qui termina Je premier Empire et le réveil de l’esprit en France, il s’écoula un intervalle de quatre à cinq ans. L’Empire tinit en 1815, le Naufrage de la Méduse est de 1819; après vient la Barque du Dante, iSii, et le Massacre de Scia, 1821, déchirant l’air comme un accent de clairon, commence la grande bataille.
l^os cahiers des artistes. — Requête aux membres républicains des deux chambres. — Comment se fait l’élection des jurés. — Les anciens jurys et le nouveau. — Œuvre des anciens, œuvre du nouveau. — M. Manet. — Les impressionnistes : iMM. Claude Monet, Pissarro, Sisley, Renoir, Caillebotte, Degas, Mlle Morizot. — Caractère général du salon. — M. Firrain Girard ou la mort d’un peintre.
On a beaucoup parlé de cafiiers en ce temps, on en a même dressé quelques-uns. Des écrivains studieux et zélés pour la République ont établi les cabiers de la démocratie en général, d’autres ceux de corporations diverses.
Je n’entreprends pas d’écrire ici le cahier des artistes. 11 y a trop de diversité dans leurs appréciations et leurs vœux. Selon la situation du postulant, le point de vue change. Le prix de Rome aspire à la médaille ; le médaillé, à la décoration; le décoré, à l’Institut; le membre de l’Institut, au monopole des commandes et à la direction de l’enseignement artistique.
Ces prétentions d’une aristocratie plus ou moins ambitieuse n’ont rien qui nous touche.
Mais j’entends au-dessous d’elles la plainte prolongée d’une plèbe laborieuse, qui, honnie, persécutée, chassée
des Salons, n’en travaille pas moins couragcusemenl à rangmentation de notre capital intellectuel. Tout à côté s’élève la protestation de libres esprits qui demandent de quel droit un jury irresponsable, choisi par des électeurs privilégiés, se permet de mutiler arbitrairement une des plus nobles brandies de la production nationale, empêche la France de savoir ce qu’elle pense véritablement en matière d’art. C'est au nom de ces protestants que j’écris, et c’est de ces déshérités que j’ai toujours défendu la cause. Mes lecteurs ne me reconnaîtraient pas si, au moment où s’ouvre le premier Salon de la République et où l’aurore de la justice se lève pour tous, j’abandonnais le devoir que depuis si longtemps je me suis imposé.
Je resterai donc lîdèle à ma propre tradition. Avanl d’aborder l’examen des œuvres du Salon, je formulerai le cahier des humbles, des oubliés, dos dédaignés, des l)afoués, des proscrits par rancune, des reçus par ironie, de toutes les victimes de l'art officiel. Ils ne constituent pas seulement rimmense majorité des artistes présents, ils forment la réserve de l’avenir. De cette couche prolonde sortiront nos futurs génies. La République, qui naît et qui a besoin de serviteurs utiles, doit leur montrer de la bienveillance ; ils lui rendront un jour en honneur et en gloire plus qu’elle ne leur aura avancé en intelligente jirotection.
Mais quelle forme donner à une semblable requête? La plus simple et la plus directe.
.1 messieurs les membres républicâins (lu Sénat et de la Chambre des députés
Messieurs,
Les élections du 30 janvier et du 20 février, en vous envoyant dans les deux assemblées, vous ont envoyés an pouvoir.
De toutes les tâches qui s’imposent à vous, la plus iinmédiate, — et vous l’avez compris, — consiste à faire pénétrer l’esprit républicain dans le gouvernement et dans l’administration, à metti-e les dilîérents services publics
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Gii harmonie de direction et de tendances avec la constitu lion qui nous régit.
Or l’administration des beau.v-arts est une de celles qu’on a le plus négligées jusqu’ici. Organisée selon le mode monarchique et fortement rattachée a l’htat, elle est restée étrangère aux mouvements les plus décisifs de l’opinion. Les plus grands artistes de ce siècle se sont développés malgré elle et contre elle. G est avec les seules ressources de leur énergie et de leur valeur propre qu’ils ont pu se produire, et, s’ils ont conquis l’admiration universelle, ils n’ont jamais désarmé l’Institut ni l’Ecole. Cette antinomie cruelle a échappé à nos assemblées délibérantes. Chaque année, quand revenait la discussion du budget, quelques membres se levaient pour ou contre les subventions théâtrales ; on protionçait des discours à portée philosophique ; les uns vantaient le progrès moderne, les autres prophétisaient la chute de Babylone ; puis on passait au vole des articles, on accordait les crédits demandés, et tout était fini. Du sort des peintres et des sculpteurs, de leur condition, de leurs droits, de ce qu’ils pouvaient {)rétendre ou espérer, il n avait pas été dit un mot.
Pourtant notre moderne école de peinture domine le monde; c’est chez nous que l’étranger s’approvisionne, qu’il envoie ses enfants apprendre ou s’inspirer. Notre école de sculpture soutient sans faiblir, avec une vigueur (|ui se transmet d’âge en âge, l’éclat de sa vieille renommée.
Comment accepter que plus longtemps l’Etat, non pas même l’Etat, la coteiâe qui s est emparée de sa foice et en dispose, — continue de lutter contre le talent, cheiche à éteindre ou stériliser les forces vives qui naissent spontanément du sein de la nation ?
Il ne se publie pas eu France une biographie d’homme de génie, — Barye, Delacroix, Théodore Rousseau, Courlj0t^ — qui ne soit un long réquisitoire contre la direction des beaux-arts ou contre les jurys.
Cet antagonisme, où tant de généreux efforts ont échoué, où tant de chères espérances se sont brisées, une monar-
chie féodale ou un empire autoritaire pouvaient l’entretenir : une démocratie républicaine doit le faire disparaître.
Nous connaissons l’étendue de la tâche et nous en savons les difficultés. Mais nous ne sommes pas des intransigeants ; nous comprenons que, pour être résolus, les problèmes veulent être décomposés, et que, pour aller à bien, les réformes doivent être réalisées graduellement.
Nous ne prétendons pas au bouleversement de ce qui existe.
Nous ne demandons ni la fermeture des ateliers de l’Ecole des beaux-arts ni le licenciement de l’Ecole de Rome.
Nous n’avons aucun goût pour être constitués en académie et nous ne voulons pas davantage nous morceler en groupes, ayant chacun son drapeau avec sa salle d’exhibition.
La République française est une, nous voulons l’unité des manifestations artistiques.
Nous reconnaissons comme légitime l’intervention de l’Etat, non pas dans nos affaires, mais dans les affaires de l’art, qui sont les affaires de tous ; nous acceptons les salons annuels, les jurys, les récompenses, tout ce que l’opinion publique n’aura pas irrémissiblement condamné.
Nous ne demandons qu’une chose, qu’on ne peut nous refuser, parce qu’elle est de stricte justice, parce qu’elle est de droit commun dans les pays de suffrage universel : nous demandons à participer à la nomination de nos juges.
Ledroitde suffrage, voilà pour le moment, et jusqu’à ce que l’opinion soit convertie à autre chose, l’unique objet de nos vœux !
Un bulletin de vote, telle est notre grande revendication !
Aux termes des règlements passés, ceux-là seuls pouvaient participer à lanomination des jurés qui avaient eu le prix de Rome, étaient membres de l’Institut ou avaient obtenu une médaille. Le règlement de 1876, amplifiant le privilège, a donné l’électorat — chose incroyable et qu’on n’avait jamais vue — aux artistes récompensés qui
SALONS
ii’exposcnl pas. Nous ne demandons pas qu’on dépouille personne, nous rcspeclons les siLualions acquises. Nous sollieiLons seulement d’êlre traites sur le meme pied que les autres.
Nous sommes les justiciables et nous supplions qu on ne nous impose plus des juges nommés sans nous et contre nous.
Est-ce exces.sif, est-ce exorbitant ?
11 n’y a pas de paria dans la cité politique, tout Français est électeur. Nous demandons qu’il n’y ait pas de paria dans la cité des arts et que tout exposant puisse voter.
Plus de privilèges, l'égalité.
Le jury élu, non plus par quelques uns, mais par tous.
Que la République, à qui nous n’avons rien demandé encore et qui nous doit un don de joyeux avènement, reconnaisse nos droits, nous signons avec elle un pacte d’inaltérable fidélité.
Telle est, succincte et explicite, la supplique que j’enverrais à nos représentants, si j’avais l’honneur d’être un peintre rudoyé des jurys, — certain que si ce point unique, le vote, était obtenu, le reste viendrait par surcroît.
Je ne sais si les artistes partagent mon sentiment ; je ne sais s’ils se rendent bien compte de la force qu’ils acquerraient le jour où ils auraient à leur tête un jury nommé par la majorité d’entre eux, amené, par la force des choses, à se constituer en une sorte de syndicat per- 'manent, par suite à délibérer sur tous les intérêts de la corporation, à la représenter au dehors et à prendre l’initiative des réformes à réclamer ; mais, en écartant celte réflexion qui m'entraînerait loin, je me demande ce que pourrait répondre un ministre au député républicain qui, à l’assemblée, à l’occasion du prochain budget des beaux-arts, lirait ma pcLilion et en développerait les motifs.
Qu’imaginer, que dire pour combattre une demande aussi modérée et aussi juste ?
Louer le mode de nomination du jury ?
Mais il est informe. Aucune règle n’a clé posée, aucune conclilion n’a été prévue ; de majorité absolue ou relative, de rapports des votants avec les inscrits, il n’est ))as question. Existe-t-il seulement une liste électorale ? J’ai le droit d’en douter, puisque l’administration no publie pas le nombre des électeurs. Comment se fait donc l’opération? Ah ! bien simplement. Pendant tout un long jour, de dix heures à cinq heures, on recueille les voix dans une urne. Notez que le 23 mars dernier, il s’est présenté 246 peintres pour voter ! Après cette laborieuse journée, on prend son chapeau et l’on remet au lendemain le dépouillement. Le lendemain, en effet, on déplie les bulletins, on note les suffrages, on prend les ([uinze noms qui en ont réuni le plus et voilà le jury de peinture constitué. C’est naïf et patriarcal, mais cela ne l'cssemble guère à un scrutin. Aussi quels résultats ! Dans la section de peinture, M. Bouguercau a été nommé à 104 voix, 20 de moins que le chiffre de la majorité absolue. Dans la sculpture, c’est encore plus fort:M.Galbrunner n’a que 7 voix sur 83 votants (on ne saitjamaislo nombre des inscrits), et il est juré !
Le ministre se rabattra-t-il sur la sollicitude du jury pour les arts?
Mais nous n’étions pas encore nés que déjà le jury s’était attiré l’exécration de tout ce qu’il y avait en France de jeune et d’intelligent. Encore le jury de cette épo(ju<i valait-il mieux que celui de la nôtre. 11 était mû par des mobiles plus relevés. Quand M. Blondel refusait Eugène Delacroix, quand M. Bidault refusait Théodore Rousseau, quand M. Picot refusait Courbet, quand je ne sais quel sculpteur obscur refusait Barye, il s’agissait de doctrines. C’étaient des idées qui se combattaient. Contre l’élro:tesse du dogmatisme académique, les romantiques revendiquaient la liberté de Timaginalion, les réalistes réclamaient le droit d’appliquer à la vie contemporaine le style de l’histoire. Dans le camp de l’Institut, on s’indignait de ces audaces eide ces profanations. On criait, on vociférait; tout l’étre était pris de fureur. Les épithètes
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de «barbares», de «sauvages ivres», partaient et se croisaient dans l’air avec la riposte de « vieilles perruques». Il y avait là une passion réelle puisée aux sources hautes. Chacun allait jusqu’au bout de ses convictions, et, comme les « vieilles perruques » étaient en plus grand nombre, elles laissaient les « barbares » à la porte du Louvre.
Aujourd’hui, où sont les idées? où sont les convictions? Louis David enseignait à une génération tout imprégnée de l’antiquité héroïque que le beau avait été trouvé une fois pour toutes à Athènes, réédité à Rome, et que ce beau, circonscrit dans les types humains, suffisait à l’expression de tous les sentiments et de toutes les idées. Dans des temps plus rapprochés. M. Ingres, élargissant la pensée de son maitre, assurait que « le véritable but de l’art se poursuit par les études classiques de la nature, de l’antiquité grecque et romaine, des beaux temps de la Renaissance, de Raphaël et des plus beaux siècles de l’Italie. » Aujourd’hui la théorie qui tendrait à prévaloir, c’est que chaque peuple a sa notion de beauté, et que l’artiste qui traduit avec force dans ses œuvres les idées, les coutumes, les caractères et les mœurs de la société qui l’entoure, fait œuvre digne d’admiration. Est-ce qu’on trouve trace de semblables préoccupations chez M. Cabanel? M. Cabanel a-t-il des vues sur l’objet propre de l’art français et sur son rrMc dans les évolutions de notre société? S’il en a, où les place-t-il? Que fait-il de sa philosophie? Rien qu’à cousidércr l’œuvre de David et d’Ingres, on reconstruit leur doctrine. Contemplez Tharnar et la Sularnite, et dites-moi l’esthétique de M. Cabanel!
Peut-être le ministre dira-t-il : C’est vrai; la doctrine est faible et même fait tout à fait défaut; noti'C époque contradictoire et troublée n’en comporte guère, mais l’œuvre accomplie est bonne.
Eh bien, non! Refuser M. Manet — je parle du seul refusé qui se soit mis en évidence et en ait appelé à l’opinion — refuser M. Manet n’est pas une bonne chose. Vous ne le chau-
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gerez pas,M. Manel;il sait ce qu’il vaut, il sait-qu’il est un artiste original et fort. Sa manière ne vous convientpas; c’est possible mais elle est à lui et il la garde. Ce. n’est pas une raison pour lui interdire le pain et le sel de la publicité. M. Manet est d’ailleurs de ces peintres qu’on ne refuse pas. Voilà vingt ans qu’il travaille sincèrement et courageusement sous les yeu-v de Paris. Il occui)edans l’art contemporain une })lace autrement grande que M. Bouguerean, par e.vernple, ([ue je vois [)armiles membres du jury, 11 a fait des toiles qui resteront [)lus sûrement que le Santon à la idorte d’une nîosquee, de M. Gérôme, qui n’est pas du jury et qui mériterait d’en être. Sou portrait de celte année, ce [»ortrait de M. DesbouLin que vous lui avez refusé, eût été une des puissantes toiles du Salon. Mais le succès du Bon bocdt vous avait alarmés-, vous n’avez pas voulu (|u’il se reproduisit sur une plus grande échelle, f'olie! Le public, qui ne s’en fie à vous qu’à demi, a couru chez le peintre, et ces visii.es empressées l’ont amplement dédommagé de votre brutal refus.
Forcer tout un groupe d’artistes à s’abstenir du Salon, comme ont fait les peintres qui, le mois dernier, exposaient chez Purand-lluel, n’est pas non plus une bonne chose. Ce qu’on attend généralement d’un Salon, c’est qu’il présente l’ensemble de la production française. Dans ces conditions seulement, il a un sens et peut devenir instructif. Or, avec votre système, ce résultat n’est pas [)Ossible. Non seulement vos exclusions prouvenl que votre choix pourrait être meilleur, mais par vos procédés vous éloignez des peintres dont la présence serait indispensable. Ainsi ce (jui caractérise le Salon actuel, c’est un immense elTort vers la lumière et la vérité. On sent que- le goût des procédés et des escamotages esl parti. Tout ce qui rai)pelle le convenu, l’artiticiel, le faux, déplaît. On ne l’apercevait pa« autrefois, on s’en choque maintenant. J’ai vu poindre l’aube de ce retour à la simplicité franche, mais je ne croyais pas que ses progrès^ fussent si rapides. Ils sont llagrants, ils éclatent cette
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année. La jeunesse y est lancée tout entière, et, sans s’en rendre compte, la foule donne raison aux novateurs.
Ce sont les tableaux exécutés sur nature, avec Tunique préoccupation de rendre juste, qui attirent; on passe à *“ôté des peintures faites de chic, comme on dit, c’est-àdire conçues et peintes dans Tatelier, sans le secours du modèle. Eh bien! les impressionnistes ont eu une pai-l dans ce mouvement. Les personnes qui sont allées chez Durand-Ruel, qui ont vu les paysages si justes et si vibrants de MM. Claude Monet, Pissarro, Sisley, les portraits si fins et si vifs de M. Renoir ou de Mlle Morizot, les intérieurs si pleins de promesses de M. Caillebotte, les superbes études chorégraphiques de M. Degas, ne le mettent pas en doute. Pour ces peintres, le plein air est une délectation, la recherche des tons clairs et Téloignement du bitume un véritable article de foi. Il serait donc nécessaire qu'ils fussent au Salon pour confirmer de leur présence l’évolution accomjilie et lui donner toute son importance. M. Ronnat me dira peut-être que ce n’esi pas nécessaire. Je lui répondrai que, si cet ordre de spéculation le touche peu, il est des personnes qui y attachent un vif intérêt : nous ne sommes pas obligés de croire que toutes les beautés de la peinture sont contenues dans le Barbier nègre de Suez.
Quand le jury ferme la porte du Salon à un homme de Plient, chacun s’indigne. C’est un sentiment naturel, et il y a des paroles toutes faites pour exprimer ces sentiments là. Mais que dire, quand le jury détruit un homme de talent, quand il arrête un artiste en voie de formation, quand d’un peintre donnant les plus grandes espérances il fait un peintre dont il n’y a plus rien à attendre.
C’est Thistoire de M. Firmin Girard.
Tout le monde a vu ou verra le Marché aux fleurs, qui fait l’ébahissement des promeneurs dans le grand salon d’entrée. Eh bien ! M. Firmin Girard n’était pas né pour, faire cette peinture. Par son éducation comme par SOS tendances, il était tout à l’opposé. Il sortait de cette admirable école de Gleyre, où l’élève, tout en se déve-
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loppant suivant ses aptitudes naturelles, s’initiait sous la parole du maître aux conceptions nobles et élevées. Il avait débuté par quebiues tableaux de sainteté; puis, voyant que le succès ne venait pas, il avait mis ses brillantes qualités d’exécution au service des idées qui ont cours dans les écoles. 11 avait fait des Sirènes, une Vénus endormie, un Jmjement de Paris, et conquis ainsi sa première médaille. Mais cet art de convention ne le satisfaisait pas. Un beau jour il résolut do frapper un f^rand coup. Il peignit une femme nue, en été, couchée dans un pré et se penchant sur l’eau pour cueillir un nénuphar. La tentative était extraordinairement hardie. C’était un corps en plein air, mi-partie dans la lumière et mi-partie dans l’ombre, recevant les reflets qui montent de la verdure du pré ou qui descendent de la verdure des arbres. L’œuvre était réussie au-delà du possible, et, dans tous les cas, aucun des peintres qui la jugeaient n’eût été capable de la faire. Mon avis était que ce tableau méritait une seconde médaille. Le jury pensa différemment : il envoya l’auteur méditer au salon des refusés !
M. Firmin Girard no dit rien, ne protesta pas ; mais il renonça à la grande peinture. Il lit d’abord quelques portraits de dames, qui ne manquaient ni de distinction ni de force. Puis, peu à peu, il s’habitua à de petits tableaux, où l’on voit des femmes bien habillées, avec de jolis enfants, se promener sur des allées sablées entre des plates-bandes fleuries. Il trouva le succès dans cette voie, et la médaille que sa Femme nue n’avait pu enlever, un coin de parc bien ratissé la lui apporta. Son Marché aux fleurs de cette année résume toutes les qualités de ce genre bourgeois. Ce qu’il y a de talent dépensé sur ce morceau de toile est prodigieux. Les détails sont innombrables et tous sont faits avec le même soin. Mais ce n’est pas un tableau. Pour moi, M. Firmin Girard est mort, et son oraison funèbre se trace d’un mot : M. Firmin Girard pouvait devenir un grand peintre, le jury en a fait un photographe !
Hélas! il n’avait pas l’étoffe des grandes résistances.
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Il n’était pas, comme Delacroix, Rousseau, Courbet, Millet, Barye, Manet, de la race des indomptables. Mais aussi que penser d'une organisation artistique qui, pour [iremière condition d’existence, vous impose d’être un héros? Que dire d’un état, où l’homme qui se propose de pratiquer la pacifique industrie de mettre de la couleur sur de la toile, ne peut le foire s’il ne réunit préalablement l’opiniâtreté de Caton à l’intrépidité d’IIoratius Codés? Changeons ces conditions de vie qui ne sont plus lolérables et marchons droit à la difficulté. C’est le jury ([iii fait tout le mal. f]mparons-nous donc du jury et faisons-le à notre image. Qui fait le jury, fait le Salon.
MM. llenner, Vollon, Falguière, Laurens. — Le prix du Salon. — MM. Sylvestre, Aublet, Rixens, Lehoux, Cormon, Becker; — MM. Tony Robert Fleury, Hermans, Gervex ; — MM. Puvis de Chavannes, Joseph Blanc, Maillot. — La dédécoration du Panthéon.
Le tableau du Salon qui marque le plus grand effort de pensée, dont l’effet est le plus concentré et le plus [)uissant, est sans contredit le CJirist mort de M. llenner. On peut regretter que cet art s’applique à des idées d’église, on ne peut pas méconnaître que ce soit du plus grand art. L’exécution, qui domine tout en peinture, |)uisqu’elle est le moyen d’expression unique et que sans elle rien ne vaut, est parfaite. Po ni de procédés, point d’appel aux ressources hasardeuses ; la simplicité même. Le corps, étendu roide sur le dos, la tête soulevée et les jambes infléchies, non-seulement présente la ligne la [dus heureuse, mais il se modèle sous la douce lumière ;ivec une précision, une finesse et une largeur incompa-
rallies. A l’cnlour se rangent, dans des poses dolentes, les [lersonnagcs qu’on a ai)pelés les saintes femmes. On a reproché à M. licnner de n’avoir })as fait ces personnages en entier, de n’en avoir montré ((uc la tète ou le le buste. Sans doute, en thèse générale, un tableau doit être complet par lui-même, ne rien laisser supposer en dehors du cadre ; mais c’est là un principe qui supporte aisément l’exceplion, et l’exception devient une pratique intelligente quand on a affaire à ces lieux communs évangéliques, qui sont si rebattus et, par consécpieut, si difliciles à rendre intéressants. Il faut y être nouveau et craindre le délayage. Est-ce que, dans le tableau de M. Ilenner, les corps de la Madeleine et de la Vierge ne SC comprennent pas? Qu’ajouterait à la clarté de l’idée le prolongement des draperies qui les enveloppent? Ne sent-on pas bien au contraire qu’en les prolongeant, on attirerait le regard du spectateur loin du cadavre sacré, loin du visage des pleureuses, c’est-à-dire loin du cercle où s’agite le drame, oii se localisent l’expression et l’effet? Non, certes, il ne faut pas blâmer M. Ilenner; il faut le louer d’avoir dégagé son tableau de toutes les supcrlluités et de tous les remplissages qu’un peintre vulgaire n’eût pas manqué d’accumuler. Lui n’a pris que le nécessaire, mais tout le nécessaire y est. C’est l’indice d’un grand goût uni à un savoir profond.
A un autre pôle de l’art, avec des moyens différents et une expression non moins forte, l’œuvre de M. Vollon peut balancer celle de M. Ilenner. Ici nous ne sommes plus dans le passé, nous n’opérons plus la reconstruction d’une légende religieuse; c’est une bouffée de réalité qui vient nous frapper en plein visage. Dans le tableau de ce vigoureux artiste, il n’y a qu’une pêcheuse de moules en baillons ; mais elle est représentée au moment où elle se bâte vers le travail journalier. Coiffée d’un bonnet de linge, le panier sur le dos, la main sur la hanche, elle marche d’un pas rapide. L’horizon, sur lequel se dessine son lin profil, est lourd et chargé. Elle s’avance dans les senteurs salées et l’àpre brise des plages, regardant du
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côté de TOcéan et songeant (^iic la récolte sera bonnes parce que le temps est gros et la lame courte. Ainsi se trouvent évoquées d’un seul coup toutes les saveurs et toutes les poésies de la vie maritime.
M. Vollon est un de ces artistes qu’on suit avec un intérêt croissant. Chaque point d’arrivée pour lui n’est jamais qu’un point de départ. Parvenu à la réputation parles natures mortes, il s’est aussitôt mis à étudier le [)aysagc. Du paysage, il est passé à la figure. De temps en temps, à côté de ses armures, de ses plats, de ses aiguières, on le voyait risquer quelque pei'sonnage de grandeur naturelle. Une fois c’était une servante qui fourbissait un chaudron; une autre fois, une dame qui touchait du piano; j)lus ré- (iemment, un garçon qui veillait à l’entretien de quelques (•uirasses. La période de ces essais est finie. La natui-e morte est éliminée. Du second plan, le personnage monte an premier, et le voila qui occupe toute la place.
Admirable type que celui de cette Polletaise ! Une tra- (lilion veut que le faubourg de Dieppe qu’elle habite ait eu des origines grecques. Cette vaillante femme du peuple ne les démentirait pas ; au contraire. Telle on la voit, telle on s’imagine l’antique Diane courant dans les bois avec sa meute. La différence des temps seule explique la différence des professions: l’une chassait, l’autre [)êche. Du reste, elles se valent par la beauté du corps et la vigueur de l’âme. Quelle fierté d’allure a celle-ci ! Ct pourtant ce mouvement de marche si nettement écrit ne suffirait pas, s’il n’était accompagné de qualités de couleurs aussi séduisantes ; si, après le hâlc énergique de la ligurc et des mains, l’on n’apercevait les colorations nacrées du sein qui éclatent à travers ces déchirures de la chemise. Ah ! on devrait bien amener devant cette couvre si saine et si robuste tous les prix de Kome faits ou à faire ; ils y verraient à quelle source profonde l’art s’inspire, et par quels moyens sincères il établit son autorité.
L’an passé, quand M. Falguière exposâtes Lufteurs, on raconta que ce tableau n’était qu’une réponse à un défi porté par un peintre légèrement infatué de sa personne
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cl de son lalont. Boutade ou uou, la pcmlure réussit, et si bien, (iiie l’artiste donne celte année un pendant a, ses 'Lutteurs. Le sujet de Caïn et Abel est, comme celui du Christ mort, un 'de ces lieux communs (pie les généra-, lions se transmettent et où il devient à la longue bien diflicile d'innover. M. Falguiére a su rajeunir ce.vien.v tbème en s’inspirant de la réalité. 11 a représente Çam anlmoment où, clVrayé do son meurtre, il va ca(>lier dans <,uelniie broussaille le cadavre d’Abel, alin de faire dis- ])araître « le corps du délit ». Le meurtrier a charge la dépouille fralorncllo sur ses éjiaulos, et, le pas alourdi par ce fardeau, il descend une espèce de ravin sombre, Jm -roupe, traité dans un sentiment pittoresque trèspro-
uoimé se modèle admirablement dans l’air ambiant. Le
Oaïn d’une'saiivagerie un peu faroiiclic- sans exagération imurtant.est peut-être insnflisamment écrit dans quelques parties, comme par exemple le C(jté du torse qui est dmis l’ombre' mais son mouvement de marebo, inlluence et .léterminé par le poids qu’il porte, est d’une exactitude frappante. Quant au corps d’Abel, envahi des pâleurs i.c la mort et décrivant la courbe la plus élégante, c est la Heur poétique du tableau. Dirai-je maintenant ^ a M. Falguiére do se débarrasser du trait noir qui délimite le contour de ses ligures, de ne point nécessairement mar- (luor d’une hachure noire tonte ligne d intersection ou deux iilans se rencontrent? M. Falguiére sait aussi bien que moi que, dans la nature, les ligures tournent et ne sont encadrées d’aucun lil de fer. La peinture est un nuitier dont les secrets se dévoilent peu à imu à lui. S il n a rien à apprendre au point de vue de la direction généiale de l’art, il a encore des progrès à faire sous le rapport de la facture. Mais il est de bonne volonté : l’année prochaine, il en saura plus que cette année.
M. Jean-Paul Laurens possède le don merveilleux de frapper l'esiu'it par la gravité et 1 imprévu de ses ciimpositions. On se rappelle VInterdit de l’an passé; 1 envoi de cette année a la même étrangeté saisissante. La scène SC jiasse à Grenade, dans une église. François de Borgia
a él6 charge par Charlcs-Ouint d’acconijiagncr dans cctle ville le corps de rimpcratrice Isabelle et de présider à ses funérailles. La cérémonie officielle terminée, voulani dii’e un dernier adieu à sa défunte souveraine, il fait ouvrir le cercueil. C est l’instant que le peintre a choisi. A la vue de ce visage autrefois plein d’atlraits et aujourd’hui défiguré par la mort, à la vue de ces riches costumes de cour n’enveloppant plus qu’un cadavre rigide et violacé, l’envoyé impérial se sent envahi par l’émotion et porte la main à son front pour se découvrir. Le François de Borgia est ])eut-être un peu banal, mais le groupe dos prêtres qui l’accompagnent a une grande tournure ; et quant au cercueil, à la morte, aux étoffes dont elle est habillée, au tabouret recouvert qui supporte sa couronne aux divers accessoires qui les entourent, ils sont d’une exécution admirable.
M. Sylvestre obtient le plus grand succès avec sa Locuste essayant, en présence de Néron, le pjoison préparé pour Germanicus. Nous ne sommes pas ennemis des admirations, mais nous aimons assez qu’on sache C(‘ que l’on admire. Or il ne faut pas considérer le tableau de M. Sylvestre comme un chef-d’œuvre, ni môme comme une œuvre. C’est purement et simplement un de ces exercices d’école oii l’élève entreprend de montrer sa force et d’attirer l’attention de ses maîtres. En se plaçant à ce point de vue, on ne saurait dire trop de bien de l’œuvre de M. Sylvestre. Elle est heureusement composée. La Locusfe, drapée de jaune et de noir, est une véritable trouvaille. La familiarité avec laquelle elle appuie son bras sur le genou de Néron est un trait d’observation morale d’une irréprochable justesse. En ce qui touche l’esclave nu (pii agonise sur les dalles, c’est un morceau de dessin qui, pour la puissance et la vérité, fait songer à Michel-Ange. Assurément l’homme qui, tout jeune, a fait ces choses, si peu doué qu’il soit sous le rapport de la couleur, est un homme de volonté forte et persévérante. On parle d’en faire cette année le prix du Salon et do l’envoyer à Rome.
11 a pris aux ateliers de Paris tout ce (lu’il pouvait y prendre- il recevra certainement des musées italiens tout ce Mue’lcs musées italiens auront à lui enseigner. Mais tout cela, encore nue fois, c’est de 1 apprentissage f l / ® l’éducation. Ce n’est pas de la maîtrise. L’art, c est 1 interprétation de la nature et de la vie par un cerveau spécialement organisé pour les comprendre. Le jour ou, revemi do Home, saturé de tableaux, de statues et de me daillos, plein jusqu’aux bords de l’enseignement classnpic, M. Sylvestre eberebera en lui-mème une pensée personnelle à exprimer, est-il sûr qu’il la trouve? Le jour m'i regardant autour de lui la société contemporaine, i voudra saisir au passage des types, des caractcTes, des passions, des mœurs, est-il sûr qu’il sache voir. Je n ai rien trouvé dans le Senèqia de l’an passé, je ne trouve rien dans la Locuste de cette année, qui m’autorise a
concevoir une telle espérance.
Ab! le prix du Salon! ce n’est pas pour les amis de l’art un mince sujet d’inquiétudes. On parait s étie beaucoup agité cette année pour l’avoir. Le désir de l’enlever a traversé visiblement quelques cervelles.
\ quel autre mobile, on etfet, attribuer la grande toile 'de M Kivens, le Cadnvre de César, porté dans sa maison par trois esclaves; celle non moins grande de M. Aublet, Néron essayant des poisons sur des esc/ciws? Il est clair que les auteurs de cos œuvres ont visé Home. Ce qui veut dire que, dans le public des c e-
ves, on s’habitue doucement à l’idée d’aller passer quatre
ou cinq ans à l’étranger, sous un ciel admirable, delraye de toutes dépenses, pratiquant une profession eleganto et environnée d’un souverain prestige. Je ne trouve pas ce sentiment mauvais; mais je voudrais que le prix servit au dégagement de iiuclque iiersonnabté ; je voudrais <|u’on le donnât à ceux qui font œmvro individuel e, non aux imitateurs et aux copistes. Oue nous fait de lournir un adhérent de plus aux doctrines académiques, d ajou ter une médiocrité à toutes les médiocrités qui sortent
de l’école?
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Le guifi-non (railleurs s’est rnis sur ce prix. Le preiniei’ à rpii on l’a attribué a, si l’on veut, du savoir, de l’étude, mais aucune originalité. Pour dos tal)leaux comme le S0W.SOH. rompant scs lions du Salon do 1875, ou la Constellation du Jlortuie/- du Salon actuel, il est clair ^]ue l’Etat n’a pas besoin de se saigner les flancs. Le second à (jui on l’a décerné n’a pas reparu. C’est 1\I. Cormon, l’auteur d’une Mort de Ravana, dont la coloration et les poses n’étaient (|ue des redites affaiblies do Delacroix. Où est ce jeune artiste ? On le dit en Egypte, malade ; j’aimerais mieux qu’il y fût bien portant, et que, suivant son instinct, il eût préféré la lumière de l’Orient aux poussières des musées do Home. Il mécontenterait sans doute ses juges, mais il servirait son propre génie. A ce même Salon, il y avait M. Becker, l’auteur do cette gigantesque toile qui lit tant de hru'ü, Respha protégeant le corps de ses fils contre les oiseaux de proie. Il n’eut point le prix, mais beaucoup voulaient le lui donner, et l’animation alla si loin que des amateurs, se cotisant, tirent de M. Becker leur })rix de Salon particulier, lui allouèrent une pension annuelle et l’envoyèrent se promener à travers l’Europe. Quel fut le résultat de cette promenade? Nous n’en savons rien. M. Becker n’expose pas.
Cette année, nous ferons une troisième tentative : le jury va avoir à choisir entre de jeunes Bornains, M. Sylvestre, M. Bixens, M. Aublet. Si M. Sylvestre l’emporte, comme c’est assuré, dit-on, et que, parti liomain, il revienne liomain, qu’aurons-nous gagné à créer une institution semblable? Evidemment le prix du Salon aurait dû être réservé pour l’art libre. Le donner à l’art académique, aux successeurs des Vinchon et des Court, aux élèves des Gérome, des Bouguereau, des Cabanel, c’est faire double emploi avec le prix de l’Ecole, et dès lors il vaudrait mieux le supprimer.
Que faut-il penser du grand tableau de M. Tony Robert-Fleury, le Docteur Pinel faisant enlever les chaînes aux folles do la Salpêtrière en 1795? L’observation y est nulle, l’expression faible, l’effet absent. La camaraderie.
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je crois, [)erdra ici ses droits. La composition symbolique de M. llermans, .1 Tanbe, est une œuvre de même force, avec un peu [)I us de jtrétention. On raconte que cette toile a été exposée avec succès dans les diverses capitales du monde. A part quelques morceaux d’éloll'es, châles <ui robes, nous ne voyons pas ce qui aurait pu retenir l’attention dos connaisseurs. Quoi (pi’il en soit, en matière de goût, il n’y a que Paris (jui compte, et je doute que Paris s’enllamme beaucoup ])Our un éiûsode mal vu, mal peiut et outrageusement déclamatoire.
Que J’aime mieux, dans sa simplicité franche, l’.-futüjJsie à l’ Hôtel-Dieu, de iM. Henri Qervex! On ne veut moraliser personne ici, mais seulement montrer un coin <lu Paris scientifique. C’est le lieu; il est ainsi fait. La lujnière tombe ainsi par ces deux fenêtres, et elle éclaire ainsi le cadavre placé sur un linge blanc. Ce garçon d’amphithéâtre est celui (}ue vous avez connu; habitué â tout voir et â tout toucher, il garde avec les morts cette familiarité qui vous a choqué d’abord, et qui est si facilement explicable. Derrière le cadavre, qui est un mor- <-eau d’exécution savante, se tiennent deux internes entablier. L’un, debout, roule une cigarette; l’autre, penché, se sert du bistouri dans une attitude d’une justesse I)arfaite. Les têtes sont peut-être traitées un peu sommairement. Exactes au point de vue du ton, elles auraient pu être un peu plus modelées. Peut-être aussi l’auteur aurait-il obtenu un ett'et plus dramatique en supprimant une des deux fenêtres et en établissant ; un large, jiarti-pris de lumière et d’ombre. IMais cette lumière dilfuse, où tout se modèle, présente des difficultés d’un oi'dre particulier que M. Gervex voulait sans doute aborder, et dont il s’est tiré â son très grand honneur. En somme, c’est de la peinture saine et franche que le jury devrait encourager d’une médaille.
Le public ne se rend pas toujours compte de la destination de certains travaux. Je ne suis pas fâché de lui apprendre que le carton et la peinture que 1\I. Puvis de Chavannes expose sur le palier du grand salon d’entrée.
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sont destinés à la décoration de l’église Sainte-Geneviève, autrement dit du Panthéon. 11 en est de même de l’esquisse de M. Joseph Blanc et du dessin de M. Maillot. Ges messieurs agenouillent sainte Geneviève dans la campagne, promènent sa châsse dans les rues de Paris, font i-emporter par des anges la victoire de Tolbiac, tout cela avec une tranquillité d’âme qui nous rappelle les temi>s primitifs. Mais sont-ils bien siirs que le Pauthéon soit décoré jamais ? et, s’il est enfin décoré, croient-ils qu’il le soit par leurs élucubrations?
Le Panthéon n’est point un monument religieux. La Kévolution en le dédiant à la mémoire des grands hommes l’a définitivement marqué comme sien. Depuis ce jour, l’Eglise a pu le conquérir, mais sa conquête n’a jamais été que passagère. Elle-même s'y est, toujourssentie mal à l’aise, et sans la révolution du 24 mai, sans l’assemblée cléricale de Versailles, elle n’eût pas osé songer à s’emparer des murs en les christianisant. Qu’arrivera-t-il maintenant de ce projet? L’assemblée de Versailles est dispersée, le 24 mai n’est plus qu’un souvenir, le gouvernement de combat a vécu. Est-ce qu’on va donner suite à leurs projets d’envahissement ? Que l’église du Sacré-Co3ur s’achève sur le sommet de Montmartre, c’est une association religieuse qui en a l’entreprise et nous n’y pouvons rien. Mais, au Panthéon, c’est l’Etal qui paye. Et les députés républicains voteraient des fonds j)Our faire hurler les peintures de M. Maillot à coté de celles de M. Joseph Blanc, et celles de M. Joseph Blanc àucôtô de celles de M. Puvis de Chavannes ! Ils voteraient des fonds j)Our tapisser d’une légende féodale les parois d’un monument que la révolution revendique ! La transformation du temple de la philosophie en basilique chrétienne serait accomplie avec les deniers des contribuables ! On consacrerait ainsi d’un seul coup tous les empiétements du clergé depuis soixante ans! Non, non. S’il est avéré que, chaque fois que la réaction triomphe en France, l’Eglise s’empare du Panthéon, il n’est pas moins certain que, chaque fois que la révolution l’emporte,
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l’Kglise le rcsLitue. (.'/esl ce (lui est arrivé en 1830. Entrée dans le Panthéon avec le premier empire, l’Eglise a dù en sortir sous Louis-Philippe. Entrée une seconde fois sons le secomp empire, nous avons l’espoir qu’elle en sortira sous la troisième liépubli(iue. Dès lors, à quoi bon les Genevièves gardant leur troupeau en conversant avec saint Germain? iM. le directeur des beaux-arts devrait, ]>ar sagesse et par prudence, déclarer les travaux suspendus, régler les comptes, et signifier aux artistes qu’ils n’aient plus à s’attarder à des compositions inutilisables désormais.
Go n’est pas la première fois, il le sait bien, que les événements politiques auraient arrêté en germe la décoration du Panthéon.
MM. Dupra}x de Neuville, Détaillé, Munkacsy, Ribot, Gustave Moreau, Ch. Muller, Ferrier, Gérome, Cabanel, Bouguereau. Bonnat, Delaunay, Jules Lefebvre, Paul Baudry, Fromentin, Hébert.
Les tableaux militaires sont rares cotte année. M. Dupray n’a ]>as réussi, M. «le Neuville est absent; reste M. Détaillé. Je n’ai jamais eu un goût bien prononcé pour les oeuvres de ce peintre. Ses petits découpages, ses maigres silhouettes, son coloris mince, surtout sou manque d’émotion, m’avaient toujours détourné de lui. Cette année, je lui tire ma révérence: il a fait un tableau de maître. 11 y a bien encore çà et là quelque sécheresse, comme dans les contours du ublan tombé do cheval à droite; quelques dispositions sentant l’api)rct, comme dans la ligne continue que forment au premier plan la lance, le sabre et le casque tombés sur le sol.
SALONS
Mais la couleur est vive et juste; le ciel est vrai; le terrain, détrempé i>ar la neige tondue, est d’un rendu étonnant. Et puis, ce qui complète une bonne execution, l’œuvre est dramatique, j)assionnée, émouvante.
Le titre du tableau. En reconnâissance, indique le sujet. Une colonne IVaneaise vient d’en*rer dans un village que les Prussiens occupaient tout à l’heure. Elle d(d)ouche du fond et des côtés dans la rue |)rincii>alc qui, en décrivant nn circuit, s’incline rapidement vers le spectateur. .Vu milieu de cette rue et en avant des autres troupes, marche, l’aul attentif, un groupe do mobiles et de chasseurs de V inrennes, que guide un petit paysan en blouse bleue. Le [)etit paysan a vu ce qui s’est passé, il a entendu les premières balles françaises, il a vu tomber un uhlan et les autres prendre [)récij)itamment la fuite. Le bras tondu, il monirc le chemin qu’a pris l’ennemi et le point où il doit être encore. Tout le village est dans l’attente et prend part à l’action. Des volets s’entr’ouvrent non sans quebpn' crainte; des gamins se collent le long d’un mur jujur s’abriter des balles.
Il est clair qu’au point où l’on en est, un coup de feu peut retentir et la fusillade aussitôt éclater.
Ce moment d’anxiété a été rendu j)ar le peintre avec un bonheur extrême. Ses petits soldats sont saisis sur le vil de la nature. Ils sont vrais dans tous les détails de leur attitude et de leur }diysionomie. Chacun d’eux est à lui seul une étude morale com[)lète. .Vussi le public prête-t-il à cette œuvre, à la fois fine et forte, une attention extrême. Moi, j’y vois le signe d’un peintre qui se relève, et j’applaudis.
.VI. Mnnkacsy s’est peint lui-même dans sôn atelier.
L artiste et la jeune dame qui l’accompagne forment le point central du tableau. Un jjaysage, en cours d’exécution, rju ils considèrent l’un et l’autre, motive à la fois leur pose et l’expression de leurs visages. Cette comjjosilion charmante est semée de jolis détails. Le chien, les eartons, le j;etit modèle caché derrière la toile, les cui-
l'asses, les aiguières, tout le pêle-mêle des bibelots en- I.MSsés, sont autant de notes (|ui attirent le regard et (pii le séduisent. L’harmonie d’ensemble, sobre et sévère, ii’en est point altérée et l’elFet conserve son unité. Ferai-je un reproche? Dirai-je (pi’à mon avis la scène mampie d’étendue, et rpie mon œil rencontre trop tijt cette armoire sculptée (]ui lait le fond du tableau? Qu’importe? L’e.xécution est d’un artiste et fei'ait passer, tant son attrait est puissant, sur bien des erreurs de cette nature.
Des noirs do Munkacsy aux noirs de Itibot, la distance n’est pas longue. M. Dibot a placé cette année dans un seul cadre les Portriiiis de tout une fandlle, et, alin d’attester les relations ([ui Funissent à celle-ci, il a tracé dans le groupe sa projire ressemblance. Désireux de motiver son fond d’ombre et de satisfaire à l’implacable logique du public, il a transporté cette fandlle au théâtre, dans une loge. Une lorgnette, des gants, ({uelques menus accessoires localisent parfaitement la scène. Dès lors tout est justifié, dit la foule, et elle s’en va sans récriminer. Les connaisseurs n’avaient pas besoin de ce subterfuge du peintre. Un portraitiste a toujours le droit de faire saillir de l’ombre la tète de son modèle. C’est même le procédé le plus usité. Dans le |)ortrait, en ell'et, la question du fond est secondaire. Ce qui importe avant loul, c’est la construction des têtes, l’expression des visages, le caractère des mains. Avez-vous vu souvent ligures humaines plus vivantes, })lus vraies, plus sympathiques, SC modelant mieux sous la riche lumière qui les éclaire? Je ne sais quelle bonté, (luclle simplicité chaste du regard et des lèvres vous invite à les regarder longtemps. Et les mains, avec quelle si'ireté, quelle précision elles sont traitées ! 11 y a des qualités d’art que les amateurs reconnaissent, pi'oclament hautement: par quelle fatalité faut-il que la foule y soit moins accessible ?
L’apocalypse est de l’eau de roche à côté des deux toiles de M. Gustave Moreau. Qui me racontera Sulomé? Qui m’expliquera ce que mes yeux voient et que mon esprit se refuse à comprendre ? D’abord où sommes-nous
SALONS
ot quel est ce lieu niii‘iri({ue ? Sommes nous dans la pauvre Judée ou bien chez l’opuleiit rajah de Mysore? Les arabesques qui fleurissent l'intérieur de ce palais enchanté sont-elles de la peinture, ou du lapis, ou de l’agathe, ou de l’onyx? Je crois arriver devant une toile peinte, je me trouve en présence d’un ruissellement de pierres précieuses.
L’Hei'cule et l'hydre deLerne est moins prétentieusement énigmatique. L’Hercule, je le reconnais. 11 est vrai qu’il ressemble à un Apollon tiré de quelque camée, qu’il est chargé de branches de laurier comme un bœuf gras, qu’à la distance où il est de l’hydre, leur rencontre n’aura rien de dangereux itour l’un ni pour l’autre. Mais enliu il est armé d’une massue, il est en face du monstre, et c’est quelque chose pour la clarté de l’idée. L’hydre aussi est reconnaissable. Elle a sept têtes avec un seul corps, et elle est si formidablement naïve, dressée sur sa queue comme un màt qui se tiendrait debout, qu’un enfant de cinq ans envierait cette trouvaille à l’auteur; à défaut d’autre signe, les victimes qu’elle a faites autour d’elle et qui croupissent dans l’eau dormante, la dénonceraient. Mais après ? Est-ce qu’il y a là un sujet? Le sujet, ce serait le combat fl’llercule contre l’hydre ; quand va-t-il commencer ? Puisqu’il ne commencera pas, approchezvous de près, et regardez cette facture, vous verrez une chose que vraisemblablement vous n’avez jamais vue ; c’est que les membres, les tètes, les corps des victimes tombées dans le goulfre, sont modelés au moyen de hachures faites à la plume par dessus la couleur étalée au pinceau. Idées d’illuminé, exécution d’illuminé ; ces choses échappent à des compréliensions aussi vulgàires ({ue les nôtres. Passons.
Qui s’en serait douté? M. Charles Muller cherche des sujets dans les faits divers des journaux. Il a lu quelque part le récit suivant ; « Le 7 novembre 1875 (notez que la date y est), sous une arche du pont de Rivesaltes, où il habitait avec sa famille, un gitnno, éprouvant les symjttômes d’une mort prochaine, lit appeler le curé, qui lui
apporta les secours de la religion et lui administra le saint viatique. » 11 ne s'est point demandé si ce récit avait ([uelque intérêt pour nous, et il l’a couché tout chaud sur la toile. La mise en scène est réglée à la façon du peintre Biard. Le vent s’engouffre sous l’arche du pont pendant que le curé opère, et pour que l’hostie consaci'ée ne s’envole pas, quelque bohémien de la bande tient un parapluie ouvert au-dessus de la tête de l’oftlciant. Ce tableau succède à celui de l’enfant qui mettait de la crème dans un boîtier de montre. 11 pourrait lui servir de pendant. On n’avait pas encore vu le comique appliqué aux cérémonies de l’Eglise. M. Charles Muller pourra revendiquer le mérite de cette invention.
On aurait pu croire au dernier Salon que l’heure de l’émancipation était arrivée pour M. Terrier. Son charmant tableau de Ganymède montrait un esprit désireux de f;anchir le fossé qui sépare l’imitation do la libre invention personnelle. Le fossé était sans doute trop large, car voici M. Terrier retombé en plein dans les errements de l’école. Ni sa tentative vénitienne de Bethsabée, ni sa tentative bolonaise de David ne le conduiront à Taffranchisscment. 11 y a pourtant de jolies parties de couleur dans \a Bethsabée, dos raccourcis heureux dans le David', mais tout cela manque de force et de continuité. Le David néanmoins est curieux par un trait d’observation morale assez rare dans les sujets démodés. Comme tous les êtres grêles qui ont accompli une œuvre au-dessus de leurs forces, le jeune berger est transporté d’enthousiasme par sa victoire inespérée. Debout sur la poitrine du Goliath abattu, brandissant son glaive de la main droite et de la main gauche élevant la tête sanglante du géant, i' crie de toute l’ampleur de ses poumons et appelle à h i les soldats de son camp. Cette exaltation fébrile est uim vérité de nature que la réalité seule peut donner. Elle dénote un tempérament près d’aboutir. Est-ce que M. Terrier ne va pas enfin laisser les lieux communs et entrer dans l’interprétation directe de la vie humaine? Le lait de l’école ne suffit plus aie nourrir;