‹ Salons (1857-1870) (volume 3)Chapitre 10 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

Quelle a été la pensée du jury en acceptant ce buste grotesque, qu’aucune qualité ne recommandait et qui lui était envoyé par un étranger non exempt? Faire du tapage, provoquer des manifestations? 11 doit être bien puni; personne n’en a parlé.

Pour les bustes de femmes, nous retrouvons encore au premier rang M. Carpeaux avec son Portrait de Mme .4... D... ; mais cette note vibrante ne convient pas à toutes les délicatesses féminines. Pour celles que ce scintillement de vie effrayerait, voici les enveloppements délicats dcM. Franceschi. Son Portrait de Mme P... P..., caressé avec amour, est d’une grâce enchanteresse. Une curiosité, égale pour le fini d’exécution, c’est la Marie d’Etrurie de M. Eugène Robert, buste de jeune fille adorné d’une collerette et d’un peigne en ivoire du travail le plus précieux. La Corinne de M. Granet est une ébauche bien colorée; la Volumnie de M. Désigné captive par l’intensité du sentiment et la modernité du caractère. Est-ce une étude? est-ce un portrait? Je ne sais; mais un mystère douloureux se lit dans le pli de sa lèvre et dans l’éclair de son regard profond. Elle a l’attirance des femmes du Vinci, et, drapée comme elle est, elle rappelle les belles têtes expressives de Préault, le Silence, la Douleur, avec l’exactitude du modelé en plus. La beauté savante de Mme IL.., a trouvé son interprète naturel dans le beau et souple talent- de M. Iliolle. Au contraire, le Portrait de Mlle U. Rommetin, par M. Chenillion, a la précision et la fermeté d’un llolbein. M. de Saint-Marceaux a essayé une chose bien audacieuse : il a coitTé sa jeune fdle, Mlle B... B..., d'un l’hapeau à la mode avec épis, fleurs, nœuds de rubans et le reste. Ve criez pas : le résultat est charmant, tant il est vi'ai que les réalités les plus contemporaines peuvent entrer dans fart ; il s’agit seulement de savoir en faire emploi.

Mêlés au portrait, j’ai renconti’é quelques bustes allégoriques. Ils sont rares, le moment n’étant pas propice à ces sortes de créations. Toutefois j’en ai noté deux au

passage : la République française, de M. Lemaire, et la France, de M. Louis Grégoire, ha. République française est coiffée du bonnet rouge et revêtue d’une capote de mobilisé, pour marquer, avec la date de son origine, les circonstances de sa naissance. La France porte au cou le grand cordon de la Légion d’honneur, au front une. étoile et des épis. Ici encore l’artiste s’est heureusement tiré des difficultés du style et de l’arrangement. La tête a de la noblesse et de la force ; l’expression du visage est calme et répond tout à fait à la situation : la France attend. Il faut plaindre les artistes qui, dans notre époque indécise et troublée, s’attellent à de semblables problèmes; ils ne trouvent ni dans les hommes ni dans les choses les ressources dont ils ont besoin. La politique qui se fabrique à Versailles les dessert, au lieu de les aider. Aussi, lorsqu’à force de réflexions, ils ont trouvé un à peu près de formule qui satisfait la logique, on doit se hâter de les louer.

J’allais oublier le Portrait de Mme Rattazi, par M. Clesinger. Il est, comme bien vous pensez, bellement exécuté ; mais ce que le distingue et le signale, c’est l’arrangement. La noble dame tient dans ses bras et serre contre sa poitrine une multitude de rubans, de cordons et de croix; on pourrait dire qu’elle a sur l’estomac tout un magasin de récompenses. Poètes, romanciers, et vous aussi, journalistes, mes frères, saisissez-vous celte allusion? Allons, chapeaux bas, et saluez la déesse du ruban vert !

Pastels, aquarelles, dessins, gravures. — Conclusion.

Le dessin, c’est-à-dire la substance même de l’art, la partie solide et orofonde sans laquelle peinture et sculp-

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ture ne seraient rien, le dessin est banni du Salon. Le jury, avec cette intelligence qu’on lui connaît, déclare n’avoir point de place à lui donner. C’est pourquoi pastels, aquarelles, fusains, mines de plomb, on accroche tout cela dans des galeries ouvertes où le vent souffle et où des fluxions de poitrine embusquées guettent le promeneur. Le public averti ne s’y hasarde guère. J’y ai passé deux heures hier sans rencontrer âme qui vive. Quand donc cessera ce scandale? quand le dessin obtiendra-t-il droit de cité?

Le pastel était la grande mode au XVIII® siècle. La Rosalba, traversant la société parisienne de la Régence, en avait communiqué le goût aux femmes. Latour, arrivant par dessus, le marqua de son trait original et fort. Délaissé aujourd’hui, il ne compte que peu de maîtres. J’ai retrouvé là M. Philippe Rousseau, avec ses natures mortes; je vois d’ici un flacon, une pastèque et des piments, qui, pour l’énergie du modelé, ne le cèdent pas à la peinture à l’huile. M. Galbrund fait le portrait avec une ampleur et une certitude qu’on n’a pas dépassées; sa jeune fille en robe grise, avec un fichu de dentelle noire sur l’épaule, un livre à la main, a la candeur virginale et la saveur pénétrante d’un Chardin. Après lui, il faut citer M. Charles Pipard pour ses trois portraits si sobres et si vivants; M. Escot, pour son portrait de l’avocat Lesur. original et vrai; M. Huas, pour ses corsages de jais si vivement enlevés; Mme Fina Xicolet, M. Gros-Claude, les scènes militaires de feu Regamey, et enfin le portrait de MmeCarolus Duran, dont on dirait plus de bien peut-être, si elle n’était la femme d’un peintre et si elle n’avait emprunté à son mari un de ses rideaux pour en faire, elle aussi, hélas! une tenture de fond.

La vogue est à l’aquarelle. On se rappelle les prix fabuleux dont furent payées, à la vente Régnault, quelquesunes de celles que l’artiste avait peintes. Elles étaient puissantes, mais fort travaillées. Il semble que là ne soient point les conditions d’un genre qui veut de la facilité et ne procède que par teintes posées à plat. A ce

compte, M. Follet qui a traité son portraitde Jeune fille en miniature et s’est servi du pointillé, serait en dehors du vrai. Il en serait de même de M. Bida, qui, dans son Jérôme Savonarole, affiche le style et [cherche la haute tournure d’un tableau d’histoire. On en jugera comme on voudra; mais ce qui est certain, c’est que les aquarelles vives et libres sont infiniment plus plaisantes. Il n’est rien de supérieur à celles de M. Fils, deu.v Vues de la place Pigalle, que l’artiste a enlevées de sa fenêtre un jour d’hiver. La neige est tombée, les omnibus tirent, les cochers grelottent, les petites silhouettes des passants s’agitent toutes noires sur la blancheur du sol. C’est lai’ge comme les deux mains, mais, pour la justesse de l’effet et l’entrain de l’exécution, cela vaut bien des grandes toiles. M. Harpignies, un peu lourd dans ses Vues de parc, est tout à fait charmant dans VEtude sur nature. M. Fierre Gavarni a hérité de son père le goût des costumes et des types contemporains, il les traite avec observation et esprit. M. Zacharie Astruc s’est fait le poète de l’Espagne, dont il chante les Balcons roses avec humour et fantaisie. M. Edmond Morin nous entraîne dans le comté de Kent, à la porte d’un manoir anglais, sous de grands arbres qni projettent à l’entour leur ombre transparente. Enfin M. Détaillé nous ramène à un Rendez-vous de chasse français, amusant pêle-mêle de chevaux, de voitures, de toilettes de dames et de gens en livrée, malheureusement dessinés d’un trait un peu sec.

Regardez en passant les deux petits portraits fins et précis que M. Lecomte du Nouy a crayonnés à la mine de plomb, et arrêtons-nous aux fusains, qui sont nombreux et beaux. M. Lalanne règne ici en maître; son Platane, son Parc de de Balzac réunissent toutes Tes conditions du genre. Mais la page que je préfère, c’est Bordeaux pins des Chartrons, avec le spectacle des quais et des navires à l’ancre. Le tableau est animé et l’effet écrit avec une vigueur incomparable. M. Courdouan aborde les grandes dimensions. Son Clair de lune sur les côtes de Provence est peut-être le plus grand cadre

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(le la galerie. Mais l’artiste a su le remplir. Les masses sont bien assises, l’effet est juste, et l’impression qui se dégage ne manque pas d’une certaine solennité. Citons encore le Pont de Landernau, de M. Lhermitte. et le Ravin de la Castellane, de M. Pierre Teyssonnières. Dans le portrait, il y a aussi une dimension inattendue : c’est il/"*® F..., que M. Boetzel a dessinée grandeur de nature. Le portrait est bien, mais n’y a-t-il pas quelque exagération dans la taille? On peut en dire autant dan< un infiniment plus petit cadre. Exemple : le portrait si vivant de M‘"® 8..., par M. Eugène Lagier, de Marseille, et la belle tête, distinguée et poétique, de Gabrielle, rehaussée de quelques traits au crayon blanc, par M. Leygue.

Tandis que l’eau-forle a les honneurs de la mode. <{u’elle partage avec l’aquarelle, tous les autres genres de gravure déclinent plus ou moins. Le plus menacé de tous est certainement le burin, dont la lenteur ne répond plus aux exigences d’une société jiressée de jouir. Le jury a vu ce péril et s’est porté avec résolution de ce côté. Cette année, comme l’année dernière, il a eu deux médailles, une première classe et une seconde, pour la gravure au burin. C’est M. Iluot, qui a obtenu la médaille de 1‘® classe pour sa belle reproduction du Prix de Varc, de Van der llelst; M. .Jac(iuet a eu la médaille de seconde classe pour sa gravure de Gloria victis, d'après M. Antonin Mercié. Ces efforts, combinés avec ceux de la Société française de gravure, seront-ils couronnés de succès? Nous le souhaitons, sans beaucoup l’espérer. La lithographie est à peu près dans le même état que le burin, elle agonise. Après avoir brillé du plus vif éclat pendant trente ans, elle est abandonnée à son tour: elle ne fait plus de recrues nouvelles, et si, parmi ses artistes renommés, M. Pirodon reste dans le rang, M. Emile Vernier, moins persévérant, a passé armes et bagages à la peinture. Quelquefois cepenciant, pour se distraire la main, il revient à son ancien métier, et cette année notamment il a apporté deux belles reproductions des la-

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bleaux de M. Merino. La gravure sur bois, favorisée par im certain nombre de publications illustrées, lutte avec plus d’avantages. Parmi ses meilleurs représentants, je cite M. Boetzel, qui a dessiné et e.xécuté quinze gravures pour un ouvrage du D’’ Jourdanet, et enlevé ainsi une médaille que depuis longtemps il avait méritée; M. Eugène Froment, qui expose trois gravures, dont une pour le Graphie, et k qui le jury a également donné une médaille; M. Yon, enfin, qui, non content de ses succès en peinture et en eau-forte, s’est fait représenter cette année par un bon nombre de gravures sur bois.

Reste l’eau-forte, la reine du jour. Ici les talents abondent, originaux et ardents. L’eau-forte a ceci pour elle, (pi’elle est l’expression la plus directe de la personnalité, Avec une pointe et un peu de vernis sur un cuivre, l’artiste dit tout ce qu’il pense et comme il le pense, sans traducteur ni intermédiaire. Soit qu’il compose, soit qu’il interprète un grand artiste, il reste maître de son sentiment et de sa forme. Il n’y a peut-être pas beaucoup de gravures aussi saisissantes que V Abondance, exécutée par M. Léopold Flameng, pour la chalcographie du Louvre. Ce n’est pas seulement le dessin, c’est la couleur de Rubens. Aucun maître n’a jamais été plus fidèlement rendu. Une autre belle eau-forte, c’est la gravure du Gaint Bruno, de ,1.-1*. Laurens, par M. Pierre Teyssonnières. Les Vues de Paris, de MM. Saffrey, Rochebrune, Taiée, ont été popularisées par les publications de la maison Cadart, ainsi que les beaux paysages de M. Lalanne. Mentionnons les Porfeai/s de MM. Lerat et Courtry, auxquels le jury a accordé une médaille cette année. M. Henri Lefort, le fils de notre confrère, a e.xposé un joli Candélabre de la Renaissance, très finement exécuté. M. Alphonse Legros nous envoie, de l’autre côté de la Manche, de vives impressions de paysages et un charmant Portrait de jeune fille enlevé en quelques morsures. Il ne faudrait pas être artiste pour ne pas s’intéresser aux dix [)ortraits à la pointe sèche de M. Desboutins, non plus aux caractéristiques eaux-fortes de M. Edwia Edwards.

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le graveur anglais dont M. Fantin-Latour a fait un si beau portrait; non plus aux reproductions des grands peintres français ou flamands que M. Greux exécute pour VArt. C'est pour une édition de Manon Lescaut que M. Hédouin a gravé ces six eaux-fortes si charmantes. Quant à celles de M. Lançon, si émouvantes, si dramatiques, c’est à une histoire de M. Eugène Véron, intitulée la Troisième invasion, qu’elles sont destinées. Rarement on aura vu, à propos d’une campagne, suite aussi importante et ayant un tel caractère d’authenticité. Faire aujourd’hui leur éloge est superflu. Le public, qui les voit édifier depuis quatre ans sous ses yeux, les connaît. Parmi celles qui sont exposées cette année, il en est, telles que VAmbulance dans l'église de Mouzon, ou le le Convoi de prisonniers, qui sont d’incomparables chefs d’œuvre.

Tel est, avec ses faiblesses et ses forces, le Salon de 1875. Ce qui est un bon signe, c’est qu’en le quittant, on le trouve meilleur qu’on ne l’avait jugé les premiers jours. Dans toutes les séries, il y a des indications de renouveau et des motifs d’espoir. La sculpture, que les académiciens ne tiennent plus et qui ne connaît pas les variations de la mode, achève pacifiquement son évolution vers un art plus vivant, plus français, marqué au coin de nos idées et de nos formes. Dans la peinture, ily a plus de houle. L’enseignement de l’Ecole des Beaux- Arts, les honneurs décernés à MM. Cabanel et Gérôme, l’exécrable influence des marchands, la faiblesse intellectuelle du jury, sont autant de causes de trouble, qui déterminent des courants divers et empêchent l’unité de direction. Cependant, cette année, il nous semble apercevoir certains germes de choses qui n’étaient pas hier. 11 s’est produit çà et là des tentatives qu’on n’était pas accoutumé de voir et qui donnent à penser. Je ne dis pas cela pour le prix du Salon. Je ne place rien sur la la tête d’un pasticheur de Delacroix qui va prendre ses sujets dans l’Inde antique. Je ne vois pas ce qu’il peut aller faire à Rome ; et je crains fort qu’il n’en soit de lui

comme de son prédécesseur, M. Lehoux, dont la déconfiture est si lamentable. Non; ce qui me frappe, ce sont des oeuvres comme les Lutteurs, de M. Falguière; les Cuirassiers, de M. Roll; la Mort, de M. Torrentz. Prendre la vie ambiante et la monter par le style à la hauteur de l’histoire, voilà qui est un bon symptôme et nouveau dans nos temps éclectiques. Si les faux enseignements qui résultent de la présence de M. Cabanel à l’Ecole des Beaux-Arts, de l’ocU'oi d'une médaille d’honneur àM. Gérôme, de la distribution annuelle des récompenses, ne venaient pas troubler le goût public en voie de formation, le développement dans ce sens serait rapide, et le petit filet d’eau de cette année deviendrait peut-être bientôt grand fleuve. Je ne veux pas nous bercer d’illusions prématurées; mais, pour ceux qui aiment à-espérer, je rappellerai qu’entre l’invasion qui termina le premier Empire et le réveil de l’esprit en France, il s’écoula un intervalle de quatre à cinq ans. L’Empire finit en 1815, le iVaufrai^e de la Méduse est de 1819; après vient la Barque du Dante, I8iî, et le Massacre de Scio, 1824, déchirant l’air comme un accent de clairon, commence la grande bataille.

Les cahiers des artistes. — llequêle aux membres républicains des deux chambres. — Comment se fait l’élection des jurés. — Les anciens jurys et le nouveau. — Œuvre des anciens, œuvre du nouveau. — M. Manet. — Les impressionnistes : MM. Claude Monet, Pissarro, Sisley, Renoir. Caillebotte, Degas, Mlle Morizot. — Caractère général du salon. — M. Firmin Girard ou la mort d’un peintre.

On a beaucoup parlé de cahiers en ce temps, on en a même dressé quelques-uns. Des écrivains studieux et zélés pour la République ont établi les cahiers de la démocratie en général, d’autres ceux de corporations diverses.

Je n’entreprends pas d’écrire ici le cahier des artistes. Il y a trop de diversité dans leurs appréciations et leurs vœux. Selon la situation du postulant, le point de vue change. Le prix de Rome aspire à la médaille ; le médaillé, à la décoration; le décoré, à l’Institut ; le membre de l’Institut, au monopole des commandes et à la direction de l’enseignement artistique.

Ces prétentions d’une aristocratie plus ou moins ambitieuse n’ont rien qui nous touche.

Mais j’entends au-dessous d’elles la plainte prolongée d’une plèbe laborieuse, qui, honnie, persécutée, chassée

des Salons, n’en travaille pas moins courageusement à l’augmentation de notre capital intellectuel. Tout à côté s’élève la protestation de libres esprits qui demandent de quel droit un jury irresponsable, choisi par des électeurs privilégiés, se permet de mutiler arbitrairement une des plus nobles branches de la production nationale, empêche la France de savoir ce qu’elle pense véritablement en matière d’art. C’est au nom de ces protestants que j’écris, et c’est de ces déshérités que j’ai toujours défendu la cause. Mes lecteurs ne me reconnaîtraient pas si, au moment où s’ouvre le premier Salon de la République et où l’aurore de la justice se lève pour tous, j’abandonnais le devoir que depuis si longtemps je me suis imposé.

Je resterai donc fidèle à ma propre tradition. Avanl d’aborder l’examen des oeuvres du Salon, je foi'mulerai le cahier des humbles, des oubliés, des dédaignés, des bafoués, des proscrits par rancune, des reçus par ironie, de toutes les victimes de l’art officiel. Ils ne constituent pas seulement l’immense majorité des artistes présents, ils forment la réserve de l’avenir. De cette couche profonde sortiront nos futurs génies. La République, qui naît et qui a besoin de serviteurs utiles, doit leur montrer de la bienveillance ; ils lui rendront un jour en honneur et en gloire plus qu’elle ne leur aura avancé en intelligente protection.

Mais quelle forme donner à une semblable requête? La plus simple et la plus directe.

A messieurs les membres républicains du Sénat et de la Chambre des députés

Messieurs,

Les élections du 30 janvier et du 20 février, en vous envoyant dans les deux assemblées, vous ont envoyés au pouvoir.

De toutes les tâches qui s’imposent à vous, la plus immédiate, — et vous l’avez compris, — consiste à faire pénétrer l’esprit républicain dans le gouvernement et dans l’administration, à mettre les différents services publics

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en harmonie de direction et de tendances avec la constitution qui nous régit.

Or l’administration des beaux-arts est une de celles qu’on a le plus négligées jusqu’ici. Organisée selon le mode monarchique et fortement rattachée à l’Etat, elle est restée étrangère aux mouvements les plus décisifs de l’opinion. Les plus grands artistes de ce siècle se sont développés malgré elle et contre elle. C’est avec les seules ressources de leur énergie et de leur valeur propre qu’ils ont pu se produire, et, s’ils ont conquis l’admiration universelle, ils n’ont jamais désarmé l’Institut ni l’Ecole. Cette antinomie cruelle a échappé à nos assemblées délibérantes. Chaque année, quand revenait la discussion du budget, quelques membres se levaient pour ou contre les subventions théâtrales ; on prononçait des discours à portée philosophique ; les uns vantaient le progrès moderne, les autres prophétisaient la chute de Babylone ; puis on passait au vote des articles, on accordait les crédits demandés, et tout était fini. Du sort des peintres et des sculpteurs, de leur condition, de leurs droits, de,ce qu’ils pouvaient prétendre ou espérer, il n’avait pas été dit un mot.

Pourtant notre moderne école de peinture domine le monde ; c’est chez nous que l’étranger s’approvisionne, qu'il envoie ses enfants apprendre ou s’inspirer. Notre école de sculpture soutient sans faiblir, avec une vigueur qui se transmet d’âge en âge, l’éclat de sa vieille renommée.

Comment accepter que plus longtemps l’Etat. — non pas même l’Etat, la coterie qui s’est emparée de sa force et en dispose, — continue de lutter contre le talent, cherche â éteindre ou stéi'iliser les forces vives qui naissent spontanément du sein de la nation ?

11 ne se publie pas eu Erance une biographie d’homme de génie, — Barye, Delacroix, Théodore Rousseau. Courbet, — qui ne soit un long réquisitoire contre la direction des beaux-arts ou contre les jurys.

Cet antagonisme, où tant de généreux efforts ont échoué, où tant de chères espérances se sont brisées, une monar-

chie féodale ou un empire autoritaire pouvaient l’entretenir: une démocratie républicaine doit le faire disparaître.

Nous connaissons l’étendue de la lâche et nous en savons les difficultés. Mais nous ne sommes pas des intransigeants ; nous comprenons que, pour être résolus, les problèmes veulent être décomposés, et que, pour aller à bien, les réformes doivent être réalisées graduellement.

Nous ne prétendons pas au bouleversement de ce qui existe.

Nous ne demandons ni la fermeture des ateliers de l’Ecole desbeaux-arts ni le licenciement de l’Ecole de Rome.

Nous n’avons aucun goût pour être constitués en académie et nous ne voulons pas davantage nous morceler en groupes, ayant chacun son drapeau avec sa salle d’exhibition.

La République française est une, nous voulons l’unité des manifestations artistiques.

Nous reconnaissons comme légitime l’intervention de l’Etat, non pas dans nos affaires, mais dans les affaires de l’art, qui sont les affaires de tous ; nous acceptons les salons annuels, les jurys, les récompenses, tout ce que l’opinion publique n’aura pas irrémissiblement condamné.

Nous ne demandons qu’une chose, qu’on ne peut nous refuser, parce quelle est de stricte justice, parce qu’elle est de droit commun dans les pays de suffrage universel : nous demandons à participer à la nomination de nos juges.

Ledroitde suffrage, voilà pourle moment, et jusqu’à ce que l’opinion soit convertie à autre chose, l’unique objet de nos vœux !

Un bulletin de vote, telle est notre grande revendication !

Aux termes des règlements passés, ceux-là seuls pouvaient participer à lanomination des jurés qui avaient eu le prix de Rome, étaient membres de l’Institut ou avaient obtenu une médaille. Le règlement de 1876, amplifiant le privilège, a donné l’électorat — chose incroyable et qu’on n’avait jamais vue — aux artistes récompensés qui

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ii’exposenl pas. Nous ne demandons pas qu’on dépouille personne, nous respectons les situations acquises. Nous sollicitons seulement d’être traités sur le même pied que les autres.

Nous sommes les justiciables et nous supplions qu’on ne nous impose plus des juges nommés sans nous et contre nous.

Est-ce e.xcessif, est-ce exorbitant?

Il n’y a pas de paria dans la cité politique, tout Français est électeur. Nous demandons qu’il n’y ait pas de paria dans la cité des arts et que tout exposant puisse voter.

Plus de privilèges, l'égalité.

Le jury élu, non plus par quelques uns, mais par tous.

Que la République, à qui nous n’avons rien demandé encore et qui nous doit un don de joyeux avènement, reconnaisse nos droits, nous signons avec elle un pacte d’inaltérable fidélité.

Telle est, succincte et explicite,.la supplique que j’enverrais à nos représentants, si j’avais l’honneur d’être un peintre rudoyé des jurys, — certain que si ce point unique, le vote, était obtenu, le reste viendrait par surcroît.

Je ne sais si les artistes partagent mon sentiment ; je ne sais s’ils se rendent bien compte de la force qu’ils acquerraient le jour où ils auraient à leur tête un jury nommé par la majorité d’entre eux, amené, par la force des choses, à se constituer en une sorte de syndicat permanent, par suite à délibérer sur tous les intérêts de la corporation, à la représenter au dehors et à prendre l'initiative des réformes à réclamer ; mais, en écartant cette réflexion qui m'entraînerait loin, je me demande ce que pourrait répondre un ministre au député républicain qui, à l’assemblée, à l’occasion du prochain budget des beau.x-arts, lirait ma pétition et en développerait les motifs.

Qu’imaginer, que dire pour combattre une demande aussi modérée et aussi juste ?

Louer le mode de nomination du jury ?

Mais il est informe. Aucune r-ègle n’a été posée, aucune condition n’a été prévue ; de majorité absolue ou relative, de rapports des votants avec les inscrits, il n’est pas question. Existe-t-il seulement une liste électorale ? J’ai le droit d’en douter, puisque l’administration ne publie pas le nombre des électeurs. Comment se fait donc l’opération? Ah ! bien simplement. Pendant tout un long^ jour, de dix heures à cinq heures, on recueille les voix dans une urne. Notez que le 23 mars dernier, il s’est présenté 246 peintres pour voter ! Après cette laborieuse journée, on prend son chapeau et l’on remet au lendemain le dépouillement. Le lendemain, en elTet. on déplie les bulletins, on note les suffrages, on prend les quinze noms qui en ont réuni le plus et voilà le jury de peinture constitué. C’est naïf et patriarcal, mais cela ne ressemble guère à un scrutin. Aussi quels résultats ! Dans la section de peinture, M. Bouguereau a été nommé à 104 voix, 20 de moins que le chiffre de la majorité absolue. Dans la sculpture, c’est encore plus fort:M.Galbrunner n’a que 7 voix sur 83 votants (on ne saitjamaisle nombre des inscrits), et il est juré !

Le ministre se rabattra-t-il sur la sollicitude du jury pour les arts?

Mais nous n’étions pas encore nés que déjà le jury s’était attiré l’exécration de tout ce qu’il y avait en France de jeune et d’intelligent. Encore le jury de cette époque valait-il mieux que celui de la nôtre. Il- était mû par des mobiles plus relevés. Quand M. Blondel refusait Eugène Delacroix, quand M. Bidault refusait Théodore Rousseau, quand M. Picot refusait Courbet, quand je ne sais quel sculpteur obscur refusait Barye, il s’agissait de doctrines. C’étaient des idées qui se combattaient. Contre l’élro tesse du dogmatisme académique, les romantiques revendiquaient la liberté de l’imagination, les réalistes réclamaient le droit d’appliquer à la vie contemporaine le style de l’histoire. Dans le camp de l’Institut, on s'indignait de ces audaces et de ces profanations. On criait, on vociférait; tout l’être était pris de fureur. Les épithètes

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de « barbares », de « sauvages ivres », partaient et se croisaient dans l’air avec la riposte de « vieilles perruques». Il y avait là une passion réelle puisée aux sources hautes. Chacun allait jusqu’au bout de ses convictions, et, comme les « vieilles perruques » étaient en plus grand nombre, elles laissaient les « barbares » à la porte du Louvre.

Aujourd’hui, où sont les idées? où sont les convictions? Louis David enseignait à une génération tout imprégnée de l’antiquité héroïque que le beau avait été trouvé une fois pour toutes à Athènes, réédité à Rome, et que ce beau, circonscrit dans les types humains, suffisait à l’expression de tous les sentiments et de toutes les idées. Dans des temps plus rapprochés. M. Ingres, élargissant la pensée de son maitre, assurait que « le véritable but de l’art se poursuit par les études classiques de la nature, de l’antiquité grecque et romaine, des beaux temps de la Renaissance, de Raphaël et des plus beaux siècles de l’Italie. » Aujourd’hui la théorie qui tendrait à prévaloir, c’est que chaque peuple a sa notion de beauté, et que l’artiste qui traduit avec force dans ses œuvres les idées, les coutumes, les caractères et les mœurs de la société qui l’entoure, fait œuvre digne d’admiration. Est-ce qu’on trouve trace de semblables préoccupations chez M. Cabanel? M. Cabanel a-t-il des vues sur l’objet propre de l’art français et sur son rôle dans les évolutions de notre société? S’il en a, où les place-t-il? Que fait-il de sa philosophie? Rien qu’à considérer l’œuvre de David et d’Ingres, on reconstruit leur doctrine. Contemplez Thamar et la Sularnite, et dites-moi l’esthétique de Al. Cabanel!

Peut-être le ministre dira-t-il : C’est vrai; la doctrine est faible et même fait tout à fait défaut; notre époque contradictoire et troublée n’en, comporte guère, mais l’œuvre accomplie est bonne.

Eh bien, non! Refuser AI. Manet — je parle du seul refusé qui se soit misen évidenceeten ait appelé à l’opinion — refuser AI. Alanet n’est pas une bonne chose. Vous ne le chan-

gerez pas, M. Manet; il sait ce qu’il vaut, il sait qu’il est un artiste original et fort. Sa manière ne vous convient pas; c’est possible; mais elle est à lui et il la garde. Ce n’est pas une raison pour lui interdire le pain et le sel de la publicité. M. Manet est d’ailleurs de ces peintres qu’on ne refuse pas. Voilà vingt ans qu’il travaille sincèrement et courageusement sous les yeux de Paris. Il occupe dans l’art contemporain une place autrement grande que M. Bouguereau, par exemple, que je vois parmi les membres du jury. Il a fait des toiles qui resteront plus sûrement que le Santon à la porte d’une mosquée, de M. Gérôme, qui n’est pas du jury et qui méi’iterait d'en être. Son portrait de cette année, ce portrait de M. Desboutin que vous lui avez refusé, eût été une des puissantes toiles du Salon. Mais le succès du Bon bock vous avait alarmés ; vous n’avez pas voulu qu’il se reproduisît sur une plus grande échelle. Folie! Le public, qui ne s’en üe à vous qu’à demi, a couru chez le peintre, et ces visites empressées l’ont amplement dédommagé de votre brutal refus.

Forcer tout un groupe d’artistes à s’abstenir du Salon, comme ont fait les peintres qui, le mois dernier, exposaient che2 Durand-Ruel, n’est pas non plus une bonne chose. Ce qu’on attend généralement d’un Salon, c’est qu’il présente l’ensemble de la production française. Dans ces conditions seulement, il a un sens et peut devenir instructif. Or, avec votre système, ce résultat n’est pas possible. Non seulement vos exclusions prouvent que votre choix pourrait être meilleur, mais par vos procédés vous éloignez des peintres dont la présence serait indispensable. Ainsi ce qui caractérise le Salon actuel, c’est un immense effort vers la lumière et la vérité. On sent que le goût des procédés et des escamotages est parti. Tout ce qui rappelle le convenu, l’artificiel, le faux, déplaît. On ne l’apercevait pas autrefois, on s’en choque maintenant. J’ai vu poindre l’aube de ce retour à la simplicité franche, mais je ne croyais pas que ses progrès fussent si rapides. Ils sont flagrants, ils éclatent cette

année. La jeunesse y esl lancée tout entière, et, sans s’en rendre compte, la foule donne raison aux novateurs.

Ce sont les tableaux exécutés sur nature, avec l’unique préoccupation de rendre juste, qui attirent; on passe à côté des peintures faites de chic, comme on dit, c’est-àdire conçues et peintes dans l’atelier, sans le secours du modèle. Eh bien ! les impressionnistes ont eu une pari dans ce mouvement. Les personnes qui sont allées chez Durand-Ru el, qui ont vu les paysages si justes et si vibrants de MM. Claude Monet, Pissarro, Sisley, les portraits si fins et si vifs de M. Renoir ou de Mlle Morizot, les intérieurs si pleins de promesses de M. Caillehotte, les superbes éludes chorégraphi(^ues de M. Degas, ne le mettent pas en doute. Pour ces peintres, le plein air est une délectation, la recherche des tons clairs et l’éloignement du bitume un véritable article de foi. Il serait donc nécessaire qu'ils fussent au Salon pour confirmer de leur présence l'évolution accomplie et lui donner toute son importance. M. Bonnat me dira peut-être que ce n’est pas nécessaire. Je lui répondrai que, si cet ordre de spéculation le touche peu, il est des personnes qui y attachent un vif intérêt : nous ne sommes pas obligés de croire que toutes les beautés de la peinture sont contenues dans le BâHjier nègre de Sue:.

Quand le jury ferme la porte du Salon à un homme de talent, chacun s’indigne. C’est un sentiment naturel, et il y a des paroles toutes faites pour exprimer ces sentiments là. Mais que dire, quand le jury détruit un homme de talent, quand il arrête un artiste en voie de formation, quand d'un peintre donnant les plus grandes espérances il fait un peintre dont il n’y a plus rien à attendre.

C’est l’histoire de M. Firmin Girard.

Tout le monde a vu ou verra le Marché aux fleurs. qui fait l’ébahissement des promeneurs dans le grand salon d’entrée. Eh bien ! M. Firmin Girard n'était pas né pour faire cette peinture. Par son éducation comme par ses tendances, il était tout à l’opposé. Il sortait de cette admirable école de Gleyre, où l’élève, tout en se déve-

loppant suivant ses aptitudes naturelles, s’initiait sous la parole du maître aux conceptions nobles et élevées. Il avait débuté par quelques tableaux de sainteté; puis, voyant que le succès ne venait pas, il avait mis ses brillantes qualités d’exécution au service des idées qui ont cours dans les écoles. Il avait fait des Sirènes, une Vénus endormie, un Jugement de Paris, et conquis ainsi sa première médaille. Alais cet art de convention ne le satisfaisait pas. Un beau jour il résolut de frapper un grand coup. Il peignit une femme nue, en été, couchée dans un pré et se penchant sur l’eau pour cueillir un nénuphar. La tentative était extraordinairement hardie. C’était un corps en plein air, mi-partie dans la lumière el mi-partie dans l’ombre, recevant les reflets qui montent de la verdure du pré ou qui descendent de la verdure des arbres. L’œuvre était réussie au-delà du possible, et, dans tous les cas, aucun des peintres qui la jugeaient n’eût été capable de la faire. Mon avis était que ce tableau méritait une seconde médaille. Le jury pensa différemment : il envoya l’auteur méditer au salon des refusés !

M. Firmin Girard ne dit rien, ne protesta pas ; mais il renonça à la grande peinture. Il fit d’abord quelques portraits de dames, qui ne manquaient ni de distinction ni de force. Puis, peu à peu, il s’habitua à de petits tableaux, où l’on voit des femmes bien habillées, avec de jolis enfants, se promener sur des allées sablées entre des plates-bandes fleuries. Il trouva le succès dans cette voie, et la médaille que sa Femme nue n’avait pu enlever, un coin de parc bien ratissé la lui apporta. Son Marché aux fleurs de cette année résume toutes les qualités de ce genre bourgeois. Ce qu’il y a de talent dépensé sur ce morceau de toile est prodigieux. Les détails sont innombrables et tous sont faits avec le même soin. Mais ce n’est pas un tableau. Pour moi, M. Firmin Girard est mort, et son oraison funèbre se trace d’un mot : M. Firmin Girard pouvait devenir un grand peintre, le jury en a fait un photographe !

Hélas ! il n’avait pas l’étoffe dos grandes résistances.

SALONS

Il n’était pas , comme Delacroix , Rousseau , Courbet, Millet, Barye, Manet, de la race des indomptables. Mais aussi que penser d’une organisation artistique qui, pour |)remière condition d’existence, vous impose d’être un héros? Que dire d’un état, où l’homme qui se propose de pratiquer la pacifique industrie de mettre de la couleur sur de la toile, ne peut le faire 's’il ne réunit préalablement l’opiniâtreté de Caton à l’intrépidité d’IIoratius Codés? Changeons ces conditions de vie qui ne sont plus tolérables et marchons droit à la difficulté. C’est le jury qui fait tout le mal. Emparons-nous donc du jury et faisons-le à notre image. Qui fait le jury, fait le Salon.

MM. Henner, Vollon, F’alguière, Laurens. — Le prix du Salon. — MM. Sylvestre, Aublet, Rixens, Lehoux, Cormon, Becker; — MM. Tony Robert Fleury, Hermans, Gervex ; — MM. Puvis de Cliavannes, Joseph Blanc, Maillot. — La dédécoration du Panthéon.

Le tableau du Salon qui marque le plus grand effort de pensée, dont l’effet est le plus concentré et le plus puissant, est sans contredit le Christ mort de M. Ileniier. On peut regretter que cet art s’applique à des idées d’église, on ne peut pas méconnaître que ce soit du plus grand art. L’exécution, qui domine tout en peinture, puisqu’elle est le moyen d’expression unique et que sans die rien ne vaut, est parfaite. Po nt de procédés, point d’appel aux ressources hasardeuses ; la simplicité même. Le corps, étendu roide sur le dos, la tête soulevée et les jambes infléchies, non-seulement pi’ésente la ligne la plus heureuse, mais il se modèle sous la douce lumière avec une précision, une finesse et une largeur incompa-

râbles. A l’entour se rangent, dans des poses dolentes, les personnages qu’on a appelés les saintes femmes. On a reproché à M. Henner de n’avoir pas fait ces personnages en entier, de n’en avoir monti'é que la tète ou le le buste. Sans doute, en thèse générale, un tableau doit être complet par lui-même, ne rien laisser supposer en dehors du cadre ; mais c’est là un principe qui supporte aisément l’exception, et l’exception devient une pratique intelligente quand on a affaire à ces lieux communs évangéliques, qui sont si rebattus et, par conséquent, si difficiles à rendre intéressants. Il faut y être nouveau et craindre le délayage. Est-ce que, dans le tableau de M. Henner, les corps de la Madeleine et de la Vierge ne se comprennent pas? Qu’ajouterait à la clarté de l’idée le prolongement des draperies qui les enveloppent? Ne sent-on pas bien au contraire qu’en les prolongeant, on attirerait le regard du spectateur loin du cadavre sacré, loin du visage des pleureuses, c’est-à-dire loin du cercle où s’agite le drame, où se localisent l’expression et l’effet? Non, certes, il ne faut pas blâmer M. Henner; il faut le louer d’avoir dégagé son tableau de toutes les superfluités et de tous les remplissages qu’un peintre vulgaire n’eùt pas manqué d’accumuler. Lui n’a pris que le nécessaire, mais tout le nécessaire y est. C’est l’indice d’un grand goût uni à un savoir profond.

A un autre pôle de l’art, avec des moyens différents et une expression non moins forte, l’œuvre de M. Vollon peut balancer celle de M. Henner. Ici nous ne sommes plus dans le passé, nous n’opérons plus la reconstruction d’une légende religieuse ; c’est une bouffée de réalité qui vient nous frapper en plein visage. Dans le tableau de ce vigoureux artiste, il n’y a qu’une pêcheuse de moules en haillons ; mais elle est représentée au moment où elle se hâte vers le travail journalier. Coiffée d’un bonnet de linge, le panier sur le dos, la main sur la hanche, elle marche d’un pas rapide. L’horizon, sur lequel se dessine son tin profil, est lourd et chargé. Elle s’avance dans les senteurs salées et l’àpre brise des plages, regardant du

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côté de rOcéan et songeant que la récolte sera bonne, parce que le temps est gros et la lame courte. Ainsi se trouvent évoquées d’un seul coup toutes les saveurs et toutes les poésies de la vie maritime.

M. Vollon est un de ces artistes qu’on suit avec un intérêt croissant. Chaque point d’arrivée pour lui n’est jamais qu’un point de départ. Parvenu à la réputation par les natures mortes, il s’est aussitôt mis à étudier le paysage. Du paysage, il est passé à la figure. De temps en temps. à côté de ses armures, de ses plats, de ses aiguières, on le voyait risquer quelque personnage de grandeur naturelle. Une fois c’était une servante qui fourbissait un chaudron ; une autre fois, une dame qui touchait du piano; plus récemment, un garçon qui veillait à l’entretien de quelques cuirasses. La période de ces essais est finie. La nature morte est éliminée. Du second plan, le personnage monte au premier, et le voila qui occupe toute la place.

Admirable type que celui de cette Polletaise ! Une tradition veut que le faubourg de Dieppe qu’elle habite ait eu des origines grecques. Cette vaillante femme du peuple ne les démentirait pas ; au contraire. Telle on la voit. telle on s’imagine l’antique Diane courant dans les bois avec sa meute. La dilTérence des temps seule explique la diiïérence des professions : l’une chassait, l’autre pèche. Du reste, elles se valent par la beauté du corps et la vigueur de l’âme. Quelle fierté d’allure a celle-ci! Et pourtant ce mouvement de marche si nettement écrit ne suffirait pas, s’il n’était accompagné de qualités de couleurs aussi séduisantes ; si, après le hâle énergique de la figure et des mains, l’on n’apercevait les colorations nacrées du sein qui éclatent à travers ces déchirures de la chemise. Ah ! on devrait bien amener devant cette œuvre si saine et si robuste tous les prix de Rome faits ou à faire ; ils y verraient à quelle source profonde l’art s’inspire, et par quels moyens sincères il établit son autorité.

L’an passé, quand M. Falguière exposa les Lutteu rs, on raconta que ce tableau n’était qu’une réponse à un défi porté par un peintre légèrement infatué de sa personne

et de son talent. Boutade ou non, la peinture réussit, et si bien, que l’artiste donne cette année un pendant à ses Lutteurs. Le sujet de Caïn et Abel est,comme celui du Christ mort, un de ces lieux communs que les générations se transmettent et où il devient à la longue bien difficile d’innover. M. Falguière a su rajeunir ce vieux thème en s’inspirant de la réalité. Il a représenté Caïn aujmoment où, effrayé de son meurtre, il va cacher dans quelque broussaille le cadavre d’Abel, afin de faire disparaître (( le corps du délit ». Le meurtrier a chargé la dépouille fraternelle sur ses épaules, et, le pas alourdi par ce fardeau, il descend une espèce de ravin sombre. Le groupe, traité dans un sentiment pittoresque très prononcé, se modèle admirablement dans l’air ambiant. Le Caïn, d’une'sauvagerie un peu farouche, sans exagération pourtant, est peut-être insuffisamment écrit dans quelques parties, comme par exemple le côté du torse qui est dans l’ombre ; mais son mouvement de marche, influencé et déterminé par le poids qu’il porte, est d’une exactitude frappante. Quant au corps d’Abel, envahi des pâleurs de la mort et décrivant la courbe la plus élégante, c’est la fleur poétique du tableau. Dirai-je maintenant à M. Falguière de se débarrasser du trait noir qui délimite le contour de ses figures, de ne point nécessairement marquer d’une hachure noire toute ligne d’intersection oq deux plans se rencontrent? M. Falguière sait aussi bien que moi que, dans la nature, les figures tournent et ne sont encadrées d’aucun fil de fer. La peinture est un métier dont les secrets se dévoilent peu à peu à lui. S’il n’a rien à apprendre au point de vue de la direction générale de l’art, il a encore des progrès à faire sous le rapport de la facture. Mais il est de bonne volonté : l’année prochaine, il en saura plus que cette année.

M. Jean-Paul Laurens possède le don merveilleux de frapper l’esprit par la gravité et l’imprévu de ses compositions. On se rappelle V Interdit de l’an passé; l’envoi de cette année a la même étrangeté saisissante. La scène , se passe à Grenade, dans une église. François de Borgia

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a été chargé par Charles-Quint d’accompagner dans celte \'ille le corps de l’impératrice Isabelle et de présider à ses funérailles. La cérémonie officielle terminée, voulant dire un dernier adieu à sa défunte souveraine, il fait ouvrir le cercueil. C’est l’instant que le peintre a choisi. A la vue de ce visage autrefois plein d’atlrails et aujourd’hui défiguré par la mort, à la vue de ces riches costumes de cour n’enveloppant ])lus qu’un cadavre rigide et violacé, l’envoyé impérial se sent envahi par l’émotion et porte la main à son front pour se découvrir. Le François de Borgia est peut-être un peu banal, mais le groupe des prêtres qui l’accompagnent a une grande tournure ; et quant au cercueil, à la morte, aux étoffes dont elle est habillée, au tabouret recouvert qui supporte sa couronne aux divers accessoires qui les entourent, ils sont d’une exécution admirable.

M. Sylvestre obtient le plus grand succès avec sa Locuste essayant^ en présence de Néron^ le poison préparé pour Germanicus. Nous ne sommes pas ennemis des admirations, mais nous aimons assez qu’on sache ce que l’on admire. Or il ne faut pas Considérer le tableau de M. Sylvestre comme un chef-d’œuvre, ni même comme une œuvre. C’est purement et simplement un de ces exercices d’école où l’élève entreprend de montrer sa force et d’attirer l’attention do ses maîtres. En se plaçant à ce point de vue. on ne saurait dire trop de bien de l’œuvre de M. Sylvestre. Elle est heureusement composée. La Locuste, drapée de jaune et de noir, est une véritable trouvaille. La familiarité avec laquelle elle appuie son bras sur le genou de Néron est un trait d’observation morale d’une irréprochable justesse. En ce qui touche l’esclave nu (jui agonise sur les dalles, c'est un morceau de dessin qui, pour la puissance et la vérité, fait songer à Michel-Ange. Assurément l’homme qui, tout jeune, a fait ces choses, si peu doué qu’il soit sous le rapport de la couleur, est un homme de volonté forte et persévérante. On parle d’en faire cette année le prix du Salon et de l’envoyer à Rome.

Il a pris aux ateliers de Paris tout ce qu’il pouvait y prendre; il recevra certainement des musées italiens tout ce que les musées italiens auront à lui enseigner. Mais tout cela, encore une fois, c’est de l’apprentissage et de l’éducation. Ce n’est pas de la maîtrise. L’art, c’est l’interprétation de la nature et de la vie par un cerveau spécialement organisé pour les comprendre. Le jour où, revenu de Rome, saturé de tableaux, de statues et de médailles, plein jusqu’aux bords de l’enseignement classique, M. Sylvestre cherchera en lui-même une pensée personnelle à exprimer, est-il sûr qu’il la trouve? Le jour où, regardant autour de lui la société contemporaine, il voudra saisir au passage des types, des caractères, des passions, des mœurs, est-il sûr qu’il sa,che voir? Je n’ai rien trouvé dans le Senèqu3 de l’an passé, je ne trouve rien dans la Locuste de cette année, qui m’autorise à concevoir une telle espérance.

Ah! le prix du Salon! ce n’est pas pour les amis de l’art un mince sujet d’inquiétudes. On paraît s’être beaucoup agité cette année pour l’avoir. Le désir de l’enlever a traversé visiblement quelques cervelles. A quel autre mobile, en effet, attribuer la grande toile de M. Rixens, le Cadavre de César, porté dans sa maison par trois esclaves ; celle non moins grande de M. Aublet, Néron essayant des poisons sur des esclaves? Il est clair que les auteurs de ces œuvres ont visé Rome. Ce qui veut dire que, dans le public des élèves, on s’habitue doucement à l’idée d’aller passer quatre ou cinq ans à l’étranger, sous un ciel admirable, défrayé de toutes dépenses, pratiquant une pi ofession élégante et environnée d’un souverain prestige. Je ne trouve pas ce sentiment mauvais; mais je voudrais que le pi’ix servît au dégagement de quelque personnalité; je voudrais qu’on le donnât à ceux qui font œuvre individuelle, non aux imitateurs et aux copistes. Que nous fait de lournir un adhérent de plus aux doctrines académiques, d’ajouter une médiocrité à toutes les médiocrités qui sortent de l’école?

SALOXS

Le guignon d’ailleurs s’est mis sur ce prix. Le premier 4 qui on l’a attribué a, si l’on veut, du savoir, de l’étude, mais aucune originalité. Pour des tableaux comme le Sainson rompant ses liens du Salon de 1875, ou la Constellation du Bouvier du Salon actuel, il est clair que l’Etat n’a pas besoin de se saigner les flancs. Le second à qui on l’a décerné n'a pas reparu. C’est M. Cormon, l’auteur d’une Mort de Ravana, dont la coloration et les poses n’étaient que des redites affaiblies de Delacroix. Où est ce Jeune artiste ? On le dit en Egypte, malade ; j’aimerais mieux qu’il y fvit bien portant, et que. suivant son instinct, il eût préféré la lumière de l’Orient aux poussières des musées de Rome. Il mécontenterait sans dcgite ses juges, mais il servirait son propre génie. A ce même Salon, il y avait M. Becker, l’auteur de cette gigantesque toile qui fit tant de bruit, Respha protégeant le corps de ses fils contre les oiseaux de proie. Il n’eut point le prix, mais beaucoup voulaient le lui donner, et l’animation alla si loin que des amateurs, se cotisant, firent de M. Becker leur prix de Salon particulier, lui allouèrent une pension annuelle et l’envoyèrent se promener à travers l’Europe. Quel fut le résultat de cette promenade ? A'ous n’en savons rien. M. Becker n’expose pas.

Cette année, nous ferons une troisième tentative : le jury va avoir à choisir entre de jeunes Romains, M. Sylvestre, M. Rixens, M. Aublet. Si M. Sylvestre l’emporte, comme c’est assuré, dit-on, et que. parti Romain, il revienne Romain, qu’aurons-nous gagné à créer une institution semblable? Evidemment le prix du Salon aurait dû être réservé pour l’art libre. Le donner à l’art académique, aux successeurs des Vincbon et des Court, aux élèves des Gérôme, des Bouguereau. des Cabanel, c’est faire double emploi avec le prix de l’Ecole, et dès lors il vaudrait mieux le supprimer.

Que faut-il penser du grand tableau de M. Tony Robert-Fleury, le Docteur Pinel faisant enlever les chaînes aux folles de la Salpétrière en 1795? L’observation y est nulle, l’expression faible, l’elTet absent. La camaraderie.

je crois, perdra ici ses droits. La composition symbolique de M. Hermans, A l’aube, est une œuvre de meme force, avec un peu plus de prétention. On raconte que cette toile a été exposée avec succès dans les diverses capitales du monde. A part quelques morceaux d’étoffes, châles ou robes, nous ne voyons pas ce qui aurait pu retenir l’attention des connaisseurs. Quoi qu’il en soit, en matière de goût, il n’y a que Paris qui compte, et je doute que Paris s’enflamme beaucoup pour un épisode mal vu, mal peint et outrageusement déclamatoire.

Que j’aime mieux, dans sa simplicité franche, l’Autopsie à l’Hôtel-Dieu, de M. Henri Gervex! On ne veut moraliser personne ici, mais seulement montrer un coin du Paris scientifique. C’est le lieu; il est ainsi fait. La lumière tombe ainsi par ces deux fenêtres, et elle éclaire ainsi le cadavre piacé sur un linge blanc. Ce garçon d’amphithéâtre est celui que vous’ avez connu; habitué à tout voir et â tout toucher, il garde avec les morts cette familiarité qui vous a choqué d’abord, et qui est si facilement explicable. Derrière le cadavre, qui est un morceau d’exécution savante, se tiennent deux internes en tablier. L’un, debout, roule une cigarette; l’autre, penché, se sert du bistouri dans une attitude d’une justesse parfaite. Les têtes sont peut-être traitées un peu sommairement. Exactes au point de vue du ton, elles auraient pu être un peu plus modelées. Peut-être aussi Fauteur aurait-il obtenu un effet plus dramatique en supprimant une des deux fenêtres et en établissant un large parti-pris de lumière et d’ombi'e. Mais cette lumière diffuse, où tout se modèle, présente des difficultés d’un ordre particulier que M. Gervex voulait sans doute aborder, et dont il s’est tiré à son très grand honneur. En somme, c’est de la peinture saine et franche que le jury devrait encourager d’une médaille.

Le public ne se rend pas toujours compte de la destination de certains travaux. Je ne suis pas fâché de lui apprendre que le carton et la peinture que M. Puvis de Chavannes expose sur le palier du grand salon d’entrée.

SALOXS

sont destinés ù la décoration de l’église Sainte-Geneviève, autrement dit du Panthéon. Il en est de même' de l’esquisse de M. Joseph Blanc et du dessin de M. Maillot. Ces messieurs agenouillent sainte Geneviève dans la campagne, promènent sa châsse dans les rues de Paris, font remporter par des anges la victoire de Tolbiac, tout cela avec une tranquillité d’âme qui nous rappelle les temps primitifs. Mais sont-ils bien sûrs que le Panthéon soit décoré jamais? et, s’il est enfin décoré, croient-ils qu'il le soit par leurs élucubrations?

Le Panthéon n’est point un monument religieux. La Révolution en le dédiant â la mémoire des grands hommes l’a définitivement marqué comme sien. Depuis ce jour, l’Eglise a pu le conquérir, mais sa conquête n’a jamais été que passagère. Elle-même s’y est toujours .sentie mal â l’aise, et sans la révolution du 24 mai, sans l’assemblée cléricale de Versailles, elle n’eût pas osé songer â s’emparer des murs en les christianisant. Qu’arrivera-t-il maintenant de ce projet? L’assemblée de Versailles est dispersée, le 2i mai n’est plus ({u’un souvenir, le gouvernement de combat a vécu. Est-ce qu’on va donner suite à leurs projets d’envahissement? Que l’église du Sacré-Cœur s’achève sur le sommet de Montmartre, c’est une association religieuse qui en a l'entreprise et nous n’y pouvons rien. Mais, au Panthéon, c’est l’Etat qui paye. Elles députés républicains voteraient des fonds jiour faire hurler les peintures de M. Maillot à côté de celles de M. Joseph Blanc, et celles de M. Joseph Blanc à côté de celles de M. Puvis de Chavannes ! Ils voteraient des fonds pour tapisser d’une légende féodale les parois d’un monument que la révolution revendique ! La transformation du temple de la philosophie en basilique chrétienne serait accomiilie avec les deniers des contribuables ! On consacrerait ainsi d’un seul coup tous les empiétements du clergé depuis soixante ans! Non, non. S'il est avéré que, chaque fois que la réaction triomphe en France, l’Eglise s’empare du Panthéon, il n’est pas moins certain que, chaque fois que la révolution l’emporte.

l’Eglise le restitue. C’est ce qui est arrivé en 1830. Entrée dans le Panthéon avec le premier empire, l’Eglise a dû en sortir sous Louis-Philippe. Entrée une seconde fois sous le secomp empire, nous avons l’espoir qu’elle en sortira sous la troisième République. Dès lors, à quoi bon les üenevièves gardant leur troupeau en conversant avec saint Germain? M. le dii’ecteur des beaux-arts devrait, par sagesse et par prudence, déclarer les travaux suspendus, régler les comptes, et signifier aux artistes qu’ils n’aient plus à s’attarder à des compositions inutilisables désormais.

Ce n’est pas la première fois, il le sait bien, que les événements politiques auraient arrêté en germe la décoration du Panthéon.

MM. Dupray, de Neuville, Détaillé, Munkacsy, Ribot, Gustave Moreau, Ch. Muller, Ferrier, Gérome, Cabanel, Bouguereau, Bonnat, Delaunay, Jules Lefebvre, Paul Baudry, Fromentin, Hébert.

Les tableaux militaires sont rares cette année. M. Dupray n’a pas réussi, M. de Neuville est absent; reste M. Détaillé. Je n’ai jamais eu un goût bien prononcé pour les œuvres de ce peintre. Ses petits découpages, ses maigres silhouettes, son coloris mince, surtout son manque d’émotion, m’avaient toujours détourné de lui. Cette année, je lui tire ma révérence ; il a fait un tableau de maître. Il y a bien encore çà et là quelque sécheresse, comme dans les contours du uhlan tombé de cheval à droite ; quelques dispositions sentant l’apprêt, comme dans la ligne continue que forment au premier plan la lance, le sabre et le casque tombés sur le sol.

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Mais la couleiu’ est vive et juste; le ciel est vrai; le terrain, détrempé par la neige fondue, est d’un rendu étonnant. Et j)uis, ce qui complète une bonne exécution, l’œuvre est dramatique, passionnée, émouvante.

Le titre du tableau. En reconnaissance, indique le .sujet. Une colonne française vient d’entrer dans un village que les Prussiens occupaient tout à l’heure. Elle débouche du fond et des côtés dans la rue princijiale qui, en décrivant un circuit, s’incline rapidement vers le spectateur. Au milieu de cette rue et en avant des autres troupes, marche, l’œil attentif, un groupe de mobiles et de chasseurs de Vincennes, que guide un petit paysan en blouse bleue. Le [letit paysan a vu ce qui s’est passé, il a entendu les premières balles françaises, il a vu tomber un uhlan et les autres prendre précipitamment la fuite. Le bras tendu, il montre le chemin qu’a pris l’ennemi et le j)oint où il doit être encore. Tout le village est dans l’attente et prend part à l’action. Des volets s’entr’ouvrent non sans quebpie crainte; des gamins se collent le long d’un mur pour s’abriter des balles.

Il est clair qu’au point où l’on en est. un coup de feu peut retentir et la fusillade aussitôt éclater.

Ce moment d’anxiété a été rendu jiar le peintre avec un bonheur extrême. Ses petits soldats sont saisis sur le vif de la nature. Ils sont vrais dans tous les détails de leur attitude et de leur ])hysionomie. Chacun d’eux est à lui seul une étude morale complète. Aussi le public prête-t-il à cette œuvre, à la fois line et forte, une attention extrême. Moi, j’y vois le signe d’un peintre qui se relève, et j’applaudis.

M. Munkacsy s’est peint lui-même dans son atelier. L’artiste et la jeune dame qui l’accompagne forment le point central du tableau. Un paysage, en cours d'exécution, qu’ils considèrent l’un et l’autre, motive à la fois leur pose et l’expression de leurs visages. Cette composition charmante est semée de jolis détails. Le chien, les eartons, le petit modèle caché derrière la toile, les cui-

rasses, les aiguières, tout le pêle-mêle des bibelots entassés, sont autant de notes qui attirent le regard et qui le séduisent. L’harmonie d’ensemble, sobre et sévère, n’en est point altérée et l’effet conserve son unité. Ferai-je un reproche ? Dirai-je qu’à mon avis la scène manque d’étendue, et que mon œil rencontre trop tôt cette armoire sculptée qui fait le fond du tableau ? Qu’importe ? L’exécution est d’un artiste et ferait passer, tant son attrait est [)üissant, sur bien des erreurs de cette nature.

Des noirs de Munkacsyaux noirs de Ribot, la distance n’est pas longue. M. Ribot a placé cette année dans un seul cadre les Portraits de tout une famille, et, alin d’attester les relations qui l’unissent à celle-ci, il a tracé dans le groupe sa propre ressemblance. Désireux de motiver son fond d’ombre et de satisfaire à l’implacable logique du public, il a transpoi’té cette famille au théâtre, dans une loge. Une lorgnette, des gants, quelques menus accessoires localisent parfaitement la scène. Dès lors tout est justifié, dit la foule, et elle s’en va sans récriminer. Les connaisseurs n’avaient pas besoin de ce subterfuge du peintre. Un portraitiste a toujours le droit de faire saillir de l’ombre la tête de son modèle. C’est même le procédé le plus usité. Dans le portrait, en effet, la question du fond est secondaire. Ce qui importe avant tout, c’est la construction des têtes, l’expression des visages, le caractère des mains. Avez-vous vu souvent figures humaines plus vivantes, plus vraies, plus sympathiques, se modelant mieux sous la riche lumière qui les éclaire? Je ne sais quelle bonté, quelle simplicité chaste du regard et des lèvres vous invite à les regarder longtemps. Et les mains, avec quelle sûreté, quelle précision elles sont traitées ! 11 y a des qualités d’art que les amateurs reconnaissent, proclament hautement: par quelle fatalité faut-il que la foule y soit moins accessible ?

L’apocalypse est de l’eau de roche à côté des deux toiles de M. Gustave Moreau. Qui me racontera Salomé ? Qui m’e.xpliquera ce que mes yeux voient et que mon esprit se refuse à comprendre ? D’abord où sommes-nous

et quel est ce lieu mirifique ? Sommes nous dans la pauvre Judée ou bien chez l’opulent rajah de Mysore? Les arabesques qui fleurissent l'intérieur de ce palais enchanté sont-elles de la peinture, ou du lapis, ou de l’agathe, ou de l’onyx? Je crois arriver devant une toile peinte, je me trouve en présence d’un ruissellement de pierres précieuses.

L’Hercule et l'hydre deLerne est moins prétentieusement énigmatique. L’Hercule, je le reconnais. 11 est vrai qu’il ressemble à un Apollon tiré de quelque camée, qu’il est chargé de branches de laurier comme un bœuf gras, qu’à la distance où il est de l’hydre, leur rencontre n’aura rien de dangereux pour l’un ni pour l’autre. Mais enfin il est armé d’une massue, il est en face du monstre, et c’est quelque chose pour la clarté de l'idée. L’hydre aussi est reconnaissable. Elle a sept têtes avec un seul corps, et elle est si formidablement naïve, dressée sur sa queue comme un màt qui se tiendrait debout, qu’un enfant de cinq ans envierait cette trouvaille à l’auteur ; à défaut d’autre signe, les victimes qu’elle a faites autour d’elle et qui croupissent dans l’eau dormante, la dénonceraient'. Mais après ? Est-ce qu’il y a là un sujet ? Le sujet, ce serait le combat d’ilercule contre l’hydre ; quand va-t-il commencer ? Puisqu’il ne commencera pas, approchezvous de près, et regardez cette facture, vous verrez une chose que vraisemblablement vous n’avez jamais vue : c’est que les membres, les têtes, les corps des victimes tombées dans le gouffre, sont modelés au moyen de hachures faites à la plume i>ar dessus la couleur étalée au pinceau. Idées d’illuminé, exécution d'illuminé : ces choses échappent à des compréhensions aussi vulgaires (jue les nôtres. Passons.

Oui s’en serait douté ? M. Charles Muller cherche des sujets dans les faits divers des journaux. 11 a lu quelque part le récit suivant ; « Le 7 novembre 1875 (notez que la date y est), sous une arche du pont de Rivesalles. où il habitait avec sa famille, un gitano, éprouvant les symptômes d'une mort prochaine, tit appeler le curé, qui lui

apporta les secours de la religion et lui administra le saint viatique. » Il ne s’est point demandé si ce récit avait quelque intérêt pour nous, et il l’a couché tout chaud sur la toile. La mise en scène est réglée à la façon du peintre Biard. Le vent s’engouffre sous l’arche du pont pendant que le curé opère, et pour que l’hostie consacrée ne s’envole pas, quelque bohémien de la bande tient un parapluie ouvert au-dessus de la tête de l’officiant. Ce tableau succède à celui de l’enfant qui mettait de la crème dans un boîtier de montre. Il pourrait lui servir de pendant. On n’avait pas encore vu le comique appliqué au.x cérémonies de l’Eglise. M. Charles Muller pourra revendiquer le mérite de cette invention.

On aurait pu croire au dernier Salon que l’heure de l’émancipation était arrivée pour M.Ferrier. Son charmant tableau de Ganymède montrait un esprit désireu.x de f. anchir le fossé qui sépare l’imitation de la libre invention personnelle. Le fossé était sans doute trop large, car voici M. Ferrier retombé en plein dans les errements de l’école. Ni sa tentative vénitienne de Bethsabée, ni sa tentative bolonaise de David ne le conduiront à l’affranchissement. II y a pourtant de jolies parties de couleur dans la Bethsabée, des raccourcis heureux dans le David] mais tout cela manque de force et de continuité. Le David néanmoins est curieux par un trait d’observation morale assez rare dans les sujets démodés. Comme tous les êtres grêles qui ont accompli une œuvre au-dessus de leurs forces, le jeune berger est transporté d’enthousiasme par sa victoire inespérée. Debout sur la poitrine du Goliath abattu, brandissant son glaive de la main droite et de la main gauche élevant la tête sanglante du géant, il crie de toute l’ampleur de ses poumons et appelle à lui les soldats de son camp. Cette exaltation fébrile est une vérité de nature que la réalité seule peut donner. Elle dénote un tempérament près d’aboutir. Est-ce que M. Ferrier ne va pas enfin laisser les lieux communs et entrer dans l’interprétation directe de la vie humaine ? Le lait de l’école ne suffit plus à le nourrir ;

FALONS

qu’il se sèvre donc lui-même, le moment est arrivé.

M. Gérôme n’avait pas osé reparaître au Salon, depuis que la fantaisie du jury avait inflige, à son talent soigneux et propret, la disproportion énorme d’une grande médaille d’honneur. Cette année, il se risque, croyant la chose oubliée, et les rires terminés. Il se présente avec deux scènes de la vie orientale, comme s’il voulait fournir lui-même la preuve que les peintres d’anecdotes sont assurément assujetis à des déplacements constants pour renouveler leur stock de sujets. Les Femmes au bain nous transportent dans l’intérieur d’un palais moresque agrémenté d’une riche architecture. Les femmes s’accroupissent ou s’étendent sur les dalles de marbre dans un nonchaloir aussi complet que leur nudité. Une servante noire leur présente le narguilé au tuyau de ja.smin. Tout cela est poli, frotté, ciré et si terriblement astiqué, que les baigneuses ressemblent à des figurines de biscuit teinté que vous casseriez d'une chiquenaude.

Le Santon à ta porte d'une mosquée n’est pas moins étonnant. Les fidèles sont entrés et le santon reste à la porte en compagnie de quelques douzaines de babouches. Chose admirable, il n’y a pas un grain de poussière sur ces chaussures, qui ont peut-être fait plusieurs lieues dans la matinée. Le santon lui-même est épousseté avec un soin qui fait honneur au plumeau de M. Gérôme.

Les membres du jury me reviennent malgré moi à la pensée. Quand on se montre si sévère, on devrait être irréprochable. Tel n’est point le cas de MM. Cabanel. Bouguerean, Bonnat, Baudry , Fromentin, .Iules Lefebvre. Loin de monter, ils descendent. 11 semble qu’un vent de décadence ait soufflé sur eux; plusieurs en sont demeurés séchés.

11 faut être épuisé comme M. Cabanel pour envoyer au Salon cette créature anémique et tuberculeuse qu’il appelle la Sidarnite. Le public s’était moqué, l’an passé, de Thamar. Mais Thamar vivait, existait; la Sulamile n’est qu’un souffle, un soupir. Jamais couleur plus factice n’enveloppa dessin plus conventionnel. Je défie que

la prunelle joue dans l’orbite de cet œil enfiévré, que les paupières se lèvent et s’abaissent, que la bouche s’ouvre, qu’enfm aucun membre ou organe remplisse la fonction pour laquelle il a été fait. Un élève de six mois, avec un modèle sous les yeux, observerait la nature plus exactement. Peut-être ne ferait-il pas ces chiffons de mousseline, ces tapis, ces coussins, tous ces accessoires, dont l’exécution est en effet assez spécieuse ; mais la forme humaine, il l’exprimerait avec plus de force et de iidélité.

Ainsi voilà un homme qui ploie littéralement sous les lauriers. Son nom, imprimé dans toutes les gazettes de Paris, part chaque soir pour les quatre coins du monde. A l’étranger, quand on parle des grands peintres de la France, on ne cite plus Louis David, Géricault, Delaci’oix, on cite Cahanel. Ce n’est pas lui qui pourrait accuser ses contemporains d’ingratitude. Toutes les récompenses qu’un peintre est en droit d’ambitionner, il les a eues. Prix de Rome, il a enlevé d’emblée sa seconde et sa première médaille. Cette médaille d’honneur, que les génies originaux, Rousseau, Courbet, Millet, Corot, n’ontjamais connue que de loin, il en a savouré par deux fois les douceurs. Chevalier de la Légion d’honneur, il a été en peu de temps promu au grade d’officier. Il a rencontré sur sa route les satisfactions les plus hautes et les plus exquises : M. de Nieuverkerke lui a serré la main et Napoléon III lui a souri. Il est membre de i’Institut,professeur à l’école des beaux-arts. Des élèves, aussi nombreux que les étoiles du firmament, racontent sa gloire à l’univers. Son autorité est si grande, que, quand il parle, les membres du jury se prosternent; et, quand il émet le vœu que le Luxembourg s’enrichisse d’une de ses œuvres, on prend son plus mauvais tableau, Thamar, qu’on lui paye vingt-cinq mille francs.

Eh bien ! l’homme qui est tout cela et qui peut tout cela, ne sait pas tenir un pinceau.

Il n’a peut-être pas fait large comme la main de bonne peinture pendant toute sa vie.

SALONS

Jamais l’écart n’a été si grand entre une situation sociale et le talent qui doit la porter.

M. Bouguereau est moins titré. Il n’est arrivé à l’Institut qu’en 1876 et n’a jamais eu la médaille d’honneur. Ah ! si on la donnait à l’absence de défauts, comme il l’eùt méritée souvent ! Il pourrait la briguer cette année encore. Car que voyez-vous à reprendre dans cette Piela? N’est-ce pas d’une correction achevée? Il n’y a là ni vice ni vertu. Pas d’accents dans le dessin, pas d’accents dans la couleur. Tout est adouci, affadi, amoindri, énervé. Est-ce là de la cire, du verre, du sucre de pomme '! Je ne sais; mais il me semble que, regardée longtemps, cette peinture donnerait des nausées.

M. Donnât e.vpose deux toiles : l’une anecdotique, le Barbier nègre ; l’autre héroïque, la Lutte de Jacob avec range.

Le Barbier nègre est un de ces motifs légers oii M. Donnât a trouvé plus d’une fois le succès que les connaisseurs refusent à ses compositions sérieuses. Cette fois encore, il n’y a rien à relever dans un tableau qui représente une scène de mœurs plus ou moins bizarre, et où l’auteur n’a eu à montrer que des qualités de métier. Mais il ne s’en va pas de même du tableau de Jacob luttant avec l’ange. C’était là une grosse tentative, où l’on se heurte à des précédents fâcheux. Pour s’en tirer et être original, il suffisait peut-être de rester vrai. Mais la vérité elle-même, on ne la rencontre pas toute faite dans la rue ; il fallait la concevoir. 11 fallait réfléchir, analyser le problème, étudier un à un les éléments qui le composent. L’ange d’abord. Ou’est-ce qu'un ange? Qu’advient-il des ailes dans une lutte corps à corps? L’ange se sert-il de cette troisième paire de membres ? L’adversaire de l’ange n'a-t-il pas un intérêt quelconque à s’en emparer tout d’abord? M. Donnât ne s'est certainement posé aucune de ces questions. Il a fait un être chimérique, plutôt vieux que jeune, ange par le haut et Auvergnat par le bas. L'ange adopté, il fallait chercher Jacob. Jacob est un berger ({ui vit à Pair libre et au soleil.

Ses chairs ne possèdent pas la délicatesse qui peut caractériser l’envoyé du ciel. Encore moins peuvent-elles être du même ton que le fond de rochers sur lequel le groupe se détache. Enfin il fallait composer la lutte, en se conformant au récit de la Bible et aux habitudes des athlètes. Jacob a ceinturé l’ange, l’a enlevé de terre, et le porte vers la gauche, comme s’il avait l’intention de l’enfoncer dans cette espèce de four dont on aperçoit la porte vers cet endroit du tableau. Tout cela est passablement ridicule et ne corrige pas le manque d’espace. Le spectateur souffre à voir les deux adversaires lutter dans cet étranglement de rochers. Pour se saisir, se quitter, se reprendre à nouveau, il faudrait un terrain plus vaste. La scène, dans cette anfractuosité sans air ni lumière, est incompréhensible ; les lutteurs se briseraient bien vite aux aspérités s’ils luttaient véritablement. Un peu de réflexion eût fait voir tout cela à M. Bonnat. Mais M. Bonnat n’est pas de ceux que la réflexion embarrasse. Il peint d’abord; la pensée vient après, lorsqu’elle vient. Heureux, quand seâ qualités de*facture ne l’abandonnent point, quand il ne fait pas, comme cette fois-ci par exemple, des muscles en bois et des rochers en carton-pâte !

M. Delaunay éprouve t-il le besoin de se fortifier en vue de quelque travail grandiose? ou bien se trompe t-il sur le véritable objet de l’art? La vérité est qu’il recommence ses exercices d’école. Certes, on étudie à tout âge. Si M. Delaunay a voulu se faire la main aux colorations violentes, aux dessins mouvementés, nous n’avons rien à lui dire. Il y a de ces deux choses dans VIxion précipité : des tons de sang, des lueurs d’incendie, et un corps rétracté par les plus affreuses souffrances. La roue tourne dans les rougeui-s fuligineuses de l’atmosphère infernale, et, sur cette roue, Ixion, la tête renversée, attaché de serpents vivants, se tord dans les convulsions d’une agonie que rien ne doit finir. C’est horrible. Est-ce beau ? C’est savant tout au plus, savant comme une page de rhétorique bien pondérée ; mais il ne faudrait pas que M. Delaunay crût avoir fait œuvre d’art.

SALONS

M. Jules Lefebvre couche en avant d’une grotte une Madeleine lascive, que le repentir n'a pas encore visitée; beauté fade, que cherche vainement à faire valoir une pose prétentieuse et compliquée. Que dire de ce tableau, où l’inintelligence du sujet égale l’insuffisance de l’exécution ?

M. Paul Baudry n’est i>as encore remis de ses grands travaux de l’Opéra. On ne travaille pas impunément dans le convenu pendant dix années entières. Il faut du temp'S ensuite pour revenir au vrai, retrouver la simplicité et le naturel, se refaire des yeux et une main. Le portrait, avec sa base de réalité, est un exercice excellent pour ces périodes de convalescence morale, M. Baudry l’a compris. Malheureusement les deux figures qu’il expose. Portrait de J/ùe et Portrait de 3/He IL... prouvent qu’il est bien malade encore et que sa guérison est loin d’être achevée.

Où sont les vivacités du i>inceau de M. Fromentin? Oii sont ses délicates verdures? ses fantasias brillantes? ses petits chevaux, si intelligents et si nerveux. frémi>sants sur leurs jarrets ? Dans la prétendue Haute Egypte qu’il étale à nos regards, un Nil chocolat coule entre des rivages chocolat, tandis que des femmes au teint chocolal plongent des vases chocolat dans ces flots chocolat, ttn croirait un tableau commandé, avec pendant, par le député Menier.

Quant à M. Hébert, le dernier des membres du jury que cette série m’apporte, il se soustrait par l'abstention aux sévérités d’une étude comparée. H n’a rien envoyé.

Portraits ; MM. Paul Dubois, Henner, Bastien-Lepage, Emile Renard, Gaillard, Carolus Duran, Amand Gautier, Harla-

mofî. Jacquet, Baud-Bovy, Feyen-Perrin, Courtat, Jean Béraud, Cot, Vibert, Ribot, Parrot, etc.

On exalte trop les portraits de M. Paul Dubois. Rien n’est nécessaire comme de louer les belles œuvres; encore faut-il les louer dans l’exacte mesure. Or, si l’on rappelle les grands portraitistes du siècle, David, Ingres, Courbet, on voit tout de suite que M. Paul Dubois ne peut entrer en comparaison avec eux. Dans ce Salon même, il y a des supérieurs : Henner est plus affirmatif, Bastien Lepage plus pénétrant.

Ce que M.Paul Dubois possède en propre, c’est qu’il est à la fois peintre et sculpteur, — une rareté en notre temps; — qu’il tient un rang honorable, quoique inégal, dans les deux arts, et que si, cette année, il nous charme en peinture, c’est en sculpture que véritablement il nous émerveille et nous subjugue.

deviens de prononcer le mot charmer. Le charme, en efi'et, un charme exquis, mais voilé, ayant plus de douceur que d’éclat, voilà ce qui caractérise l’œuvre que M. Paul Dubois intitule Portraits de mes enfants. Ces enfants sont deux petits garçons. Ils sont représentés debout, dans le même cadre, se tenant par la main et regardant le spectateur. L’aîné parait avoir de onze à douze ans, le plus jeune de six à sept. Leur fraternité est écrite dans tout l’ensemble de leur gentille personne. Il n’y a entre eux de différence que celle de l’âge et üu costume. Pour les traits, l’expression, l’habitude générale du corps, on voit qu’ils ont été jetés dans le même moule. Leur pose est d’une justesse incomparable, et n’a d'égale que le goût sobre qui a présidé à leur toilette. A les voir ainsi tous deux, jeunes, frais, bien vêtus, on devine quelle attention les enveloppe et à quel point ils sont aimés. M. Paul Dubois croit n’avoir mis dans sa toile que ses enfants, il s’y est mis lui-même, et sa femme, et son intérieur tout entier. Par ces côtés l’œuvre s’étend, prend delà signification et de la portée. Si les deux frères étaient aussi fortement peints qu’ils sont dessinés et modelés, elle serait capitale. Mais ici se révèle une des faiblesses

SALONS

(lu tableau. La peinture, faite de ton.s adoucis, alanguis, atténués, manque de ressort. Sans doute elle est harmonieuse; mais de cette harmonie effacée, il se dégage je ne sais quoi de nébuleux, qui laisse dans l’esprit une impression de rêverie triste.

M. Paul Dubois, dit-on, est l’élève de M. Ilenner. l.e point est démontré pour quiconque a vu le petit portrait de femme qu’il expose dans un angle sans y mettre le nom : Portrait de Mme***. Eh bien ! que M, Paul Dubois laisse à Ilenner ses mélancolies, et ne lui prenne que ses admirables qualités de vigueur et d’éclat. Existet-il un portrait plus audacieusement abordé que celui de Madame Karahehia ? Ce n’est qu’un buste ou plutôt (|u’unetête. Le visage intelligent et doux, présenté de face, modèle dans la pleine lumière sa grâce aristocratique. Le peintre n’a pas voulu en montrer davantage et le surplus du corps reste à l’état d’indication sommaire. Des finisseurs à outrance en font encore l’occasion d’un reproche, .le ne sais véritablement où ces appréciateurs chagrins vont prendre les règles de leur esthétique. Quand l’artiste a écrit son etïet, dit sa pensée, l’anivrc est complète ; le reste ne serait que du remplissage.

M. Bastien Le[)age a peint le portrait de M. Wallon Quoique le livret ne le dise pas, j'imagine qu’il s’agit de M. ^Vallon l’ancien ministre. Et, en effet, je retrouve dans cette peinture la constitution du 23 février tout entière. Regardez ce visage. C’est ici un de ces portraits intimes et profonds, comme très peu de peintres en osent entreprendre. L’artiste marque dans la dégradation des organes le travail de la vie, l’usure spéciale du temps : et, en reproduisant les traits tels que les ont faits l’âge, les occupations, les événements les tristesses ou les joies, il setrouve que, du même coup, il donne le moral avec le physique, la cause avec l’effet. On a reproché au portrait de M. Bastien Lepage d’être maigre de dessin et de ton. Singulier reproche, si cette atténuation est dans la nature même du personnage représenté ! Pour moi, je ne connais rien de plus parlant ni de plus expressif que

le modelé de ces paupières ridées, de ces tempes défraîchies, de ce front dépeuplé, de cette bouche incertaine et complexe. Dans l’iris bleu de l’œil, bleu de ce bleu pâle particulier aux vieillards, je retrouve l’illusion, la candeur, et aussi l’indécision qui me paraissent constituer le caractère propre du modèle. Il n’y a pas jusqu’à l’attitude un peu gênée, l’embarras dont témoigne la pose des mains, qui ne trahissent l’honnêteté timide. Je voudrais voir le portrait français se lancer dans cette voie d’analyse morale, au lieu d incliner de plus en plus à l’art décoratif. Quél avenir il aurait devant lui !

Un nouveau venu, M. Emile Renard, marche, avec moins de franchise et de personnalité, sur les pas de M. Bastien Lepage. Dans le Portrait de la grand’ mère, il y a une minutie de détails, un travail externe de la peau et des rides qui l’appellent Balthazar Denner. L’étude des dégradations physiques va jusqu’à l’infirmité ; l'œil pleure. Cela est trop. Mais quel soin intelligent dans la contexture des lèvres ! Avec quelle force le visage et les mains sont modelés ! Et quel caractère prend tout de suite cette vieille femme aux traits placides sous son simple mouchoir de cotonnade jaune ! Il faudra suivre M. Emile Renard. Il se dit élève de Cabanel, ce qui ne signifie rien, puisqu’il est convenu qu’aujourd’hui Cabanel est le maître de tout le monde. Il a fait pendant plusieurs années du paysage. Avec quelle réussite? Je ne sais. Mais il débute dans le portrait de façon à faire retourner tout le monde. S’il continue comme il commence, il ira vite et loin.

M. Gaillard nous revient après quelques équipées religieuses. Ceux qui ont goûté son Portrait de la vieille dame, au Salon de 1872, retrouveront l’artiste, avec toutes ses qualités, dans un portrait de jeune fille, mademoiselle A. J L’enfant est modelée de face, dans la

gamme claire et précise des primitifs français, Rien n’est esquivé ; toutes les difficultés sont attaquées de front et résolues. Le visage, qui est tout le tableau d’ailleurs, a un relief, un air de vie extraordinaires. Que M. Gaillard

SALONS

répudié son archaïsme, tout en conservant sa naïveté de sentiment et sa sincérité d’exécution, il sera l’un de nos maîtres.

C’est dans des notes plus tapageuses qu'il faut aller chercher M. Carolus Diiran. Pourtant il semble que. cette année, le ])eintre ait tenu compte des observations de la critique. 11 a supprimé ces ridicules rideaux de soie sur lesquels il aimait à enlever ses personnages ; il se contente d’un fond neutre. De jilus, il s’est donné la peine de réfléchir sur les diverses manières d’être de son modèle, et, après délibéré, il a cboisi celle qui convenait te mieux ; il l’a représenté écrivant. M. Emile de Girardin est donc assis à sa table de travail, en face du public. Il vient de tracer le commencement d’une j)hrase. et il redresse la tête, suivant dans le vide l’expression fugace. Ce mouvement, familier aux littérateurs, est fort bien saisi. La lumière, qui tombe d’en liant, éclaire le visage, glisse sur les noirs de la redingote, et vient s’éparpiller sur la table, où elle inonde les mains, modelées avec justesse et précision. M. Carolus Duran s’est montré dans cette œuvre véritablement artiste ; il a sacrifié les détails à l’elTet d'ensemble. Il y a bien encore un dossier de fauteuil en velours vert qui attire trop le regard ; mais une sobriété réelle règne parmi les autres accessoires, dont quelques-uns, l’encrier par exemple, sont d’excellents morceaux d’exécution. Ensomme ie progrès est incontestable. Tout en gardant ses belles qualités de peintre, sa pâte ricbe et savoureuse, sa toucbe large et sure, M. Carolus Duran a fait jireuve de goût et lie réflexion. 11 faut lui en savoir gré et glisser sur quelques défauts ajiparents, comme l’impropriété du ton rose appliqué au visage, la dissimulation du strabisme, etc. tles imperfections n’empéchent pas le portrait d’exister et d’être un de ceux qui bonoreront fauteur dans favcnir.

Cet éloge mérité nous permet de passer sans mot dire sur le portrait vulgaire et criard de la marquise qui descend un escalier sans poser le pied sur les marches. Ce

phénomène ne laisse pas que d’élonner tout d’abord, mais on s’en rend compte aussitôt. La marquise ne marche pas, elle est suspendue par quelque ficelle invisible, ce qui fait qu’elle se tient si droite et qu’elle ne touche pas à terre.

Le portrait de Mme J. L..., par M. Amand Gautier, est si malencontreusement placé dans les frises, auprès d’une baie de porte, qu'il est impossible, quelque bonne volonté qu’on y mette, d’en discerner les mérites; mais j’ai l’habitude du talent de M. A. Gautier, je sais ce qu’il met dans une toile, et je puis parler de son portrait comme ces chasseurs qui, dans la forêt, tirent au jugé et tuent. D’abord je suis convaincu que la pose est naturelle et que le personnage se compose avec simplicité ; ensuite je parierais que l’ajustement est de bon goût, que les tons de la chair sont e.xcellents, que le visage, la poitrine, les mains, la naissance des bras sont modelés avec une science sûre d’elle-même. Vérifions avec la lorgnette. Parfaitement ! Mais que de finesses échappent à une telle hauteur ! L’administration devrait bien tenir compte de la facture d’un tableau avant de le placer.

On a fait, l’an dernier, beaucoup de bruit autour du début de M. Harlamoff. C’était un maître que nous envoyait la Russie et qui, tout jeune, possédait déjà des dons extraordinaires. Les deux portraits qu’il exposa, M. et Mme Viardot, eurent un véritable succès. On y sentait de vieux procédés, mais ils avaient un air de nature qui imposait. Il ne me semble pas que le portrait de l’écrivain russe Tourgueneff soit supérieur à ces débuts. C’est le même sentiment de la vie, avec une formidable maçonnerie de couleur. M. Harlamoff arrive au gratinage, ce qui indique certaine difb.culté à trouver du premier coup le ton juste.

Si M. Jacquet s’était donné pour tâche de dérouter les admirateurs de son talent, il n’aurait pas mieux réussi que par son envoi de cette année. On attendait de lui quelque chose dans le goût de la Rêverie, peut-être même une tentative plus forte à plusieurs personnages ;

il nous apporte une J eum x>ay s anne stim grand caractère et un portrait de dame âgée, Mme J... Ce portrait est très fermement modelé, mais il est bien surchargé de gaze ou de mousseline. Je ne aie pas que l’arrangement ne soit charmant, mais c’est de l’arrangement ; et le portrait a beau être observé, tant d’apprêt en détruit la saveur.

Je ferai presque le même reproche à M. Baud-Bo^"y qui a représenté une dame à peu près du même âge. Portrait de Mme P... Elle est bien dessinée, bien peinte, possède ce charme vénérable des vieilles gens que l’on aime. Je ne sais pourquoi, je la trouve trop lustrée et comme parée exprès. Ce costume de soie n’a pas l’air d’un vêtement journalier ; cette quenouille même semble un objet d’art dont on ne fait pas usage et que l’on aurait pris par contenance. Pourquoi ne pas rester dans la réalité des mœurs vraies? En matière de costume, le meilleur est celui qui révèle le plus les habitudes du corps, c’est-à-dire celui qui a le plus vécu avec la personne même. Défiezvous des habits neufs. Il s’agit de peindre un être vivant dans le naturel de sa vie de tous les jours, non d’en faire un personnage perpétuellement endimanché.

C’est à M. Feyen-Perrin qu’est échue la bonne fortune de porter à la connaissance des lecteurs de Fromont jeune et Risler aîné la tête romantique de M. Alphonse Daudet. Cette tête, il en est peu de plus charmantes et de plus sympathiques, a dû produire bonne impression et disposer favorablement ceux qui n’avaient jamais vu le gracieux conteur. M. Feyen-Perrin a traité le poète avec gravité, dans une gamme sobre et contenue. L’œuvre est forte et harmonieuse, tout à fait digne de son talent élevé.

Il y a pour les dames de grands portraits d’apparat, où la personne est représentée dans l’éclat de ses toilettes les plus riches. Tenez-vous pour ce faste? Le Salon cette année l’a multiplié. Ainsi notamment la robe de satin blanc fait fureur. C’est la fameuse robe de chambre de Mme Pasca qui nous a valu ce débordement. M. Courta

ne s’est pas borné à tailler une jupe dans cette robe de chambre, il a emprunté à M. Bonnat l’escalier de cave où celui-ci avait placé son héroïne :ûl ne manque plus à Mlle Lebrun que la chaise dorée. C’est également dans une robe de satin blanc que M. Jean Béraud a enfermé Mîne P.. au risque de faire paraître plus noirs et ses bras et sa gorge. A l’opposé de ces moyens, le Portrait de Mme la comtesse de R..., par M. Cot, se recommande par la sévérité du maintien et de la tenue. Cette vieille dame, debout, dans ce salon Empire, avec son attitude hautaine, ne manque pas d’une certaine grandeur. M. Vibert lui-même a voulu faire sa grande dame. 11 l’a faite descendant ûn escalier, car l’escalier est de mode non moins que le satin blanc. C’est la première fois, à ma connaissance, que ce peintre de genre se monte à ces dimensions. Il ne s’en est pas heureusement tiré. 11 a accumulé tant de détails sur le parquet et dans les fonds, tapis, tentures, porte ouverte, grille dorée, prie- Dieu, que l’œil, sollicité de toutes parts, a beaucoup de mal à démêler Mme D... Le goût de M. Ribot éclate dans les colorations qu’il a choisies pour peindre, avec l’ampleur et la magnificence obligées, une de nos reines de théâtre, Mme Gueymard-Lauters. M. Parrot s’est inspiré du portrait de Mme Récamier pour peindre celui de Mme t'..., mollement étendue sur une chaise longue. Mais dans le portrait de Mme Récamier, si simple qu’il soit, les mœurs de toute une époque revivent, tandis que dans le portrait de Mme V..., avec sa ceinture jaune, sa jupe de velours bleu et ses sandales dorées, on ne sait ni dans quel temps l’on vit ni dans quel pays l’on est.

Du côté des hommes, la presse n’est pas moins grande. Je m’aperçois que, comme les femmes, les militaires ne répugnent pas à l’appai’at. Regardez le général Vinoy, en grand costume, avec son cordon et toutes ses plaques ; c’e.st l’œuvre d’un revenant, qui fut une illustration sous l’Empire, M. Yvon. Non moins frotté, astiqué, décoré, mais modelé avec plus d’art, se dresse le général de Pa-

SALONS

likao : c’est un des bons portraits de ^Ille ^■élie Jacquemart.

Mais quittons ces uniformes et rentrons dans le train de la vie ordinaire. Il faut saluer en passant tous ces excellents portraits en buste où à mi-corps : M. Geslin, par M. Valadon, simple, naturel et vrai; — M. Emile Breton, par M. de Winne, représenté en commandant de mobiles, extrêmement vivant dans sa vareuse militaire ; — M. J. -P. Laurens, peint par lui-même, énergique et fort, avec un faux air de Michel-Ange; — M. Ulmann, par M. Delaunay, chaud comme un vénitien; — M. le sénateur Schœlcher, par M. Ulmann, qui l’a représenté devant sa table de travail ; — M. Bouillaud, par M. Henri Lehmann, traité dans le style et le goût du Chérubini de M. Ingres; — M. D..., par M. Paul Mathey. étendu sur un canapé, dans une pose sans-gêne qui scandalise assez vivement les visiteurs; — M. Emmanuel Arario, par M. Benjamin Constant, son gendre, qui l’a traité en vieux militaire et lui a sillonné la main gauche d’une terrible balafre ; — un Bibliophile, fin prolil de lecteur, tracé par Mme Henriette Browne, etc., etc.

J’allais oublier les portraits de Mlle Sarah Bernhardt. Mlle Sarah Bernhardt occupe dans le Salon de 1871) une place que je ne me charge ni d’expliquer ni dejustilier. Je prends les faits comme ils sont. Or le fait, c’est que Mlle Sarah Bernhardt s’est fait peindre deux fois sur deux grandes surfaces : une fois en costume de ville, par Mlle Louise Ahbema: une autre fois en costume.de chambre, par M. Clairin.

Le portrait en costume de ville n’est pas bon. C’est teinte plate sur teinte plate. Mlle Abbema a eu beau s’appliquer, elle n’a pas pu arriver au modelé. Le visage est mince comme du papier et la robe ne tourne pas. Je me rappelle avoir vu au dernier Salon, de cette jeune artiste, une Duchesse Josiane, peinte dans le goût de l’école Manet. Ce petit tableau n’indiquait aucune prédisposition pour les portraits héroïques. J’imagine qu’en entreprenant de peindre son amie cette année et en se

flattant d’y réussii’, Mlle Louise Abbema a trop présumé de ses forces.

Quant au portrait de Mlle Sai'ah Bernhardt par M. Clairin... mais est-ce un portait? J’entre dans ce riche appartement, dont je ne saurais dire s’il est parisien, espagnol, marocain, japonais ou péruvien, et tout d’abord il me semble qu’il n’y a personne. Où est la sirène qui hante ces lieux ? J’aperçois bien un divan à fond rouge historié, rayé de bleu et de rose, des entassements de coussins, supportant un paquet de linge blanc fortement roulé, des tapis, des fourrures, les larges feuilles d’un datura qui pousse dans une jardinière, un lévrier arabe. Mais de personne humaine, pas trace. Attendez donc ! Il me semble que le paquet de linge blanc vient de remuer. A l’une de ses extrémités, j’entrevois quelques frisons de cheveux; à l’autre, des pieds chaussés de bleu qui jouent avec de petites mules noires. Prodige! c’est une femme. Et, en effet, je vois maintenant ses yeux glauques qui me regardent avec lî.xité. Que veut-elle? mon avis. Ah! mon avis est bien simple. C’est, que, quand une femme jeune, intelligente et jolie désire son portrait, il faut qu’elle ait le goût de faire faire le portrait de sa figure, et non celui de son appartement.

M. Benjamin Con.'^tant. — Henri Régnault. — L’orientalisme. Eugène Delacroix, Victor Hugo. — Marilhat, Decamps, Belly, Bellel, de Tournemine, Fromentin, Fabius Brest, Berchère, Huguet, Chalaud, Guillaumet. — Le paysage : MM. Daubigny, Auguin, Guillemet, Pelouse, Pointelin, Lansyer, Paul Colin, Stanislas Lépine.

Je ne sais pas si M. Clairin s’en aperçoit; mais, pendant qu’il s’occidentalise à faire des portraits d’actrices parisiennes, M. Benjamin Constant peint l’Entrée de

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Mahomet II à Constantinople, et se présente résolument comme l’élève, l’ami, l’interprète et le continuateur d’iieni’i Régnault.

Henri Régnault était-il donc un homme que l’on doive ou que l’on puisse continuer ?

Je ne l’ai jamais cru. Il était en voie d’évolution quand la mort est venue le prendre, et nul ne peut dire ce qu’il serait devenu, une fois sa fièvre orientale calmée. Pour ma part, j’ai toujours pensé que, rentré parmi nou^, comme c’était sa destinée, il aurait laissé là les mirages et se serait tout simplement mis à faire pour son pays la peinture que son pays comporte.

L’histoire de sa maladie est curieuse.

Quand il quitta la France, il avait un sentiment trèsjuste de l’art : « Je vois de la peinture partout, disait-il ; je découvre des trésors dans un chemin qui monte, dans une charpente qui se détache sur le ciel, dans le bleu du ciel qui se mire au ruisseau d’une rue sale de Paris. » Six mois après, le mal commençait, le mal de lumière. Il faut en suivre la naissance et le développement dans la correspondance si vivante et si sincère qu’on a publiée après sa mort. A mesure qu’il s’avance vers les pays du soleil, son exaltation va croissant. A Rome, il n’a plus nul souvenir de Paris : « La campagne romaine est merveilleuse; c’est ce que j’ai jamais vu de plus écrasant. » A Madrid, Rome n’existe plus : « J’avoue que l’Italie, après l’Espagne, me paraît bien terne, bien connue, bien exploitée. Les Italiens et les Italiennes m’ennuient ; je trouve leurs costumes noirs fades ou criards sans harmonie. Quelle différence avec l’Espagne ! » Grenade ellàce Madrid, et l’Alhambra efface Grenade : « Depuis que je l’ai vue, celte féerie, je ne peux plus que soupirer. Rien n’est beau, rien n’est ravissant comme cela. Mous avons traversé de bien beaux pays pour venir ici; mais toutes nos émotions précédentes, tous nos anciens enthousiasmes, tout a été effacé par cette Alhambra. » A Tanger, il a un véritable éblouissement, et c’est sur le ton d’une émotion sacrée qu’il écrit : « Nos yeux voient donc

enfin l’Orient. Je crois, Dieu me pardonne, que le soleil (|iii nous éclaire, n’est pas le même que le vôtre. » Et il n’a pas plus tôt sous les yeux le spectacle de cette ville de neige « descendant jusqu’à la mer comme un grand escalier de marbre blanc », que déjà il s’élance en esprit vers de nouveaux horizons. De la lumière, de la lumière encore ! Il rêve de Tunis, de l’Egypte, de l’Inde : « Je monterai d’enthousiasme en enthousiasme ; je m’enivrerai de merveilles, jusqu’à ce que, complèlement halluciné, je puisse retomber dans notre monde moderne et banal, sans craindre que mes yeux perdent la lumière qu’ils auront bue pendant deux ou trois ans. Quand, de retour à Paris, je voudrai voir clair, je n’aurai qu’à fermer les yeux, et alors. Mauresques, fellahs, Hindous, colosses de granit, éléphants de marbre blanc, plaines d’or, lacs de lapis, villes de diamants, tout l’Orient m’apparaîtra de nouveau... Oh ! quelle ivresse, la lumière !...»

C’est à l’apogée de cette surexcitation cérébrale qu’il conçut le tableau qui, dans sa pensée, devait immortaliser son nom. Les événements ne lui permirent pas même de l’ébaucher, hélas ! « Quand tu viendras à Tanger, écrit-il à son ami, tu me trouveras en face d’une toile immense, où je veux peindre tout le caractère de la domination arabe en Espagne et les puissants Maures d’autrefois... Les deux immenses portes bleuet or de la salle des Ambassadeurs viennent de s’ouvrir sur une galerie dont les gradins sont baignés par un fleuve ou un lac, sur les bords duquel est bâti mon palais... Le roi maure paraît entre ces deux immenses battants de porte, armé et recouvert de ses plus fins tissus, sur un cheval richement caparaçonné... A ses pieds, un héros, le général en chef de ses armées, est humblement prosterné et dépose son épée ; il vient de conquérir à son maître une province ou une ville, et l’olîre à celui qu’on ne regarde (|u’en tremblant et à genoux... Sur les marches de marbre blanc où sont jetés de somptueux tapis, sont échelonnés des guerriers qui rapportent les drapeaux pris à l’ennemi et une épée chrétienne, celle du général ou du

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roi chrétien... Deu.\ barques sont attachées aux marches : de l’une descendent le général et sa suite, dans l’autre, de beaux nègres gardent un groupe de femmes captives, les plus belles de la province conquise ; elles seront présentées au roi et offertes après les drapeaux... Ala proue d’une des barques, une tête sera clouée, celle d’un chef chrétien... Tout est or, étoffes merveilleuses, tout est élégant et précieux, architecture, armes, pierreries, chairs de femme, et, au milieu, le despotisme, l’indilTérence, l’insouciance musulmane. Le roi regarde à peine le général vainqueur ; les portes de son tabernacle s’écartent, et, comme une idole enfermée dont le temple s’ouvre, il est là, objet d’admiration... »

.T’ai tenu à reproduire cette vision si puissamment écrite par Régnault, parce qu’il me semble que le Mahomet II entrant à Constantinople par la porte Saint-Romain n’est pas sans quelque parenté avec « ce roi maure apparaissant à cheval entre les deux battants de la porte bleu et or. » Peut-être l’un est-il né d’une lecture de l’autre. Dans ce cas, je regretterais que M. Benjamin Constant n’ait pas poussé plus avant dans la correspondance que je cite : il y aurait trouvé précisément l’indication des écueils contre lesquels il avait à se prémunir.

On reprochait à Régnault deux choses : tomber dans je décor et faire creux. Ce sont juste les reproches que j'on peut faire à M. Benjamin Constant.

Régnault se défendait comme un beau diable : « J'espère, écrit-il, le 15 juillet 1870, à un de ses amis, que ma grande toile l’Exécution à Grenade (qui est au Luxembourg) te plaira, bien qu’on puisse m’accuser cette fois encore d’être un peu décorateur. En tout cas, ce n’est pas une insulte; car la décoration est le vrai but de la peinture, elle n’a pas été inventée pour autre chose. Envoie promener les mécontents quand même. » Sur le chapitre des pleins, des vides et du relief, il était moins spécieux et peut-être un peu plus troublé : c J’ai tâché (le ne pas faii'e creux, dit-il. Pour moi, et ici, habitué à voir des figures d’un seul ton au milieu de murs blancs.

par conséquent toujours réflétées, se détachant beaucoup plus par la valeur plaquée et presque sans modelé que par les effets d’ombre et de lumière, pour moi, dis-je, mes chairs ne me paraissent pas creuses. Mais je ne réponds pas qu’à Paris, à côté d’autres peintures, elles ne puissent manquer de solidité. »

11 ne tarda pas à être convaincu. Quelques semaines plus tard, à Paris, il revit son tableau, éclairé de côté, dans des conditions toutes différentes de celles où il l’avait peint, et il fut obligé de reconnaître que les reproches étaient fondés.

Régnault, peignant à Tanger, avait l’excuse d’une lumière, perpendiculaire et d’une intensité rare, tombant à flots dans son atelier. Quelle excuse pourra invoquer M. Benjamin Constant, qui travaille sous la lumière adoucie de Paris? Si sa peinture est creuse, comme aussi si son œuvre est confuse et mal déduite, la faute n’en peut être qu’à la hâte et au peu de réflexion qu’il a apportés dans son travail.

Quoi qu’il en soit, d’un effort aussi considérable on lire toujours quelque profit. Je suis convaincu que, mis aux prises avec les difficultés, M. Benjamin Constant a fait une foule d’observations de fond et de forme dont il recueillera avantage plus tard. Il a dù reconnaître par exemple que, dans la représentation des scènes historiques, si l’on ne possède pas la vérité des idées, des sentiments et des mœurs, en même temps que celle des costumes et des faits, on tombe dans la banalité théâtrale. Il a dù voir que les accumulations d’armes, d’étoffes, de harnais ne constituent qu’un intérêt secondaire dans une œuvre et ne sauraient à aucun titre remplacer l’action. Il a dù sentir que quelques morceaux hardiment peints dans un vaste ensemble ne constituent pas une harmonie, mais au contraire un discord. Si, par surcroît, il avait compris que l’Orient n’est pas notre fait, que nos ' yeux ne le connaissent pas, que notre esprit n’est pas façonné à ses magnificences, et que la peinture étant un langage qui parle à l’esprit par l’intermédiaire des yeux,

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il convient de parler au peuple français des formes qui l’entourent et des tons qui lui sont accessibles, oh! alors il y aurait tout bénéfice dans l’échec que le jeune auteur de ahomet II est en train de subir.

Comment ne comprend-on pas que l’orientalisme ne tient pas à nos entrailles et au fond de notre pensée, qu’il n’a jamais été chez nous qu’une affaire de mode et d’engouement? Vous rappelez-vous comment la chose vint? C’est l’insurrection de la Grèce et la mort de lord Byroii qui furent le point de départ. Il y eut alors en France une émotion comme on n’en a pas vu depuis, môme quand des intérêts plus nationaux semblaient la commander. Tous les regards, tous les cœurs se tournèrent vers le Bosphore. Dans les conversations, il ne fut plus question que de Missolonghi, de Scio, de Stamboul et du grand Canaris. La jeunesse fut entraînée. Tout le monde se mit à faire de l’Orient d’intuition, sans l’avoir vu, sans le connaître. Delacroi.x, dans son atelier de la rue de Grenelle-Saint-Germain, peignit l’épisode enflammé du massacre de Scio (1824) ; Victor Hugo, en se promenant dans la pépinière du Luxembourg, rima les Orientales (1827 . Enfin le canon de Navarin retentit. L’Orient était ouvert à nos paysagistes. Decamps et Marilliat s’y précipitèrent.

Un événement imprévu vint s’ajouter à tous ceux-là : nous primes Alger. Voilà les combats de la conquête qui commencent et l’Algérie devenue pour dix-huit ans l’école militaire de notre armée. C’est l’occasion d’un renouveau pour la peinture orientale. Horace Vernet se met à coller sur les murs de Versailles les pages de cette épopée presque journalière. Les Arabes refoulés, la guerre offensive se raréfie et le simple paysagiste peut se hasarder dans les plaines. C’est la brillante époque de Fromentin: avec ses fantasias, ses chasses au faucon, ses petits chevaux frémissants et rapides, il donne la véritable caractéristique de la race kabyle. D’autres artistes, non moins brillamment doués, exploitent d’autres parties de l’Afrique. La critique les encourage et le public est avec eux. Mais peu à peu le goût change et l’opinion se lasse. Un

courant se déclare en faveur du paysage de notre pays. C’est Barbizon et Mariette qui ont maintenu le drapeau et sauvé l’honneur du pavillon. En y réfléchissant, ou s'aperçoit que le paysage oriental, avec ses lignes bizarres et ses soleils extravagants, étonnait mais ne charmait pas. Le moindre pré, avec une eau courante et quelques peupliers, parle plus à l’imagination du Français que l’aspect du désert. Aussi voilà qu’on délaisse peu à peu les planteurs de palmiers. Gérôme lui-même ne parvient pas à les sauver avec son Hache-paille et son Prisonnier arabe. Que sont-ils devenus tous les célèbres de ce tempslà? M. de Tournemine est mort; M. Belly a cessé de peindre; M. Bellel demande aussi souvent des inspirations au climat de la France qu’à celui de l’Algérie. M. Fromentin fait ce que l’on voit ; impuissant à se renouveler, il semble se demander si le moment n’est pas venu pour lui d’opter entre la peinture et les lettres. M. Fabius Brest paraît faire de mémoire dans son atelier d’éternelles Rues de Constantinople. M. Berchère se maintient à la hauteur de son ancien talent, et, avec une persévérance digne d’une meilleure cause, continue à tracer le sillon commencé. M. Huguet fait étinceler les rives rocheuses du Chelif-, M. Alfred Chataud enlève avec vigueur le Molali sortant de la mosquée; M. Guillaumet enfin donne à son Labour en Algérie une silhouette qui n’est pas dépourvue de grandeur. Mais le petit bataillon a cessé de se recruter; personne ne s’oc cupe d’applaudir à Ses efforts, on sent que l’esprit public n’est plus là.

Une recrue utile, ce pouvait être Régnault. Sa pointe en Espagne et à Tanger, son imagination grandiose, l’entrain et le brillant de son exécution, pouvaient plus pour la doctrine que vingt ans de chameaux et de désert. Il avait l’orientalisme épique et théâtral, celui qui procède des Mille et une nuits et qui peut tant sur l’imagination. La mort vint l’arrêter au moment où il allait mettre la main à une œuvre décisive. Des hommes comme lui ne se remplacent pas. Les deux élèves qu’il laisse ne sont pas

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même desgénérauxd’Alexandre. M. Benjamin Constant n’a pas la foi et M. Clairin semble bien près de l’abjuration. Ce n’est pas leur faute après tout, si les leçons de 1870 portent leurs fruits, si le goût des choses étrangères diminue chez nous, et si au contraire, à mesure que le temps s’écoule et que la Piépublique se fonde, chaque Français se sent devenir plus Français. Abandonnonsnous à ce courant, laissons passer lajustice de l’histoire. Dans quelques années, nous pourrons dre.sser une pierre et y graver cette parole de soulagement: L’orientalisme a vécu dans la peinture française.

Oui, c’est la forêt de Fontainebleau, ce sont les artistes groupés à l’entour de Théodore Rousseau etde Millet, qui ont sauvé la France. Mais le mouvement n’est pas resté limité à leur entourage, ni circonscrit dans le domaine de leurs e.xcursions matinales. Il s’est élargi, il s’est étendu dans tous les sens, et aujourd’hui c’est la France entière, FT-ance du Nord, France du Midi, France de l’Est et France de l’Ouest, qui revit dans les paysages tracés par les artistes français.

Sous le titre d’un Verfjer, Charles Daubigny synthétise la Normandie tout entière. Aussi loin que la vue peut s’étendi'e, ce sont des pommiers chargés de fruits. Les branches ploient sous leur précieux fardeau. L’heure de la récolte est d’ailleurs venue. Déjà les échelles sont dressées et les femmes montées aux échelons supérieurs s’apprêtent pour la cueillette. Le problème qui se présentait à l’artiste est un des plus intéressants qu'il y ail en peinture. Il consistait à tirer du vert tout le tableau, sauf un coin d’azur et quelques nuages blancs qu’on aperçoit au-dessus des arbres. L’artiste l’a résolu avec sa science des valeurs et sa sûreté de main accoutumée. Le regard plonge au plus profond de ces verts, fait le tour de ces troncs d’arbres, s’enfonce aux intervalles des branches, et ne s’arrête que quand la verdure de l’herbe ferme l’horizon en se mêlant à la verdure du feuillage. Toutes les qualités de Daubigny se rencontrent dans celte toile magistrale, qui est marquée au triple

cachet de la simplicité, de la force et de l’harmonie .

Un des paysages du Salon qui m’attire le plus après le Verger de Daubigny, c’est la Garenne de Bussac, de M. Auguin. Le sujet est, peu de chose: des rochers gris, des arbres, des broussailles, une échappée sur une rivière, tout cela vu en automne, aux derniers beaux jours, alors que des feuilles jaunies ou roussies se mêlent déjà aux vertes frondaisons delà forêt. Mais quelle richesse de couleurs et quelle exécution savoureuse ! Voilà un artiste que je suis depuis une dizaine d’années dans nos salons. Ses envois ont été souvent remarqués, jamais il n’a eu de médaille. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il habite la province, parce qu’il n’a pas d’amis dans les membres du jury, parce qu’il n’est pas en relations d’affaires avec le marchand influent, etc. Cette année, il a fait une chose charmante et exquise, cette Garenne de Bussac. Lui donnera-t-on une médaille? Peut-être, s’il en reste encore après que les élèves de Cabanel auront passé, et avec eux leurs amis et les amis de leurs amis.

M. Guillemet va de progrès en progrès. Son paysage a un caractère de force auquel l’artiste ne nous avait pas habitués. C’est la Plage de V illermlle. Le vent souffle, le ciel est noir. Les grains se succèdent avec rapidité, et, sur les hauts rochers, les masures tremblent. L’exécution est rapide, avec des accents d’une sûreté et d’une précision rares.

Qui n’a pas vu le ciel de M . Pelouse ? C’est un ciel d’automne et des plus beaux qui se puissent imaginer. On est à l’heure rapide et insaisissable du crépuscule. Par devant, au premier plan, une brume légère monte et envahit la forêt dépouillée ; par derrière, c’est l’incendie du couchant. Le soleil disparaît en feu, illuminant de rose tous les nuages qui vont de l’horizon au zénith. C’est un effet si juste, rendu avec tant de force et de vérité, que tout le monde se rappelle avoir vu ce ciel-là.

Le Plateau du Jura, de M. Pointelin, est encore un effet d’automne très saisissant dans sa simplicité. L’auteur nous amène devant un de ces plateaux dénudés comme

on en trouve dans les régions montagneuses. Un bouleau détache sa silhouette sur le ciel gris du matin. On ne saurait être plus sobre en fait de composition. Celui qui, avec si peu de moyens, a exprimé si fortement sa pensée, n’est pas le premier venu, et il faudra le suivre désormais dans ses développements.

M. Emmanuel Lansyer a exposé deux toiles : un Grain sur la côte du Finistère et la Mort d’un chêne. Peutêtre le ton de mer est-il un peu plâtreux dans les brisants ; mais la Mort d’un chêne est un superbe tableau. Le i-hêne a été déraciné par quelque tempête ; en s’abattant sur le sol, il a brisé ses plus nobles branches et fracassé ses magnifiques ramures. Tel est le sujet. L’exécution est aussi simple que l’idée. M. Lansyer a modelé son arbre avec une rare vigueur, et pour compléter la poésie de sa toile, il a ajouté up bout d’Océan à un bout de pré : ce qui fait songer à ces côtes de Bretagne, où la mer sourit entre des jardins en fleurs et des plaines de verdure.

Le Plateau de Crkiuebœuf, de M. Paul Colin, serait lin paysage excellent de tous points, si les fonds valaient 1 ? terrain du premier plan et si le groupe des arbres de droite était moins opaque. Le Chemin vert, de M. L)amoye, sépare en deux les belles prairies de Mortefontaine. L'est un chemin oii l’herbe pousse et où les chariots ont tracé leurs ornières. Par la seule justesse du ton l’artiste lui a donné une réalité (jui surprend, en même temps (ju’elle charme.

Un paysagiste qui n’est pas dans les faveurs du jury et (;ui cependant est artiste jusqu’au bout des ongles, c’est 1.1. Stanislas Lepine. Il a cette année deux petits tableaux : .:ne Rue à Caen, un jour de neige, et le Quai d’îvr\j, line impression de banlieue parisienne, traitée avec grâce ('t esprit. Le jury n’a jamais donné de médaille à M. Lepine.il l’amême quelquefois mis à la porte de nos Salons, l'ih bien! je préfère un tableau de M. Lepine, reçu ou r efusé, à dix tableaux de .M. Charles Busson, membre du jiii-y et proscripteur de M. Lepine.

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