‹ Salons (1857-1870) (volume 3)Chapitre 9 sur 17 · LES EXEMPTS · texte numérisé non relu

LES EXEMPTS

Nous avons compté 311 peintres hors concours. Les exempts sont moins nombreux; il n’y en a que 263, sur lesquels 133 seulement figurent au salon de cette année.

L’exemption est un état intermédiaire entre le paradis des (( hors-concours » et l’enfer de la plèbe. C’est le purgatoire de la peinture. On y séjourne tant qu’on n’a pas obtenu la ou les médailles complémentaires qui donnent entrée au séjour des bienheureux, j’entends la région supérieure habitée par les artistes pourvus du nombre légal de récompenses. Et comme c’est le jury qui donne ces médailles libératrices, tout le temps qu’on reste exempt, on reste sous le joug du jury. La liberté dont on jouit dans ces parages n’est donc que relative. Toutefois, il faut le dire à l’honneur de nos artistes, ce dernier reste de sujétion ne leur pèse pas beaucoup. Indifférents pour la plupart aux sentiments particuliers de leurs juges, ils se préoccupent avant tout de maintenir les droits de leur originalité.

Ce sont deux portraitistes originaux que MM. Bastien Lepage et Fantin-Latour.

Le premier a représenté M. Hayem, un commerçant parisien, assis dans son fauteuil, la tête et le corps penchés en avant, les avant-bras appuyés sur les cuisses et les mains jointes entre les jambes écartées. La pose est caractéristique, tout aussi bien que la ligne sinueuse des lèvres restées légèrement entr’ouvertes. Rien du reste dans cette composition magistrale qui ne soit naturel, ne respire la réalité la plus franche. Le personnage peut se lever, marcher, causer, sourire : il est vivant, c’est-à-

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dire apte à reproduire toutes lés actions de la vie. Déjà sa bouche parle et avec un peu de bonne volonté, vous pourriez entendre le discours qu’elle tient. La peinture est mince, mais le modelé est si serré, si vigoureux, qu’on ne songe guère à l’épaisseur de la pâte. C’est un portrait physiologique, donnant à la fois la ressemblance, la condition sociale et les mœurs, c’est-à-dire le dehors et le dedans. La Petite communiante, du même peintre, étonne par la finesse du dessin et la naïveté de l’expression. M. Ingres a quelquefois crayonné aussi finement, il n’a jamais eu autant de charme.

Le double portrait de M. Fan tin-Latour, M. et Mme Echein Edwards, a les mêmes qualités de simplicité, de naturel et de vie. Il y a longtemps que nous n’avions vu de cet excellent praticien une page de cette importance. Le portrait de M. Edouard Manet, quoiqu'il fût remarquable en tous points, est dépassé. Je trouve ici plus de réflexion et plus de profondeur. Une sorte de suavité attirante est répandue sur l’ensemble de la scène. Quand on a ces dons de vérité, de justesse et d’intimité pénétrante, on est en pleine possession de son art.

Avec M. Ribot, nous entrons dans l’histoire, qui n’esi autre chose — au point de vue des maîtres, non des académiciens — que la vie réelle interprétée avec émotion et grandeur. Le Cabaret normand, à ce titre, est une des œuvres maîtresses du Salon. Dans une suspension de travail, des ouvriers forgerons sont venus boire avec des paysans. Le sombre taudis qui les rassemble ne connaît pas le luxe d’une table. On dresse un tonneau et l’on se serre à l’entour. Les pipes sont allumées, un jeu de cartes est demandé et le pot de cidre circule. Dans l’atmosphère enfumée et dans les ombres noires, il y a toujours la mélancolie particulière au peintre. Mais les figures en pleine lumière sont traitées avec largeur, les gestes sont vrais, le modelé est puissant, l’effet est écrit avec une vigueur rare: c’est de la grande peinture, ou il n’en est plus au monde. Avec ce tableau M. Ribot expose le portrait de M. van de Kerhove-Vanden-Broech, re-

présentation extrêmement vivante d’un type original.

Dans le même ordre d’idées naturalistes, M. .\lphonse Legros expose les Demoiselles durnois de Marie, scène de la vie dévote en province. C’est une étude sur le vif du personnel féminin qui hante les sacristies et pratique les tables de communion. Hegardez-les : l’ardeur mystique qui les dévore met à leurs yeux une flamme étrange.

genoux, drapées dans leurs capes brunes, embéguinées de leurs coiffes blanches, elles prient avec une ferveur telle, qu’elles n’entendent, ni le pas des arrivants, ni la voix nazillarde du chantre. C’est le troupeau sacré, que le bon pasteur surveille et dans lequel l’Eglise recrute ses héroïnes, ses croyantes, ses martyrs. Celle qui est là, par exemple, sur ce banc, la première de la rangée, dont le visage est si pâle et l’œil si brillant, ne pensez-vous pas qu’elle touche déjà à la sainteté, et qu’un jour elle fera des miracles? Pour moi, je ne serais pas surpris si tout à l’heure, en sortant de cette église, elle avait une apparition, rencontrait Marie au détour d’un chemin, ou voyait apparaître dans une gloire le cœur transpercé de Jésus. M. Alphonse Legros a étudié ces singuliers états d’âme avec une attention scrupuleuse et il les a traduits avec un rare bonheur. Par toutes les qualités qu’il renferme, modernité du sujet, vérité des types, justesse des expressions, caractère des draperies, transparence des ombres, unité de l’impression, son tableau est une œuvre de haut style et l’un de ceux qui Imnorent le salon de cette année.

M. Lhermitte a un sujet à peu près semblable à celui de M. Legros : Pêlerinarje à la Vierge-du-Pilier. Ce sont des femmes agenouillées dans une église aux ])ieds d’une statue de la Vierge. Ce tableau a des qualités sérieuses, mais celui de M. Legros, placé dans la même salle, lui nuit sensiblement.

En 1195, ou pour remplacer une date par un nom, la Merveilleuse est de cet artiste qui obtint un si vif succès au Salon de 1873, avec un Jeune citoyen de l’An V. Le Jeune citoyen était maladif et représenté seulement à

mi-corps. La Merveilleuse est une créature superbe de santé, superbe de costume. Malgré le luxe des étoffes, malgré le grand chapeau empanaché, et les satins noirs, et les satins amaranthe, elle existe. Sa figure est modelée avec vigueur et tout l’ensemble de sa belle personne se fait sentir sous les plis de son ajustement. Que si vous me demandiez quel est l’intérêt de cette exhibition rétrospective, pourquoi M. Jules Goupil a dépensé tant de talent à faire une splendide gravure de modes: je vous répondrai que, dans nos temps troublés, nos artistes les mieux disposés ignorent le droit chemin. Quand c’est un Cabanel qui dirige la jeunesse et professe à l’Ecole des beaux-arts, comment voulez-vous que toutes les saines notions ne soient pas bouleversées?

La tendance est aux grandes figures isolées dans un cadre. Je viens d’en citer une dont le succès est éclatant : la Rêverie de M. Jacquet n’a pas fait moins de tapage. Une daiiie maigre, d’un aspect un peu souffreteux, enveloppée dans une robe de velours cramoisi, est assise, un peu pelotonnée sur elle-même, dans un grand fauteuil de cuir fauve sur lequel vient jouer un rayon de soleil. C’est la Rêverie pour M. Jacquet. Pour moi, ce n’est pas la Rêverie, mais seulement son fauteuil. En effet, le fauteuil est l’objet principal de la composition. Non seulement il occupe la plus grande place, mais il est la partie la mieux peinte. Le cuir et le coup de soleil qui l’éclaire dans le haut sont vraiment des morceaux du plus haut goût, deviens de dire que c’était le fauteuil de la, Rêverie, je me suis trompé. Ce fauteuil, au fond duquel la prétendue rêverie s’est blottie, ne lui appartient pas; c’est un fauteuil d’homme, non de femme. La rêverie n’a pu s’y établir que par hasard. Elle n’est pas là chez elle, et il faudra bientôt qu’elle en sorte. Ainsi, les diverses parties du tableau de M. Jacquet ne se conviennent pas entre elles, et, faute par l’auteur d’avoir réfléchi, d’avoir médité suffisamment, l’unité morale de son œuvre est détruite. Ajoutons pour dernier reproche que la tête de la jeune personne est fort banale et que la position com-

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pliquée qu’elle a prise dans le fauteuil fait complètement disparaître la charpente de son torse.

M. Maignan a fait comme M. Jacquet aa Rêverie. Une jeune femme, assise dans un jardin, suspend tout à coup son aiguille et se met à songer... Le tableau est petit, mais charmant; et puis le sujet a été i-ompris, et le titre n’est pas menteur.

Aimez-vous la belle couleur? Regardez le Hidalgo et le Turc de M. Merino ; c’est un vrai régal pour les yeu.v. Aimez-vous les formes élégantes? Regardez le Printemps de M. II. Dubois ; c’est la plus gracieuse des idylles.

La peinture académique ne nous intéresse guère. Nous ne l’acceptons ni comme but de l'art ni comme e.vercice d’école. Comme but de l’art, il serait vraiment trop comique que la société française passât son temps à à mettre sur la toile des idées qu’elle n’a pas dans la cervelle ; et, comme exercice d’école, l’expérience démontre que rien n’est plus propre que cette rhétorique à fausser la main et les idées. Nous passerons donc pardessus la, J eime chasseresse de M. Saint-Pierre, la Promenade du Poussin de M. Meynier. la Diane de M. llugrel, les Moissonneuses de M. Foulongne, la Diane et Endymion de M. Gervex, le Pjy/’aoie et Thisbê de M. Delobbe, quoique dans ces deux dernières toiles il y ait une 'certaine recherche pittoresque qui n’est pas de l’Ecole, et nous irons tout droit au genre.

Un des meilleurs tableaux de genre du Salon est celui de M. Sautai, dont les progrès se marquent d’année en année. Dans ce curieux souvenir de Rome, Veille d'une exécution capitale, les personnages sont vus de dos, mais les attitudes sont extrêmement expressives ; les figures, bien modelées, s’enlèvent avec vigueur sur le mur, et l’air circule à l’entour ; la couleur est bonne. M. Pabst est aussi en progrès. Il agrandit le format de ses petites compositions alsaciennes, et il a raison. Son plus important envoi, La Mariée, est tout à fait charmant. AvecM. Sain, nous sommes au Repas de noces ; les types sont intéressants, mais l’aspect de la toile est sec et dur. L’Arnbn-

lance j)rivéo de M. Eugène Leroux nous ramène aux souvenirs de la guerre. Des soldats convalescents jouent aux dames avec des religieuses. Ce qui frappe le plus dans cet intérieur, c’est l’aspect bienveillant des choses et l’air de sympathie qu’on y respire.

M. Mery expose des essais de peinture à la cire qui ont la consistance et l’aspect de la peinture à l’huLe; nouveau procédé qui devra attirer principalement l’attention des paysagistes, car il permet, la peinture à la cire séchant immédiatement, de faire en nature autant d’études que l’on veut.

Parmi les peintres de marine exempts, le plus en renoiü est M. Paul Clays, de Bruges, dont les toiles sont lumineuses et profondes. M, Courant marche rapidement sur ses traces. Ses effets, bien observés, l’emportent de beaucoup en justesse sur les papillotages de M. Masure, qui semble ne peindre aujourd’hui que de pratique dans son atelier. Quant au Hollandais Mesdag, il sort un peu de sa tradition cette année. Son chantier de Groninguc, par un temps de neige, est un véritable paysage, très l’éussi d’ailleurs.

La corporation des exempts fournit à la peinture de fleurs et de fruits très peu de noms. Mme Escalier a sa réputation établie, au point qu’on lui a commandé deux tableaux décoratifs pour le Palais de la Légion d’honneur ; c’est une artiste classée. M. Monginot l’est moins, quoiqu’il ait un tableau au musée du Lu.xembourg ; c’est un talent qui devient vieillot dans l’invention comme dans l’exécution. Reste M. Kreyder, dont les Raisins et les Lilas vibrent de réalité. C’est le ténor de ce groupe.

Le prix du Salon. — Les médailles. — Les Exempts (suite). — La Plèbe.

Le jury a donné le }orix du Salon à un peintre «hors soncours ». Le fait est assez bizarre pour être noté. Voilà

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un jeune homme qui a obtenu toutes les médailles que le règlement comporte; il a franchi successivement tous les degrés de l’initiation ; de récompense en récompense, il est monté à ce rang suprême qu’on doit regarder cemme le couronnement d’une carrière, d’artiste : il est hors concours, ni plus ni moins que M. Cabanel on M. Gérome. Eh bien ! on lui donne un prix, sans s’apercevoir qu’on le fait brutalement redescendre du pinacle, où on l’avait juché pour retomber sur les bancs de l’école. Est-ce assez curieux ! Je croyais avoir devant moi un maître, je n’ai plus qu’un élève. Pourtant ici le dilemme se pose : Si .M. Cormou n’est point un maître, pourquoi lui avoir donné toutes ces médailles? Si c’est un maître, pourquoi l’envoyer à Rome compléter son éducalion?

Quoi qu’il en soit, M. Cormon a le prix. Qu’est-ce que M. Cormon? demande le public. C’est l’auteur de la Mort de Itaoana. Et qu’est-ce que la Mort de Raraua ? C’est un épisode du Ramaijana. Et qu’est-ce que le Rariayana? C’est la grande épopée de Valmild? Et qu’est-ce que Valmiki? C’est l’IIomère de l’Inde ancienne. Il paraît que M. Cormon a des lumières particulières pour mettre en i)einturc, à quatre mille ans de date, ces époques fabuleuses. Il ne paraît pas du reste avoir poussé bien loin ses recherches. Partant pour le grand Orient, il s’est arrêté en Grèce : pas même si loin, au musée du Luxembourg. C’est là, c’est dans le Massacre de tScio, d’Eugène Delacroix, qu’il a puisé les données de sa composition et les éléments de son coloris. Mais Eugène Delacroix était un génie mâle; ses idées lui appartenaient en propre, et il les rendait dans un langage dont l’intensité expressive n’a jamais été dépassée. « Sa sym- ])honie, disait Thoré, commence en pourpre majeur et finit en vert mineur. »

La Mort de Ravana n’a point do ces notes éclatantes, et son harmonie est plus neutre, àl. Cormon appartient à ce groupe de jeunes artistes Humbert, Thirion, Levy, s3tc.) qui, depuis quelques années, ont essayé de- se faire

une manière et ont obtenu des succès de salon avec la menue monnaie de Delacroix. Leur peinture c’est du Delacroix dulcifié, amoindri, effacé, décoloré, mis à la por- ■. ée des demoiselles. Le vin capiteux a été étendu d’eau à ce point que le jury lui-même en peut boire. Il envoie M. Cormon à Rome : comment Rome nous le rendrat-elle ?

Ombre de M. Ingres, de l’homme illustre qui aurait refusé le peintre « au balai ivre » jusqu’à la fin de ses jours, si on lui en avait laissé la possibilité, que dis-tu de ce qui se passe? Delacroix a des disciples posthumes qu’on envoie se perfectionner à Rome, et c’est le jury lui-même qui signe leur passe-port !...

Les premières médailles ont été données, non pas M. Alphonse Legros, pour ses Demoiselles du mois de Marie, non pas à M. Ribot, pour son Cabaret normand, mais aux habilleurs de femmes et aux confectionneurs d’étoffes (M. Jules Goupil, pour sa Merveilleuse', M. Jacquet, pour sa Rêverie). C’est le satin amarante, le velours cramoisi et peut-être le cuir ensoleillé du grand fauteuil que l’on couronne. J’ai connu des jurys qui avaient des vues plus hautes et des ambitions plus nobles pour l’art français ; ils cherchaient les compositions où l’esprit se montre et non pas le morceau de facture qui ne fait briller que l’habileté de la main.

Parmi les deuxièmes médailles, le jury n’en a décerné qu’une au paysage, et il a choisi M. Alexandre Defanx. Certes l’attribution est méritée. Le Printemps, avec ses pommiers en fleur, ses canards en gaieté et ses fraîches verdures, est un tableau charmant. Mais combien le jury a dû souffrir de faire ce choix entre vingt artistes également méritants ! Quoi de plus beau, paexemple, que le paysage intitulé Mélancolie, de M. Daliphard ? Il est magistralement peint, et, pour la noblesse des lignes, la grandeur de l’impression, l’harmonie de l’ensemble, il n’en est guère qui touche plus profondément. La Vallée de Portville, de M. Karl Daubigny, avec ses mouvements de terrain si bien modelés et son coup

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de soleil aux seconds plans, n’est elle pas une paie pleine de vigueur et de force? Le Quai cVOrsay, de M. Guillemet, qui s’est donné pour mission de révéler aux étrangers les beautés de Paris, n’est-il pas doublement remarquable pour la franchise de la facture et la simplicité de l’effet.

La peinture d’animaux s’ajoute naturellement au paysage. Seul, parmi les exempts de cette catégorie, M. Vuillefroy a su être nouveau. Sa Rue cC Allemacjne à la Villette est certainement un des tableaux les plus originaux du Salon. Qui n’a vu, par un temps de pluie, s’avancer, sur nos grands boulevards extérieurs, un de ces troupeaux de boeufs, que les chiens harcèlent et que des hommes en blouse, armés de bâtons, conduisent vers les abattoirs. Les chiens aboient, les hommes crient, les bœufs mugissent. Les passants se rangent à droite et à gauche, tandis que, sur le milieu de la chaussée, ce tourbillon de bruit, de formes et de couleurs passe tumultueusement. Dans le tableau de M. Vuillefroy, les bœufs, le pavé, les trottoirs, les réverbères, les personnages, forment un ensemble d’une proportion admirable. Le jury a donné une médaille de seconde classe à l’auteur : c’est une de celles que le public intelligent ratifiera avec le plus grand plaisir.

Des membres de l’Institut aux prix de Rome, des prix de Rome aux hors concours, des hors concours aux exempts, nous avons descendu tous les degrés de l’aristocratie artistique : nous voici à terre, en pleine foule, en pleice multitude.

Les non exempts entrés au Salon, de par la volonté du jury, sont au nombre de 846 ; ceux laissés à la porte s’évaluent à plusieurs milliers.

Nous ne reviendrons pas sur la querelle que nous avons faite au jury à propos de la réception des œuvres ; nous prendrons ses opérations les plus récentes, la distribution des médailles.

Le jury a laissé tomber sur ces 846 exposants quatre médailles de 2*^ classe, et vingt-deux de 3*^ classe. Loin de

moi la pensée de contester la' justice d’une seule de ces attributions ; mais, en parcourant la liste des peintres non récompensés, je relève des noms qui depuis longtemps eussent mérité des récompenses. Pourquoi le jury ne les leur a-t-il pas accordées ? Pourquoi leur tient-il une aussi impitoyable rigueur ? L’art est-il donc intéressé à ce que les meilleures volontés soient découi-agées, à ce que les talents les moins contestables soient laissés à l’écart ?

Voilà M. Auguin, par exemple, qui depuis vingt ans, avec une assiduité et une réussite croissantes, envoie chaque année, du fond de la province, deux ou trois paysages au Salon. Parti d’une vague imitation de Corot, il est arrivé à se faire une manière personnelle et à donner sa note originale. Il a de la force et de la douceur. Une harmonie d’une suavité charmante enveloppe ses deux paysages, Bagnolet vu de Châtenay et le Coteau du Solençon. Ses grands Bois de Fenioux, du dernier Salon, méi’itaient déjà la médaille : pourquoi ne la lui avoir pas donnée cette année '?

M. Gustave Colin poursuit dans le pays des Basques des recherches de plein air qui sont extrêmement intéressantes. Il a le sentiment des foules bariolées ^agitant sous le grand soleil. Ses gestes sont justes, ses effets simples. Son Jeu de Paume semble une échappée ouverte sur la nature et les mœurs dans les Basses-Pyrénées. Pourquoi ne lui avoir pas donné une médaille?

M. Delpy est tous, les ans en progrès. Cette année, ses deux paysages de verdure, la Marche, le Chemin du moutier, sont bons ; mais à côté il expose un Boulevard Rochechouart sous la neige, qui est d’une originalité extrême. C’était une tentative nouvelle qu’il fallait encourager. Pourquoi ne lui avoir pas donné une médaille?

M. Thiollet est un vieux peintre qui traite, avec un sentiment pittoresque très vif, les embouchures de fleuve et les ports de mer. Il est artiste jusqu’au bout des ongles. Voilà quinze ans qu’à ma connaissance il e.xpose

des œuvres aussi fortes que son Port de Dieppe ou son Temps calme : pourquoi ne lui avoir pas donné une médaille cette année ?

M. Gall n’est pas non plus jeune. Son Coup de vent des environs de Paris a des verts d’une qualité exceptionnelle. L’harmonie est belle, l’impression juste, l’effet rendu avec force: pourquoi ne lui avoir pas donné une médaille ?

Les amateurs qui ont suivi les productions de M. Stanislas Lépine et goûté les charmants paysages de Seine qu’il a en quelque sorte inventés et qu’il traite avec tant d’esprit, croient que M. Stanislas Lépine est depuis lomrtemps médaillé. 11 n’en est rien. Pourquoi ne lui avoir pas donné une médaille cette année pour son Lavoir aux environs de Caenl

]\I. Boudin aussi avait inventé un genre. C’est lui qui le premier s’était avisé de mettre des Parisiennes en toilette, enveloppées d’air et de soleil, sur des bouts de plage où le vent souffle. Ce spectacle avait eu du succès et il en méritait. Depuis, M. Boudin, plus ambitieux, a voulu agrandir ses cadres. Il est tombé dans des gris lourds et opaques. Son Port de Bordeaux de cotte année est enveloppé d’une sorte de brouillard plâtreux <jui rend les objets presque indistincts. Attendra-t-on que ce charmant artiste ait vu baisser encore son talent pour lui donner une médaille?

M. Emile Vernier a quitté le crayon lithographique pour faire l’apprentissage du pinceau. Après de longues et consciencieuses études de paysages, il s’est adonné à la marine, où il a conquis un des premiers rangs. Son Bateau de Cancale et son Retour du Bas-de-l’Eau sont de tous points remarquables. Pourquoi ne pas lui donner une médaille ?

M‘“ Louise Darru, — on peut le dire, parce que c’est l’avis de tous ceux qui s’y connaissent, — est la première dans le genre qu’elle cultive. Ses fleurs ont un éclat, une fraîcheur, que nul n’atteint à ce degré. Elles vivent véiitablement! Cette année, le Bouquet de la Paysanne^

composé de fleurs familières, coquelicots, bluets, marguerites, trempe dans un pot de faïence auprès de quelques pommes de terre épluchées. C’est rustique comme arrangement, mais l'exécution est des plus distinguées. Voilà dix ans que je vois cette excellente artiste pi’oduire chaque année des gerhes de fleurs aussi magnifiques. Pourquoi n’a-t-elle pas de médaille ?

Que si, du paysage et des fleurs, nous montons au portrait, nous rencontrons tout de suite M. HarlamolT, l’auteur des Portraits de M. et Mme Viardol. Comment! pas de médaille pour cet artiste? Et où s’est-il trouvé un début plus extraordinaire? Qui donc, parmi les membres du jury, faiseurs de portraits, possède cette netteté de vision, ce sentiment de la physionomie, ce respect des convenances, cette sobriété, cette entente de la couleur, cette force du dessin, cette harmonie à la fois matérielle et morale qui fait l’unité d’impression? Qu’on mette à côté les portraits de MM. Carolus Duran et Cabanel, juges de M. Harlamoff, et qu’on prononce! Evidemment, il fallait une médaille à M. HarlamolT. Il en fallait une aussi à M. Paul Dubois, le sculpteur, qui a exposé le portrait de Mlle B... il/..., une petite figurine à mi-corps, qui donne la sensation d’un Prud’hon délicieux. Il en fallait une encore à M. Laroche, dont le Portrait d'homme et les deux Portraits de femme sont modelés avec tant de distinction et ont un si grand air de vie.

Qui ne croirait que M. Amand Gautier est médaillé? Depuis le temps qu’il expose, et qu’il envoie au Salon des œuvres remarquables, sa réputation a franchi le monde des amateurs pour entrer dans le grand public. On connaît les qualités d’exécution et l’originalité bien tranchée de cet artiste. C’est un véritable peintre; il a le sentiment des choses auxquelles son art s’applique et il s’égare rarement. Malgré les rebuffades du jury, mal placé aux expositions, quelquefois refusé, il a pu marquer son passage par quelques grandes toiles, dont les Folles de la Salpêtrière sont demeurées l’e.xpression caracté-

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ristique. Les amateurs l e cherchent ses natures mortes et principalement ses Bonnes sœurs^ qu’il a montrées dans toutes les circonstances de leur vie tranquille : à l’église, à la promenade, au réfectoire, avec une compréhension très juste des mœurs claustrales. Eh bien! Amand Gautier n’est pas médaillé. Il a trois tableaux cette année : un portrait excellent, une nature morte de choix et une femme en pleurs, intitulée la Prisonnière, ligure de style qui semble la plainte éternelle de l'humanité. L’occasion était belle de donner à l’auteur la médaille qu’il a méritée depuis si longtemps. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait?

Et M. Manet, car enfin j’arrive à lui, est-ce qu’il n’a pas mérité des médailles depuis le temps qu’il expose ? Il est chef d’école et exerce une influence incontestable sur un certain groupe d’artistes. Par ce fait même, sa place est marquée dans l’histoire de Part contemporain. Le jour où l’on voudra écrire les évolutions ou déviations de la peinture française au XIX® siècle, on pourra négliger M. Cabanel, on devra tenir compte de M. Manet. Une telle situation devait frapper le jury. Que si l’on ajoute que M. Manet est un artiste absolument consciencieux, qu’il fait ses toiles sur nature, qu’il n’épargne ni le temps ni la peine pour les amener à bien, qu’il s’en sépare seulement le jour où il juge avoir atteint le but qu’il s’était proposé, on trouve l’attitude du jury vis-àvis de M. Manet plus inconvenante encore. « Le public rit devant les toiles de M. Manet, » répond le jury à ceux qui lui reprochent d’avoir refusé d’abord le tableau d’Mr ■ genteuil, et de ne l’avoir repris qu’à la révision. Je ne sais pas quelle est la compétence des gens qui rient; mais j’ai la conviction que, lorsque le puWic se sera rendu compte du but que poursuit M. !Manet et des efforts qu’il fait pour l’atteindre, il se rangera de son côté. Le spectacle d’un homme intelligent qui veut faire faire un pas à la peinture, et qui consacre à cette poursuite tout ce que la nature lui a départi de forces, n’est pas un spectacle risible. Le public le sent bien, et à celui qui

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travaille sincèrement il n’a jamais marchandé son intérêt.

Ce que peint M. Manet, c’est la vie contemporaine. A cela, j’imagine, on n’a rien à dire : les canotiers d’Argenteuil valent bien Thamar chez Absalon ; en tous cas, ils nous intéressent davantage. Ce qu’a voulu plus particulièrement M. Manet, en prenant pour sujet les Canotiers d’ Argenteuil, c’est faire ce qu’on appelle en terme de métier du plein air. Le plein air est difficile. Celui-là seul qui a renoncé aux jus et aux colorations factices, dont l’œil sain et ferme ne décompose pas le rayon lumineux, peut en apprécier les séductions, en goûter les nuances et les finesses, et espérer de les réaliser sur la toile. Dans tous les cas, toute tentative en ce sens est un pas fait, en dehors de la convention, vers plus de vérité, plus de nature et de vie. Seulement le plein air a un danger et je vais y venir ; mais, en attendant, regardez les Canotiers d’ Argenteuil. Est-ce la couleur de notre atmosphère, oui ou non ? Est-ce la lumière des environs de Paris, oui ou non ? Les corps sont-ils environnés d’air ambiant, oui ou non? Et comme les étoffes sont souples, moelleuses, douces au regard ! La robe de la femme est prodigieuse. Le bouquet d’herbe et de fleurs qu’elle tient sur ses genoux est étonnant.

Si nous nous arrêtions là, tout serait parfait, sauf l’eau, bien entendu, qui est d’un bleu trop intense et que j’abandonne à qui veut la défendre. Mais j’ai dit qu’il y avait, dans la recherche du plein air, un danger. Ce danger, le voici. Le plein air supprime le détail, abrège et simplifie les formes; c’est pourquoi, dans le tableau de M. Manet, les mains et le visage sont si insuffisamment modelés. M. Manet peint comme il voit, il reproduit la sensation que son œil lui apporte : il est sans reproche au point de vue de la sincérité. Mais il n’en est pas moins vrai que, notre esprit étant habitué à compléter les données de notre œil quand nous les savons insuffisantes ou à les rectifier quand nous les savons erronées, nous ne pouvons nous en tenir à la sensation sommaire de M. Manet.

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Notre cerveau va plus loin que son œil; il exige impérieusement que des personnages de grandeur naturelle, qui sont placés au premier plan et que nous devons apercevoir les premiers, aient les traits plus écrits, les mains plus formulées.

Je crois donc — et ici je soumets très humblement cette vue aux praticiens, — je crois qu’il y aurait avantage à prendre du plein air ce qu’il a d’excellent et à laisser de côté ce qu'il a d’imparfait. Gardons pour le paysage, pour les choses inanimées, sa pure lumière et ses transitions charmantes; quant aux figures, ayons le courage de les dessiner davantage, de les porter jusqu’au point de modelé qu’exigent les lois de notre raison et la satisfaction de nos propres yeux.

Que M. Manet y réfléchisse : là est la raison du dissentiment qui existe entre une partie du public et lui. Eh bien ! cette raison on peut la supprimer, sans que la cause du plein air ait à en soutfrir, sans que les conquêtes faites du coté de la lumière pure soient compromises. Pourquoi ne pas l’essayer, si l’assentiment du public e§t à ce prix?

Comme on s’en doute bien, si, parmi les cinq artistes qui ont obtenu d’emblée la médaille de seconde classe, la récompense est égale, le mérite ne l’est pas. J’aperçois peu de qualités originales dans le Christ descendu de la croix de M. Weertz. Le jury a voulu sans doute encourager un genre de fabrication que le scepticisme des temps rend chaque jour plus aléatoire. L’Abel de M. Bellanger est bien dessiné; mais quelle est cette fantaisie d’avoir disposé le cadavre en triangle sur le sol avec l’os iliaque au sommet? M. Sylvestre a tous les défauts de l’école; sa composition est théâtrale, son dessin conventionnel, sa couleur fausse et criarde. lia audacieusement abordé un grand sujet, c’est vrai; mais l’audace n’est pas tout en art, et je cherche vainement quelle promesse d’avenir se trouve contenue dans cette Mort de Sénèque, on les chairs sont d’un ton de bois et où des draperies violettes hurlent furieusement à côté de draperies jaunes. Avec M. Wauters, nous changeons de maladie, nous

passons de l’antiquité au moyen âge. Heureusement dans cette Folie de Hugues Vun der Goes, la disposition des personnages est assez naturelle, et le gimupe des jeunes chanteurs, conçu dans le sentiment des figurines de Lucca délia Robbia, est d’une inspiration charmante.

Un homme tranche sur ce fond de lieux communs mythologiques et historiques, qui accuse si vivement la pauvreté intellectuelle de nos peintres, c’est M. Falguière. M. Falguière est des trois ou quatre sculpteurs de mérite qui ne veulent pas rester cantonnés dans leur spécialité. M. Paul Dubois fait le portrait, M. Delaplanche s’exerce au paysage, M. Falguière s’attaque aux grandes compositions. Son tableau des Lutteurs est excellent. Il montre chez l’auteur un sens très net du but que se propose l’art de la peinture et des moyens particuliers qu’il emploie. Nulle réminiscence, ni d’un autre temps, ni d’un autre art. Les athlètes que M. Falguière met aux prises ne sont point Grecs ou Romains, et pas davantage l’arène où ils luttent n’est l’arène antique. Ceux d’entre nous qui ont suivi ces curieux spectacles se reconnaissent sans hésitation ; nous sommes dans la salle de la rue Le Peletier, et c’est entre Marseille et Dumortier que le combat a lieu. Cette modernité est déjà d’un bon augure. Ce qui n’est pas moins intéressant, c’est de voir combien M. Falguière a su être peintre et exclusivement peintre. On reconnaît bien à la musculature savante, à la tenue et à l’unité du mouvement des lutteurs, le sculpteur habitué à construire à coups de boulettes d’argile des figures dans leur entier développement; mais cette science se cache aussitôt, et c’est par la compréhension de l’effet pittoresque, par l’ententedu tableau, par l’esprit de subordination et de sacrifice, par le vigoureux parti-pris de lumière et d’ombre, par l’effacement des pei'sonnages secondaires, c’est-à-dire par les moyens mêmes de la peinture, que l’artiste arrive à son résultat. On n’est ni plus intelligent ni mieux doué :

• l’art véritable compte un vaillant soldat de plus.

Dans le même genre historique, le jury a distribué six

SALONS

médailles de troisième classe. .le glisserai sur celles de MM. Dupain et Comerre, qui ne soulignent pas des talents bien robustes. M. Constant est brillant; mais comment ne sent-il pas que son orientalisme, d’ailleurs issu de Régnault, est en dehors du courant des idées? M. Stanislas Torrentz, au contraire, est en pleine réalité sociale. Son tableau du Mort renferme de belles parties de couleur, et contient un morceau incomparable, la ligure de femme qui est debout, au pied du lit, son châle noir sur la tête. Il y a là une intelligence nette de l’art et des qualités d’exécution qui promettent. Le Halte-lk de M.Roll n’est pas moins intéressant. C’est un combat entre un cuirassier français monté sur un cheval gris pommelé et un cuirassier prussien monté sur un cheval alezan. Les deux cavaliers, de grandeur naturelle, s’entrecho- (juent avec une rare énergie. L’oûl rencontre des inexpériences de brosse, c’était inévitable. Mais les chevaux sont tellement lancés et le choc est si terrible, qu’on ne peut s’empêcher de songer à Géricault. Nous verrons ce (pii en adviendra plus tard. Quant aux Moulières de M. Poirson, c’est un tableau plein de qualités distinguées, et qui méritait véritablement la récompense dont il a été l’objet.

Ce qu’il y a de terrible avec les médailles données à litre d’encouragement, c’est que pour dix peintres qui en obtiennent, il y en a vingt qui pourraient réclamer à aussi juste titre, .le ne vois pas pourquoi par exemple on n’a pas donné de récompense à M. Jean Réraud. Sa Léda est mieux peinte que la Cassandre de M. Comerre qui a eu une médaille de troisième classe, et mieux dessinée que la Léda de M. Courtat qui a eu une médaille de première classe.

Un autre tableau qui rentre aussi dans les visées du jury, c’esiie Bayard à Brescia, de M. Pierre Beyle, composition froide et vide, où se trouvent cependant de brillantesétoffes. L’auteur avait agrandi cette année, pour frapper un coup, ses personnages et son cadre accoutumés: il ne paraît pas que le succès ait couronné ses espérances.

Dans le genre, les médailles ont été clairsemées : cinq en tout. Et encore ne peut-on pas dire que toutes aient été données au mérite. Il faut rabattre en effet sur l’Embarquement de Manon Lescaut, de M. Delort, et sur le Dernier jour de vente, de M. Adan. Le Bout de conduite, de M. Simon Durand, où des gendarmes emmènent une troupe de saltimbanques par un temps de neige, est autrement peint. Il y a de l’humour, du naturel et la facture est bonne. On peut en dire autant de la Triste recette, de M. Denneulin, où pourtant il faut constater quelques lourdeurs.

La parcimonie du jury s’explique d’autant moins qu’ici les jolis tableaux abondent. On en pourrait citer par douzaines. Je me bornerai au Pierrot, de M. Salmson, dont l’harmonie est si séduisante; à l’Interrogatoire, de M. Steinheil, dont la gamme est si sobre et les physionomies si justes; à la Noce, de M. Adrien Moreau, la plus solide des trois compositions envoyées par ce peintre. La Place de la Concorde, de M. de Nittis, se recommande par son effet de pluie et ses petits personnages si spirituellement troussés. La Japonaise, de M. Carrier-fielleuse, étale des charmes qui semblent plus voisins de Montmartre que de Yokohama. La Duchesse Josiane, de Mlle Louise Abbema, est un pur morceau de l’école deManet et l’auteur se dit élève de Chaplin ; il y a là un mystère. La Partie de piquet, de M. Grolleron, a beau avoir été placée haut, on n’en remarque pas moins la justesse de ses types de paysans.

Dans le portrait, pas de médailles. J’ai réclamé au nom de M. Harlamoff, le jeune débutant russe de cette année; je dois indiquer ceux de ses confrères qui méritent également l’attention. Recherchez le Portrait de Mme D..., de M. Desboutins ; vous reconnaîtrez qu’il est modelé avec une force peu commune. Les deux Portraits de M. Geoi*ges Raquette, pourraient être plus enveloppés, mais tels qu’ils sont, enlevés au bout de la brosse, vous avouerez qu’ils sont franchement originaux. Le Joyeux compagnon, d’André Gill, est une bonne peinture et un portrait

SALONS

extrêmement vivant. La Tante Louise, de M. Baud-Bovv, endormie dans son grand fauteuil, a un charme d’inlimùé rare ; il y a là un sentiment naïf et des qualités d’exécution qui eussent gagné à être examinés à lacymaise.

Le paysage a eu cinq médailles de troisième classe. Elles étaient méritées. Elles le sont toujours dans ce genre, où le jury ne les donne qu’à contre cœur. La Ferme de Groult, de M. Paul Colin, a pourtant quelques lourdeurs et la qualité des verts y laisse à désirer. La Lisière de forêt, de M. Zuber, est une forte impression de la nature dans la haute Alsace. La Butte des Moulineaux, de M. Herpin, a quelques duretés et l’auteur ferait bien d’envelopper davantage. L'effet de rosée que M. Kapin a demandé aux fonds de Bonnevaux est étudié avec soin et réalisé avec bonheur. Quant à M. Yon, depuis longtemps médaillé comme graveur, ses deux paysages des environs de Montereau, un Bras de la Seine et le Petit flot, sont d’une finesse et d’une fraîcheur qui charment tout le monde. Mais ne croyez pas qu’une fois ces cinq artistes éliminés, le talent baisse : les compétiteurs sont innombrables, et les médailles eussent pu, sans s’égarer ni déchoir, s’adresser encore à cent noms divers.

J’ai cité MM. Auguin, Delpy, Gustave Colin, Thiollet. Gall, Lépine. Je ne puis plus qu’indiquer d’un mot les œuvres caractéristiques : — la Famille de perdrix, de M. Moullion, paysage de blés verts, déjà hauts mais non encore jaunis; on sait que ce gracieux motif, traité dans une autre gamme, a déjà une fois porté bonheur à l’artiste; — le Retour à la ferme, de M. Aublet, par un écrasant soleil de midi; les détails sont traités avec cette minutie qui est particulière à l’auteur, mais ils sont s' bien en place et si bien reliés entre eux que l’ensemble, loin d’en souffrir, eu acquiert plus de force; — les Bord\ de la Semoie, de Jean Desbrosses, l’exécuteur testamentaire du regretté Chintreuil ; effet de soir d’une grandeur et d’une solennité qui impressionnent; — la Terrasse du routent de la Consolation, de M. Emile Isenbart ; sous bois avec architecture et rayon de soleil glissant à travers

ANXÉE 1875

le feuillage, d’une justesse incomparable; — V Avenue de Neuilly, de M. Luigi Loir; effet de neige très vigoureux, dont la partie centrale est peut-être un peu vide; — Sous les saules, de M. Marcel Ordinaire, avec eaux, rochers et de magnifiques arbres verts modelés avec amour; — la Messe de sept heures, de M. Brielman, joli aspect d’église de village au matin; — le Vieux chemin à Anvers, de M. Damoye, d’une exécution excellente; — le Dôme des Invalides, de M. Mois, avec de grandes qualités de lumière, malgré certains abus de noir dans les premiers plans ; — les Bords de la Seine, de M. Mesgrigny, avec leurs saules réfléchis dans l’eau et leurs charmants détails de villégiature; — les Forêts, de M. Guillemet, avec leurs sables ardents et leurs arbres modelés sur le ciel; — le Village, de M. Aimé Perret, où le voyageur à cheval demande sa route ; — les Pêchers en fleurs, de M. Beauvais, etc., etc. Si je n’avais pas la liberté d’en oublier, il faudrait renoncer à finir ce Salon.

Deux médailles sont échues aux animaliers. Le Ce?’f forcé de M. de Penne, immobile au milieu d’une meute immobile, m’a laissé froid. Au contraire la Gardeuse de moutons de M. Paul Vayson m’a charmé. C’est un de ces tableaux qui, par la simplicité de la composition, la tenue du style, l’intelligente proportion des personnages avec la scène, captivent tout de suite l’attention. M. Paul Vayson n’a-t-il jamais fait mieux? Je n’oserais le dire. Je me rappelle encore sa Fenaison en Provence de 1868 et ses Chasseurs au marais de 1872. C’étaient des notes plus éclatantes, plus originales ; mais elles n’avaient ni cette harmonie, ni cette douceur. Dans tous les cas, pour le passé et pour le présent, la médaille était plus que méritée ; on a bienfait de la donner.

La marine a obtenu trois médailles, dont une amplement méritée, celle de M. Butin. Avez-vous regardé son tableau V Attente le samedi à Ville-n^ille ? C’est un des meilleurs du Salon. La mer est grosse, le vent souffle, des voiles courent au large. Debout sur la plage ou accoudées au parapet, des femmes attendent la rentrée des

pécheurs. L’eau, le ciel, la plage mouillée, sont d’un ton excellent. La femme debout qui regarde anxieusement à l’horizon, a une grande tournure, et l’enfant qu’elle tient à la main est charmant. Sans déclamation, sans gestes, il y a là un drame intime que l’impression générale du tableau accentue ; on est inquie t pour ceux qui naviguent et forcément le spectateur prend part au sentiment commun.

Les natures mortes ont eu leur médaille. C’est beaucoup d’honneur pour un genre que le jury est habitué à mépriser. Le peintre en faveur de qui on s’est départi des anciennes et rigoureuses habitudes est M. Bergerel. auteur d’un tableau intitulé la Langouste. Tout est bien dans ce tableau, sauf la langouste elle-même. Je n’en trouve pas le ton juste. Le pourpre y domine trop, fbi dirait véritablement le « cardinal des mers )'.

Le jury a oublié les batailles, ne les oublions pas. C’est toujours notre dernière guerre qui en fournit les motifs. La Prise d’annes au Mont-Valérien, de M. Martin, forme un tableau d’une vivacité amusante. Ce qui est plus dramatique, c’est la Dernière heure du combat de Nuits, de M. Dupont, un nouveau venu, qui a été acteur dans la bataille, et qui, la paix faite, nous raconte ses impressions, le pinceau à la main. C’est le moment où les mobiles bordelais, conduitsparM.de Carayon-Latour, envoient les dernières balles aux masses ennemies qui débordent. La scène est chaude. Les petits soldats sont touchés avec esprit, bien observés dans leurs habitudes et leurs types. Ils marchent, courent, font le coup de feu avec une ardeur qui réjouit.

Mais où le dramatique atteint toute son horreur, c’est dans la Route de Mouzon, de M. Lançon. On e.st au soir de la bataille de Sedan. Sous un ciel sinistre, la plaine se déroule, semée de débris lamentables, charrettes, chevaux, morts et mourants. A la faveur de la nuit qui vient, quelques soldats, échappés au désastre, ont résolu de se frayer un passage, mais déjà les rondes de nuit prussiennes sillonnent les alentours, et il faut prendre

j^arde de tomber dans leurs mains. L’angoisse du lien et de la scène est admirablement rendue par le peintre. On le sait d’ailleurs familier avec ces épisodes. Il a suivi la campagne de Sedan et il en a écrit l’histoire pittoresque dans une série d’eanx-fortes qui sont toutes autant de chefs-d’œuvre.

LA SCüLPTURhl

Le jury de sculpture jouit d’une meilleui’e réputation que le jury de peinture. Cela ne l’a pas empêché de faire parler de lui cette année. Il a donné des médailles à la faveur, il en a refusé au mérite : je manquerais à ma propre tradition si je ne relevais pas ces injustices.

Anx termes du règlement, deux médailles de première classe étaient à distribuer : on a décerné Tune à M. Charles Degeorge, pour une Jeunesse d’ Aristote ] l’autre à M. Alfred Lenoir, pour un Saint Sébastien.

De la première attribution, je n’ai rien à dire. La Jeunesse d’Aristote n’est qu’un ouvrage d’élève, mais c’est un ouvrage intéressant. La figure se compose bien. L’apprenti philosophe est assis, la tête appuyée sur le bras gauche, un manuscrit sur les genoux. Il lit, et, suivant la légende, tout en lisant, il tient de la main droite une boule qui, en cas de sommeil, doit tomber dans un bassin de métal et, par le bruit de sa chute, éveiller le dormeur. La pose est naturelle et l’action se devine aisément. Malheureusement, en certaines parties, le travail du marbre a été poussé trop loin, et l’enveloppe a perdu des accents nécessaires. Malheureusement aussi, à cause des objets qui y sont accumulés, le dessous du fauteuil

SALONS

a Tair d’un lieu de débarras. On y a mis non seulement le bassin de bronze où doit tomber la boule, mais une boîte remplie de manuscrits en rouleaux, et des draperies tellement abondantes que le jeune Aristote semble avoir apporté là toutes les couvertures de son lit. Cet engorgement de la base contraste fâcheusement avec la gracilité du sommet et fait une disparate choquante.

Le Saint Sébastien, de M. Alfred Lenoir, n’a rien d’original. C’est une figure empruntée à quelque tableau italien du xv® siècle et transportée d’un art dans un autre. Pour mieux marquer son penchant vers le pittoresque, l’auteur a couronné son saint d'une forêt de cheveux, d’un aspect assez peu naturel, mais qui ont pour etfet de mettre et de tenir tout le visage dans la demiteinte. Disons tout de suite que la Grèce n’a point connu ces recherches et que la vraie sculpture les repousse. M. Alfred Lenoir paraît vouloir être dans son art ce que MM. Humbert, Lévy, Thirion, sont dans le leur. Il travaille dans le même sentiment qu’eux, puise aux mêmes sources, s’inspire aux mêmes écoles, et comme eux il énerve les vieux maîtres par l'adjonction de je ne sais quelle modernité plus maladive qu’élégante. Celte voie n’a pu mener bien loin les peintres qui l’ont prise, elle ne mènera pas davantage le sculpteur. Pour cette raison et pour bien d’autres, il n’y avait aucun inconvénient à laisser M. Alfred Lenoir prolonger son stage. 11 a eu sa première récompense l’an passé, et, quoi qu’il soit le fds de M. le secrétaire de l’Ecole des beau.x-arts, on pouvait attendre, pour le mettre hors concours, qu’il en ait fourni l’occasion en apportant une œuvre véritablement personnelle.

Les six médailles de deuxième classe ont été réparties entre MM. Morice, Roubaud, Damé, Michel, Moreau- Vautbier et Guilbert. Je comprends qu’on ait récompensé l’Hylas, buvant à une source, de M. Morice: c’est une belle figure, bien comprise, bien exécutée, élégante et forte à la fois. Encore le joueur de Triangle, de M. Roubaud, dont le mouvement est juste et bien tenu. Je com-

prends qu’on ait encouragé M. Michel pour son Hâbé, M. Morcau-Vauthier pour sa. Néréide, M. Damé pour son groupe de Céphale et Frocris : il y a dans ces figures ou ces groupes de belles parties dénotant chez leurs auteurs un sens sculptural caractérisé. Mais le petit justicier, de M. Guilbert, pourquoi l’avoir médaillé ? Quel espoir d’avenir peut-on fonder sur une frivolité pareille ? L’idée est nulle et la figure est étique . Qui donc parmi les membres du jury peut songer à encourager de telles mièvreries?

De même, dans les douze médailles de troisième classe, il y en a de mal et de bien données. J’approuve celle de M. Cordonnier, auteur de cette statue intitulée le Réveil, où l’auteur a prétendu rendre par l’étirement prolongé du corps l’idée d’unpeuple qui secoue sa torpeur. L’intention est originale, et, si elle étonne tout d’abord, on finit par y habituer ses yeux et son esprit : ce qui prouve qu’en somme le sculpteur ne s’est pas trompé. La Jeanne d'Arc de M. Albert Lefeuvre me plaît aussi. C’est une redite amoindrie de celle de Rude, et peut-être à ce point de vue l’auteur eùt-il pu se dispenser de traiter à nouveau un sujet sur lequel le maître a si puissamment marqué sa griffe ; mais sa petite bergère est simple, naïve, et bien qu’elle louche effroyablement, ce qui n’est pas dans la légende, elle a véritablement l’air d’entendre les voix qui l’adjurent : c’était là le but à atteindre. L’ Alsacienne de M. Geoffroy, avec son rejeton sur les bras, estime allégorie heureuse, qui exprime la pensée de l’avenir. La Domenica de M. de Vigne montre des qualités d’exécution' solides au service d’un naturalisme intelligent. Tout cela est exact et il n’y a rien à dire contre des médailles, ainsi données. Mais la Diane de M. Alfred Lanson est bien faible, VOrphée de M. Desbois est bien nul, et, quant au Ganymède de M. Pallez, il est si peu modelé qu’on dil'ait une peau vide et dégonflée, n’ayant à l’intérieur ni' muscles ni os.

Le mal n’est pas dans l’indulgence montrée aux jeunes gens, il est dans les dénis de justice faits aux talents mûrs.

SALONS

Je ne m’inscrirais jamais contre certaines récompenses octroyées à tort, si je n’apercevais pasçà et là des œuvres de mérite passées sous silence. Est-ce que la Diane de M. Renaudot, si bien étudiée et écrite dans sa nature féminine, ne méritait pas une médaille? Est-ce que le Leandre élégant et correct de M. Grégoire ne méritait pas une médaille ? Et le Démocrite de M. Delhomme, composé avec tant de savoir, exécuté avec tant de conscience? Et le Bohémien à la source, de M. Alfred Ross, avec son originalité si accentuée ? Et la Femme se rhabillantjde M. de Kesel, avec ses parties de nature si vivantes qu’on dirait la réalité même? Et le Mercure de M. Bourgeois, si bien équilibré dans sa force et si armé pour son rôle? Et ÏErnpédocle de M. Taluet, dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est une des plus remarquables statues du Salon ? Je le demande aux juges impartiaux, y a-t-il dans le jardin des Champs-Elysées beaucoup de figures qui aient cette simplicité de pose, cette justesse de mouvement, cette vérité d’action, et qui aient été exécutées d’une main plus habile à manier le ciseau ? Que si l’on considère que M. Taluet a envoyé au Salon une autre statue de même grandeur, Brennus apportant la vigne, et que cette seconde statue, irréprochable d’exécution, joint à l’originalité de l’idée le mérite d’un caractère essentiellement français, on se demnndeen quels termes il faut qualifier l’acte du jury qui a passé devant un tel artiste sans le voir?

Mais quittons ces récriminations, dont l’unique tort est d’être sans remède, et allons aux œuvres qui doi/ent nous occuper dans cette courte promenade.

Il y a d’abord celles qui, exposées dans de précédents salons, reparaissent à nos yeux, transmuées en une matière nouvelle, bronze ou marbre.

De ce nombre est l’admirable Gloria victis de M. Antonin Mercié.

Nos lecteurs se souviennent peut-être que, dès le jour où ce chef-d’œuvre arrivant de Rome fut exposé à l'Ecole des beaux-arts, nous avons loué les qualités d'ordre su-

ANNÉE 187'j

périeur qui le distinguent : originalité de la conception, élévation du sentiment, beauté de l’exécution. En passant du plâtre dans le bronze, le Gloria victis a gagné en finesse, en précision et en fierté héroïque. Au palais de l’Industrie, il est sur un socle trop élevé. Il faudra s’en souvenir, quand on le mettra sur son piédestal définitif, à l’endroit que l’administration aura choisi. Le choix d’un emplacement est d’ailleurs assez délicat. M. Jobbé-Duval proposait l’autre jour au conseil municipal le petit rond-point du boulevard Saint-Michel qui fait face à la rue Souffiot ei au Panthéon. Cet emplacement eût été funeste. A la rencontre de ces grandes voies, devant cet horizon illimité, le groupe, qui est relativement petit eut été dévoré par le plein air. La commission d’architecture a repoussé la motion de M. Jobbé- Uuval et elle a eu raison. Ce qu’il faut à ce groupe, pour qu’il produise tout son effet, c'est qu’il soit placé dans un espace fermé et qu’il enlève sa silhouette sur un fond tranquille. Le square Montholon remplit ces conditions; aussi est-il de tous les endroits mis en avant jusqu’ici celui qui convient le mieux.

L’ Education maternelle de M. Delaplanche date du Salon de 1873, où elle figurait en plâtre dans des dimensions réduites. Elle reparaît aujourd’hui en mai’bre, exécutée à la taille de nature. Ce grandissement, qui eût pu sembler téméraire, loin de nuire à la beauté de l’œuvre, l’a servie, donnant à sa gravité, à son austérité, yampleur qui fait la puissance et la force. Dans le premier état, ce n’était, s’il est permis de parler ainsi, qu’un tableau de genre ; aujourd’hui c’est un tableau d’histoire, élevant par le style la familiarité du sujet, et montrant, par la justesse des attitudes, par l’unité morale du groupe, quel parti un esprit méditatif peut tirer des plus humbles réalités sociales.

Pour en finir avec les reproductions, disons que le bronze a donné son accent définitif au Rétiaire de M. Noël, et que le Secret d’en haut de M. Moulin a reçu du marbre son complément de perfections. Autant le jeteur

SALONS

de filet est énergique et prononcé, autant le Mercure est délicat et suave. Caressé par le plus raffiné des ciseau.v, il pétille de malice et de grâce ; aucun ouvrage n’offre plus de séduction.

Ce qui montre bien de quelle vitalité notre école de sculpture est animée, ce sont ces générations de chefsd’œuvre que chaque Salon nous apporte. Le Salon de 1874, pour ne parler que de ce que nous avons sous les yeux, nous avait amené le Gloria viciis, l’Education maternelle, le Secret d’en haut, le Rétiaire. Le Salon de 1875 nous laissera la Jeunesse, le Jour, le Persée, le Jacques Cœur. Ainsi l’invention ne chôme, ni l’activité ne se ralentit; et, avec la régularité du flot qui suit le flot, les moissons s’ajoutent aux moissons et la glorieuse gerbe s’accroît d’année en année.

Qu’elle inspiration heureuse et touchante, et vraiment française, que cette Jeunesse de M. Chapu! C’est la grâce, la souplesse, la fraîcheur, la beauté, la vie. Au Salon, parmi les œuvres nouvelles, nulle ne s’en rapproche. Elle est le diamant pur dont rien ne peut atteindre l’éclat. Jamais, je crois, figure n’obtint une telle unanimité de suffrages. Avouez-le, elle vous a tellement frappé, la première fois que vous l’avez vue, que, lorsque je l’ai nommée tout à l’heure, son image exquise s’est aussitôt présentée à votre esprit. Vous la revoyez en souvenir, ingénue et charmante, se hissant le long du cippe funéraire, allongeant le bras, se portant tout entière en haut, afin de placer le plus près possible du sommet le laurier immortel. Vous suivez l’elfort qu’elle fait pour atteindre ce sommet qui lui échappe. L’inflexion de son buste, un peu penché en arrière, engendre des courbes d’une douceur infinie et développées avec un goût extrême. Les formes de son corps délicat se lisent sous la draperie qui les recouvre, et cette draperie elle-même est un prodige d’habileté. Je ne sais pas comment est conçu le monument de Régnault et de ses compagnons, mais j’ai quelque inquiétude en songeant que nous n’en avons qu’un fragment sous les yeux. Ce fragment, je l’eusse volontiers

accepté pour le tombeau entier. Est-ce que cette figure admirable et cette stèle aux profils seulement ébauchés ne disent pas tout ce qu’il y a à dire ? Est-ce que l’idée à exprimer n’est pas complète ? Que peut-on vouloir de plus? C’est la jeunesse qui rend hommage à la jeunesse. Son geste parle de loin, et de loin révèle la pensée du monument, conforme d’ailleurs à sa destination. Elle n’exprime pas le deuil, reprochent certains mécontents. La réponse est dans le vers si connu d’Homère : Ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux; il ne faut pas les pleurer, mais les envier.

Dans le Jou?’,-de M. Perraud, il y a trois choses à considérer: le compagnon d’Hercule, la source, et l'ensemble du groupe. Le compagnon d’Hercule est un morceau d’exécution extraordinaire. Depuis Pierre Puget, il n’en a pas été fait de plus colossal en France, et je doute que dans cette oi’dre de la musculature en mouvement, la science puisse aller plus loin. On objecte que ce grand déploiement mythologique n’est pas suffisamment justifié par l’action de boire quelques gouttes d’eau. Je voudrais bien savoir s’il l’est davantage dans l’Hercule Farnèse, ou tout autre, dont toute l’action consiste à s’appuyer sur une massue ou à tenir dans les mains les pommes du jardin des Hespérides ! La Source malheureusement ne répond pas aux qualités du héros; elle est aussi manquée que possible. Sa pose est disgracieuse et ses bras sont trop courts. Dans ces conditions, il était difficile que le groupe fit un ensemble satisfaisant, et présentât de tous les côtés des silhouettes heureuses. Cependant, vu du côté de l’homme, il est très beau ; et, sous cette face du moins, il produira bon effet, quand il sera en place dans l’avenue de l’Observatoire.

Le Persée, de M. Tournois, renferme toutes les beautés : noblesse, élégance, harmonie. Que lui manque-t-il? Je ne sais quoi de particulier et d’original. Il pèche par trop de correction et de savoir. On aimerait à lui trouver un défaut. Il semble que cela lui donnerait de l’intérêt.

Le Jacques Cœur, de M. Auguste Préault, a une grande

SALONS

allure. Debout, dans le costume pittoresque duxv« siècle, l’argentier de Charles VII apparaît de loin comme un bourgeois opulent, qui sait ce qu’il vaut et marche d’un pas décidé dans la vie. A sa droite, coule une rivière de pièces d’or, symbole de ses immenses richesses; derrière lui, une ancre et des Ilots rappellent ses lointaines entreprises. Cette heureuse statue, où le maître romantique a fait preuve de sagesse autant que d’habileté, est destinée à la ville de Bourges. Il n’y aura pas sur nos places publiques beaucoup de statues plus originales.

La Suisse qui accueille l’armée franraise, de M. Lalguière, est encore une de ces œuvres touchantes et émues, qui, traitées par la main d’un grand arti>le, font une date d’un salon. Le petit soldat français, en capote, avec guêtres et souliers, fusil à l’épaule, exténué do fatigue et mourant de faim, est modelé avec un art extrême. La Suisse maternelle et bienveillante le reçoit dans ses bras. Le groupe est en plâtre et de dimension réduite: il gagnera à passer dans le marbre en grandeur naturelle.

Parmi les autres statues dignes d’examen, l’une des plus remarquables est le Coriibaute de M. Cuguot. Comme le Persée de M. Tournois, c’est une œuvre d’école. L'auteur y a fait preuve d’un grand savoir et de beaucoup d’intelligence, mais il a été impuissant à raviver une banalité académique, et si l’œuvre intéresse les praticiens de l’arl, il est à peu près inévitable qu’elle laisse froid le public.

Le groupe de M. Aoël, Roméo et Juliette, est plein de qualités, mais une erreur d’esthétique a seule pu lui donner naissance. Comment M. Noël ne s’est-il pas aperçu que, ses deux figures étant horizontales et presque superposées l’une à l’autre, le point d’optique serait impossible à trouver. Eu effet, fuites le tour du groupe et vous ne saurez ni où ni quoi regarder. Ce n’est qu’en arrivant près de la tête que vous apercevez le sujet et vous rendez compte de la disposition des personnages. Cette obsen ation condamne le groupe.

Le Jeune Gaulois de M. Baujault est plus ferme, plus savant que son Premier miroir ; mais il n’en a pas la

saveur ingénue. Ainsi quelquefois en avançant en âge, on perd la fraîcheur de son premier sentiment.

M. Gustave Debrie avait exposé, l’an passé, un groupe convulsionné à l’extrême, qui représentait le Chien de Montargis sautant k la gorge du chevalier Macaire. Cette statue a eu du succès, et c’est avec plaisir que nous la retrouvons en bronze, remaniée dans quelques-unes de ses lignes et perfectionnée dans son modelé. Cette année, pour montrer la souplesse de son talent. M. Gustave Debrie a choisi pour sujet un Athlète se préparant au combat. Rien de plus calme et qui contraste plus nettement avec les violences du Chien de Montargis. Malheureusement l’auteur, pressé peut-être par le temps, a lâché son exécution. La pose d’ensemble est d’une justesse extrême ; mais le modelé du torse et des cuisses n’est pas serré d’assez près. M. Gustave Debrie est travailleur; il éprouvera le besoin de reprendre sa figure.

Le Saltimbanque de M. Félix Martin n’est certes pas un ouvrage sans talent. L’attitude est bonne et le geste caractéristique. Mais pourquoi avoir si mal choisi sou sujet? M. Félix Martin a cru faire une statue, c’est-à-dire représenter un type : il n’a su que faire un portrait. Statue ou portrait, dira-t-il, ma bgure n’en subsiste pas moins. C’est vrai. Mais si j’admets que, pour incarner une idée générale dans une forme humaine, on emploie la dimension de nature, je ne saurais l’admettre pour le portrail du premier venu. Un saltimbanque de six pieds de haut, c’est trop .

Parlerons-nous de la sculpture officielle ? Nous avons mentionné le Jacques Cœur, de M. Préault. Il nous faut citer encore le Mahomed Bey, de M. Jacquemart, où se rencontrent toutes les qualités du genre. Nous n’en saurions dire autant du Champollion, de M. Bartholdi, représenté debout, le pied gauche posé sur une tête de sphynx, le bras gauche accoudé sur le genou, et la tête appuyée sur la main, ce qui lui donne la figure avantageuse d’une courge qu’on aurait redressée.

De ces dimensions faites pour la place publique, peut-on

SALONS

sauter sans transition aux dimensions de cabinet? M. Laurent-Daragon expose une charmante statuette en plâtre, le portrait de M. Laurent-Pichat ; et M. Chenillion, qui prend du talent en vieillissant, nous montre son propre père en jardinier, revenant, un arrosoir à la main, de cueillir une corbeille de fruits. S’il était admis que, par une imitation exacte de la réalité familière, on peut faire quelque chose de beau, j’écrirais volontiers que ce jardinier est un chef-d’œuvre. Mais que diraient les académiciens?

Il est impossible de passer devant les bas-reliefs sans s’arrêter à celui de M. Antonin Mercié. Nous ne connaissions pas sous cet aspect le talent du jeune sculpteur. Nous l’avions vu sévère et fort dans son David, héroïque et fier dans son Gloria victis : nous le retrouvons ici familier et gracieux. C’est une surprise tout agréable. Le sujet qui l’a inspiré est la fable de La Fontaine : Le loup, la mère et Venfa7it. M. Mercié en a fait un arrangement délicieux. Sans s’occuper des théoriciens qui disputent encore pour savoir si le bas-relief s’accommode ou non du pittoresque, il s’est autorisé de l’exemple du grand Ghiberti et a fait un véritable tableau. Un connaît la scène. L’enfant a été méchant, la mère le menace du loup ; justement le loup passe à ce moment sa tête par l’embrasure de la porte; l'enfant a peur et se réfugie en criant dans le sein de sa mère, tandis que les jeunes sœurs échangent un sourire. Ce petit drame enfantin, écrit avec intelligence et clarté, est tout à fait charmant. Les caractères et les expressions sont d’une remarquable justesse. Il y a du sentiment de Chardin dans la disposition de l’intérieur, et du sentiment de Prud’hon dans les visages des jeunes filles. Je ne relèverai qu’une faute : la tête du loup se retourne presque parallèlement au cou. C’est un mouvement impossible, que l’auteur eût pu éviter bien facilement : il lui eût suffi (l’abaisser la fenêtre et d’y faire passer la gueule du loup.

Les bustes brillent par la quantité et la qualité. Depuis que l’école française a rompu avec la tradition académique, elle est devenue de plus en plus savante dans l’in-

terprétation accentuée et vivante de la physionomie hu maine. Au lieu de généraliser le type et de dépersonnaliser le modèle, comme elle faisait autrefois sous prétexte de style, elle insiste sur la pénétration et le dégagement de l’individualité : recherche originale qui mène aux plus intéressants résultats. Voyez M. Dai^boy, archevêque de Paris. Le caractère du personnage se lit dans chacun des traits de son'visage. Peut-être M. Guillaume est-il resté trop longtemps sur cet ouvrage; peutêtre en a-t-il poussé l’exécution plu s loin que la prudence ne le conseillait. Il semble qu’un polissage exagéré ait dû enlever certains accents du plâtre, mais l’étude psychologique n’en demeure pas moins entière et prodigieusement frappante. Moins profond, mais plus vivant, est le Portrait de M. Chérier^ par M. Carpeaux. Ici c’est la physionomie en action ; les yeux regardent, les lèvres s’entr’ouvent, le front pense : on dirait du bronze animé. Des qualités analogues recommandent le buste de M. Hardy, directeur de l’Ecole d’horticulture, par M. Cougny, un sculpteur de premier mérite que je cherche vainement parmi la liste des artistes récompensés. Le portrait de M. Henner, par M. Paul Dubois, est un peu fruste d’aspect, mais la construction en est largement établie. L’air est bon, la pose naturelle. C’est un homme qui pense. Son art, en effet, est un art réfléchi, calculé où rien n’est livré au hasard : c’est par le travail et la méditation qu’on arrive au simple et au vrai. Citons encore M. Peyrat, très ferme et très précis, par M. Cabet; M.Lefort des Ylouses, fin et énergique, par M. Pierr» Granet; M. Faustin Hélie, un peu ample de robe poui la petitesse de sa tête, par M. Richard. Quant au buste d( Napoléon III, en plâtre bronzé, si l’auteur, M. Bruce-Joj de Dublin, a voulu obtenir un succès de rire, il peut se vanter d’avoir réussi. Gela m’a rappelé le temps où, devant les images officielles, les orléanistes chansonnaient ;

Il n’est déjà pas mal en plâtre,

En terre il serait beaucoup mieux.

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