ANNE Î
La médaille d’honneur, M. Paul Dubois. — Le prix du Salon : M. Sylvestre. — Peinture: les premières médailles: MM. Pelouse etLematte. — Les deuxièmes médailles : MM. Maignan, Léon Perrault, Ronot, Gros, Adrien Moreau, Mois, Herpin. — Les troisièmes médailles : MM. Dominique Rozier, Philippe Rousseau, Valadon, Bergeret, Leclaire, Cocquerel, de Mortemart-Boisse, Watelin, A. Rosier, Auguin, Lintelo, Desbrosses, Loir, Artan, A. Bouvier, Thiollet, Boudin, Renard, Mengin, Mathey, Ri,xens, Delacroix, Obvié, Morot, Toudouze, Capdevielle, Van Haanen, Gonzalès, Charnay, de Nittis. — Jean Béraud, Degrave. — Sculpture : les premières médailles: MM. Coutan, Marquest, de La Vingtrie. — Les deuxièmes médailles : MM. Hoursolle, Alber Lefebvre, Cordonnier, Vasselot, Hugoulin.— Lestroisièmesmédailles: MM. Christophe, Pàris, Cougny.
Le jury a décidé dans sa sagesse qu’il n’y avait pas lieu de donner une médaille d’honneur fiux peintres. Il est certain qu’il eût été difficile, sans soulever l’opinion, delà décerner à la Sulamite de M. Cabanel, au Santon de M. Gérôme, au Barbier nègre de M. Bonnat, au Souvenir d'Egypte de M. Fromentin. Ne pouvant se l’attribuer à eux-mêmes, ces messieurs et la coterie qui leur obéit l’ont supprimée : rien de plus naturel.
Le jury a décidé en outre que l’œuvre « la plus éminente )> de la sculpture était les deux figures symboliques que M. Paul Dubois a été chargé d’exécuter pour le monument du général Lamoricière à Nantes. Mon sentiment eût été un peu différent. Pour ma part, j’avais trouvé dans la Vierge de M. Delaplanche, plus de tenue, d’originalité et de style. Mais à ces hauteurs de l’art toute préférence est hasardeuse , et j’incline volontiers mon appréciation devant celle des sommités dont le jury se compose.
Ce n’est pas la première fois que M. Paul Dubois ob-
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tient la médaille d’honneur de scupture. On la lui a donnée déjà en 1865, pour un Chanteur florentin du Z T® siècle, que des reproductions en bronze ont depuis rendu populaire. La statuette, du genre agréable, était remarquable par la justesse de la pose et la finesse de l’exécution. Mais il s’en fallait qu’elle appartînt à l’art sérieux. Il est vrai que, cette même année, on avait attribué la médaille d’honneur de peinture à M. Cabanel pour un Portrait de Napoléon III, où celui-ci, représenté en culotte courte et en habit noir, avait l’air distingué d’un domestique de bonne maison. Un vote en amenait un autre.
,Ie dois à la vérité de reconnaître que les deux figures du tombeau de Nantes n’ont rien à démêleravec le C/ianteur florentin. M. Paul Dubois, après avoir erré passablement, commis des Eve et des .YaiTisse inacceptable.-, se relève tout à coup par une œuvre fière et presque magistrale. La Charité et surtout le Courage militaire marqueront dans son existence d’artiste. Le public, qui les admire, reconnaît en elles la plupart des qualités essentielles en art. C’est par la simplicité qu’elles commandent l’attention, par la grâce et l’aisance qu’elles attirent, par le naturel et l’air de vie qu’elles conquièrent les suffrages.
La Charité a plus de partisans. Cela tient sans doute à ce qu’elle est femme et qu’elle a sur les genoux deux enfants nus, dont l’un tette et l’autre dort. Comment se défendre d’une certaine préférence pour cette image paisible de la maternité? Car ce que l’auteur appelleC/iarite à l’italienne, nous l’appellerons Maternité à la française; et nous serons davantage dans le sens de l’œuvre. Donc la jeune mère est assise à l’angle d’un monument quadrangulaire, dont nous ne connaissons pas les dimensions, mais qui semble ne devoir pas être très élevé. Tout entière à l’austère devoir qui la tient attentive, elle regarde tendrement les deux jumeaux groupés dans son giron, si semblables et si divers à la fois dans le naturel de leur pose ingénue. Son visage, encadré dans une ca-
peline qui rappelle l’arrangement de certaines têtes de madones, est d’une douceur ravissante. Vue de profil, avec ses manches relevées, elle ressemble à quelque jeune et charmante paysanne. Ce que je lui reproche, ce sont ses bras trop volumineux pour son torse, ses mains trop longues et leurs doigts trop fuseautés; c’est cette draperie conventionnelle qui n’est d’aucune étoffe et qui se plisse lourdement au-dessous des genoux ; c’est enfin cette allure florentine qui n’était pas dans le sujet et qui entraîne notre pensée bien loin du monument. Au tombeau de général Lamoricière, érigé dans la cathédrale de Nantes, il fallait des figures de type breton, non d’autres.
Le Courage militaire, qui a moins de succès auprès du public, me plaît davantage. C’est un jeune guerrier, d’une tournure héroïque et fîére, très sommairement vêtu de cuir. Sa main droite s’appuie du revers sur la cuisse, et de la gauche il tient son glaive debout, lapointe en bas. On a dit de cette figure qu’elle rappelle le Laurent de Médicis de Michel-Ange. Quelques détails secondaires ne constituent pas une ressemblance. Pour l’idée comme pour la pose, la statue de M. Paul Dubois est tout l’opposé de celle du grand Florentin. Le Laurent de Médicis est assis dans sa chaise et médite pour l’éternité : tous les canons du monde ne le tireraient pas de sa rêverie. Au contraire, le soldat de M. Paul Dubois ne se repose que faute de mieux. Vienne l’appel du tambour ou du clairon, il va se lever pour courir au combat. C’est l’image du vrai courage, calme et toujours prêt. Le dessin est juste et vrai, le modèle magistral. Pourquoi faut-il que la tête soit encore trop petite?
En dehors de la médaille d’honneur accordée à M. Paul Dubois, sculpteur, M. Paul Dubois, peintre, a obtenu une première médaille en peinture. Cette conséquence de nos mesquines classifications artistiques peut faire sourire ; mais que penser du cas de M. Sylvestre, à qui un seul et même tableau vaut deux récompenses distinctes? Pour avoir peint sa Locuste, M. Sylvestre reçoit une première médaille et en même temps est bombardé
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prix du Salon. Il semble poui'tant que l’axiome non bis idem devait trouver ici son application légitime. Il y a contradiction entre la situation que M. Sylvestre va occuper en France et celle qui lui sera faite à Home. Par le fait de sa première médaille. M. Sylvestre est déclaré hors concours et prend place au rang des maîtres ; par le fait de son prix du Salon, il retombe au rang des élèves et est assujetti à des programmes. Comment concilier ces deux choses? Si M. Sylvestre est digne de figuier au rang des maîtres, il est inutile de l’envoyer à Rome; et si, à Rome, il peut apprendre encore quelque chose, il fallait attendre qu’il l’eût appris avant de le proclamer maître.
Deux autres premières médailles ont été dévolues à la peinture. Elles sont tombées à .M.M. Pelouse et Lematte. J’ai parlé du beau ciel rose de M. Pelouse, un paysagiste sorti de l’art libre et qui n’a jamais eu d’autre maître que lui-même. M. Lematte, lui, est prix de Rome et travaille dans les données de l’Ecole des beaux-arts. Un Oreste, qui est son dernier envoi de pensionnaire, réunit les qualités exigées dans ce genre d’exercice. M. Lematte a déjà eu une troisième médaille en 1873 ; il va quitter Rome et ses professeurs celte année ; il est tout naturel qu’à son entrée dans la vie parisienne on lui mette dans la main le viatique d’une première médaille. Cette récompense le met hors concours, comme M. Sylvesti'e. Que d’élèves l’Ecole a ainsi munis, avant qu’ils aient fait leurs preuves d’originalité.
Le jury a distribué neuf médailles de seconde classe: cinq à la peinture d’histoire, deux au genre et deux au paysage.
J’ai parlé de .M. Eérrier et de son David, de M. -Benjamin Constant et de son Mahomet II ; je n’y reviendrai pas. Le Frédéric Barberousse, de M. Albert Maignan. ne mamjue pas d’un certain accent de vérité historique, mais il a le tort de rappeler la manière de M. Jean-Paul Laurens. Le Saint Jean Précurseur, de M. Léon Perrault, est une figure d’école exactement dessinée et n’a
pas d’autre valeur. M. Ronot, élève de Glaize, a traité eu réaliste l’épisode de l’Evangile, les Ouvriers de la dernière heure. « Ils ne reçoivent chacun qu’un denier. Ceu-x qui avaient été loués les premiers murmuraient contre le père de famille et disaient : « Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure et vous leur donnez autant qu’à nous, qui avons supporté le poids du jour et de la chaleur. » Pour réponse, il dit à l’un d’eux : « Mon ami, je ne vous fais point de tort ; n’êtes-vous pas convenu avec moi d’un denier? » Cette leçon de justice distributive, fort obscure dans l’Evangile, ne gagne pas en clarté à être réduite en peinture. Evidemment l’artiste s’est attaqué à un sujet qui dépasse la compétence du pinceau. Mais son groupe de travailleurs est intéressant ; ils sont dessinés avec force ; le grand diable vu de dos, qui se coiffe d’un turban jaune et porte une houppelande brune, a notamment beaucoup d’allure.
Après M. Pi-onot, nous descendons dans la petite peinture. M. Lucien Gros est un élève de Meissonier. Ses personnages sont habillés à la Louis XIII, grandes bottes et feutres à plume. Pour ceux qui persistent à aimer ce genre démodé, la Séance de portrait présente quelques bonnes parties. M. Adrien Moreau va cherchant son originalité du moderne au moyen âge. Sa Kermesse de celte année est un moyen âge de costumier, mais les figm-es sont jolies et le coloris agréable. C’est du Knauss moins observé, moins profond, mais plus solidement peint.
Les deux paysagistes, médaillés de seconde classe, sont MM. Ilerpin et Mois. M. Mois est Belge. Sa grande vue panoramique d’Anvers est fort juste d’aspect ; mais le Quai des Chartrons donne une meilleure idée du talent de cet artiste, qui d’une exposition à l’autre, a fait des progrès considérables. M. Ilerpin est Français et il a passé à la bonne école de Daubigny, il paraît préférer les grandes étendues au morceau. C’est une noble ambition que la Vue du Pont de Sèvres justifie amplement. On voit dans ce tableau beaucoup de jolies choses, bien modelées, bien peintes ; on y voit aussi des bleus dans
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les fonds qni sont trop intenses et qui ne devraient pas y être.
Les médailles de troisième classe ont été distribuées au nombre de dix-sept. Cette manne bienfaisante s’est répandue d’une très inégale façon dans les différents genres.
La nature morte n’en a eu qu’une, en la personne de M. Dominique Rozier, élève de Vollon. Ce n’est pas assez. La nature morte n’est pas seulement un genre qui a sa valeur, c’est une école indispensable pour les artistes. Qui veut arriver à bien peindre doit faire beaucoup de natures mortes. On y apprend à rendre e.xactement et à ne point se contenter d’à peu près. C’est l’apprentissage réel des forts. La nature morte ne supporte pas la médiocrité, et, comme les autres genres, elle a ses grands artistes dont elle est fière. Une bonne nature morte vaut mieux qu’un mauvais tableau d’histoire. Celui qui ne croirait pas à cet axiome, celui qui hésiterait entre les Huîtres de M. Philippe Rousseau et la Sulamite de M. Cabanel ne serait pas digne d’entrer au Salon.
Cette année les bonnes natures mortes sont en nombre. Le jury a cru devoir médailler le Retour de la halle, de M. Dominique Rozier. Il a bien fait : M. Dominique Rozier a été à bonne école, son talent est certain. Mais le jury aurait dû avoir dans sa poche une autre médaille pour les Boissons, de M. Valadon, dont la facture se recommande par sa simplicité et sa franchise. Il aurait dû en avoir une pour les Figues, de M. Bergeret, qui d’un coup de pinceau donne à la fois la forme et le ton ; une pour le Qui s'y frotte s’y pique, de M. Leclaire ; une pour le Loup de mer, de M. de Cocquerel, et pour d’autres encore.
Une des absurdités du règlement — entre cinquante — c’est le nombre fixe des médailles. Quarante artistes en méritent. Tant pis ! il n’y a que vingt médailles. Personne n’en mérite. Tant pis encore ! Il faut que les vingt médailles soient distribuées.
Le paysage souffre, non moins que la nature morte, de cette limitation saugrenue. Ainsi on a donné une 3® nié-
daille à M. de Mortemart-Boisse pour son Torrent dans les Alpes ; une à M. Watelin, pour son Chemin de Neslettes ; une à M. Amédée Rozier, pour ses Vues de Venise. Je ne veux point dire du mal de ces messieurs, ni rabaisser leur mérite; je considère leurs médailles comme justement gagnées ; mais je jure que, derrière eux et à côté d’eux, il y a vingt artistes qui méritaient une récompense semblable ; je jure que le paysage de M. Auguin, dont je vantais les qualités, la Garenne de Bussac, \aiü une médaille. Le paysage de M. Lintelo, un Clos en Brie, est une de ces œuvres simples, franches, naïves, que l’on compte dans une exposition parce que leur sincérité est gage d’avenir ; il vaut une médaille. Et le paysage d3 M. Desbrosses, le Rocher des commères, avec son aspect sévère, ses grandes lignes, son crépuscule envahissant où tous les détails de la plaine se modèlent ; il vaut aussi une médaille. Et la Porte des Ternes de M. Loir, ce paysage parisien si juste et si bien rendu, il vaut encore une médaille.
Et les marines, on les a toutes oubliées. Pas une n’a trouvé un protecteur qui la signalât ou la recommandât. Pourtant, est-ce que la Plage de Berck, de M. Artan, avec sa belle note claire et juste, ne valait pas une médaille ? Est-ce que la Brise sur l’Escaut, de M. Arthur Bouvier, si fine et si riante, ne valait pas une médaille ? Et la Baie de Dinard, de M. Thiollet, un peintre qu’on oublie depuis vingt ans et qui sait son art sur le bout du doigt, ne valait-elle pas une médaille ? Et la Plage de M. Boudin, cet autre artiste si fin, si distingué, qui se morfond depuis quinze ans dans nos salons sans rien obtenir, ne valait-elle pas une médaille? Qu’attend-on pour rendre à ces deux hommes la justice qui leur est due ? qu’attend-on pour leur donner la médaille que dix fois ils ont méritée? Le moment où leur verve s’épuisera, où leur main s’alourdira. Ah ! quelquefois je me prends de colère contre ce jury aveugle ou frivole, qui ne songe qu’aux faveurs qu’il fait et non aux désespoirs qu’il cause !
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Trois portraihsles onl, été favorisés d’une médaille : MM. Renard, Meugin et Mathey. On aurait pu sans peine leur adjoindre quelques confrères, par exemple cet artiste anglais, M. Orchârdson, dont on peut voir enfin à la cimaise un excellent portrait qu’on avait jusqu’ici relégué à des hauteurs inaccessibles. Quant à, M. Renard, une troisième médaille pour lui, c’est peu : le Portrait de la grand'mère méritait mieux.
La peinture d’histoire a eu six médailles. J’ai déjà parlé des esclaves portant le cadavre de César, deM. Rixens. Les Anges rebelles^ de M. Delacroix, sont aussi une grande toile ayant des qualités, quoique le ton soit terreux et la scène chimérique. M. Olivié cultive les scènes d’inquisition ni plus ni moins que M. Robert Fleury père. Sa Question est médiorement peinte; mais quelques expressions sont justes et le corps du malheureux qu'on torture est dessiné avec énergie. Toutes ces toiles sont plus ou moins entachées de romantisme. Celles qui suivent sont plus rigoureusement classiques. Le Printemps. de M. Morot, est une figure d’école trop sensiblement empâtée. La Clytemnestre, de M. Toudouze, n’est qu’une composition emphatique. A tout cela, je préfère le Rémouleur, de M. Capdevielle. Pourquoi ne lui a-t-on donné qu’une mention honorable? A cause du sujet? Mais, sujet à part, il y a plus de qualité d’observation et de style dans cet ouvrier qui repasse un couteau que dans toutes les mylhologies chères aux professeurs.
Dans le genre, on a médaillé M. Van Ilaanen : scs E fileuses de perles vénitiennes sont charmantes ; M. Gonzalès : son Retour du baptême a de beaux costumes; M. Charnay : sa Pêche à l’éperuier a un joli fond de forêt; M. de Psittis : sa Place des Pyramides, spirituellement enlevée, est une des toiles curieuses et recherchées du Salon. Mais pourquoi n’avoir pas médaillé M. Jean Béraud pour son Retour d’enterrement, si observé et si vivement peint? Pourquoi n’avoir pas médaillé M. Degrave pour cette Salle d’asile de la Charité, on l’on voit quelques sœurs au milieu d’une nuée d’enfants
et qui, par l’air, la lumière, les types, les pliysionomics, dénote chez l’auteur de si belles qualités d’artiste?
Puisque nous parlons récompenses, mon devoir est de descendre à la sculpture pour suivre jusqu’au bout cette série.
Après la médaille d’honneur, dont j’ai amplement parlé plus haut, le jury a distribué trois médailles de première classe. Les œuvres qui les ont obtenues ne présentent pas, tant s’en faut, la même somme de talent. Mais, en sculpture, on a l’habitude d’encourager même de simples promesses, et il faut louer cette bienveillance dans un métier aussi long et aussi difficile. L’£J7’OS de M. Coutan, est une charmante figure, svelte, élégante, purement dessinée; elle a encore le mérite d’une exécution souple et vraie. Ainsi posée sur une seule jambe, j’imagine qu’elle est destinée à être coulée : elle fera très bien en bronze. Le Persée et la Gorgone, de M. Marqueste, n’a ni cette simplicité ni cette justesse. C’est un groupe de deux figures que l’auteur a oublié de grouper. La composition est si bizarre que l’on ne sait où se mettre pour la regarder, et de quelque côté que l'on se place, on aperçoit des formes dégingandées et des trous énormes. Il y a pourtant de belles parties dans la figure du Persée. Le Charmeur, de M. de La Vingtrie, a beau danser en soufflant dans une double flûte, c’est un exercice qu’il n’exécutera pas longtemps, car le souffle va lui manquer tout à l’heure, tant il est engoncé et lourd. Il y aura beaucoup à reprendre à cette statue avant de la confier au marbre. Il faudra d’abord y mettre l’unité d’exécution : la tète est d’un enfant et les bras sont d’un homme.
Les médailles de 2® classe sont au nombi'e de cinq. L’Enfant couché de M. Hoursolle et l’Adolescence de M. Albert Lefeuvre sont deux figures d’un charmant dessin. La Médée, de M. Cordonnier, n’est pas assez soignée d’exécution. Il y a des parties d’une négligence impardonnable. Cette jambe, qui sort de dessous les draperies, est-ce une jambe de femme? Ces articulations, ces poignets, cette main, sont-ce là des détails travaillés ?
Est-ce ainsi que modèle la nature? Le Christ au tombeau de M. Marquet de Vasselot rappelle la pose du Godefroy Cavaignac de Rude. Je n’ai pas la place nécessaire pour montrer à l’auteur de cette composition combien la personnalité du Christ et les circonstances qui ont accompagné sa mise au tombeau répugnent à cette pose de combattant foudroyé. Je me bornerai à lui faire remarquer qu’il n’a pas apporté assez de sévérité attentive dansle choix de son type. Les mains notamment sont bien vulgaires ; on dirait un Christ de Bonnat fondu en bronze.
Quant à VOreste de M. Hugoulin, c’est un de ces exercices de rhétorique scolaire, comme j’en ai tant vu dans toutes les pièces hautes et basses de ce Salon; mes yeux pourront s’y habituer, mon esprit jamais.
Le jury a distribué huit médailles de 3® classe : au Masque, de M. Christophe; à l’Adonis, de M. Paris; au la Quintinie, de M. Cougny; à l’Ossian, de M. Allouard; au Mercure, de M. Tournoux; au Saint Jérôme, de M. Icard; au Charmeur, de M.Ferru; au Conteur arabe, de M. Ponsin.
Parmi et au-dessus de ces œuvres s’élève, pour l’importance de l’idée et la science de l’exécution, le Masque. de M. Ernest Christophe. Ce que l’auteur a voulu exprimer, à l’aide d’une seule figure, c’est le contraste qui existe dans la vie humaine entre le rôle et le personnage réel. Tandis que les convenances ou les obligations sociales vous obligent à présenter à vos semblables un masque souriant, votre cœur est déchiré et vous souffrez toutes les angoisses de l’agonie. Le thème n’est pas nouveau,et plus d’une fois, sous ce titre ou sous un autre, le ciseau du sculpteur s’est donné à tâche de le traiter. 11 nous semble que, par la nouveauté de la conception, la simplicité des moyens, la vigueur de l’expression, M. Christophe a marqué ce sujet de sa griffe, et que désormais il lui appartient : on dira l’auteur du Masque. Regardez cette œuvre peu commune. Comme toutes les pensées profondes exprimées avec force, plus on l’examine, plus elle attire. Du côté de l’apparence, la femme
sourit, doucement ironique. Inclinez-vous et voyez la réalité : un serpent enroulé autour du bras, symbole de l’envie qui la mord ou de l’insatiable désir qui la ronge, la pauvre créature renverse la tête, ferme les yeux et se tord dans les convulsions d’une inexprimable douleur. L’exécution est à la hauteur de l’idée. Par ses proportions mêmes, la statue a pris la plus grande allure. Il faut admirer sa construction puissante et d’un seul jet, et le modelé surtout de ses parties nues, la jambe, les hanches, le dos. Par cette œuvre noble et fière, marque d’une méditation supérieure, M. Christophe reprend parmi nous une place qu’il a laissée vide pendant vingt ans. C’est avec une joie profonde que, nous rappelant les anciens jours et tous les espoirs concentrés sur sa tête, nous assistons à sa rentrée. A lui maintenant de faire sa tâche comme il l’avait autrefois conçue : l’Empire n’est plus là pour l’empêcher de parler.
L’Adonis e.vpirant, de M. Pâris, est une gracieuse figure, d’une ligne souple et charmante. Quant au Jean de la Quintinie, de M. Cougny, destiné à l’école d’horticulture, il serait à souhaiter que toutes les statues officielles fussent traitées avec ce tact, ce goût et ce sentiment de la vérité.
Paysages et paysagistes : — MM. Jundt, Vayson, Julien Dupré, Pierre Billet, Butin, Karl Daubigny, Fcyen- Perrin, Bonvin, Defaux, Daliphard, Pata, Ségé, Jules Héreau, Lavieille, Gustave Colin, Camille Bernier, Denduyts, Gall, d’Alheim.
La distribution des médailles amène toujours un regain de curiosité. On a cloué les mentions réglementaires au cadre des œuvres récompensées; on a fait droit à quelques réclamations en abaissant ou en élevant certains
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tableaux. Cela suffit pour donner au Salon une apparence de rajeunissement et pour faire remonter le chiffre des visiteurs.
Cette année, un attrait sur lequel on n’osait plus compter vient joindre son stimulant à celui des œuvres d’art. L’exposition florale a repris possession des parterres que. l’an passé, par rancune ou bouderie, elle avait laissés vides. L’infidèle nous revient plus brillante et plus parée que jamais. Elle a dressé derrière le marbre blanc des statues ses massifs de verdure; elle déroule autour des .qazons verts ses plates-bandes multicolores. Les roses, azalées, les rhododendrons, les verveines, les pensées, rivalisent de richesse et d’éclat. C’est un coup d’œil superbe.
Nous en étions aux paysages et aux paysagistes, quand la formalité des récompenses est venue nous interrompre. Reprenons cette série et reprenons le cours de nos promenades paisibles.
Vous devez aimer les poétiques imaginations de M. Jundt? C’est un artiste original, quoique peu varié. 11 donne à peu près la même note chaque année; mais combien cette note est délicate et sympathique! Je ne sais rien de gracieux comme celte petite Fleur-de- Mai assise dans la prairie verdoyante et composant son bouquet champêtre, tandis que toute la nature s’épanouit et chante à l’entour d’elle.
C’est une idylle rustique aussi et ingénue qu’a tracée le j)inceau de M.Paul Yayson,sous le titre de la Berge rc endormie. La pauvre enfant, vaincue par la chaleur, s’est étendue à l’ombre, sous la garde de son chien fidèle. Comme elle rêvait, le sommeil l’a prise; et la voilà couchée sur l’herbe courte, le sein soulevé par sa l'cspiralion égale. Elle dort. Son chien assis épie l’instant de son réveil, en écoutant son souffle et en suivant les mouvements de sa jeune poitrine. Par delà la plaine se déroule et les moutons paissent sur les espaces ensoleillés. Rien ne saurait donner une idée du charme de cette composition. Le chien à lui seul est un morceau de maître. Il
est d’un naturel, d'une intensité de vie, qui réjouissent. Le visage de la jeune fdle, ses bras, ses mains, sont modelés avec une rare précision. Tout en elle est virginal et l’ensemble du tableau est d’une rare séduction.
En plein soleil, apportant etdressant les gerbes de blé, M. .Julien Dupré a placé ses Moisso/meurs. J’ai l’bonneur de vous présenter ce jeune artiste. Il fait des paysans qui ne sont, ni ceux de Millet, ni ceux de Breton, mais ceux de la vraie Picardie. Il leur donne des attitudes et des mouvements justes. Il les place à leur plan et les modèle avec le ton qui convient à la distance. Tout cela est intéressant ; et si j’ajoute que le tableau, bien composé, bien dessiné, est en même temps bien peint, j’indique par là qu’un jury sachant voir n’aurait pas manqué d’encourager l’auteur en lui donnant une médaille.
Après ceux qui animent de figures les champs ou les prés, nous avons ceux qui peignent la vie humaine au bord de la mer.
Une SoiLrce à Yport, de M. Pierre Billet, représente un groupe de laveuses battant du linge, agenouillées dans des positions diverses. L’auteur est un élève de Jules Breton, et plus d’une fois il a atteint sinon dépassé son maître. Il n’est point comme celui ci affligé de la maladie d’idéaliser. Il prend la nature telle qu elle est et trouve sa poésie dans la réalité même. Ce groupe de femmes bien établi dans l’air ambiant et se détachant en relief sur la mer illimitée, est vraiment beau. T’erai-je un reproche de dessin à M. Pierre Billet, qui dessine si bien ? Tous ces avant-bras sont trop gros. Pourquoi donc ?
M. Butin, qui a eu un si franc succès au dernier Salon, avec V Attente, montre un talent plus muret plus maître de lui dans les Femmes au cabestan. C’est, comme dans le précédent tableau, un groupe au bord de la mer. Seulement ici le travail est plus rude et les poses plus e.xpressives. Ce qui caractérise M. Butin, c’est, avec U, 23
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de belles parties de dessin, un sens profond de l’harmonie.
Quand M. Karl Daubigny ne suit pas les traces de son père dans l’étude du sol ou de la verdure, il fait volontiers des scènes de pêche à l'embouchure d’une rivière ou sur quelque point de la côte. Telle est sa Pêche à Cancale de cette année, une des meilleures qu’il ait encore peintes. Dans cet ordre de sujets M. Karl Daubigny ne rappelle plus personne, il est maître et maître original.
Les Cancalaises de M. Feyen-Perrin sont d’une belle allure ; mais c’est tout ce que j’en ai pu voir, l’administration ayant jugé à propos de placer cette toile hors de la portée du regard.
Ce n’est pas la première fois qu’il arrive à M. Bonvin de se délasser de ses intérieurs en faisant du paysage. Cet excellent peintre a envoyé au salon deux petites toiles dont les motifs ont été puisés en Angleterre aux environs de Londres : Gravesende, le Bateau abandonné . Triste nature que son pinceau sévère a rendue avec une réalité saisissante ! La voilà bien cette Tamise malade et jaune, roulant ses flots boueux entre des prairies plates, sous une atmosphère de suie et de fumée ! L’industrielle et goudronneuse Albion se réfléchit toute entière dans ce simple fragment de miroir.
M. Alexandre Defaux est moins heureux que l’an dernier. Son Plateau de Belle-Croix a de la force et de l’éclat, mais ses Bords du Loing ne rendent que bien imparfaitement l’effet cherché : la neige répandue sur le sol et sur les branches des arbres ressemble à du sucre en poudre.
Comme M. Defaux, M. Daliphard semble se ralentir et hésiter dans la voie du progrès. Son Entrée de village au crépuscule ne manque pourtant pas d’originalité, avec ses fenêtres éclairées qui piquent çà et là l’ombre de la nuit tombante. On voit ce que l’auteur a voulu peindre : les dernières lueurs du jour luttant avec les premières ténèbres de la nuit, pendant que l’homme allume dans
l’intérieur des maisons ses lampions nocturnes qui sont aussi de la lumière. Peut-être n’a-t-il pas rendu sa pensée avec assez d’énergie. Dans tous les cas la neige était superflue dans un pareil sujet.
C’est aussi un effet de neige qu’a brossé le pinceau énergique et soigneux de M. Pata. Pourquoi avoir juché cette Vue de la ville de Sion au-dessus du pape Pie IX? S’il s’agissait de Jérusalem, que les cantiques appellent Sion également, on comprendrait cette place insolite ; mais il s’agit de Sion en Suisse, et il n’y a là-dedans rien de religieux.
M. Alexandre Segé, comme il l’avait fait au dernier Salon, n’a envoyé qu’un tableau. Les Ajoncs valent les Chaumes et sont conçus dans la même donnée ; mais ils n’ont pas pour eux le bénéfice de la surprise et naturellement leur succès est moindre.
M. Jules Héreau est un de ceux que le jury a l’habitude de molester. Quand on ne le refuse pas, on le place mal. Cette année, on l’a mis sur un pan coupé près d’une porte, si bien que c’est un hasard si les yeux viennent à se porter sur sa toile. Cette petite toile est charmante d’ailleurs. Des juments errent à l’état libre dans un marais. Le vent qui souffle tourmente leur crinière, et dans le ciel qui noircit, elles sentent venir un prochain orage.
Qu’il peigne l’aurore ou le Crépuscule, les faucheurs répandus dans la blonde lumière du matin ou les vaches allant boire aux premières ombres du soir, M. Eugène Lavieille est maître de son art et produit avec certitude l’effet qu’il a voulu rendre.
M. Gustave Colin, qui a longtemps habité les Pyrénées, est passé maître dans l’art de rendre les effets de soleil : son Matin d’un jour d’été est une des notes les plus fortes et les plus vibrantes du Salon.
M. Camille Dernier continue paisiblement son exploitation de la Bretagne : sa Ferme en Bannalec se recommande par ses qualités habituelles de conscience et d’exécution.
Je ne sais si M. Gustave Denduyts est un nouveau-
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venu parmi nous. Mais, ancien ou nouveau, il marque son passage par une note qui ne sera pas oubliée : quelques silhouettes d’arbres dépouillés sur un fond brumeux. Rien de plus. C’est un crépuscule en Flandre, et certainement un des plus originaux du Salon.
M. Joseph Gall est un vieux lutteur que les jurys n’ont pas gâté, ce qui ne l’empêche pas de prendre son sort en philosophe et d’envoyer tous les ans de fort beaux tableaux. Son paysage de cette année est plein de vigueur et d’énergie. Il représente un pâturage, des troupeaux de bœufs errant au pied de grands arbres sur un terrain mouvementé.
M. Jean d’Alheim est un Russe de Paris qui a porté ses pénates au golfe Juan. De Toulon à Nice, la côte lui appartient. Il en recherche les âpretés et n’en méconnaît pas les douceurs. Il l’étudie en croyant, convaincu des beautés du cactus, et que le pin-parasol a raison contre le bouleau, et que le Paillon coule plus abondamment que la Marne. Le tableau des Récifs de Sainl- Honorat est lourd et opaque. Ls. Maison de pêcheurs est plus gaie. Les terrains sont fermes et bien établis. Du haut de la côte on suit le déploiement de la mer dont la surface s’éclaire au large. L’effet est joli, mais peutêtre cette lumière est-elle plus laiteuse qu’éclatante. Il faudrait que M. d’Alheim prit garde de ne pas tremper son pinceau dans la crème.
YIII
Paysages : MM. Hanoteau, Delpy, Dieterle, Berthelon, Carliei , Flahaut, Harpignies, Oudinot, Lhermitte, Castan, Guillemet, Lecomte, Lapostolet, Maincent. — Marines: MM. Cla\s, Emile Vernier, Appian, Olive, T. Jourdan. — Animaux : MM. Van Marché, Barillot, Vuillefroy, Brigot, Joseph Melin, Mlle Lalande. — Natures mortes. — Histoire et Genre : Aimé
Perret, Destrem, Duez, Torrentz, François Flaiîieng, Haquette, Gill, Gonzague-Privat, Motte, Jean Claude, Mlle Eva Gonzalès. — Dessins, aquarelles, gravures : MM. G. Moreau, Pollet, Harpignies, Galbrund, Escot, Pipard, Boetzel, Léopold Flameng, Lançon, etc. — Sculpture : MM. Delaplanche, Falguière, Crauck, Mme Bertaux. MM. Chatrousse, Leroux, Baujault, Mercié, Mlle Sarah Bernhardt, Hiolle.
Il faut en finir avec les paysages. Ils sont trop nombreux, ils nous débordent. Plus on en a yu, plus il en faudrait voir. On dirait qu’ils sentent que je suis là pour les regarder, et je les entends qui m’appellent d’un bout de la salle à l’autre. Non, passons. Faisons comme le chirurgien bourru avec ces blessés du champ de bataille qui ne voulaient pas être morts? Si on écoutait tous les paysages, il n’y en aurait pas un de mauvais. Passons, passons.
On ne peut pourtant pas s’en aller sans jeter un coup d’œil sur ce cadre charmant de M. Hanoteau où le soleil glisse à travers les branches et où l’eau rit dans les planchettes d’un barrage avant de s’étendre en nappe claire; — ces Vendanges nivernaises, de M. Delpy, qui malheureusement rappellent trop la manière du maître Daubigny; — ce Chemin de la Haute-Folie, de M. Diéterle, dont l’impression est si juste; — cette Vue prise àPont-de-V Arche, de M. Eugène Berthelon, qui montre un des effets de printemps les plus fins et les plus lumineux qui se puissent voir; — ces Bords de la Marne, de M. Cartier, qu’on a placés trop haut, mais dont le mérite est encore saisissable et qui révèlent chez leur auteur le sentiment de la couleur uni à l’entente du tableau ; — ces Falaises de Bernerai, de M. Léon Flahaut, qui sont si largement traitées ; — cette Prairie, de M. Harpignies, dont l’allure est si fîère, mais dont les teintes ne sont peut-être pas assez fondues ; — ces Bords de Lepte enfin, de M. Achille Oudinot, élève de Corot, que la religion de son maître n’empêche pas d’avoir sa note personnelle.
Et combien d’autres, notés aux heures matinales, qui
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intéressent les uns par le ciel, les autres par le terrain, ceux-ci par la qualité des verts, ceux-là par la transparence des eaux : le Lavage des moutons, de M. Lhermitte, avec ses fonds superbes; le Souvenir d'Anvers, de M. Castan, avec son dessous de bois si lumineux; la Seine à Samois, de M. Guillemer, etc. etc.
J’allais oublier les amoureux de Paris, ceux qui ont voué un culte à la grande ville, qui adorent son climat tempéré, que la vue de son ciel remplit de joie, que le spectacle de ses rues et de ses boulevards émerveille, que ces paysages de pierre, entremêlés de plantations verdoyantes, pénètrent d’admiration, qui ne trouvent rien de plus beau dans le monde que la Cité vue du Pont- Royal ou Notre Dame regardé du quai des Tournelles, qui s’enthousiasment pour les belles architectures de nuages que le soleil couchant construit derrière l’arc de l’Etoile. Cette passion de Paris est un goût qui prend, il faut l’encourager. Il y a trente ans, on allait chercher des effets pittoresques à Venise, à Constantinople, au Caire. Aujourd’hui le cours des idées a changé. On s’aperçoit que le charme n’est pas dans l’inconnu, dans l’étrange, mais au contraire dans les choses familières et accoutumées; que tout le secret consiste dans la manière de les peindre. Et on prend Paris pour champ d’observation, et il se trouve que Paris est aussi pittoresque, aussi varié d’aspects, aussi riche en tableaux, que les sites les plus réputés du monde.
Vous avez déjà vu, d’après mes indications, la Place des Pyramides, de M. de Nittis; les Te?'nes, deM. Loir; le Quai d'Ivry, de M. Stanislas Lépine. Ajoutons le Pont de la Tournelle, de M. Lecomte, où cependant le chevet de Notre-Dame, détaché sur le ciel, n’a pas toute l’importance qui conviendrait ; un Coin de la me des Martyrs, de M. Delpy, curieux assemblage de vie parisienne et de vie rustique, accordée au ton de la neige ; le Port-Saint-Nicolas, de M. Lapostolet, dont la main semble toujours un peu lourde; et enfin, une Rue à Montmartre, petite toile brossée par M. Maincent, un
artiste qui a l’œil exact, la main précise, et qui connaît la valeur des tons. Que n’a-t-il laissé sa rue déserte! S’il y a une tache là-dedans, c’est le personnage, qui n’est malheureusement pas à l’échelle de l’ensemble.
La marine, c’est encore du paysage. Nous trouvons les deux genres mêlés dans M. Clays, qui nous a donné une Vue de Bruges. 11 y a là non seulement des navires et des eaux, mais un pont, des maisons, des arbres. M. Clays y a mis ses qualités ordinaires de chaleur et de lumière; la végétation est la partie la plus défectueuse de son tableau, excellent d’ailleurs. M. Emile Vernier prend des qualités que nous ne lui connaissions pas; il est dramatique dans sa Tour des Pleureuses, à Amsterdam, et il garde sa clarté limpide dans ce paysage de Wissant (Pas-de-Calais), où il nous montre des paysans allant chercher de l’eau de mer à la plage. M. Appian a une Inondation à Venise fort belle, surtout dans sa partie architecturale; pourquoi faut-il que son tableau à Venise semble fait de mémoire, loin du modèle? M. Olive eût obtenu une médaille pour ses Côtes de l’Océan, si le premier devoir du jury n’était pas de donner les médailles aux élèves de M. Cabanel. M. T. Jourdan nous montre une Vue des côtes de Provence, avec des rochers vigoureusement modelés. Mais pourquoi dans ce joli site, tous ces vilains oiseaux noirs? C’est un spectacle que nous n’aimons guère, et il nous semble qu’ils font tache dans la peinture comme dans la vie réelle.
Les animaux dépendent également du paysage. Les Bœufs, de M. Van Marche, sont le tableau hors ligne dans ce genre. C’est encore du Troyon, si vous voulez, mais avec des qualités de modelé et un charme d’exécution tout à fait supérieur. Tandis que M. Barillot semble mollir un peu, M. Vuillefroy reste original et puissant dans sa Traite des Vaches et sa Place du Marché ; il est difficile de pousser plus loin la recherche du plein air. Le Sanglier attaqué par des chiens, de M. Brigot, est d’un coloriste amoureux de son art et qui connaît sa bête à
fond. Les Chiens bassets, de Mlle Lalande, sont exacts et pleins de vie. Quant à M. Joseph Melin, si sa vigueur semble lui échapper, il conserve de beaux restes de force, et l’on peut dire que la race canine lui obéit encore.
Qui n’aimerait les fleurs et les fruits, surtout avec l’accent de nature et la tournure agreste que nos peintres sont parvenus à leur donner? Aujourd’hui plus d’arrangement convenu, plus de symétrie forcée. Rien qui sente la contrainte. On fait pousser les primevères dans des pots, on entasse les pensées dans des bourriches, on jette les coquelicots à brassées sur la marge d’un champ. Ainsi font MM.Quost, Jeannin, Vayson, Claude, Deully. Bail, Jubreaux, Pièrrat. M. Philippe Rousseau, le maître de celte série, se présente sous le double aspect du jardinier et du pêcheur ; il met des pavots dans un vase d’étain et étale des huitres sur ujie table de cuisine. Avec lui, nous pénétrons dans le pnonde mystérieux de la mer. Aimez-vous la raie? Voici celle de M. Villain ; préférez-vous le homard ? voici celui de Mme Noble-Pijeaud. Je vous prie, goûtez ces fruits de M. Bergeret, et tout à l’heure M. Berne-Bellecour ouvrira sous nos yeux ce cabaret plein de promesses, où la liqueur rit dans le cristal ciselé.
Qui nous retient encore dans les salles de peinture? Le. besoin de réparer quelques oublis; mais non tous, je n’en aurais ni le temps ni la place. D’abord, il yen a qui sont volontaires et que je maintiens : je n’ai rien à dire de ces innombrables petits conteurs d’anecdotes. Français, Italiens et Espagnols, qui, mélangeant Fortuny avec Gérome et additionnant le tout d’un peu de Meissonier, prétendent nous intéresser par leur papillottage de couleurs. Ils ont leur marchand qui les achète, leur pubiie qui les admire ; que demanderaient-ils de plus? Parmi les autres toiles omises, il en est certaines qui mériteraient un examen détaillé. Mais l’heure se hâte, et je dois me borner à quelques indications sommaires. Les Xoces bourguignonnes, de M. Aimé Perret, séduisent par la franchise de la lumière, par la simplicité claire du pay-
sage ; mais pourquoi cette recherche d’archaïsme? pourquoi cette érudition de dictionnaire, la pire de toutes les éruditions ? C’est par la lumière aussi que vaut la grande toile de M. Destrem, le Repos. Que ne l’a-t-il mieux composée! Que n’a-t-il détaché ses travailleurs avec plus de relief ! Il y en a un surtout, qui est si aplati sur le sol, si fondu dans les herbes, qu’on le croirait mort depuis quinze jours. Tout est à louer dans les Pivoines, de M. Duez, et les fleurs épanouies et la Parisienne qui les coupe. La Vierge au lis, de M. Torrentz, n’est qu’un ressouvenir au point de vue de l’arrangement du tableau ; mais ce qui apportient bien en propre à l’auteur, c’est la coloration souple et riche des étoffes. Il y a là un artiste, s’il sait puiser ses sujets dans la vie contemporaine. M. François Flameng n’est pas archaïque, mais il s’attaque aux personnages anciens :Barberousse visitant le tombeau de Charlemagne. Il faut louer chez ce jeune homme l’entente du tableau et le sentiment de la couleur. Qu’il se garde seulement de donner trop d’importance au décor, à la pompe. Les' costumes, les meubles, les détails d’architecture, tout cela forme cadre : le tableau gît dans l’expression des pas-^ sions humaines. En termes plus clairs, il ne faut pas que le vêtement tue le visage. Les Musiciens ambulants, de M. Raquette, ont de la vigueur, mais je ne sais quoi d’entrevu à travers d’anciennes toiles ; la nature est moins brutale et fait plus claii\ Le Crispin, de M.Gill, nous transporte dans le domaine de la fantaisie ; l’idée est énigmatique, mais le morceau est solidement peint. Il y a de la distinction dans la Baigneuse endormie, de M. Gonzague-Privat, C’est une des meilleures figures nues du Salon. Le dessin est fln et le modelé délicat ; peut-être ce tableau gagnerait-il à ce que la couleur eût un peu plus d’accent.
M. Motte, élève de Gérômc, s’est taillé un domaine dans l’archéologie. Naguère il nous plaçait brusquement sous les yeux le Cheval de Troie, que nous n’avions entrevu qu’à travers Virgile ; aujourd’hui il nous montre
SALONS
Baai dévorant des prisonniers. Est-ce de l’hypothèse? est-ce de l’érudition ? Sans doute il y a des deux, et j’imagine que la première arrive pour compléter les données insuffisantes de la seconde. Ce qu’il faut retenir, c’est l’extrême ingéniosité de l’artiste, qui, dans ce travail de reconstruction un peu ingrat, trouve moyen d’être intéressant. Le genre nous ramène les deux noms populaires de MM. Vibert et Worms. Le talent abonde aussi chez M. Simon Durand. Donnons-nous une mention à la peinture aristocratique de M. Jean Claude? Il y a bien des qualités dans son Retour de Rotten-Ro\v,ma.is c’est d’une élégance un peu trop raffinée. J’aime bien mieux, dans une autre école et avec un autre sentiment, le Petit lever, de Mlle Eva Gonzalès. La toilette, la glace, les flacons, tous les détails de cet intérieur féminin sont touchés avec précision et finesse. Les mouvements des figures sont justes. Tout l’ensemble est d’une harmonie charmante. Jamais la jeune artiste n’avait encore fait mieux.
En prenant la galerie extérieure pour descendre au jardin, je me sens plein de pitié pour les malheureux artistes qui sont exposés ici. Ni leurs aquarelles, ni leurs dessins, ni leurs gravures n’ont la faveur d’arrêter les rares passants. Pourquoi? Pour deux raisons bien faciles à saisir. La première, c’est que ces œuvres sont exilées en dehors du Salon, reléguées dans un lieu inhospitalier. La seconde, c’est qu’elles sont en trop grand nombre (de douze à quinze centsL Quelle charmante salle on ferait pourtant si l’on savait se borner ! Imaginez-vous réunis sur les quatre parois de la même pièce : l’Apparition et le Saint-Sébastien, de M. Gustave Moreau; la Sortie de bain, de M. Pollet; l’Heure de la bécasse, de M. llarpignies; la Musique de chambre, de M. Jean Claude ; les portraits au pastel de MM. Galbrund, Escot, Charles Pipard ; ceux au fusain de M. Boetzel ; les gravures de M. Léopold Flameng {la Leçon d’anatomie et tes Syndics], celle de M. Edouard Girardet {le Mariage espagnol)-, les eaux-fortes de MM. Potémont, Lalauze, Greux, Monziès; les dessins de M. Lançon {Lions, Tigres
et Ours), de M. U. Parent [Aux champs), de M. Jean- Paul Laurens : tant d’autres que je n’ai pas le temps de récapituler. Ce serait un lieu de choix, où les promeneurs viendraient reposer leurs yeux fatigués des cacophonies de la couleur. Personne ne manquerait de stationner dans cette tribune où la fraîcheur de l’aquarelle alternerait avec la sévérité des oeuvres de blanc et de noir. Si l’administration voulait rendre service au public et aux véritables artistes, elle tenterait l’an prochain la réalisation de cette idée. Mais l’administration veutelle rendre service à quelqu’un?
Nous voici dans le jardin, et pour la dernière fois. Il faut regarder en toute hâte cette Vierge de M. Delaplancbe, dont j’ai dit qu’elle méritait la médaille d’honneur. Elle a ce qui manque à la Charité de M. Paul Dubois, l’unité dans le sentiment et dans l’exécution. Comme les lignes se tiennent et s’enchaînent! Sa pose, son geste, le mouvement de bras par lequel elle relève son manteau, la douceur de son regard, l’ovale gracieux de son visage, la fleur de lis qu’elle tient dans ses chastes doigts, tout concourt à l’expression du même sentiment, tout veut dire virginité. Malheureusement cette vierge, qui aurait si bien pn être la vierge humaine, antérieure et supérieure aux religions historiques, est une vierge chrétienne, une vierge d’église. Je ne le reproche pas au sculpteur, il a fait ce qu’on lui demandait ; mais je m’étonne que, travaillant snr commande dans ce temps de libre pensée, il ait aussi bien ressaisi l’esprit de son sujet. Est-ce que nos artistes se mettraient à recomposer un art religieux, au moment où nous prêchons que l’art religieux est mort et où l’administration de la ville de Paris elle-même promet d’inaugurer l’art laïque dans nos monuments? Ce serait curieux.
De l’aveu de tous, le Lamartine de M. Falguière est une statue manquée. Peut-elle être corrigée? Je ne sais. Mais, telle qu’elle est, elle ne peut se présenter sur une place publique. Ce coup de vent qui emporte le poëte, cette maçonnerie opaque qui l’habille, ces bottes à souf-
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flet, ce laurier-nain : tout cela est ridicule. On peut avoir peur de la banalité, il ne faut pas tomber dans l’extravagance. Et puis, pourquoi un Lamartine poëte? De cet homme qui fut des mieux doués, un des plus complets du siècle, pourquoi ne prendre que le petit côté? Pourquoi ne pas montrer le Lamartine orateur, le Lamartine politique, celui qui pesa d’un si grand poids dans les destinées de son pays ? M. Falguière me répondra que les Maçonnais l’ont ainsi décidé. Je m’incline.
Au contraire du Lamartine de M. Falguière. le Maréchal Niel, de M. Crauck, est une excellente statue de place publique. La pose est simple, naturelle, énergique et répond bien aux qualités distinctives du modèle. La ville de Muret retrouvera dans cette image le travailleur acharné dont elle est hère.
Chaque Salon nous fait revoir en bronze ou en marbre des morceaux que nous avons déjà vus, analysés les années précédentes. Voici la Jeune fille au bain, de Mme Léon Bertaux; nous la connaissons pour avoir admiré ses formes grasses et pleines au Salon de 1873; elle n’a fait que gagner au changement de matière. Ainsi du beau groupe de M. Chatrousse, les Crimes de la guerre : la fermeté du marbre ajoute au pathétique de l’expression.
L’Â7nazone blessée, de M. Leroux, est une œuvre d’une grande souplesse de modelé; mais elle pèche contre la vérité et la logique en se faisant un point d’appui du trait qui lui traverse le sein. M. Baujault est-il malade? Il fait des enfants anémiques. Si cette hllette est si longue et si étirée au Premier chant d’amour qu’elle entend, que sera-ce au second? M. Mercié n’a plus besoin d’éloge : sa statuette de David est d’un modelé aussi hn et aussi délicat que possible. Le groupe de Mlle Sarah Bernhardt a fait beaucoiq) parler de lui et d’elle. La vérité est qu’il n’y avait point tant de choses à en dire, et que si l’ensemble est mélodramatique, le torse de l’enfant est charmant et valait bien la mention honorable qu’il a obtenue.
Ce n’est pas seulement de la peinture qu’on prépare pour le Panthéon ; c’est de la sculpture. Et quelle sculpture, dieux immortels! De grands saints de marbre ayant douze pieds de haut. Voici un Saint Jean de Matha, de M. Hiolle, qui a cette destination. Je n’ai rien à dire d’une statue isolée ; M. Iliolle est un excellent sculpteur, qui connaît très bien son métier. Mais que penser de dix statues, de xingt statues, toutes représentant un saint, toutes coulées dans le même moule traditionnel? On le sent, la continuation d’une telle entreprise n’est pas possible; il n’est pas possible que, sous la République, on emploie les fonds de l’Etat à réaliser les conceptions de l’ordre moral. Nous l’avons dit et nous le répétons: « le Panthéon est un monument que la P.évolution revendique, qu’elle ne cessera de revendiquer.» Si on ne juge pas opportun de le lui rendre aujourd’hui, qu’au moins on prenne des mesures pour empêcher qu’il soit dénaturé. C’est d’ailleurs un service à rendre aux artistes. La décoration de Sainte-Geneviève prélève chaque année la meilleure part de leur budget. A régler aujourd’hui les comptes et atout suspendre, on économiserait quelques centaines de mille francs qui trouveraient un meilleur emploi dans des achats faits au Salon.