PEINTURE
Les prix de Rome : Toudouze, Ferrier, Morot, Besnard, Comerre, Wencker. — Les prix du Salon : Lehoux, Cormon, Sylvestre. — Les prix de Florence : Albert Lefeuvre, Becquet. — Jules Breton, Paul Dubois, Laurens, Bonnat.
Quand un jardinier fait des semis, son premier soin, en visitant ses plantes, est de regarder si la graine a germé et comment se comportent les jeunes pousses. En art, c’est l’Etat qui ensemence pour tout le monde. Il est le jardinier des jardiniers ; a privilège pour semer, greffer, faire des boutures. Nous négligerions les intérêts du pays, si nous n’allions tout d’abord examiner les platesbandes officielles, contempler leurs richesses présentes et calculer leurs promesses d’avenir.
Hélas ! le sol est maigre et la végétation languit.
Voyez ces Prix de Rome faits depuis la guerre. Leur aspect n’est pas encourageant. Parmi eux, rien de robuste ; aucune individualité ne semble vouloir se dégager. Ne dites pas qu’ils sont trop jeunes. Il n’y a pour les arts d’imagination qu’une période qui compte, la jeunesse. Celui qui, à vingt-cinq ans, n’a pas encore inventé les idées qui doivent l’alimenter toute sa vie, celui-là ne sera jamais rien. Travail et longueur de temps ici font peu de chose. Avec eux. on peut devenir bon ouvrier, praticien expert : le don de nature seul fait l’artiste créateur.
Cherchons donc si, parmi les fronts qui nous entourent, il en existe un plus illuminé que les autres. Les voila tous rangés par ordre de date : Toudouze, 1B71 ; Ferrier, 1872; Morot, 1873; Besnai’d, 1874; Comerre, 1875;
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Wencker, 1876. Quel est parmi eux l’homme prédestiné?
Voyons les œuvres :
D’abord MM. Ferrier et Comerre n’ont rien envoyé. Ils se dérobent par l’absence au contrôle de l’opinion. Quelle est la raison de cette inactivité ? Le découragement ? Cela ne m’étonnerait pas. Rome n’est qu’un exil pour le Parisien, et l’étude pour l’art eu dehors des mœurs et de l’histoire, telle qu’on la pratique dans les écoles de l’Etat, est mortelle pour l’esprit.
M. Toudouze, avant de dire adieu à la ville éternelle, a voulu réunir toutes ses qualités dans une grande composition qui portât témoignage en faveur de ses études : il a peint la Femme de Loth. Le malheur est que les (jualités de ce pensionnaire, même additionnées, ne s’élèvent pas à un gros total. La composition est nulle le dessin rare, la couleur absente. Qu’a-t-il donc appris depuis le temps qu’il étudie?
M. Morot nous envoie une Médée. .\vez-vous vu dans les foires ces femmes-phénomènes, dont le tissu cellulaire s’est prématurément engorgé et qui ont pour principal attrait de peser 200 kilos ? C’est un tel monstre que ]V1. Morot place sous nos yeux. Un cou de taureau, des bras d’athlète, une panse à faire la rafle des primes au concours des animaux gras. L’aimable personne est si volumineuse, que le peintre a dû l'asseoir dans un fauteuil. Ainsi posée, elle regarde le public, tandis que son estomac descend en bondissant par ressauts tumultueux jusque sur ses genoux. Que signitient ces cascades charnues et ventripotentes? Est-ce une innovation basée sur de récentes découvertes archéologiques? ünt-elles pour but d’expliquer le prompt dégoût de .lason et le départ de l’insconstant vers des formes plus serrées de dessin? Répondent-elles à une conception nouvelle du beau idéal écloses sur les hauteurs apolloniennes du Pincio ? C’est un problème que je pose, sans chercher à l’approfondir.
-M. Resnard. lui aussi, a voulu innover. 11 avait une
Souï’ce à faire, il l’a gratifiée d’un enfant. Pourquoi n’at-il pas amené tout de suite le séducteur? nous aurions eu la famille entière. On est vraiment surpris, parfois, de voir combien peu certains peintres réfléchissent. Il est certain que si l’art moderne accepte sans répugnance la vieille allégorie des Naïades, c’est qu'une figure nue, à la naissance d’un filet d’eau, est une façon heureuse de peindre le silence et la fraîcheur des fontaines qui sourdent parmi les herbes dans la solitude des bois. Un enfant n’a rien à voir dans une conception de cette nature. En mettre un, c’est déranger les idées, fausser la signification des choses. M. Besnard ne s’est pas contenté de son malencontreux bambin, il a jeté sur le gazon tout un déballage de robes, jupons, écharpes de gaze, chiffons de soie rose. Encore une anomalie. Le propre d’unç Source est d’être nue et non déshabillée. Si vous placez une garde-robe à côté d’elle, ce n’est plus l’âme du bocage épais, l’habitante de ces lieux humides, c’est une promeneuse que le hasard a amenée et qui a eu la fantaisie de se dévêtir. Dans ce cas, l’urne doit disparaître pour que la composition reste intelligible. Plutôt que de s’abandonner à ces incohérences, M. Besnard eût mieux fait d’étudier l’exacte distribution de la lumière et d’interroger un coloriste sur ce qu’un corps de femme dans la verdure emprunte au feuillage environnant. Il eût pu en outre apprendre à préciser la substance des objets : je n’ai pu discerner si son urne est cuivre ou poterie.
Quant à M. Wencker, il s’est borné à exposer le portrait d’une fillette blonde, vêtue d’une robe de velours gris et se tenant debout dans un cadre. On sent là une réminiscence peu voilée de ces enfants de M. Paul Dubois, qui ont eu tant de succès au Salon dernier. Ce n’est pas là peine d’aller à Rome étudier les géants pour accoucher de ces mièvreries.
Tels se tiennent et comportent les plus récents lauréats de l’Ecole des beaux-arts. Peu de métier, pas du tout de sentiment, et nul instinct, semble-t-il, de l’objet
propre de la peinture. On voit que si cet art était, chez nous, en voie de perdition, le sauveur ne viendrait pas de ce côté.
Le désarroi n’est pas moindre dans le clan des Prix du Salon.
On se rappelle ce que devait être cette institution dans l’esprit de ses fondateurs ; une prime donnée à l’art libre. Il s’agissait de prendre, loin des jeunes gens qui subissent l’influence de l’école, un sujet bien doué et, au moyen d’une pension, lui donner le loisir de développer ses qualités originales. L’exclusivisme du jury n’a pas permis à cette bonne pensée d’aboutir. Entre ses mains, le prix du salon, détourné de sa destination véritable, est devenu un supplément du prix de Rome. Comme celuici, on le décerne, non à l’originalité, mais à l’imitation : non à l’invention libre, mais à la routine.
C’est ainsi qu’on l’a donné à M. Lehoux et à .M. Sylvestre, que rien ne distinguait, on en conviendra, des légistes de l’Ecole des Beaux-Arts.
M. Fernand Cormon semblait trancher, il est vrai, ]>ar ses inquiétudes de coloriste, sur ce classicisme étroit. La Mort de Ravana, qui lui avait valu le prix, était une inspiration directe d’Eugène Delacroix. Par ses proportions comme par ses affinités, cette (ouvre dénotait une certaine noblesse d’ambition qui donnait véritablement de l’espoir. Ceux qui ont tablé là-dessus éprouveront une déception cruelle en regardant la Ré.'^urrection de la fille deJaire, Qu’est devenue l’audace de M. Cormon, et ses véhémentes figures, et son paysage tragique? La fiésurrection de la fille de Jaïre est un tableau de genre où, pour tout problème, l’auteur s’est ingénié à faire du front de Jésus le centre éclairant de la composition. Ces sortes d’effets ne sont pas neufs, et, même quand ils sont réussis, on sent trop ce qu’ils ont d'artificiel pour en être fortement ému. Ici. l’espèce d’harmonie sourde et étouffée que M. Cormon a obtenue, ne rachète pas suffisamment la faiblesse du dessin. Le Christ est trop long; les pieds et les mains des personnages sont sans
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forme; les attitudes sont simiesques : il y a derrière le Christ tel spectateur qui s’agite et secoue les bras avec des mouvements de guenon. Seule la jeune ressuscitée a une expi'ession intéressante.
Dieux! comme M. Lehoux doit s’ennuyer à faire la peinture qu’il expose! Il a l’air de traîner son prix du Salon comme un boulet. Chaque année, il arrive avec une toile immense qui suinte l’ennui, un vrai ti-avail de prisonnier. Péniblement il l’a couverte de choses inutiles et absolument dépourvues d’intérêt. En 1875, il avait fait une espèce de Samson qui jetait les gens dans un escalier; l’année dernière, c’était un berger qui conduisait un bœuf parmi les étoiles, peinture éminemment zodiacale. Cette année, nous nous trouvons devant un Saint Etienne, martyr. Oh! l’étrange Saint Etienne! Il contient la plus étonnante collection de personnages qui se puissent voir. Le peintre y a certainement mis tous ses fournisseurs. J’aperçois un monsieur fraîchement rasé, avec moustaches, qui pourrait bien être le garçon de l’épicier ou le mari de la fruitière. Au milieu du tableau, un homme chauve se baisse, un bras lancé en avant, l’autre rejeté en arrière, dans l’attitude exacte d’un nageur qui fait une coupe en pleine Seine. Dans l’angle de gauche, il y a deux torses soudés ensemble et montés sur une seule paire de jambes. A droite, adossé au mur et contemplant la scène, une espèce de philosophe romantique qu’on croirait emprunté à un drame de Musset, se drape dans un manteau noir, d’où il laisse passer deux jambes nues qui ne sont pas à lui. Enfin, cacophonie de tons s’ajoutant à toutes les cacophonies d’idées, par-dessus ces académies en pain d’épices, plus haut que le fruitier, que le nageur et que le philosophe, s’élève vers le ciel un ange d’un bleu éclatant, qui emporte dans chaque main, pour le montrer au Père Eternel, un échantillon de la brique avec laquelle on a lapidé le malheureux Etienne!
De M. Sylvestre, l’auteur du fameux esclave musclé de l’an passé, nous ne pouvons rien dire; M. Sylvestre se recueille.
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Ainsi, de ce côté encore, nulle lueur. Les prix du Salon peuvent tendre la main aux prix de l'École et les appeler frères : ils s’équivalent.
Il est une troisième série de prix, de fondation privée, celle-là, qu’on appelle le prix de Florence. C’est un prix qui est décerné tous les deux ans. Jusqu’à ce jour, il ne l’a été que deux fois, à un sculpteur, puis à un peintre. Le sculpteur, M. Albert Lefeuvre n’a encore rien fait depuis son prix. Le peintre, M. Georges Becker, expose pour la première fois. Vous vous rappelez ce Becker qui avait, au salon de 1875, une Eespha gigantesque défendant à coups de bâton le corps de ses enfants contre le.s oiseaux de proie? C’est le même. Les années ouïe voyage paraissent l’avoir calmé. Un portrait de femme Mlle F. B..., debout dans un grand cadre, montre chez lui des instincts de modernité et certaines tendances coloristes. Florence, d’autre part, lui a communiqué une sorte de réalisme archaïque, qui semble poutoir trouver son emploi dans certaines scènes religieuses. J’en vois une première application dans ce Saint Joseph qui donne une leçon de charpente au petit Jésus attentif. La scène est bien disposée, les objets rendus avec force, les expressions et les attitudes d’une remarquable justesse. 11 semble qu’il y ait ici une légère espérance d’artiste : il faudra voir ce que cela deviendra. Quel succès pour les fondateurs du prix de Florence, si, seuls depuis sept ans. ils avaient eu la main heureuse en fait de lauréats !
Mais nous nous sommes trop attardés à ces pépinières d’élèves. Le moment est venu d’entrer dans la forêt profonde, de contempler les artistes de haute futaie.
J’ai entendu dire par les uns que le Salon de 1877 est inférieur aux Salons des dernières années; par d’autres, qu’il leur est supérieur.
Ces comparaisons sont inutiles, en ce sens qu’elles dépendent du point de vue où l’on se place. Ceux qui considèrent les anecdotes de M. Gérôme ou les pseudofresques deM. Puvis de Chavannes comme le point culminant de l’art, taxent nécessairement de pauvreté le Sa-
Ion où ne figurent ni M. Puvis de Chavannes, ni M. Gérôme. Par contre, ceux qui ne connaissent rien au-dessus de M. Baudry ou de M. Meissonier vantent très fort le Salon où ces deux illustrations sont représentées. Rien de plus naturel que ce langage ; le cœur humain est ainsi fait. Mais moi, qui ne crois ni aux Gérôme, ni aux Puvis, ni aux Meissonnier, ni aux Baudry, qui suis convaincu d’ailleurs que, si nous excellons dans le paysage, notre peinture d’histoire est encore tout entière à trouver, je ne m’embarque pas dans ces comparaisons. Je considère notre art comme une armée puissante et bien outillée, mais à qui les grands généraux feraient défaut. Aussi les Salons m’apparaissent forts surtout dans leur moyenne, et chaque année je relève à peu près le même nombre d’œuvres remarquables.
Les Salons ne changent donc guère. Ce qui change, c’est la vogue et les courants de la popularité. Voyez, par exemple, M. Jules Breton. Sa Glaneuse est certainement aussi belle que celles qu’il exposait il y a quelque dix ans. On y trouve les mêmes qualités de dessin et de modelé. L’artiste n’a rien perdu de son charme poétique, ni de son sentimentalisme agreste. C’est bien toujours le même peintre, avec la même science d’exécution et la même mélancolie rêveuse. Et pourtant on ne s’occupe guère de lui. Son tableau, si intéressant qu’il soit, ne passionne pas. On passe devant, non sans le voir, mais sans le discuter : l’attention publique est ailleurs. L’année dernière, si vous vous le rappelez, le nom de M. Paul Dubois était dans toutes les bouches. C’était un grand sculpteur et un admirable peintre. Il avait fait des enfants comme on n’en avait jamais vus (ces enfants devaient avoir des petits, il y en a cette année dans toutes les sallesj. L’engouement fut tel que le jury, perdant la tête, lui donna deux médailles à la fois. Eh bien ! aujourd’hui personne ne s’occupe de M. Paul Dubois. Son Portrait de jeune fille, gras, souple et charmant, comme tout ce qu’il a fait dans ces petites dimensions, passe inaperçu, et l’on est surtout frappé par les défauts du
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Portrait de Mme la princesse de Broglie dont la main gauche est visiblement en bois. Ainsi la foule se lasse et l’inconstante curiosité tourne sur elle-même en changeant perpétuellement d’idoles.
Cette année, c’est au Marceau de M. Laurens et au Thiers de M. Bonnat que vont tous les yeux, non sans raison d’ailleurs.
Le Marceau de .M. Laurens est un tableau de premier ordre. On connaît le sujet. Le général républicain vient <l’étre tué. Les soldats lui ont improvisé un lit funéraire dans une chambre de ferme. Revêtu de son uniforme vert, ceint de son écharpe, il repose, étendu sur son manteau de drap rouge, chaussé, éperonné, tenant dans sa main gantée la poignée de ce sabre qui mena si souvent les bataillons à la victoire.
Mais la fatale nouvelle s’est répandue chez l’ennemi, et voilà que l’état-major autrichien a décidé de rendre au vaillant soldat un suprême hommage. « Tous, dit le rapport officiel du 21 septembre 1796, pleins d’estime pour sa valeur et son beau caractère, s’empressèrent de le visiter. L’archiduc lui-même vint le voir. Kray, ce vieux et respectable guerrier, donna des marques touchantes de ses regrets, placé près du lit de Marceau. » Cette citation décrit exactement la scène reproduite par M. Laurens. Tandis que Kray, assis sur une chaise à la <lroite du lit, s’abandonne à sa douleur, et, pour ne pas montrer ses pleurs, cache son visage dans ses mains, à gauche, par une porte qui ouvre derrière le paravent. le.< officiers autrichiens entrent et sortent après avoir jeté sur le « héros tranché dans sa fieur » un regard ému. Comme il arrive toujours en ces circonstances, la pièce est trop étroite pour contenir ceux qui s’y pressent et on est un peu les uns sur les autres. M. Laurens était trop observateur pour manquer ce trait d’observation dont, par un renversementétrange. quelques-uns lui font reproche. Les physionomies des visiteurs ont été également commeil convenait, l’objet de son étude attentive. Certaines expressions sont saisissantes, comme celle de- cet
officier autrichien, debout, qui sent l’angoisse l’étreindre à la gorge, et se tient le menton delà main gauche. Quant au vieux Kray, assis, le front dans sa main, à la droite du lit, c’est un morceau de modelé qui deviendra classique.
11 est difficile d’exprimer l’éloquence expressive d’une telle scène. Le général mort, qui en est le centre et le motif, garde dans la composition l’importance qui devait lui appartenir. Sa jeunesse, sa beauté, son teint de cire, son vêtement de guerre, sa destinée rapide, les souvenirs républicains qui flottent autour de lui, tout contribue à l’émotion. Il faut louer hautement le peintre qui, dans ce temps de réaction niaise et de coalition cléricale, n’a pas craint de demander un sujet à notre Révolution, et de glorifier l’esprit de nos pères par la représentation d’un des épisodes les plus touchants de leur histoire. Sans doute l’œuvre n’est pas sans reproche- Si je voulais critiquer, j’aurais plus d’un point défectueux à mettre en lumièré. Le tableau manque un peu d’effet. Les figures des officiers autrichiens sont toutes peintes avec la même palette. Le jaune du paravent est criard et voudrait être apaisé. Le rouge du manteau luimême n’est pas d’un ton absolument heureux. Tout cela se résume d’un mot : M. Laurens n’est pas tout à fait assez coloriste. C’est une lacune, évidemment; mais à côté de cette lacune, que de qualités! Le sentiment profond de la vie, l’amour du vrai, la noblesse des aspirations, et, comme moyen d’expression, la sobriété, le caractère et la force. Quelle différence, pour l’action sur le public, entre une composition réfléchie comme le Marceau et les improvisations légères auxquelles tant de peintres superficiels s’abandonnent ! Décidément, la volonté est un élément des œuvres durables, et c’est peutêtre pour l’art qu’a été inventée cette définition : « Le génie n’est qu’une longue patience. ».
On doit un double éloge au portrait de M. Thiers par Donnât : c’est celui-ci : Jamais l’artiste n’a mieux peint, et jamais l’homme d’Etat n’a été mieux représenté. Pour-
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tant il me semble que la figure est un peu chocolatée. M. Thiers est plus jaune, va davantage vers le citron. C’est ainsi du moins qu’il m’apparut le jour où il fit au.x électeurs sénatoriaux — dont il était — l’honneur d’assister à leur délibération. Quant au modelé du visage, il est prodigieux de finesse et d’exactitude. Le front, en pleine lumière, est très beau. Les mains paraissent avoir été faites d’après nature, ce dont je suis reconnaissani au peintre, car les mains jouent dans le portrait un grand rôle presque égal à celui du visage. Celles-ci sont particulièrement intéressantes. Dans celle qui pend, M. Donnât a su rendre cette espèce de recroquevillement que finit par imprimer à la main droite l’habitude de tenir la plume. Quant à la main gauche, posée sur la hanche et bien en vue, elle montre que M. Thiers a les doigts spatulés. C’est un gage d’esprit pratique, comme on sait, et la chiromancie ne manquera pas de recueillir l’observation.
Après la tête et ies mains, le reste est bien secondaire. Disons toutefois que la redingote boutonnée qui emprisonne le corps du modèle, est excellemment traitée. La réflexion en vaut la peine, parce que M. Bonnal ne s’est pas toujours tiré avec succès des étoffes : on se rappelle qu’il y a deux ans,, il avait enveloppé Mme Pa'sca dans une robe de plâtre. Cette fois le peintre a été sobre et exact; et chose assez curieuse, parce qu’elle est rare, il a réussi à donner l’exacte proportion du personnage ; en regardant son tableau, on sent que l’on a affaire à un homme de petite taille. Maintenant, cet homme, quel est-il? En supprimant les accessoires, M. Donnât vous a laissé le champ libre. C’est ce que vous voudrez, l’historien, l’orateur, le chef d’Etat; mais quel titre qu’il vous plaise de lui donner, c’est, avant tout, un homme de plume, un petit bourgeois, le premier des conservateurs de son temps.
L’ordre moral et le Salon. — M. Brunet, ministre des beaux-
arts. — M.M. Roll, Gervex, Lucien Mélingue, Daubigny, Ribot,
Feyen-Perrin, Fantin-Latour, Bergeret, Henner.
Le nombre des visiteurs du Salon a subitement baissé. C’est l’inévitable contre-coup des événements politiques. Qui aurait le cœur assez dégagé pour continuer de s’intéresser aux problèmes de l’art, quand les destinées de la patrie deviennent elles-mêmes un problème? L’œuvre de l’artiste, aussi bien pour être goûtée que pour être faite, demande le calme et la paix. Le beau est une plante qui ne croit pas sur le penchant des précipices. Les vents orageux la courbent et les tempêtes la déracinent. Pour c[u’elle acquière tout son développement, pousse toutes ses feuilles et toutes ses fleurs, il lui faut une atmosphère paisible, la tranquillité des esprits, la sécurité des intérêts. Si donc nos sculpteurs et nos peintres voient la foule se retirer d’eux et les acheteurs devenir rares, ils sauront à qui s’en prendre. C’est aux coryphées de l’ordre moral qu’ils devront cette faveur, aux hommes qui veulent de nouveau « faire marcher la France » . La révolution qui vient de s'accomplir a d’ailleurs un aspect inattendu. On a placé à la tête des beaux-arts un ancien juge, vraisemblablement plus versé dans le dépouillement des dossiei’s et l’interprétation du code que dans les mystères de la peinture à l’huile. En revanche, c’est M. de Broglie qui tiendra les sceaux et donnera des ordres aux magistrats des parquets. Le spectacle de ces étrangetés tire l’œil, comme disent les peintres ; il détourne l’attention à son profit ; et nous qui, dans l’accomplissement de notre tâche d’écrivain, sommes obligés de tenir compte des mouvements de l'opinion, nous n’avons plus qu’à hâter l’achè-
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vement d’une revue tombée désormais au moindre rang^ des préoccupations publiques.
C’est une grande satisfaction que de rencontrer au Salon un tableau comme celui de M. Roll. Tandis que les prix de Rome, les prix du Salon et la plupart des jeunes gens s’acharnent aux mythologies païennes et chrétiennes, n’ayant d’autre ambition que de composer et peindre comme on leur a appris à l’Ecole, en voici un qui rejette tout cet insipide bagage, se pose résolùment devant la réalité, demande à la vie contemporaine le sujet de son œuvre. C’est bien, et j’applaudis. Les peintres qui ont le sentiment net de leur art et des choses auxquelles il s’applique sont si rares!
M. Roll a tracé en grand un épisode dn débordement de la Garonne en 1875. La rivière a franchi ses limites. Le flot tumultueux court au dessus des champs comme un cheval échappé. L’inondation monte, monte. Elle couvre les jardins, elle entre dans les maisons. Bientôt le rez-de-chaussée est envahi. Il faut se réfugier au premier étage, on montera sur le toit. C'est ici que commence la scène de désolation représentée par M. Roll. Une barque de sauvetage s’approche d’un de ces toits à demi effondrés, où hommes, femmes, enfants sont groupés pêle-mêle. Le courant est fort, la manœuvre est dure. On sent que le moindre choc jetterait dans l’abîme ce toit chancelant et les malheureux qu’il porte. Aussi les bateliers font effort, tandis qu’un homme penché sur le toit essaie de saisir le bateau pour le diriger avec la main. A l’arrière-plan, sur le faite, une jeune femme. tlanquée d’un jeune garçon et portant une petite fdle dans ses bras, attend avec une anxiété croissante le résultat de cette lutte.
Traitée dans une gamme de tons sombres et dramatiques, cette composition est d’un puissant effet. On a blâmé le cadavre couvert de boue : c’était une note obligée dans le lugubre concert, elle complète la pensée. Ce qu’il faut louer c’est, avec l’harmonie des tons, le dessin énergique et robuste, la justesse du mouvement des fi-
gures. L’effort des bateliers pour retenir la barque, la pose de l’homme qui se penche pour la saisir, sont des morceaux d’observation parfaite. Quant au groupe de la jeune femme, il est d’une grande beauté et l’anatomie de l’enfant renversé fait songer au jeune homme mort du Naufrage de la Méduse. On reproche à M. Roll d’être moins fort que Géricault, c’est une plaisanterie à laquelle il ne convient pas de s’arrêter. De telles critiques n’aboutissent à rien. Ce qu’il faut considérer dans un artiste, ce sont ses qualités et l’usage qu'il en sait faire, lié bien ! il est certain que, comparé à lui-même, M. Roll est en progrès. Entre le Combat de cuirassiers, de 1875, et l’Inondation, de cette année, il y a un pas immense. M. Roll est sur le chemin qui mène au véritable but. Que manque-t-il à l’Inondation pour faire d’elle une page inoubliable? Un effet plus concentré et plus de réalité passionnelle dans le paysage. Le ciel est pluvieux, il n’est pas effrayant. Il aurait fallu le mouvementer, lui donner un rôle approprié à l’action. Je fais à l’eau le même reproche. Elle est agitée, elle ne court pas; on la sent profonde, on ne la voit pas violente. Du vent, une cime d’arbre encore debout et que la tempête secoue, des nuées rapides au ciel ; dans la rivière, des tourbillons, des remous, un immense entraînement de débris, tout ce qui. contribuant à l’harmonie générale, pouvait contribuer à l’expression, voilà ce qu’il fallait. Et surtout pas de bœuf, le bœuf n’a rien à faire ici, le bœuf est un remplissage dans l’idée comme dans le tableau ; il fallait supprimer le bœuf.
M. Gervex a voulu prouver que sa compréhension et son goût n’étaient pas limités à une seule sorte de sujets. Après l’Autopsie dans les salles basses de l’IIôtel-Dieu, qui a été l’an passé la révélation de son talent, il a voulu peindre une Première communion à la Trinité. Bien qu’elle se passe dans une église, la scène n’a rien de religieux, et il ne faudrait pas que le parti clérical l’inscrivit à son actif. Une atmosphère d’intérieur, influencée par des vitraux peints, des marbres et des ors, voilà ce
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qui a séduit l’artiste. Le spectacle est purement pittoresque, et il n’a d’autre objet que de flatter les sensualités d’un œil mondain. Je reprocherai à M. Gervex de lui avoir donné des dimensions trop grandes. Mais ce défaut est racheté par le charme des détails et les qualités de l’enveloppe. Les costumes blancs sont d’une délicatesse ravissante. La gamme générale, claire, lumineuse, est d’une harmonie où rien ne détonne. M. Gervex est incontestablement en progrès, et nous l’attendons avec confiance à des œuvres de plus haut style.
Puisque je parle des arrivants, il faut faire place à M. Lucien Mélingue. Voici plusieurs années que ce jeune artiste expose des tableaux dont le sujet est généralement emprunté à l’histoire de notre pays : je ne me souviens pas qu’une de ses œuvres ait sollicité jamais l’attention aussi vivement que le Matin du 10 lltermidof an IL
On connaît la scène et l’on sait oii elle se passe. C’est dans la grande salle du comité de salut public, au moment oii on vient d’y transporter Robespierre, la mâchoire fracassée par le coup de pistolet du gendarme Meda. La civière, qui a servi pour le transport, est dans un coin à gauche, toute tachée de sang. On a déposé le blessé sur la tcible du comité, en écartant le tapis par précaution; puis, comme il fallait un oreiller à cette tête mutilée, on a pris une boite remplie de pains de munition moisis qui se trouvait là par hasard. « Robespierre, raconte M. Louis Blanc, était sans chapeau et sans cravate; son habit bleu de ciel entr’ouverl, — le même habit qu'on lui avait vu à la fête de l’Etre suprême. — laissait voir sa chemise ensanglantée; il avait une culotte de nankin, et ses bas, rabattus, retombaient jusque sur ses talons. Il ne remuait pas, mais respirait beaucoup. Il portail souvent la main au sommet de sa tête; de temps en temps, les muscles frontaux se rapprochaient, et son front devenait tout ridé. A cela seul, on devinait l’excès de ses souffrances, car pas un accent douloureux ne lui échappait. »
C’est dans cette position, et, j’imagine, avec ce texte sous les yeux, que le peintre a placé son principal personnage, disposé la partie centrale de sa composition. Cette partie centrale est fort belle. Le raccourci qui dessine le corps de Robespierre est d’une vigueur et d’une justesse extrêmes. Les détails des costumes sont traités avec une exactitude scrupuleuse et un véritable souci de l’histoire. A gauche du blessé, et par conséquent à la droite du spectateur, sont assis les survivants de la terrible journée. Le plus près est Saint-Just, avec son attitude gourmée, sa physionomie impassible et méprisante. Derrière, dissimulant ses membres paralysés, j’aperçoi.s Couthon. Mais quel est cet autre conventionnel assis, les bras croisés, qui nous regarde d’une façon si fière? Je ne saurais le dire. Ce n’est pas Lebas : il s’est fait sauter la cervelle dans les derniers moments de la résistance. Ce n’est pas non plus Robespierre jeune : il s’est affreusement mutilé en se précipitant du haut d’une des fenêtres de l’hôtel de ville. Peut-être, est-ce Dumas ou Payan, qui furent amenés dans cette salle, à ce même moment, par les gendarmes. Quoi qu’il en soit, la figure est d’un dessin superbe et on ne l’oublie pas une fois qu’on l’a vue.
Le dessin, telle est la grande qualité de M. Lucien Mélingue. Il ne domine pas seulement dans les parties que nous venons de décrire, c’est encore lui qui fait le principal intérêt du groupe d’hommes armés qui emplit la gauche du tableau, et qui contient tant de figures intéressantes à étudier. Quel dommage qu’un artiste, si bien doué d’autre part, soit un aussi maigre coloriste! Sa peinture est veule, huilée, savonneuse ; elle rappelle par son aspect neutre et effacé les anciennes compositions des Yinchon et des Muller. M. Lucien Mélingue a trop de talent et il a conquis cette année trop de sympathies, pour ne pas chercher — quel que soit l’effort à faire — à compléter ses moyens d’expression.
Il me semble que le public ne regai’de pas assez les deux paysages de Daubigny. D’abord il y en a un, la
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Vue de Dieppe, qui est une merveille d’exécution dans la manière sobre et énergique du maître. Ensuite, le second, le Lever de lune, me semble rendre un des effets les plus étonnants et probablement les plus difficiles de la peinture. Daubigny a réussi à faire une lune qui éclaire elle-même. D’abord, elle n’est pas plaquée sur le fond, adhérente aux nuages, comme cela arrive le plus souvent : elle flotte, elle baigne dans une atmosphère réelle qui l’enveloppe de tous les côtés. Ensuite, ce qui tient du prodige, elle rayonne véritablement. Cette clarté qui frissonne dans l’air ambiant, descend des hauteurs célestes, glisse sur les herbes hautes, modèle dans le crépuscule du soir l’entre-croisement des sentiers, ce n’est pas de la couleur étendue sur une toile avec un pinceau, c’est de la lumière dérobée par l’artiste aux sources vivantes où la nature crée le jour. Regardez ce tableau de Daubigny pendant quelques minutes, vous verrez l’illusion se produire. Chose étrange, ce grand artiste devient plus audacieux à mesure qu’il vieillit. Ôn m’a assuré qu’il avait ainsi un certain nombre de lunes, plus étonnantes les unes que les autres, destinées à l’Exposition universelle de 1878. Si le roi de Bavière vient nous voir, lui qui est un amoureux fervent de l’astre des nuits, il sera émerveillé.
11 y a longtemps que M. Ribot n’est plus contesté par les artistes, qui le regardent tous et avec raison comme un vrai peintre. Une partie du public résiste encore; .M. Ribot fait noir, dit-elle. — Et après? C’est vrai, M. Ribot fait noir; mais qu’avez-vous à y redire? C’est sa manière à lui de comprendre l’humanité. 11 considère la vie comme un fond sombre d’où saillissent, çà et là, en lumière, les têtes et les personnages. En quoi cette façon de voir est-elle déraisonnable? Est-ce que l'ignorance et la misère, ou même des épreuves passagères comme le gouvernement de combat et le ministère de Broglie. ne suffiraient pas pour justifier ces ténèbres? En allant plu< loin et plus à fond, est-ce que nous ne sortons pas de l’inconnu? Est-ce que nous n’allons pas à l’inconnu? Est-
ce que l’inconnu ne nous accompagne pas tout le longde notre existence? Et si, cet inconnu, qui nous enveloppe et dont nous ne pouvons sortir, M. Ribot veut le représenter par du noir, qui pourra le reprendre? Il faut donc laisser les chicanes de côté, et prendre, l’artiste tel qu’il est avec ses défauts, mais aussi avec ses qualités positives. M. Ribot est-il un peintre? Voilà toute la question. M. Ribot sait il voir les objets, et, les ayant vus, sait-il les rendre? Tout est là. Elh bien! la réponse unanime de ceux qui s’y connaissent, c’est que M. Ribot est un grand peintre, qui a un sentiment exquis des choses et qui n’ignore rien de son art. Moi qui vous parle et vous fais son éloge, j’ai eu longtemps un préjugé contre lui. Je m’étais imaginé que ses tableaux, très beaux isolément, perdaient à être réunis, et que l’ensemble devait être monotone. Or, j’ai eu l’occasion, l’été dernier, de véritier la valeur de mon préjugé. J’ai pu voir, d’un seul coup, une quarantaine de tableaux que l’artiste avait groupés dans son atelier disposé en galerie. C’était tout simplement admirable, et bien loin de perdre, les tableaux gagnaient en force et en éclat parle fait du rapprochement. Je n’ai jamais été si complètement subjugué. Depuis cette épreuve, sans plus chercher s’il faitnoir ou blanc, j’admire sincèrement cet artiste fin, délicat, impressionnable, qui sait donner une vie si intense à ses personnages, et dont la peinture est solide comme celle des vieux maîtres. Voyez la Bretonne de Plougastel et le Vieux pêcheur de Trouville : quelle justesse de dessin! quelle puissance de modelé ! quelle richesse de coloris ! Chaque morceau est absolument complet, et si rigoureux analyste que vous soyez, je vous défie d’y trouver une lacune, d’y relever un défaut.
Un tableau plein de saveur, c’est la Parisienne à Canrale, de M. Feyen-Perrin. Ce motif est des plus simples et si connu, si familier aux regards, qu’on s’étonne de le rencontrer traité pour la première fois. Tant il est vrai que la poésie nous entoure et que le plus souvent nous passons à côté d’elle sans la voir! Heureux ceux qui, comme M. Feyen-Perrin, la dégagent et ont le don de la fixer en
agréables images. Une jeune femme, une Parisienne, est debout, sur le quai de quelque cité maritime, se détachant en profil perdu et regardant la mer. A ses pieds, au revers du talus, des femmes du pays tricotent et caysent en la contemplant avec curiosité. Cette jeune femme, venue de Paris, dont le costume noir tranche sur celui des pêcheuses et qui n’a d’autre occupation, entre les repas et le bal, que d’aller voir le flot monter, c’est l’oisiveté des bains de mer : un coup d’œil rapide jeté sur les mœurs du xix® siècle. Ceci date le tableau et lui donne une importance historique; mais ce qui fait sa valeur d’art, c’est le ciel, c’est l’Océan, c’est cette bouffée d’air salin qui vous arrive au visage, c’est cette vision de l’immensité que l’artiste déroule sous vos yeux.
M. Fantin-Latour n’est pas toujours égal à lui-même et sa réputation en souffre. Cette année, il se relève et obtient un beau succès avec la Lecture, tableau composé de deux figures, qui rappelle par sa disposition le Portrait de M. Edwai-ds, le graveur, et de sa femme. Comme toutes les belles œuvres de l’artiste, la Lecture se recommande par le caractère résolument personnel de l’exécution. La couleur est charmante et le dessin sûr ; mais ce qui est incomparable et ce qui produit sur le public une si grande impression, c’est l’intimité, le calme l’honnêteté paisible de cet intérieur. .Je ne sais rien de plus puissamment expressif dans ce genre. Il y a là une contagion du bien qui vous gagne. Après avoir contemplé, on se sent pénétré de meilleurs sentiments. Quelle en est la raison? Pourquoi le spectacle de ces deux lilles humbles et discrètes, produit-il cet effet sur moi, tandis que tous les Christ, toutes les Vierges, tous les Saint- Etienne et tous les Saint-Sébastien me laissent indifférent ou me font hausser les épaules ? J’indique le problème à ceux qui cherchent comment l’art pourrait exercer une action morale directe.
On me dit que M. Bergeret fait trembler Philippe Rousseau. Je le crois sans peine. Uu gaillard qui, en deux ou trois ans, franchit la distance et atteint les
maîtres, n’a rien de rassurant pour les vieilles réputations. Dans tous les cas, l’auteur des Crevettes est aujourd’hui un peintre qui s’impose et il faut compter avec lui. Quel succès que ces Crevettes ! Elles ont fait du bruit dans tous les Landerneau du Salon. Il y a longtemps que les natures mortes n’avaient été à une telle fête. Tout le monde a voulu passer devant elles et les admirer. Le fait est que les crevettes crues, surtout, sont d’un rendu étonnant. L’étal et les différents objets qui sont posés dessus, les poissons, les huîtres ouvertes, les coquilles démoulés, tout cela est très bien. Je note pourtant çà et là quelques duretés d’exécution, parce que je les retrouve plus nombreuses et plus accusées dans les Apprêts du dessert. Ce second tableau du même peintre, est de beaucoup le moins bon. Monsieur Bergeret, craignez l’habileté. Restez naïf, restez sincère ; ne faites rien sans la nature. 11 n’y a pas de duretés dans la nature, il n’y a pas non plus d’escamotages. C’est là le grand modèle, qu’il faut toujours avoir devant son chevalet.
Si un génie flamboyant vous arrêtait brusquement, un soir, au moment où le Salon va fermer, et vous disait en étendant les bras : « Choisis parmi tous ces tableaux celui qui te plaira le mieux, il t’appartient, » lequel prendriez-vous ? Il est bien entendu qu’il s’agit d’art et non d’argent, d’un tableau pour être regardé, non pour être revendu. Vous hésitez ? Sans doute le Marceau de Laurens est beau ; le Thiers de Bonnat est superbe. Et puis, il y a tant d’œuvres admirables dans les paysages, dans les figures, dans les mitures mortes. Je vois que vous ne savez pour qui vous prononcer. Eh bien ! moi, je n’hésitei'ais pas une minute. Je décrocherais le Saint Jean-Baptiste de Henner, et je le mettrais sous mon bras, bien assuré d’emporter du Salon la véritable perle artistique. Pour ceux qui aiment la peinture, c’est en effet là le morceau capital. L’auteur l’a modelé avec amour etuniquementpour le plaisir des yeux. Tout s’est rencontré dans la préparation de cette œuvre parfaite :
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les bonnes dispositions chez l’artiste et l’aptitude chez le le modèle. Un ami, dont la physionomie semble prédestinée, a bien voulu prêter sa tête. Il est résulté de cet accord des choses un morceau de facture absolument prodigieux. Rien qui répugne ; le peintre avec raison, n’a pas insisté sur le côté horrible du sujet ; le sang se devine plutôt qu’il ne se voit. Mais toute la poésie qui attire. La tête n’est pas encore tout à fait sortie de la vie, n’a pas encore plongé tout à fait dans la mort. La peau garde un éclat qui va sur certains points jusqu’au frémissement. Les ombres violettes et les rigidités ne sont pas encore venues : les contours se fondent, la pâleur ombrée de la tête tourne dans l’atmosphère. La barbe et les cheveux ont des accents incroyables. Aux heures favorables, quand la lumière devient plus belle et plus souple, l’illusion est complète. Le visage se modèle avec une vigueur qui surprend ; l’air passe derrière et lui donne le relief des coi’ps réels. Vous vous approchez, vous regardez, vous ne pouvez plus vous détacher de cette fine tète si galamment coupée par un caprice de femme. Ah! c’est là le chef-d’œuvre et l’objet des méditations éternelles. Quel est celui de nous dont llérodiade n’a pas demandé la tête ? Prenez ce tableau ; prenez-le, vous disje, emportez-le et placez-le dans votre cabinet, de façon à l’avoir constamment sous les yeux : la bonne peinture ne fatigue jamais.