‹ Salons (1857-1870) (volume 3)Chapitre 2 sur 17 · II. . . i · texte numérisé non relu

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emportaient de l’art classique à l’art romantique, puis de l’art romantique à l’art naturaliste, ils acceptaient de nous le fait accompli, se bornant à choisir parmi nos systèmes celui qui allait le mieux à leur tempérament, parmi nos grands, hommes celui qui convenait le plus à la nature de' leur gOùt, Leurs enfants venaient prendre chez nous l’étincelle sacrée. Tous se faisaient honneur d’étudier à notre école de jirendre part à nos expositions. Et plus l’on allait, plus notre prépondérance s’accusait. En Espagne on cherchait le grand art dans Limitation d’Ingres. En Italie, tandis que Florence préconisait Paul Delaroche, Naples se réclamait d’Eugène Delacroix. L’Allemagne oubliait Cornélius et Kaulbach pour nous suivre dans l’étude de la nature. Quant à la Belgique, travaillée en des sens divers et réfléchissant en même temps toutes nos divisions, elle présentait l’image d’une petite France en raccourci.

Ensuite nous avions pour les choses de l’art une compétence singulière. Non seulement nous produisions de quoi faire face à la consommation du monde entier, mais nous discutions avec vivacité de nos produits, nous en parlions avec une passion sans égale. A chaque salon, c’étaient des éclats de voix dans les lieux de réunion où l’on cause, et dans les journaux toute une littérature coulait, celle dont Diderot a fourni le premier type et est demeuré le modèle. Nous travaillions sur le. vif- ce qui est toujours une originalité. Tandis que la lourde Allemagne se saturait d’esthétique et d’archéologie, ici, en France, penchés sur un phénomène qui se reproduisait pour la première fois depuis le xiv*' siècle, nous essayions la physiologie de l’art. Voyant naître sous nos yeux, srandir, décroître et mourir les écoles, nous recherchions Tes lois de leur développement et les conditions de leur vie. Cette étude n’était point le privilège de quelques lettrés, elle se répandait dans les masses. Malgré la résistance de l’Etat et des académies, c’est-à-dire de la routine traditionnelle et de la sottise triomphante, une opinion publique se formait. Théoriciens et producteurs

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avaient fini par se mettre d’accord. Une nouvelle forme du goût, faisant iusUce des écarts de l’école romantique, demandant à l’école classique sa science et ses moyens pour les appliquer, non plus à la mythologie et à la légende antiques, mais à la société même dont nous faisons partie, tendait à s’imposer. C’était de toutes parts une sorte de ralliement des esprits qui faisait plaisir à voir et donnait les plus belles espérances.

Que reste-t-il de cette influence souveraine si longtemps exercée au dehors ? Que reste-t-il de cette sourde gennination d’idées en train de s’accomplir au dedans ? En admettant que nous soyons toujours les maîtres de la brosse et du ciseau, que pensent aujourd’hui nos artistes? Comment les événements de la guerre les ont-ils influencés ? Quelles impressions en ont-ils reçues ? Quels enseignements en ont-ils retirés? Cette terrible leçon du malheur n’a-t-elle point existé pour eux? Tandis que la Frauce entière sent le besoin de se renouveler, de s’élever, de monter son âme et de la façonner aux devoirs sévères, continueront-ils tranquillement leurs paysages, leurs intérieurs, leurs natures mortes, leurs exhumations du moyen âge ou de l’antiquité? Ne comprendront-ils pas qu’ils ont un plus haut langage à parler à leurs contemporains que ces muettes ou frivoles images? Ne sentiront-ils pas que, l’art faisant partie de l’éducation publique, tout artiste est coupable qui, par la dignité de sa personne, aussi bien que par l’élévation de sa pensée, l'este au dessous du rôle que la société lui assigne?

Ces questions valaient bien, j’imagine, l’injustifiable prétention qu’on a émise en haut lieu de composer un Salon sévèremient choisi où ne seraient admis que quelques privilégiés. Mais pour les apprécier et en sentir l’importance à l’égal du public, il fallait, dans ces sphères administratives, la présence de trois éléments qui se rencontrent peu :

Un ministre bien conseillé.

Un directeur bien inspiré.

Un jury bien disposé.

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Les trois éléments ont manqué à la fois.

Le ministre a été mal conseillé Dans cette matière qu’il ne connaît pas, il ne pouvait avoir de parti pris. Si quelqu’un était venu lui dire : « Monsieur Jules Simon, prenez garde ! vous êtes républicain, et vous méconnaissez l’esprit de la République ; vous êtes intelligent et vous rétrogradez non seulement sur M, Maurice Richard, mais sur M. de Niewerkerke. L’Empire, qui a eu son e.vposition des refusés, qui a supprimé les catégories de médailles, qui a brisé le privilège académique, qui a voulu étendre à tous les artistes le droit de suffrage, l’Empire refuserait de signer le programme anti-libéral et antidémocratique auquel on vous demande de mettre votre nom ; » si quelqu’un était venu lui dire cela, il se serait rappelé que, n’ayant point encore e.vprimé son opinion sur ce sujet, il n’avait aucune raison de la changer, et il aurait demandé un autre programme.

Le directeur a été mal inspiré. Ce directeur, qui doit être républicain, puisque la République nous le ramène chaque fois qu’elle est proclamée, n’a pas l’e.vcuse de son supérieur. Il connaît la matière, ayant pâli sur des livres d’art et ayant même attaché son nom à plusieurs ouvrages recommandés aux gens du monde. Il est vrai qu’il la connaît, non en physiologiste qui aime et respecte la vie de quelque façon qu’elle se produise, mais en anatomiste qui opère sur des cadavres. C’est un grammairien et un annotateur. S’il lui fallait analyser l’art français contemporain, il demanderait d’abord à le tuer, et il le disséquerait après. A ce vice de méthode qui le rend peu tendre aux producteurs de son temps, il enjoint un autre : il est autoritaire. Il a la religion de l’Etat, comme Louis XIY. Il s’indigne de ce que nous ayons eu un instant la pensée de réduire le rôle de l’administration « à accrocher des tableaux et à aligner des statues. » Ce qu’il veut, c’est gouverner l’inspiration de l’artiste, c’est régen ter le goût du public. « L’Etat, a-t-il osé écrire dans ce lamcux rapport au ministre que j’ai sous les yeux, doit avoir une doctrine en art. » Avoir une doctrine, c’est-â-

dire exclure des expositions l’œuvre qui découle d’une doctrine opposée ou simplement dissidente ; interdire la publicité à l'artiste coupable de penser autrement que l’Etat ; le condamner, lui à l’obscurité, et sa famille à la misère : tout cela, parce que le sculpteur ou le peintre ne verront pas par les mêmes yeux que M le directeur des beaux-arts ! Si encore l’Etat promettait d’avoir toujours la même doctrine, on saurait à quoi s’en tenir. Mais par malheur les directeurs ne sont pas éternels, et l’Etat- Charles-Blanc ne pense pas comme avait pensé l’Etat- Niewerkerke. Comment parer à cette difficulté ? Faudra-t-il que l’artiste change de doctrine aussi souvent que l’Etat changera de directeur? Mais alors c’est la honte s’ajoutant à la misère : l’avilissement par le scepticisme ou la mort par la faim, tel est le dilemme que M. Charles Blanc ne craint pas de posera ses subordonnés.

Ces abominables idées ont trouvé un exécuteur dans le jury. Le jury ! il est bien difficile de passer à côté sans en parler. Celui-ci m’a rappelé le comité des finances auquel P. -J. Proudhon fait allusion dans ses Confessions d’un révolutionnaire, et la jolie anecdote qui accompagne son récit. Pierre Leroux s’était fait inscrire à ce comité, qui comptait un certain nombre d’illustrations ; il y vint une fois et ne reparut plus : « Ce sont des imbéciles, * dit il en partant. Le mot, observe sentencieusement Proudhon, « n’était pas juste quant aux personnes, mais il était profondément vrai. quant au comité ». C’est là d’ailleurs un phénomène d’observation assez fréquent. Des gens qui, tous individuellement sont intelligents et instruits, ne font que des sottises, une fois rassemblés.

Le cas du jury de peinture n’a pas été autre. Je ne parle pas ainsi à cause de l’incident Courbet, quoiqu’il ait tourné à l’avantage de ce grand peintre, contrairement au but bien évident des membres qui l’avaient soulevé ; je parle à cause de l’immolation de tableaux et de statues à laquelle le jury s'est livré. Il a tant sabré, tant coupé, tant retranché, tant élagué, que beaucoup d’excellentes choses ont été renvoyées à leurs auteurs, et

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que, dans celles qu’on propose maintenant à notre admiration, il y en a une (juantité prodigieuse qui sont exécrables, ou même, ce qui est pis, nulles. Et le choix a été si maladroitement fait, que ce malheureux Salon de 1872, qui, venant après la guerre et les terribles événements de l’an passé, devait avoir forcément une physionomie originale et saisissante, est absolument dépouillé de tout caractère. 11 est difficile de lui trouver une signification. On s’y promène sans savoir ni dans quel pays, ni à quelle date on est. peine oserait-on dire si c’est la République qui règne, ou l’Empire qui continue. Quelques épisodes de guerre comme ceux de MM. Protais, Dupray et de Neuville, quelques Alsaciennes comme celles de M. Marchai mis à part, rien ne rappelle nos deux dernières années, et les angoisses qui nous ont assaillis, et les horribles drames auxquels nous avons assisté. On se croirait loin de la Seine, loin de Paris, dans je ne sais quelle froide exposition de province ou de Belgique. Il n’y a là dedans ni l’âme, ni la vie de la France.

Oh! combien plus touchante, plus pathétique, plus nationale, et en somme meilleure à tous les points de vue, eût été une exposition largement ouverte à tous, ne faisant exception d’aucun talent, d’aucune école, d'aucune personnalité; disant aux travailleurs : « Entrez! la patrie a vu la mort de trop près pour dislinguer désormais entre ses entants. Elle les veut tous, elle a besoin de tous. Une place pour votre œuvre? la voici. La Républi(pie sera aussi libérale que l'empire a été parcimonieux. Elle recherche les fruits en espérance aussi attentivement que les fruits mûrs. Les jeunes artistes lui sont même plus chers que les vieux, car c’est sur l’avenir surtout qu’elle compte. Mais venez tous, il faut que tous soient présents ici. Dans l’état de meurtrissure où le Germain nous a laissés, notre premier mouvement, en reprenant connaissance, doit être de nous tâter et de savoir si nos blessures sont mortelles. Les commissions parlementaires scrutent en ce moment l’administration, la justice, l’armée ; elles sondent le corps, il faut examiner l’esprit.

Pensons-nous encore en peinture, en sculpture, en architecture, et qu’est-ce que nous pensons? Voilà la chose qu’il importe avant tout de savoir. »

Et en posant ainsi la question, nous étions dans la vérité de notre idée, dans la vérité des institutions républicaines.

Car, en matière d’administration artistique, il n’y a que deux principes : l’un vrai, la liberté; l’autre faux, la protection.

La protection, — système de M. Charles Blanc, — est d’origine despotique. Elle a pour but la glorification du monarque ; pour moyens la faveur et l’intrigue ; pour résultat, la dépravation des consciences. En habituant l’artiste à tenir les yeux toujours fixés sur le pouvoir centra!, seul dispensateur des travaux et des récompenses, elle le dégrade, elle l’avilit, elle rapetisse son caractère, elle souille en lui les sources de l’inspiration. Dans l’histoire elle est contemporaine des académies, et ne marche qu’entourée d’un cortège de règlements, jurés, médailles, cérémonies, distribution d’éloges et de rubans. De tous les ouvriers en décadence, c’est elle qui va le plus vite et qui s’acquitte le mieux de sa tâche.

La liberté — système que nous préconisons — est d’origine municipale. Son idéal, c’est la gloi’ification de l’humanité. Ayant le concours pour moyen, elle prend l’opinion publique pour juge. En habituant l’artiste à ne jamais considérer que la cité, le pays, elle élève son point de vue, le force à purifier son esprit, en fait un citoyen et un homme. Elle résiste aux entraves dans lesquelles la routine essaye d’emprisonner l’esprit d’invention. N’aspirant à d’autre récompense qu’à l’estime publique et au contentement de soi-même, elle abandonne aux enfants les prix et les médailles. Elle seule crée la vie, engendre le mouvement. C’est elle qui, du xiii® au xvf siècle, dans les républiques d’Italie, dans les communes de France, dans les villes bourgeoises de Flandre, dans les cités impériales d’Allemagne, à Venise, à Florence, à Pise, à Sienne, àLucques, à Gênes, à Milan, à Parme, à Bologne, à Mar-

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seille, à Arles, à Toulouse, à Lyon, à Reims, à Dijon, à Paris, à Gand, à Bruges, à Anvers, à Cologne, à Nuremberg, à Augsbourg, dans cent autres lieux, a allumé ces innombrables foyers d’activité intellectuelle qui brillent de la nuit du Moyen Age à l’aurore des temps modernes, poussière d'étoiles terrestres, véritable voie lactée de la civilisation et de l’art.

Comment se fait-il qu’ayant à choisir entre ces deux régimes, celui de la tutelle et celui de l’émancipation. M. Jules Simon, qui était tenu par son passé, par son éducation, par ses doctrines, par le respect qu'il doit au gouvernement dont il fait partie, se soit prononcé pour la tutelle? C’est un point sur lequel M. Charles Blanc seul peut répondre. Mais M. Charles Blanc ne répondra pas, parce que lui-même déjà est mécontent du résultat qu’il a obtenu. La logique de sa tentative le poussait à être exclusif jusqu’au bout, à ne recevoir que des œuvres parfaites, à faire un Salon avec cent tableaux et deux statues. 11 ne l’a pas osé, et son entreprise reste condamnée par là même. Car à quoi a-t-il abouti ? Il a bien pu empêcher une exposition démocratique, il n’a pas su faire une exposition purement autoritaire. Incertain, confus, mélangé d’éléments disparates, le Salon qu’il a organisé ou fait organiser, demeure sans signification comme sans portée. La pensée intime et profonde de l’art français n’y est point exprimée ; la qualité du choix n’y est pas atteinte. A tous les points de vue, c’est une œuvre mauvaise, et qu’il ne faudra pas recommencer. On ne la recommencera pas, si les artistes, foulés aux pieds cette année, veulent enfin secouer leur inertie et prendre en mains la direction de leurs intérêts.

Sous le bénéfice de ces observations, nous pouvons gravir l’escalier qui conduit au premier étage du palais de riudustiâe. C’est là que sont exposées, dans un ordre à peu de chose près alphabétique, les 1,536 tableaux que le jury à épargnés.

Nous rechercherons tout d’abord, si vous le permettez, le Portrait de M. Thiers, par Mlle Nélie Jacquemart.

C’est la grande curiosité du Salon, et, au moment où l’auteur y travaillait, quelques journaux à nouvelles ont prononcé le mot de chef-d’œuvre. La recherche d’ailleurs l’C sera pas longue : le portrait est situé dans la pièce (l’entrée, comme si M. le président avait désiré faire luimême aux visiteurs les honneurs du premier Salon ouvert parla République.

On ne saurait trop admirer le soin qui a présidé à la confection du panneau dont le tableau de Mlle Jacquemart occupe le centre. Les tons ont été choisis pour que rien, dans l’entourage immédiat, ne fît trou ou saillie, et que le regard du spectateur fût de tous les côtés ramené à l’objet principal sur lequel on avait résolu d’appeler son attention. Le but est absolument atteint, et je plains les deux ou trois malheureux artistes dont les toiles ont été ainsi sacrifiées à la glorification de Mlle Jacquemart. Mais parlons du portrait.

J’ai rappelé tout à l’heure le mot de chef-d’œuvre : chef-d’œuvre était démesurément hyperbolique. Le Portrait de M. Thiers ne vaut pas, tant s’en faut, certaines œuvres précédentes du même auteur, le Général Canrobert, M. Duruy.

Le président de la République est représenté debout, la tête nue, le corps vu à mi-jambes. Il est vêtu d’une redingote marron soigneusement boutonnée, la main gauche ramenée au corps, l’autre appuyée sur une table, où sont jetés quelques volumes : Tacite, Vauban. Aucun insigne. Cette simplicité sied au chef d’un Etat comme le nôtre. Elle est dans les données de la République sérieusement entendue et sincèrement pratiquée. Mais elle est gâtée par je ne sais quelle sorte d’apprêt officiel qui arrête et qui choque : le personnage est costumé, il n’est pas vêtu ; sa redingote tout flambant neuf le drape, elle ne l’habille point.

Mlle Kélie Jacquemart a acquis assez de talent, pour qu’elle soit obligée maintenant de réfléchir à son art. Cultivant particulièrement le portrait, elle devrait savoir qu’un peintre ne peut se contenter de modeler une tête

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et des mains. Il est tenu d’exprimer un caractère, des mœurs, des habitudes. Le caractère s’exprime par la partie osseuse de la tête : mais les mœurs et les habitudes ne se peuvent guère indiquer que par les parties molles du visage, et elles se complètent par le vêtement, par les accessoires, si l’on juge à propos d’en ajouter. Il faut que le vêtement soit celui du modèle, qu’il lui ait servi, que ses plis soient naturels et commandés par la désinvolture propre du corps; un peu d’usure même ne messiérait point. Dans le tableau de Mlle Jacquemart, non seulement le pardessus est neuf comme s’il sortait de chez le tailleur, mais les livres ont l’air de se trouver là par hasard et semblent n’avoir guère été feuilletés : de façon que l’homme est dépaysé dans son habit, et les livres dépaysés sur le guéridon qui les supporte.

Ce sont là des fautes morales qu’un portraitiste de la force de Mlle Jacquemart ne devrait point commettre. Quant aux fautes matérielles, elles sont plus visibles encore et se montrent aux yeux les moins experts. Le bras gauche du portrait, celui qui est ramené au long du corps, fait l’effet d'un bras estropié ; le bras droit, celui (jui s’appuie sur la table, est cassé au-dessus du poignet. Ces erreui'S de dessin seraient peu de chose, si la tête était particulièrement réussie. Malheureusement il n’en est rien. La ressemblance n’est pas de la plus grande exactitude, et quant au modelé, qui est à la vérité fin et délicat, il manque par trop d’énergie et de vigueur dans les parties essentielles.

Comme on le voit, chef-d’œuvre est un mot dont il fallait s’abstenir. Mlle Nélie Jacquemart n’a pas fait un chef-d’œuvre. Elle est restée au-dessous d’elle-même; elle avait donné davantage, il y a deux ans, en peignant le maréchal Canrobert; et, sans sortir de ce salon, nous trouverons des portraits meilleurs que le sien, ceux de M. Ferdinand Gaillard, par exemple, auquel le public n’a pas encore fait de réputation et qui pourtant s’annonce de plus en plus comme un talent hors ligne.

Questions à résoudre. — Le meilleur tableau du Salon : la Femme couchée, de Gustave Courbet. — Les débutants. — Ceux qui arrivent. — Un revenant : Thomas Couture. — Alma-Tadema. — Biard. — Puvis de Chavannes.

A l’ouverture de chaque Salon, un certain nombre de questions se posent, auxquelles le critique doit répondre tout d’abord, pour peu qu’au désir de satisfaire la curiosité de son lecteur, il joigne une certaine décision de l’esprit. Ces questions sont en général les suivantes : <( Quel est le meilleur tableau, la meilleure statue, et quels sont les plus mauvais? Y a-t-il des débuts éclatants, des réapparitions inespérées? Comment s’appellent les nouveaux venus et comment s’appellent les revenants? Quelles sont, en tous les genres, les particularités distinctives, celles qui différencient l’e.xposition actuelle de ses aînées? » En parlant, dans mon premier feuilleton, du portrait de M. Thiers par Nélie Jacquemart, je suis allé au-devant d’une de ces interrogations; je vais tâcher de répondre aujourd’hui aux autres.

Le meilleur tableau du Salon de 1872 se trouve en ce moment rue Notre-Dame-de-Lorette, entre la rue Pigalle et la place Saint-Georges, dans la boutique d’un marchand de tableaux nommé Ottoz. Ce tableau, c’est ta Femme couchée, de Gustave Courbet, celle-là même que M. Meissonier a fait exclure par des considérations politiques de l’ordre le plus élevé, mais qui malheureusement pour leur auteur n’ont pas été goûtées par l’opinion. Pourquoi M. Meissonier s’est infligé à lui-même le ridicule et pourquoi il a excité les anciens jurés de la princesse Mathilde à assumer la honte de refuser la maîtresse œuvre du Salon, c’est un mystère facilement pénétrable pour ceux

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qui connaissent à quel degré de servitude morale l’empire de Napoléon III avait réduit les artistes. Mais, ayant à parler ici de beaux-arts et non de dignité humaine, nous ne remuerons pas ces souvenirs. Nous rappellerons seulement qu’aussitôt après avoir fait leur coup, les membres du jury, reculant devant le scandale, firent répandre dans le public le bruit que les tableaux refusés étaient mauvais, et que la mesure d’exclusion prise par le jury n’avait pas d’autre cause. Sur ce, quelques personnes bénévoles, de celles qui croient difficilement à la' perversité humaine, qui acceptent comme honnêtes et loyales les décisions d’une autorité quelle qu’elle soit, s’imaginèrent qu’après les événements auxquels il avait été mêlé, le peintre de la Remise de cliecreitils avait bien pu en effet ressentir un certain affaissement, et. dans ses œuvres nouvelles, se trouver inférieur à luimême. Pour rassurer ces honnêtes personnes -et leur montrer combien étaient mensongers les récits inspirés par les membres du jury, nous rétablirons les dates.

. La Femme couchée n’est point une œuvre récente : elle a été exécutée à Munich en 1869, un an avant te premier siège de Paris, et dans une des plus belles périodes du talent de l’artiste, puisqu’elle est placée chronologiquement entre VHaUali du cerf et la Vague.

C’était au moment de l’exposition bavaroise. Courbet était allé à ^lunich avec un choix de ses grandes œuvres, et il y avait obtenu le plus légitime succès. En voyant se produire pour la première fois, chez eux et dans ses meilleurs spécimens, cette peinture saine et franche, qui n’emprunte ses sujets qu’au monde environnant, qui ne se propose d’autre but que d’exprimer la vie sous tous ses aspects, les artistes allemands furent surpris. Le vieil idéalisme, germain se sentit en face d’une force nouvelle et inconnue. Dans cette ville artificielle, qui ressemble à une rêverie de la Grèce, l’impression fut analogue à celle que cause, dans les poètes anciens, la descente d’un vivant au séjour des ombres. Les jeunes gens firent à l’ar-

liste français un accueil enthousiaste, et les vieillards eux-mêmes, professeurs et académiciens, s’empressèrent autour de lui. C’était à qui voulait le voir peindre, surprendre le secret de cet art si large, si souple, et en même temps si vrai. Rendez-vous fut pris dans l’atelier du baron Remberg, à l’Académie ; Kaulbach offrit son plus beau modèle; Foltz, Piloty, Schwind aco» irent. Fier des attentions dont il était l’objet et se sentant environné de sympathies, le peintre fut en veine. En quelques séances, usant tour à tour du couteau et de la brosse, il flt, au grand émerveillement de l’assistance, cette figurine couchée, la plus fine et la plus délicate peut-être qui soit sortie de ses mains : pose ravissante, modelé délicieux, étoffes superbes, fond splendide. Le soir du jour où ce chef-d’œuvre fut achevé, il se but beaucoup de bière dans les brasseries de Munich, et il se tint, comme on pense, beaucoup de propos délirants; mais même parmi les buveurs ivres, il ne s’en trouva aucun pour imaginer que jamais des artistes français pu.ssent en venir à refuser un morceau de cet ordre : les Bavarois ne prévoyaient pas M. Meissonier.

Nous engageons les amis de la bonne peinture à visiter la Femme couchée, dans la boutique où elle a trouvé asile contre les susceptibilités du peintre du cheval de l’empereur. Ils y prendront un plaisir extrême, surtout le soir, à la pleine lumière du gaz, et ils pourront se convaincre une fois de plus que, sous le pinceau des vrais artistes, l’art fiançais s’élève à la hauteur du grand art de toutes les époques. Voici une petite femme qui supporterait sans souffrir le voisinage de VAntiojoe. M. Meissonier, en vertu de son idiosyncrasie propre, lui ferme les portes du palais de l’Industrie : soit; mais si elle vient jamais frapper à celles du salon carré du Louvre, c’est Giorgione,Titien et Corrége qui se lèveront pour la re.eevoir.

L’autre tableau, soumis par Courbet au suffrage de M. Meissonier, était un tableau de fruits, — des pommes rouges sur une table de jardin avec un fond de verdure et

do ciel. On le voit chez M. Duraad-Ruel. .Je n’en dirai ici qu’un mot, et ce mot le voici. Pour les fruits et pour tout ce qui se range sous la dénomination dénaturés mortes. la beauté consiste dans le rendu et résulte de l’exécution. Or, on a contesté beaucoup de choses à Courbet, on ne lui a jamais contesté de savoir peindre ; ses plus violents détracteurs ont été obligés de reconnaître la supériorité de son métier. Et, com.me c’est la seule qualité qui soit ici enjeu, ou peut affirmer hardiment que les pommes rouges de Courbet sont admirables, et que, cette fois encore, M. Meissonnier s’est lourdement trompé.

Il faut aimer les débutants : c’est l’avenir, c’est l’espoir de la moisson prochaine. Pour moi, je me fais un devoir chaque année de les rechercher et, s’il est possible, de les encourager Quel bonheur d’aider les premiers pas, de leur rendre facile la route qui a été si dure à leurs devanciers ! -Mais cette année pas un ne répond à l’appel. Où sont-ils ? Morts au champ d’honneur, pour la plus grande gloire du jury. Qui ne s’attendait, après deux ans de jachères, à une végétation exceptionnelle d’art? à une armée formidable de jeunes gens ? Eh bien ! la végétation a été coupée sur pied, l’armée a été renvoyée dans ses foyers. Meissonier et ses complices ont commis cette couvre de destruction. Ils ont cassé l’avenir dans son ■ œuf et l’ont jeté à terre. Vous pouvez errer dans ces salles à la recherche de nouveaux venus, c’est à peine si vous en rencontrerez un ou deux : M. B. de Gironde, un élève de Bonnat, qui, dans une étude assez brutale intitulée le Sommeil, montre tout à la fois son amour pour la couleur noire et son mépris du dessin correct ; M. Emery Duchesne, autre élève de Bonnat, dont l’L'colière, bien dessinée, n’est pas sans un certain charme. Le reste, légion turbulente, race odieuse et honnie, a été mis à la porte. C’est à leur absence incontestablement que le Salon de 1872 doit ce calme, cette uniformité, ce manque d’intérêt, et enfin cet ennui discrètement tamisé i[ui a déjà diminué d’un tiers le nombre des visiteurs.

En avant des débutants, exterminés cette année par

décision supérieure, marche la troupe compaxte et serrée de ceux qui, exposant depuis plusieurs aimées déjà, arrivent peu à peu à se faire remarquer et à sortir de pair; MM. Vayson, Dupray, de Nittis, Beauvais, Pelouse, Charnay. Je reviendrai sur quelques-uns d’entre eux ; mais dès à présent il convient de dire que la scène de Chasse clans laCamargue, de M. Paul Vayson, est une peinture droite et franche, l’un des meilleurs tableaux du Salon ; que les Fusiliers marins, deM. Dupray, ont un mérite de vérité et de justesse peu ordinaire ; et que la Route de Nax)les-à Brindisi, de M. de Nittis, brossée avec esprit, serait irréprochable si le blanc delà chaussée ne prenait parfois la teinte et l’aspect d’un liquide.

Si l’année n’a pas eu ses conscrits, en revanche elle voit arriver des vétérans, même des vétérans imprévus.

En voici un qui réparait après vingt ans d’absence, que tout le monde croyait mort, — Thomas Couture. Non seulement il respire, mais, par un miracle de préservation, il est intact. Le voilà sous nos yeux, tel que lagéné ration qui vit se préparer l’orage de 1848 le put admirer, cultivant Rome, l’allégorie et le gris d’argent. Epiménide dans sa caverne ne s’était pas conservé mieux. Dans quel antre, dans quel abîme profond et sourd a-t-il donc vécu qu’il n’a pas entendu le craquement des sociétés, qu’il ne s’est pas aperçu du changement de direction dans les idées? Rien n’est resté debout des contemplations et des rêves de sa jeunesse. Ce monde gréco-romain, où les pasticheurs des dernières années de Louis-Philippe avaient prétendu tailler un art et une littérature pour 1a France, et dont il fut un moment le décorateur inconscient, s’est écroulé tout d’une pièce. La révolution de février a jeté bas cette simagrée de résurrection. Initiateurs, apôtres, victimes même, tous ceux qui, dans différentes mesures et à diflérents titres, avaient pris part au mouvement, ont disparu. Rachel est morte, dont les succès au théâtre avaient servi de prétexte à -la levée de boucliers ; Ingres est mort, qui, dans la Stratonice, avait donné la première note artistique du genre ; Ponsard est mort, qui

dans Lucrèce en avrot donné la première noie littéraire. Leurs disciples et leurs successeurs sont partis ou ont apostasié. Gérôme, l’auteur du Combat de coqs, a changé à la fois de manière et de sujets : Hamon, qui sur la lisière de l’école cueillait l’idylle en fleurs, s’est retiré du monde ; Emile Augier, se lançant dans la comédie contemporaine, a passé armes et bagages à l’ennemi. La société tout entière, en évoluant sur elle-même, est revenue à l’étude directe des réalités sociales et cherche maintenant à retrouver la tradition rationaliste du xviii® siècle. Plus rien, ni en nous ni autour de nous, ne rappelle les chimères d’alors, et c’est le moment que le vieillard choisit pour reparaître avec son même cortège de Romains, de coupes, de tuniques, de sandales, traités avec le même laisseraller décoratif dans le même ton de plâtre rosé !

Et que vient nous dire ce spectre, cet habitant de l’auf re monde? Je défie l’esprit le plus avisé d’en saisir un traître mot.

Un homme drapé à l’antique est assis sur un lit au pied d’un mur. Enchaîné par le bras et par le pied, il appuie sa tête sur sa main droite. Une couronne de lauriers entoure son front rêveur. A ses pieds deux vases, dont l’un supporte des fruits et dont l’autre renversé à terre, laisse couler des pièces d’or. Une lyre, également couronnée de lauriers, est à sa gauche. Au-dessus, gravée dans la muraille, je lis l’inscription suivante : Potior mihi ■pericnlosa libertas quam secura et aurea servitus. — « J’aime mieux les périls de la liberté que la sécurité dorée de la servitude. » J’allais oublier une paire de ciseaux tombés à terre et le nom bizarre inscrit dans le catalogue ; \eDuraoclès.

Le Damoclès, soit; mais que signifie celte charade? M. Couture a-t-il voulu nous placer sous les yeux un fai! qui se serait passé dans les temps anciens?. le ne demande pas mieux, mais alors pourquoi n’a-t-il pas pris un fait pittoresque, c’est-à-dire se racontant et s'explicpiant d.'' soi-même? A-t-il voulu, sous couleur antique, faire allusion aux douloureuses années que nous venons de Ira-

verser, et, par le spectacle de notre récent esclavage, réveiller en nous l’esprit de liberté? Cela m’agréerait davantage, mais encore une fois la lumière me manque. Celte figure enchaînée qui s’intitule le Damoclès, que représente-t-elle? Si c’est la France, pourquoi est-elle habillée en poète romain, avec une lyre à ses côtés, une couronne de lauriers à son front? Si c’est seulement la poésie de l’empire, pourquoi a-t-elle aux pieds une paire de ciseaux, et des ruissellements d’or? Si enfin ce n’est que le journalisme officiel, comme la paire de ciseaux et les pièces de monnaie le pourraient faire supposer, pourquoi est-elle couverte de chaînes? De tous côtés, on se heurte à des extravagances ou à des impossibilités.

Si M. Couture était un homme de notre temps, s’il avait vécu de nos préoccupations et de nos idées, il saurait une chose, admise aujourd’hui par tous : c’est que le peintre est limité à ce qui se peut exprimer au moyen du pinceau. Son art s’arrête à cette home précise : au delà il tombe dans le vide. Peut-on exprimer par le pinceau « que l’on préfère les périls de la liberté aux tranquillités de la servitude? » Non. Cela ne fait pas image ; cela ne peut être expliqué qu’au moyen de paroles, cela ne peut faire l’objet d’une peinture. Car toute peinture qui, pour être comprise, nécessite l’emploi d’un dictionnaire ou a besoin de s’étayer sur une notice explicative, cesse d’être un tableau. Elle devient un rébus. Et, fùt-il bien dessiné et peint agréablement, ce qui n’est pas le cas du Damoclès, ce rébus n’appartient pas à l’art, est indigne d’arrêter l’attention d’un public sérieux.

Cette question du choix des sujets est certainement très gi’ave. Nous la retrouverons bien des fois, sous bien des formes, et peut-être, à l’occasion, en reparleronsnous ; car c’est là le principal vice de notre temps. Les peintres connaissent mal ce qui est de leur art et ce qui n’en est pas. On ne peut s’imaginer combien on rencontre parmi eux de gens habiles, très experts dans leur métier, et qui ne font rien d’utile, faute de savoir à quel ordre de créations leur métier s’applique. Chaque Salon en

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révèle quelque nouveau. Vice de naissanc ou lacune d’éducation, ces malheureux semblent assister, les yeux fermés, au spectable social. Ils ne saisissent rien ni des formes, ni des tons, ni des inépuisables sujets que contiennent la nature et la vie; et pour trouver de quoi peindre, ils sont obligés de se réfugier dans une fantaisie sans règle appréciable, comme M. Couture, ou dans une érudition sans contrôle possible, comme M. Alma-Tadema. Erudition ou fantaisie, dans un ordre différent, ce sont deux obscurités égales.

Le tableau de M. Alma-Tadema, en effet, ne demande pas un moins long commentaire que celui de Couture. Pour le comprendre, il faut d’abord être avisé par quelqu’un d’instruit qu’il s’agit de l’empereur romain Claude. Ensuite il faut lire l’histoire de ce Claude pour apprendre qu’arrêté, tremblant de peur derrière un rideau, il fui proclamé empereur au moment où il se croyait conduit au supplice. Le sujet une fois révélé, il reste encore à étudier l’action des divers i)ersonnages, à examiner si elle cadre bien avec le récit des historiens. Toute cette besogne est fastidieuse, et quand votre œil n’est pas attiré par les qualités picturales de l’œuvre, vous êtes fort tenté de la supprimer. Ainsi, dans le tableau de M. Alnia-Tadema, que me fait son empereur Claude, et l’exactitude des costumes et l’authenticité de l’ornementation architecturale, s’il est vrai que la seule partie intéressante, la seule qui retienne la vue, la seule par conséquent qui rentre dans l’art du peintre, est un pavé en mosaïque et un piédestal de marbre imités jusqu’au trompe-l’œil? La facture du marbre, voilà ce qui domine dans cette composition qui aurait pu être dramatique si elle n’avait pas cherché avant tout à être étrange. M. Alma-Tadema fait admirablement le marbre. Il le fait si bien que cette partie de son talent a déteint sur tout le reste. Comme sous les doigts du roi Midas tout se changeait en or, tout se change en marbre sous le pinceau de M. .\lma-Tadema. Les costumes sont en marbre, comme les figures ; et je vois tel soldat tombé dont le surcot vert avec des entre-

lacs de dessins semble bien plutôt tiré de la carrière qu’acheté au magasin d’étoffes.

Après la fantaisie transcendante d’un Couture et la pesante érudition d’un Alma-Tadema,il est peut-être inconvenant de s’arrêter aux frivolités anecdotiques de M. Biard. Mais la curiosité de la foule n’a pas de règle; renseignée par la chronique, elle va de ci, de là, s’arrêtant au beau, au trivial, au grotesque, à l’amusant, à tout ce qui fait saillie sur le fond banal du Salon. M. Biard est de ceux qui font saillie ; il a le privilège de faire rire ; et quoique sa peinture ne relève de l’art à aucun titre, nous devons signaler son voyage de Suez à Calcutta, épisode de mal de mer. Ce n’est pas une recommandation que nous donnons au peintre; c’est un moment de gaieté que nous réservons au promeneur.

Le tableau de M. Biard est une excentricité de joyeux compère, celui de M. Puvis de Chavannes une singularité de sentimentaliste redoublé. Le premier est trop bas dans l’échelle pour être de l’art; le second est trop haut pour en être encore. Excès contraires : même résultat. Une belle et robuste créature affirmant l’éternité de la vie sur le sépulcre des combattants tombés eût pu donner à nos yeux altérés de réalités l’idée de la résurrection et par conséquent de VEspérance. Mais cette chétive petite fille qui tient à la main un brin d’herbes en face d’enfantins tumulns, quel rehaut de cœur peut-elle nous inspirer?' Quel reconfort peut nous apporter la vue de sa triste et maigrelette personne? Pour une Espérance, elle est bien défaillante. Et ce ciel, et ces pierres? et toute cette nature frappée de mort et de stérilité? Mais je m’arrête; car je sais que j’ai devant moi, sinon un talent supérieur, du moins une conviction peu commune, et ce qu’il faut craindre le plus de blesser, c’est la bonne foi désintéressée»

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Disparition de la peinture mythologique et religieuse. — Les

peintres de nature morte. — Les peintres de fruits et de

Heurs. — Les peintres de portraits. — Les paysagistes.

Une conquête du bon sens et du goût qu’il ne faut pas manquer d'enregistrer, c’est la diminution croissante, nous pourrions dire la presque disparition des tableaux mythologiques et religieux. Le Calvaire et l’Olympe reculent également. Sur les douze cents toiles que contient le Salon, c’est à peine s’il y en a quarante dont les sujets soient empruntés à la double légende chrétienne et païenne, et sur ces quarante, c’est à peine si une critique indulgente en trouverait un à épaigner. L’IIérodiade montée en couleurs de M. Henri Levy ne vaut pas mieux que le Narcisse exsangue de M. Machard ; l’informe Massacre des innocents de M. Gustave Doré n’est pas plus mauvais que VHercule si dessiné de M. Bin. Le talent de l’artiste décroît à mesure que l’infirmité du genre se révèle, ce qui est un bon signe. La foute, non moins bon signe, se tient admirablement devant ces images : elle s’en désintéresse au point de ne pas même y chercher un prétexte à moqueries. Elle les regarde d’un air indifférent, et elle passe. C’est comme si on lui avait parlé sanscrit. De fait, quand une société en est arrivée à s’éprendre de la nature, à boire aux sources mêmes des réalités vivantes, toutes les rêveries, toutes les idéalisations enfantées par riiumanité en bas âge lui deviennent insipides. Si elle les recherche, c’est pour en déterminer le contenu en les soumettant à l’analyse de la raison, nullement pour en propager le culte en les faisant figurer dans des représentations destinées à agir sur l’esprit. Gens de la seconde moitié du xix*’ siècle, nous en sommes là. Chaque jour nous nous détachons davantage des hallucinations de l’antique religiosité. Encore

quelque laps de temps, et dans les créations du peintre aussi bien que dans celles du poète, la croix de Jé-^us aura rejoint le char d’Apollon. Des Marie à la crèche, des Samaritaine au puits, des Madeleine au désert, des ermites et des pénitents, de tout le long cortège des martyrs ensanglantés et des saintes émaciées, chacun de nous a assez. Ce monde biblique, allégorique et mystique a fait son temps. Il élait moins humain, moins riant que le monde des dryades, des naïades, des nymphes, divinisation charmante des forces naturelles issue du clair génie de la Gi'èce, et il a vieilli plus vite. Qu’ils disparaissent tous les deux ; qu’on les enferme au gardemeubles de l’histoire, là où gisent toutes les défroques du passé, et que la République française mette soigneusement la clef dans sa poche. J’aperçois au livret une Tentation de Jésus-Christ, par M. Michel Dumas; une Mort de saint Joseph, par M. Claudius Jacquand ; un Thésée, de M. Horace de Callias, qui portent la mention sacramentelle : M. inst. p. et b.-a., c’est-à-dire commande du ministère de l’instruction publique et des beaux-arts. J’imagine bien que ce sont là des legs de l’administration impériale, et que M. Jules Simon n’est pas coupable de ces acquisitions. Mais la chose ne doit plus se reproduire. La République n’est pas faite pour entretenir un art que l’opinion délaisse et que le goût condamne. Elle se doit à elle-même de lui couper les subsides. C’est une mesure réclamée à la fois par la raison moderne et par la politique : la séparation de l’Eglise et de l’Etat ne saurait mieux commencer qu’en peinture.

Il n’y a pas que les sujets mythologiques et religieux qui s’en aillent, il y a les sujets historiques. Dans ce débordement de toiles de toutes sortes, on en compte au plus quinze ou vingt ayant trait à des événements de l’antiquité, du moyen âge ou des temps modernes. C’est, à proprement parler, les détritus de deux écoles en décomposition, l’école classique et l’école romantique. Le public ne s’y arrête guère, sauf quand il est attiré par l’étrangeté de la scène représentée, comme dans

SAI.OXS

y Empereur Claude, de M. Alma-Tade.-na; les Porteurs de mauvaises nouvelles, de M. le Lecomte du Nouy, ou par la décadence croissante d’un artiste dont le talent n'a jamais justifié le renom, comme dans Giacornina, étude d’un costume Florentin du xv® siècle, par M. Cabanel. De ce fond détachons la Mort du duc d’ Enghien, de M. J.-P. Laurens, dont l’impression est assez dramatique, et nous aurons épuisé le chapitre des beaux ouvrages. Une réflexion pourtant. Ici encore nous rencontrons trois commandes de l’Etat : un Auguste présentant une constitution à diverses provinces de la Gaule celtique, par ÎM. Sébastien Cornu ; un Maza7Ùn moui'ant, par M. Vetter, et une Bataille de Traktir, par M. Sorieul. Com.me les précédentes, nous n’en faisons pas de doute, ce sont dos legs de M. de Niewerkerke. Il faut les acquitter, puisque la responsabilité n’est pas admise en matière d’administration artistique comme elle l’est ou va l’être en matière d'administration militaire; mais au moins sachons tirer une leçon de l’obligation qui nous incombe et jurons de ne plus donner dans le travers des commandes. L’Etat n’est ni un Mécène, ni un Petit Manteau-Bleu; il ne doit pas plus favoriser les personnes que secourir les misères. Comptable des deniers publics, sa seule fonction est d’en opérer le placement au mieux des intérêts de tous.

Débarrassé de toutes ces questions préjudicielles, nous n’avons plus devant nous que les portraits, les paysages, les natures mortes, les scènes de la vie humaine, c’està-dire la substance même du salon de peinture, la malière dont il est composé et qui fait sa véritable valeur, s’il en a une. Nous allons parcourir rapidement chacune de ces catégories.

La vogue a des caprices.il y a quelques années, c’était à qui s’extasierait devant les cristaux et les cuivres de }tl. Desgoffes. Cette belle ardeur s’est calmée. Aujourd’hui, quoique leur perfection soit restée la même, on passe froid devant eux. D’où vient ce retour? De ce qu’en peinture, les qualités de métier sont dominantes. On peut y suppléer un moment par la beauté de Fidée, l’élégance

de la composition, l’inattendu du sujet: à la longue cet intérêt s’use, et tout ce qui n’est pas conservé par un dessin juste, par une riche et harmonieuse couleur, risque fort de disparaître. M. Desgoffes a un métier petit, mesquin, désagréable, qui s’arrête trop vite. Excellent pour rendre les marbres, les ors, les ivoires, tout ce qui est absolument inanimé, il ne peut rien devant une feuille, devant une fleur, là où la vie commence. Ses fleurs sont en verre ou en émail, comme ses bimbeloteries mêmes. Avec le temps, ces défauts ont paru, et les amateurs se sont lassés de ce fini implacable. Ils se lasseront de la brosse facile et abondante de M. Vollon, si M. Vollon s’obstine à ne pas mettre ses objets en perspective, à ne pas prendre de plus vigoureux partis en lumière. Nous ne parlons pas du Polichinelle bleu, laborieux et médiocre ; nous parlons du Chuudron. C’est un tableau qui danse, comme dessin et comme couleurs. Il manque absolument d’effet, et pas un des objets qui y sont.compris n’est posé d’aplomb. Bien habile qui pourrait expliquer dans quel équilibre se trouve l’objet principal, le chaudron ! Il n’est ni accroché au mur, ni posé à terre ; il demeure en l’air, et, comme après tout ce n’est pas la complaisance qui lui manque, il se tient immobile, de façon à nous présenter sans obstacle un fond qui change sous l’œil, et, selon le point de vue, devient un fond de cuivre ou bien un lambeau de soie.

Les fleurs nous placent dans un autre milieu et sont plus agréables à contempler que ces détails de cuisine. Aussi nous bornerons-nous à citer en passant le Dîner de M. Villain et les Poissons de M. Valadon, pour aller plus vite admirer les Fleurs des champs de Mlle Darru. Quel éclat ! Quelle vérité ! Humidité, fraîcheur, touche large et juste, tout y est ; c’est la nature même. M.Paul Vayson, dans ses Pensées, n’a pas montré un moins vif sentiment de la réalité, et comme c’est un peintre qui possède toutes les qualités, il a fait des fleurs telles qu’on pourrait indifféremment les planter à sa fenêtre ou les les accrocher à son mur. Une Branche de pommier

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avec ses feuilles et ses fleurs, de M. Victor Leclaire, est aussi un morceau exquis. Que citer encore? M. Firmin Girard? Il mériterait plus d’éloges s’il avait simplifié son sujet et choisi délibérément entre les fleurs, la marchande ou la charrette. M. Kreyder ? Il est sans rival dans cette spécialité des arbustes en pied avec un bout de verdure. Toujours certaines duretés dans quelques parties qui ne sont pas assez fondues, assez noyées dans l’atmosphère; mais quel charme dans les fleurettes ue la prairie et dans certaines grappes de boutons blancs qui penchent à terre ! .l’allais oublier Philippe Rousseau, l’un des maitres du genre. J’aime moins le Printemps, où cage, oiseaux, écharpe, chapeau de paille, rubans, lilas, sont rassemblés dans un pêle-mêle très naturel. ]\Iais quel chef-d’œuvre que le tableau des Confitures ! et, dans ce tableau des confitures, quel chef-d’œuvre en particulier que la soupière !

Des natures mortes, passer aux deux portraits de ]M. Carolus Duran, ce n’est pas changer de genre ; ici comme là, il s’agit d’exécution matérielle.

Avant M. Carolus Duran, tout le monde en France s’accordait à croire que le portrait est chose d’intérieur, d’intimité privée. Les femmes se faisaient peindre pour leur mari, pour leurs enfants. Les artistes, en les peignant, cherchaient à traduire la douceur de leur âme, ou l’élévation de leur esprit, ou la noblesse de leurs sentiments. Ayant affaire à des traits onctueux, à des physionomies en quelque sorte flottantes, ils s’appliquaient davantage à l’expression. Une fois terminée, la douce image était accrochée au mur; et là, dans le rayonneinent paisible du foyer domestique, elle laissait deviner les charmes qui retiennent au logis ou racontait les vertus qui fondent les familles.

M. Carolus Duran a changé tout cela. On faisait des portraits pour le dedans ; il en fait pour le dehors, pour la rue. On cherchait des attitudes discrètes, réservées ; il fait des enseignes parlantes qui pourraient être affichées à la porte d’un Worth ou de tout autre tailleur

pour femmes. Jamais la créature humaine, jamais la physionomie et la pensée, n’ont été sacrifiées avec plus de sans gêne à l’accoutrement. Les têtes ne sont rien, les étoffes tiennent toute la place. Et quelles étoffes ! les satins les plus voyants et les plus chatoyants. Le peintre ne comble pas ses modèles, il les accable. Il y a tout à la fois mauvais choLx et surcharge. La femme semble un bœuf gras qu’on aurait endimanché et couvert de tous ses ornements. Sur chacun de ses modèles, on a, vidé une armoire de soieries. Elles sont merveilleusement b;03sées, dit-on, et disposées de façon harmonieuse. J’en conviens. Mais quelle vulgarité dans le goût et quel tapage dans l’eflèt ! Si ’M. Caroliis Duran a entrepris d’imiter Rubens dans ses grandes toilettes de la galerie Médicis , il est victime d’une idée fausse : il ne se rend pas compte de l’abîme qui sépare le portrait d<3 la peinture décorative. Autant dans les grandes cérémonies que l’imagination de Rubens a créées, les costumes d’apparat sont autorisés, commandés même par le nombre des personnages et la dimension de la scène, autant ils sont déplacés dans le portrait, qui est l’individu pris isolément et présenté par son côté normal. M. Carolus Duran se croit peut-être au point culminant de l’art; à mon humble avis, il est à l’opposé. En 1869, dans le portrait de cette grande jeune femme habillée qui sortait en ajustant ses gants, son genre était encore supportable; devant l’élégance de la personne et la justesse du mouvement démarché, on oubliait la recherche du costume. Mais il ne fallait pas aller plus loin dans cette voie. En 1870, pourtant, M. Carolus Duran exagérait l’exhibition mondaine dans la femme au petit chien, qui soulevait une portière de velours. Cette année, il a dépassé toute mesure. C’est toujours de l’exhibition, mais avec une parade en plus sur le pas de la porte. Qn ne saurait descendre plus bas dans la trivialité.

Rapprochez de ces compositions bruyantes à l’excès, où tout est clinquant et se trouve donné à l’apparence, les deux portraits de M. Ferdinand Gaillard, auxquels

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j’ai déjà fait allusion une fois, et qui sont sans contredit les meilleurs du Salon. Quelle différence dans l'idée, et comme on sent qu’on a affaire à un esprit supérieur. Pas de guipures ici, pas de taffetas, pas de volants, pas d’éventails roses. Non : un visage de vieille femme er. [deiiie lumière, et rien de plus. Mais ce visage est étudié avec la sincérité et la précision d’un llolbein, et si puissamment expressif que la couleur et le cadre dispai-aissent pour ne plus laisser voir que la réalité vivante. Chose singulièi’e ! tandis que M. Gaillard exécutait ce portrait d’un travail si minutieux et si patient, il brossait à grands traits la toile où se dresse, dans son costume de marin, le torse maigre de M. F. d’E... Manière opposée, même résultat, c’est-à-dire même naturel et égal sentiment de la vie. Si la lumière qui éclaire le visage de M. F. d'E... était d’un ton moins artificiel, j’aimerais peut-être mieux ce dernier, étant porté par préférence vers la peinture largement traitée; mais l’auteur oublie de me dire s'il a peint son marin dans une casemate, dans son atelier ou en plein air. Sa coloration peut être juste, elle n'est pas expliquée dans le tableau même, et c’est un défaut. Dans ces conditions, force m’est de m’en tenir à l'irréprochable vieille et de dire : Voilà le meilleur portrait du Salon.

Le paysage est toujours la force et la gloire de notre école française. Quoique le jury ait passé sur lui comme une charrue dans un pré vert, il en reste d’assez beaux et d’assez nombreux spécimens pour montrer aux étrangers que sous ce rapport au moins nous n’avons pas dégénéré.

Le plus grand effort de l’année doit être porté à l'actif de M. Jules Breton. 11 faut en féliciter le jeune maitre, car toute bonne intention mérite d’être récompensée. M. Jules Breton a voulu faire des paysans de taille naturelle. C’est une tentative dont je ne sens pas l'absolue nécessité, — la grandeur étant dans le caractère et non dans la taille, comme François Millet l’a prouvé maintes fois, — mais elle ne me choque point. J’aurais voulu seulement que le problème fût plus résolument abordé

par l’arliste : des enfants de quinze ans, surtout des jeunes filles, même en cas de réussite, ne pouvaient devenir une preuve. M. Jules Breton n’a pas réussi suffisamment à mon gré. Chose bizarre ! on dit que ce peintre ne travaille jamais qu’en plein air, ayant sous les yeux le modèle dont il s’inspire, et ce qui lui manque, c’est précisément le trait de nature, l’accent de vérité. Il a la manie d’arranger; et qui ne sait qu’arranger la nature, c’est le plus souvent la déranger. Aussi, il arrive au joli, jamais au grand. Elle est ravissante cette jeune fille en petit fichu, qui vient, les bras arrondis autour de sa cruche posée sur l’épaule, puiser de l’eau à la Fontaine, mais elle n’a rien de vrai. Tout en elle est composé : le mouvement de ses bras, l’expression de son visage, la pose de son pied sur le sol. Tout hors d’elle est composé : la jeune fille qui déjà puise de l’eau, les pierres qui bornent la fontaine, le bouquet d’iris qui pousse dans le sol imbibé. Un dessinateur trouverait que le bras s’arrondit mal et forme un double coude, que la figure n’est pas d’aplomb, que le bout du pied gauche, sur lequel tout le corps repose, ne peut tenir sans une extrême et prompte fatigue. Ce sont là des erreurs de métier qui m’importent peu et que je n’ai aucun goût à relever. Ce qui me blesse, car ceci touche à l’ordre intellectuel, c’està-dire à l’invention, c’est de sentir chez l’auteur la préoccupation à peu près exclusive d’être poétique et gracieux. La Jeune fille gardant des vaches n’a pas le même défaut ou ne l’a qu’à un degré moindre. Elle est un peu courte sans doute, mais elle s’enlève admirablement sur le sol, et la sauvagerie de son expression est tout à fait juste. Pourquoi laut-il que le paysage ici déplaise? Pour rester dans l’harmonie morale de la figure, il fallait un fond très simple, très largement traité. Faute Je l’avoir compris, M. Jules Breton s’est jeté dans des complications de détails si singulièrement exécutés, que le feuillage de ses arbres ressemble à du foin. Il a ruiné en partie l’effet de son tableau.

Nous ne dirons qu’un mot de Daubigny, de Corot,, de

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Chintreuil : ces maîtres sont à la hauteur de leur vieille réputation.

M. Français fait depuis quelques années du paysage classique où tout est dessiné, depuis le brin d’herbe qui fleurit à terre jusqu’à la feuille qui tremble à la cime des arbres. C’est une façon détournée de poser sa candidature à l’Académie. Il serait à souhaiter que la vénérable assemblée lui ouvrît ses portes au plus vite; car l’attente se prolonge et nous avons hâte de voir le gai paysagiste des bords de la Seine revenir à sa première manière, si charmante et si parisienne!

M. Harpignies a placé dans sa Belle journée d'hiver une chasse mici’oscopique ; mais, quoique monochrome et modelé par teintes plates, le paysage est vraiment beau. M. Hanoteau, empêché sans doute, ne s’est fait représenter que par une Chaumière, où brillent quelquesunes de ses solides qualités. M. Fromentin a changé de pays : d’Afrique, il est remonté à Venise, sans que son talent gagnât à ce déplacement. Les deux vues qu'il expose, le Môle et le Grand canal, sont justes d’aspect, mais si petitement peintes, que l’ami de la couleur y trouverait à peine un carré grand comme la main pour se régaler la vue. Il n’en est pas de même du Combat de VAlabama, de M. Manet, marine qui fait un peu façade, mais qui est d’une grande franchise; ni de la Plar/e d'Honfleur, par M. Jules Héreau, toile d’une grande puissance, qui, grâce au vapeur fuyant dans le lointain, ajoute la poésie au caractère; ni enfin des deux Plages cVYport, par M. Emile Vernier, si lumineuses et si gaies à contempler. Ce sont là des œuvres de coloristes, et pins que tout autre élément de l’art, la couleur est captivante.

Parmi les paysages, il en est encore qui méritent plus qu’une simple mention.

ANNZE 1872

Au premier rang se place le Vallon de M. Auguin, où la nature molle et douce de la Saintonge se trouve admirablement résumée, et où la mélancolie du soir est traduite avec des accents dont la poésie s’impose. Il y a longtemps que cet intelligent artiste lutte au fond de la province, n’ayant reçu jamais d’autre encouragement que les éloges de quelques amis et connaisseurs. On me dit qne cette année il est l’objet d’un témoignage plus effectif, et que l’un de ses deux tableaux, celui précisément que je viens de nommer, a été acquis par l’administration. Ce serait un acte de stricte justice.

La Citerne sous les oliviers de M. Lansyer présente une échappée sur les côtes d’Italie. A travers le feuillage d’un antique olivier, construit et dessiné avec une sûreté extrême, reluit la splendeur bleue de la Méditerranée. Rarement tant d’air et tant de lumière furent jetés dans une toile.

Le Départ d'un troupeau de M. Théodore Jourdan nous initie aux mœurs pastorales de la Provence. Chaque année, au printemps, les troupeaux, bêtes, chiens et gens, émigrent vers les Alpes, où les attend l’herbe née aux premiers baisers du soleil. On les voit cheminer par les grandes routes, drus et pressés comm.e les flots de la mer, se poussant, se culbutant, agitant leurs toisons confuses dans la poussière dorée que leur marche soulève. En tête vont les chèvres, dressant leur front cornu et portant au cou la lourde clochette qui rallie les retardataires. Çà et là, dans l’épaisseur du tourbillon roulant, les bergers debout tâchent de maintenir le bon ordre. M. Jourdan a rendu ce tableau pittoresque en homme qui a le sentiment de la nature, et qui est depuis longtemps familiarisé avec le spectacle qu’il a entrepris de reproduire.

M. Stanislas Lépine nous ramène dans des horizons plus proches et plus accoutumés de nos yeux. La Vue de Saint- Denis, qu’il expose cette année, continue la série des bords de la Seine par laquelle ce gentil paysagiste s’est fait connaître ; et, quoique dans un cadre agrandi,

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ne le cède en rien à ses aînées, ni pour l’exactitude ni pour la finesse. M. Charles Lapostolet, avec un peu de lourdeur, mais non sans réussite, opère dans les mêmes parages. Non loin de là, sur le territoire de Seine-et- Marne, M. Eugène Lavieille montre, dans une Moisson à l’heure de midi, ce que peut donner l’émotion d’un véritable artiste quand elle a pour interprète un pinceau délicat et instruit.

Citons encore la charmante Mare aux biches que M. Joseph Gall emprunte au bois de Boulogne, les solides Vaches que M. de La Rochenoire fait paître dans un pré normand, le vigoureux Effet d’automne que àl. Pradelles a saisi dans un chemin creux près de Bordeaux, et les verdoyants Bords du Lizon que M. J. -J. Cornu, le peintre de -Dijon, a rendus avec une vérité si scrupuleuse.

Faut-il ranger dans la catégorie des jiaysages VArnhulanco internationale de M. Castres, et la Visite de noces de M. Fleury-Chenu ? Pourquoi pas? La neige y tient la plus grande place, et, malgré les positions déjà acquises, il ne faut pas craindre de dire que celle de M. Castres vaut mieux que colle de M. Fleury-Chenu. Ce dernier, à force de faire le même tableau, s’épuise et reste dans des tous glaireux absolument inacceptables. Tudieu! mon maître, si c’est un parti pris chez vous de nous donner toujours des etfets de neige, au moins variez-les, et sachez nous les présenter dans leur diversité iufmie. Depuis six ans, vous nous apportez le même ciel sombre et la même dégradation de blancs du premier plan à l’horizon. Cela n’est point diflicile. Faites-nous une bonne fois de la neige sous un ciel bleu, en pleine lumière, en plein soleil, et nous pourrons dire si vous êtes véritablement un artiste ou seulement un laborieux ouvrier; nous saurons ce que vous valez.

Terminons ce chapitre par une considération générale. Pour quiconque a examiné le Salon avec soin, et regardé l’un après l'autre tant et de si charmants paysages inspirés de la simple nature française, il est visible que

l’orientalisme est mort. M. Fromentin délaissant l’Afrique pour venir prendre repos à Venise, c’est plus qu’une abdication, c’est la constatation d’un décès. Et non-seulement l’orientalisme, mais encore l’italianisme est mort, comme le démontrent le quasi-insuccès de M. Fromentin et la froideur croissante du public devant les compositions de M. Bouguereau. Quant à l'helvélianisme, depuis la disparition de Karl Girardet, il n’en a plus été question. Reste donc pour domaine unique des paysagistes français, la France, terre incomparable, où toutes les latitudes sont représentées ; où, du nord au midi, les grands soleils succédant aux brumes légères offrent à l’imagination de l’artiste les thèmes les plus riches et les plus variés. Et en effet, de toutes parts le mouvement de concentration s’accomplit, les émigrants refluent vers la métropole. Venise ne peut retenir bien longtemps Fromentin, sa patrie l’appelle. En vain Daubigny s’est égaré cette année jusqu’aux plages de Hollande, il n’y fera qu’une courte halte et nous reviendra, comme nous reviendront peu à peu tous ces jeunes gens qui, sur la foi des succès obtenus par les Decamps et les Marilhat, s’embarquèrent jadis pour les régions lointaines. L’exemple fatal d’Henri Régnault ne les retiendra pas en chemin ; le bruit fait autour de cet apprenti coloriste est une surprise du goût français qui ne saurait avoir de durée. La France, où toutes les beautés et toutes les séductions se rencontrent, dont Corot chante les idylles gracieuses, dont Millet écrit la vie rustique en traits grandioses, dont Courbet reproduit les roches ensoleillées ou les prés ombreux avec un éclat qui ne fut jamais atteint, la France va redevenir ce qu’elle n’aurait pas dû cesser d’être, ce qu’elle eût été constamment sans les expéditions de Morée et d’Algérie : la mère des peintres français, l’inspiratrice auguste de tous ceux qui, devant l’étranger indifférent ou hostile, sentiront le besoin d’affirmer les énergies de l’âme française. Après le cosmopolitisme géographique de l’école romantique, nous allons avoir l’art indigène, l’art local, l’art patriote, l’art enfin

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exprimant des idées françaises sous des images françaises. Au point de vue de la moralité de l’art, et de l’élévation intellectuelle des artistes, c’est un incontestable progrès.

Les peintres d’histoire n’ont pas une vue aussi nette de leur genre spécial que les peintres de paysage. Cela tient à un défaut de réflexion d’abord, ensuite à la détestable influence que la mode exerce sur eux. On s’aperçoit bien vite du mal et de ses causes en parcourant ce salon, dont presque toutes les toiles semblent avoir été faites au point de vue de la vente immédiate. Il s’agit bien de traduire la société moderne, d’en exprimer le caractère et les idées, de donnera ses types ce cachet de grandeur que les classiques appelaient le style et qui seul fait les œuvres durables ! LJn Millet dressant au bord du sillon ses paysans farouches, un Courbet plaçant sur la grande route ses sinistres casseurs de pierres, un Daumier poursuivant les erreurs et les vices contemporains des âpretés de son crayon indomptable, peuvent se proposer un objet aussi désintéressé. Ou’importe à des artistes de cette trempe que le marchand ^ienne ou non frapper à leur porte? ils ont conscience de leur force: ils savent qu’ils travaillent pour la postérité; ils attendront vingt ans, s’il le faut, un quart d’heure de succès; mais, pas une seule minute de ces vingt ans, ils ne songeront à sacrifier leur conviction au goût public, à approprier leurs manières aux fantaisies régnantes. Moins austères sont les peintres de notre génération. Ils travaillent pour vendre ; ils ont pour idéal de plaire, et ils estiment avoir réussi quand les marchands viennent chez eux se disputer leurs précieuses toiles avant même qu’elles soient terminées. C’est M. Meissonier, c’est M. Gérôme, qui nous ont fait ces mœurs dont leurs élèves profitent aujourd’hui. Par eux et par leurs œuvres le salon de 1872 semble un prolongement des vitrines de la rue Laffitte.

Parmi les tentatives dont nous devons nous occuper, une de celles qui marquent le plus la conscience et l’etTort est l’Alsaceàe M. Marchai. Le peintre, croyons-nous, n'a

pas encore produit une œuvre aussi simple et aussi forte. L’entreprise était difficile, impossible même, puisqu’il s’agissait d’exprimer une idée générale au moyen d’un objet individuel. M. Marchai s’en est tiré à souhait. Il est allé aussi loin qu’il lui était possible dans la réalisation de son sujet. Il a fait dire à son pinceau tout ce que son pinceau pouvait dire. Ce n’est pas sa faute si la peinture a des limites et il ne faut pas lui en vouloir de n’avoir trouvé, pour exprimer la douleur patriotique, que les soucis, réservés jusqu’à ce jour, àl’e.xpression des chagrins privés.

Ce qui compense cette espèce d’insuffisance dans l’idée, c’est la solidité de la facture. L’Alsace de M. Marchai est une robuste fille qui ne se laissera pas entamer par la souffrance. Si dure que soit la captivité, elle y résistera ; si tard que nous venions, elle nous attendra. Sur chacun de ses traits, marqués à l’empreinte de sa race, on lit ; Fermeté, constance.

M. Henner, qui pouvait, lui aussi, envoyer une Mlsace, et assurément la plus touchante de toutes, s’est fait représenter par un portrait et par une idylle. Le portrait, qui est celui d’un jeune garçon vêtu de noir, est plein de distinction et de naturel ! Quant à l’idylle, c’est une composition à deux personnages fort ingénue et fort charmante ; elle n’a qu’un tort, celui de rappeler, par la disposition et le sujet, ce délicieux Concert champêtre du Louvre qu’on attribue à Giorgione et qui pourrait bien être de Titien.

Les épisodes militaires qui relèvent de la critique sérieuse sont peu nombreux. Ils se bornent aux tableaux de MM. Dupray, de Neuville, et Protais. Je regrette de ne pouvoir y joindre la Défense de Saint-Quentin, de M. Armand Dumaresq. Malheureusement, l’œuvre est faiblement peinte, et je dois me borner aux tableaux qui méritent particulièrement l’attention du public. De ce nombre sont, comme je viens de le dire, le Bivouac devant le Bourget, de M. de Neuville, et Une grand’ garde, de M. Dupray. Le tableau de M. de Neuville est peut-être un peu décousu, la composition manque de centre ; mais la

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plupart des figures sont remarquables par le naturel et la vérité', 'et l’impression du froid terrible contre lequel les soldats essayent de lutter est parfaitement rendue. Le tableau de M. Dupray me plaît mieux ; il est brossé d’une main babile et a ce qui manque au précédent, l’unité. Le petit groupe, tapi dans la porte cochère, est d’une justesse étonnante ; le soldat tombé mort présente un morceau de dessin achevé. Ce n’est pas la première fois que M. Dupray expose, mais c’est la première qu’il emporte le succès, et cette année le succès est aussi grand que légitime. Des deux tableaux de M. Protais, la Séparation et les Prisonniers, le meilleur est incontestablement les Prisonniers. Les attitudes et les expressions y sont plus simples et plus vraies que dans la Séparation, où le groupe d’officiers se serrant la main a quelque chose d’affecté et de mélodramatique, mais M. Protais a toujours eu un faible pour l’arrangement, c’est-à-dire pour la convention.

Ce que M. Fantin-Latour avait fait d’abord avec les médecins, plus tard avec les peintres, il l’a essayé cette année avec les poètes. Il a placé à un Coin de table quelques célébrités du Parnasse contemporain, parmi lesquelles j’ai reconnu seulement MM. Paul Verlaine, Camille Pelletan et Ernest d’Hervilly. Ce n’est pas un tableau, c’est une collection de portraits mal groupés et mal agencés, ce qui est un vice radical dans une composition de cette nature. Ces portraits d’ailleurs auraient gagné à être enlevés plus vivement. Ils avaient au moins le droit d’étre brossés avec la même vigueur que les fleurs, les fruits et tous les objets de nature morte qui ornent ta table placée devant eux.

Près du tableau de M. Fantin-Latour se trouve l’Indolence, de Mlle Eva Gonzalès, toile remarquable par la simplicité de la composition et l’harmonie de la couleur. Ces deux qualités dénotent des dons précieux ; si, comme elle paraît le faire, Mlle Gonzalès continue à travailler, il n’est pas douteux qu’elle ne prenne rang parmi nos artistes les plus distingués. Soigner son dessin, et se créer

un système de coloration plus personnel, telles me paraissent devoir être ses deux préoccupations immédiates. Il lui sera d’autant plus facile de faire des progrès dans ce sens, que déjà je les trouve en voie de réalisation dans la Plante favorite, petit pastel délicieux, qui, sans contredit, est le meilleur de tous ceux exposés.

La Jeune fille tenant une épée est un morceau très fin et très harmonieux ; mais pourquoi M. Gustave Jacquet, son auteur, construit-il péniblement des sujets factices, au lieu d’en prendre de tout faits dans la réalité ambiante, qui en est pleine? Je poserai la même question à M. Pille, qui, comme M. Jacquet, paraît avoir une grande dextérité de doigts, et qui pas pins que liiine semble savoir à quel ordre de faits et d’idées s’applique son art.

Hâtons-nous vers la sculpture ; mais auparavant, un mot sur quelques peintures retirées du Salon sur la demande du ministère.

On se rappelle cet épisode.

M. Charles Blanc fait appeler un matin les artistes dont les œuvres, déjà admises au Salon et placées, touchaient directement à la guerre. Il leur déclare qu’en vue des négociations pendantes, de grands ménagements sont devenus nécessaires avec la Prusse, et il leur demande de retirer leurs envois. C’était un sacrifice : tous consentent. J’ai parlé des tableaux de M. Courbet, exclus par les sottes rancunes du jury; je manquerais à tous mes devoirs si je ne disais un mot des tableaux retirés par MM. Ulmann, Détaillé et Bayard. Les uns sont chez Goupil et les autres chez Durand-Ruel.

M. Ulmann a représenté le Déménagement d’une ferme alsacienne imv les soldats allemands. La scène se passe dans la cour. Par-dessus les murs, on aperçoit les toits d’une rue qui brûle. La grande porte ouverte laisse sortir des uhlans emportant le mobilier qu’ils ont empilé sur une charrette. Celui-ci pousse devant lui des moutons, celui-là met une pièce de vin en perce. Dans la maison, le déménagement continue : deux soldats prussiens apparaissant au seuil, soulevant une vaste pendule en cuivre

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qu’ils ont enlevée dans quelque chambre. Pendant ce temps, le vieux père, plongé dans la douleur, dévore ses larmes, assis sur les marches de l’escalier; la vieille mère demande grâce à un officier qui la regarde à peine; et, couchée à terre, une jeune femme pâle presse contre son sein amaigri deux enfants en bas âge. Ce tableau est très animé et semble avoir été saisi sur le vif. M. Ulmann l’a composé avec art et y a mis toute sa science de dessinateur. Qu’y manque-t-il? Un plus grand parti pris de lumière. 11 n’y a pas harmonie entre la scène représentée et le ton général employé. Aussi l’aspect reste froid. On voit bien qu’il se passe un drame, mais on n’en est pas affecté. C’est comme si un acteur venait vous débiter sans action et sans flamme quelque catastrophe horrible. Avec certains sacrifices de détails, avec plus d’accent dans le clair-obscur, âl. Ulmann dramatisait son l’écit et passionnait les âmes. Mais depuis quand le secret d’émouvoir s’est-il appris à l’école de Rome ?

M. Uetaille a peint aussi un déménagement prussien. Mais cette fois, l’action est terminée et les meubles sont en route pour l’Allemagne. C’est par des chemins de neige que s’avance en se prolil;int sur l’horizon le long convoi des charrettes. Comme son maître Meissonier. JM. Détaillé est inhabile au paysage, mais, plus que son maître peut-être, il possède le secret des idiysionomies et des attitudes. Dans son tableau, la Prusse apparait sous un jour nouveau. Ce n’est plus, comme tout à l’heure, le soldat brutal dévalisant la maison sous le regard de> paysans alfolés; c’est l’usurier, c’est cette tourbe de marchands, de brocanteurs, d’aventuriers et d'escrocs qui suivent les armées conquérantes, et dont l’.Allemagne a renouvelé le spectacle en plein xi.x® siècle. vil prix, ils ont acheté du soldat l’objet volé; il l’ont entassé pêlemêle sur des voitures, et les voilà qui s’en vont, vêtus de leur longue robe, coiffés de bonnets fourrés, toujours sales, fauves et infâmes, emportant pour les revendre aux Gretchen d’outre-Rliin nos montres et les pendants d’oreille de nos femmes. La Prusse peut se regarder dan?

ce miroir, elle fera en se voyant une laide grimace.

Malheureusement, comme il est arrivé pour M. Ulmann, M. Détaillé est resté inférieur au sujet qu’ilavaità rendre. Il fallait y mettre de l’émotion : c’est une denrée qu’on ne tient pas dans l’école sèche et maigre de Meissonnier.

M. Emile Bayard a peut-être montré plus de puissance et d’élévation dans son dessin allégorique de la Guerre. C’est un fusain à trois compartiments enfermés dans le même cadre, et qui forme ainsi une sorte de triptyque, où la .pensée est une. Cette pensée, née des douleurs mêmes de la patrie, est exprimée dans la composition qui occupe le panneau central ; les jeunes morts célèbres ou aimés, Henri Régnault, Franchetti, Seveste, Perelli, Rochebrune, Coinchon, Richard, y sont groupés, étendus autour du génie de la vengeance, qui se tient debout, ailes déployées, en agitant des flammes. J’aime mieux cette exhortation chaleureuse que la description détaillée de M. Détaillé. M. Détaillé entretient mon mépris, M. Bayard, ma haine. Pour ce qui nous reste à faire, la haine vaut mieux.

Il y a en sculpture trois morceaux exceptionnels : urï groupe, une figure, un bas-relief. Le groupe est de M. Carpeaux ; la figure, de M. Mercié ; le bas-relief, de M. Noël. Si, pour compléter la série, je mentionnais un buste, je serais forcé de répéter le nom de M. Carpeaux, qui a fait le buste du peintre Gérôme.

M. Carpeaux, personne ne songe à le contester, alegénie de la sculpture ; il pense et parle, en marbre ou en bronze. Depuis la mort de Rude et de David d’Angers, c’est lui qui tient le sceptre, comme depuis la mort de Delacroix et d’Ingres, Courbet le tient dans un autre ordre. Tous les deux ont le sentiment de la vie, l’exprimant par des moyens différents mais égaux. Ce qui les caractérise, c’est la lucidité parfaite de leur intelligence artistique.

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Ils savent ce qu’ils veulent dire et ne vont jamais an delà de ce que leur art peut donner. Comme les grands artistes de tous les temps, ils réunissent les deu.x facultés maîlresses: l’invention et l’e.xécution. La peinture n’eût ])as existé, que Courbet l’eût trouvée ; la sculpture n’exislerait pas, que Carpeaux l’inventerait. On ne peut pas concevoir d’autre mode de traduction pour leurs idées. La langue qu’ils ont choisie est la forme propre des conceplions sorties de leur cerveau.

Pour nous en tenir au sculpteur et pour pénétrer plus jn’ofondément l’intimité de sa manière, il convient de dire que M. Carpeaux est préoccupé surtout du mouvement. La Flore du pavillon des Tuileries, la Ronde du nouvel Opéra, la Fontaine de cette année sont des étapes successives dans cette voie périlleuse, et où jamais, que nous sachions, aucun artiste n’avait osé entrer. Animer le marbre, le soustraire aux lois de la pesanteur, le rendre si vivant et si leste, que l’œil du spectateur acoc])te sans étonnement de le voir entrer dans une danse comme à l’Opéra, ou dans une marche d’ensemble comme au palais de l’Industrie, c’est un problème diflicile que seul peut-être Pierre Puget, l’auteur du Pensée si sûr de lui qui vient délivrer Andromède, eût osé aborder. Quand, au lieu d’une figure, il y en a quatre et qu’il s’agit de composer ces quatre figures marchant en rond de façon qu’elles soient tenues et disciplinées par la nécessité de porter un poids unique, le problème devient terrible. M. Carpeaux a résolu ces difficultés en maître souverain de la forme et de la matière : ses quatre figures vivent et agissent dans un mouvement circulaire admirablement rbythmé.

Il faudra voir ce beau groupe en place, car il forme le corps principal de la fontaine qu’on doit ériger dans le jardin du Luxembourg, en face de l'Observatoire, et c’est même cette position qui donne la raison du sujet : les quatre parties du nunde soutenant la sphère. Je n’ai aucune notion sur le plan de l’architecte chargé du monument ; mais je pense que la sphère sera surmontée

d’une vasque, du centre de laquelle le jet montera en panache, et je me figure que ces quatre corps de femmes mouvementés dans le sens de l’horizontalité formeront un contraste tout à fait récréatif et charmant, contemplés à travers la transparence des eaux retombant de toutes parts en nappes perpendiculaires. On trouve ces corps maigres et efflanqués, on assure que n’était la double proéminence qui, en gonflant leur poitrine, accuse leur sexe, on les prendrait pour des hommes. Critique inacceptable. L’artiste eût commis la plus impardonnable des fautes, il eût porté atteinte à l’harmonie morale qui est en tout sujet la première loi de l’art, si à ces marcheuses éternelles il eût donné les rotondités luxuriantes dont les casanières danseuses de l’Opéra s’accommodent si bien.

La seule expression pour caractériser le David de M. Mercié, c’est de dire qu’elle est une œuvre de génie. J’ignore ce que deviendra plus tard son auteur (prix de Rome de quatrième année), s’il justifiera ou non les promesses qu’on est en droit de fonder sur lui ; mais, qu’il grandisse ou s’abaisse, il a dès à présent marqué son passage : sa statue restera dans l’école française. Singulière destinée que celle des sujets! Voilà un lieu commun en art : David vainqueur de Goliath. La majorité des artistes s’y essaye, sans en tirer autre chose que des banalités. Arrive ce jeune homme auquel personne ne songeait : du premier coup, il fait un chef-d’œuvre. Rarement, en effet, conception fut plus originale. Debout sur la jambe gauche, le pied droit posé sur la tête de géant qu’il vient de trancher, David remet son yatagan au fourreau, sans même regarder le public qu’il a autour de lui, attentif seulement à l’action qu’il exécute. Pas un muscle ne trahit la forfanterie ou l’ostentation. Il était entré sans crainte dans la lutte, il en sort sans joie. L’insolent Philistin vaincu, les Hébreux délivrés, il sent que sa tâche est finie et il rengaine son arme avec la placidité d’un fataliste oriental. La figure se compose avec la même simplicité. De la tête aux pieds, le mouvement se suit sans interruption avec une justesse, une

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vérité parfaites. Et la vérité n’est pas seulement dans l’inflexion du corps et des membres, disciplinés à une action rigoureuse, elle est dans le rendu des muscles, des veines et de la peau. Ce jeune prix de Rome est un naturaliste à la façon de Donatello, à la façon de Claux Sluter, à la façon des premiers maîtres du xv' siècle, chez qui la grande tournure de l’ensemble ne dispensait jamais de la réalité des détails. Il approche de si près la vie, qu’une rumeur s’est élevée dans l’exposition, et que des voix parties d’en bas l’ont accusé d’avoir moulé sur nature... Comme si l’on pouvait mouler une ligure entière dans ce mouvement! Comme si surtout on pouvait se livrer à celte opération à l’académie de France, dans des ateliers ouverts à tous, sous l’œil de camarades volontiers jaloux et envieux ! Mais ne donnons pas à celle calomnie plus d’importance qu’elle n’en a : inventée pour ébranler le jury des récompenses, elle est tombée à terre avant d’arriver jusqu’à lui.

La Moïie, deM. Noël, autre prix de Rome de 4^ année, est, comme les deux précédentes, une œuvre saisissante d’originalité. La jeune femme est étendue sur la couche funèbre, la tète penchée, l’œil fermé, la bouche nerveusement contractée par la soufl’rance ; elle vient de rendre le dernier soupir. Entendant le râle, -la vieille- mère-a couru, s’est précipitée, a saisi le cadavre de. ses mains tremblantes, et elle regarde, cherchant avidemment s’il ne reste point quelque lueur d’espoir. Ces deux visages l’un sur l’autre, — le vivant, dur et crispé; le mort, doux et calme — forment un de ces contrastes qu'on n’oublie pas. Peut-être le corps de la mère est-il trop accusé; l'œuvre eût gagné à ce qu'il fût abaissé de relief et en partie noyé dans le fond. Mais ce qui est incomparable, c’est l’expression des sentiments. Pour retrouver une douleur aussi humaine, aussi pathétique, aussi profondément ressentie, il faut évoquer deux souvenirs dont le rapprochement ne paraîtra pas étrange à ceux qui connaissent l’histoire de l’art : le Massacre de Sein d’Eugène Delacroix, et la Plein de àlichel-Ange.

En quittant ces compositions illuminées du rayon créateur, nous descendons dans la région des œuvres, belles encore au point de vue de l’art, mais au le travail a malheureusement plus de place que l’inspiratiou, le métier plus de part que Tidée. Telle est la caractéristique' de beaucoup d’excellentes statues, comme le Guerrier au repos, figure très-simple et très-harmonieuse de M. Leenhoff ; la Jeune Tarentine de M. Schœnewerk, mouvementée plus que de raison, mais caressée 'avec amour ; la Jeanne d' Arc de M. Chapu, dont les bras sont magnifiques, mais dont la pose n’a rien de nécessaire ; le Spartacus de M. Barrias, dont l’idée, sans être absolument sculpturale, se trouve cependant exprimée par les seuls moyens de la sculpture ; la Poésie de M. Taluet, où se retrouve le faire consciencieux des élèves de David d’Angers ; le Mirabeau de M. Truphême, dont l’énergie passionnée frise peut-être un peu la redondance et l'emphase ; la Victoria mors deM. Moulin, qui est une allégorie difficile à comprendre, même après explications ; le Pierre Corneille, très-naturel, mais un peu creux et trop lourdement drapé, de M. Falguière ; le Rétiaire et le Mirmillon de M. Guiliemin ; VPlistrion de M. Ludovic Durand ; l’Apprêt du bain de M. 1 tasse ; la Malédiction de l’Alsace de M. Bartholdi. J’en passe, et de non moins bons, pour m’arrêter plus longtemps à deux œuvres de grande sincérité et par là même de haut caractère : la Ruth de M. Victor Chappuy et le Robespierre de M. Max Claudet. La Ruth de M. Chappuy marche courbée, ramassant les épis tombés et s’en faisant une gerbe qui grossit à mesure qu’elle avance. C’est une figure ingénue que son auteur pourra pousser davantage dans le marbre, mais qui dès à présent, par sa na'iveté rustique, charme singulièrement. Le Robespierre de M. Max Claudet, dont les membre du jury semblent avoir eu peur, quoiqu’il fût mort, et que pour cette raison ils ont relégué dans un coin sombre, est étudié avec grand soin. M. Max Claudet, de Salins, son auteur, est un esprit net et précis, à qui 1 idéalisation répugne, et

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qui fait les choses telles qu’elles sont où telles qu’elles ont dû être. Robespierre était vêtu ainsi et ainsi étendu le 10 thermidor à la Convention. Cette statue couchée est une page d’histoire. Disons en passant que la ville de Salins doit à M. Claudet un admirable buste de Max Buchon, le savoureux conteur en vers et en prose, l’un des pères du réalisme moderne.

Parmi les bustes, très-nombreux comme d'habitude, j’ai cité le plus beau, le peintre Gérôme, par M. Carpeaux. C’est une esquisse vivement enlevée et extraordinairement vivante. Près de lui, tout pâlit : le portrait de lady Wallace, par M. Lebourg; le portrait de 3/onfesquieu, par M. Cougny, même le portrait du Présidentdc la République, i>ar M. Carrier-Belleuse. La main de l’habile praticien l’a cette fois trompé : cette tète de marbre a un certain air de vie, mais elle manque de finesse et d’esprit. M. Thiers est difficile à pourtraire.

Bornons ici ce compte rendu, quittons le Salon pour n’y plus revenir ; mais, tout en gagnant la porte, jetons un dernier coup d’œil sur VHevcule en train d'étoulTer le lion de Némée, de M. Clère. C’est une pensée patriotique qui a conduit la main du sculpteur. Hercule porte sur le bras ces mots : Vir Galliis ; le lion a l'aigle de l’russe gravée sur le liane. L’allusion est transparente et fait battre le cœur. Courage, hercule gaulois !

La République n’est pas responsable des actes de l’administration ni de ceux du jury. — L’art français est en progrès.

Nous supplions les artistes qui ont été refusés, ceux à qui on a enlevé le privilège de l’exemption, ceux qu’on a placés trop haut ou à contre-jour, tous ceux qui ont à se plaindre en un mot, de ne point reporter à la République la responsabilité de l’injure qu’on leur a faite ou du préjudice qu’oQ leur a causé.

La République n’est pour rien dans cette affaire. Ce n’est ni elle qui gouverne ni ses principes qui dirigent. A peine tolérée dans le monde politique, elle n’a pas droit de cité dans le monde des arts. Elle n’y va jamais, et l’on peut dire avec vérité que si, au palais de l’Elysée, elle est rarement reçue, au palais du Louvre on l’exclut tout à fait.

La République, en tant que gouvernement présent et

(1) Ce Salon portant en divers passages la trace des préoccupations politiques du moment, il est utile de savoir que les trois premiers chapitres ont été publiés dans la dernière quinzaine du gouvernement de Thiers, et les trois autres sous le coup de la crise présidentielle du 24 mai.

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futur de la France, est donc innocente de tout le mal arrivé. Le coupable, le seul coupable, c’est le régime de « l’essai loyal», ou plutôt, — comme en cette partie il n’y a eu aucun essai, ni loyal ni autre, — le coupable, c’est M. Tbiers, et M. Tbiers personnellement.

M. Tbiers est un grand homme d’Etat, nous l’avons reconnu plus d’une fois; M. TLiers rend à son pays des services immenses, nous le proclamons tous les jours ; mais IV) . Tbiers a sur les arts des idées légèrement arriérées, nous demandons à le dire. Les idées de M. Tbiers sur les arts paraissent remonter loin. Elles semblent dater du temps où, dans le Coaslitulionnel, il plaçait sur la même ligne, pour « former ensemble la génération nouvelle, soutenir l'honneur de notre école et marcher avec le siècle vers le but que l’avenir leur présente ». MM. Drolling, Dubufe, Destouches et Eugène Delacroi.v ! Ceci se passait il y a cinquante ans, en 1822. Depuis cette époque, M. Thiers a acquis sans doute, mais il ne s’est guère modifié. Il disait en 1867, visitant l’exposition de Courbet au pont de l’Alma : « M. Courbet aime trop la vérité, il ne faut pas aimer trop la vérité. » Ce musée des copies, si glacial et si peu fréquenté, c’est une idée de M. Thiers. On se rappelle qu’après 1830, étant ministre, il envoya Sigalon copier à Rome la fresque de Michel Ange. Ne pouvant doter la France d’une institution à son goût, il se rabattit sur sa propre demeure où il était maître, et peupla sa maison de copies à l’aquarelle destinées à lui rappeler les chefs-d’œuvre universellement acceptés comme tels par Lopinion dans tous les pays. Quoi d’élonnant que ses idées éclectiques et autoritaires, refoulées par les événements politiques, se fassent jour, à présent que M. Thiers est roi et qu’il a pour auxiliaires M. Jules Simon, son ministre, et M. Charles Blanc, son directeur, tous les deux serviteurs très humbles de sa volonté souveraine?

Chose humiliante et irritante vraiment pour un républicain : les artistes sont aujourd’hui dans une servitude pire que sous la monarchie. Je ne connais pas un pein-

tre qui ne puisse s’écrier avec quelque raison : « Ramenez-moi à M. de îviewerkerke et à la princesse Mathilde. Sous Napoléon III, nos affaires allaient aussi bien et nous étions plus considérés. On ne nous employait pas à faire des copies, on nous encourageait dans notre pensée intime et originale. Point de personnalité si hautaine, ni si accusée, qui ne fit son chemin. Quels obstacles a-t-on dressés sur la route d’un Millet, d’un Daubigny, d’un Breton, d’un Bonvin? Tous les quatre sont arrivés avec le temps à la récompense suprême, la Légion d’honneur. Les artistes réfractaires au régime n’avaient eux-mêmes rien à craindre pour leur travail. On ne les récompensait pas, c’est vrai, mais du moins on les laissait se manifester. Tout le temps que l’empire à duré, Courbet a pu produire et exposer son œuvi’e, sans rencontrer un Meissonier sur ses pas. Bien plus, et malgré l’hostilité déclarée du grand peintre, on vit un jour le surintendant des beaux-arts escalader les marches de son atelier, lui acheter ce paysage admirable qui figura au Luxembourg après le 4 septembre, et que malheureusement pour lui le Luxembourg a dû rendre à la liste civile. Quant à nous, les petits, les arrivants, nous étions en pleine faveur. Fomulions-nous un grief, nos plaintes étaient patiemment écoutées. Chaque année, on nous débarrassait d’une entrave, on nous enlevait une lisière. La liberté des expositions, nous eussions fini par la conquérir, et elle nous était presque promise par M. Maurice Richard, quand l’intelligent Emile Qllivier eut l’adresse de nous mettre en guerre avec la Prusse et de nous faire casser les reins. »

J’entre en colère quand j’entends ce langage. Mais que répondre? Je ne puis qu’en vouloir à M. Charles Blanc, à M. Jules Simon, qui sont républicains, et qui par leur conduite attirent à la République de tels reproches.

Car, comment le nier? l’empire en vieillissant était devenu libéral avec les artistes. Tout jeune, dans le j)remier enivrement de son sanglant triomphe, il avait essayé, lui aussi, de « sauver l'art ». Sauver l’art est, pa-

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raît-il, la manie de tout pouvoir qui débute. On entre dans la vie active, on a une ardeur dévorante, on ne croit pas aux difficultés. Bonaparte venait de sauver la société en la massacrant sur le boulevard. Rien n’aurait j)u l’arrêter; il fallait qu’il sauvât tout ce qu’il y avait à sauver. Le 20 juillet 1852, à l’occasion du salon qui suivit le coup d’Etat, M. de Niewerkerke, expliquant les sévérités du règlement qu’on allait introduire, dit en propres termes : «Le gouvernement doit se charger d’une mission non moins importante que celle de récompenser au nom du pays, il doit décourager les fausses vocations et les faux talents qui obstruent toutes les voies ouvertes à l’art. » Vous entendez?... Décourager les fausses vocations et les faux talents, c’est-à-dire ce que le gouvernement juge tel. Et le gouvernement, qui est-ce à ce moment? C’est M. de Maupas, préfet de police; c'est M. de Persigny, ministre de l’intérieur ; c’est M. Bonaparte, prince-président. La phrase politique : « que les méchants tremblent et que les bons se rassurent. » n’avait pas été plus sinistre.

Ce fut là le commencement, les velléités ambitieuses du premier jour. Mais, au bout de dix ans, quand on regarda derrière soi pour voir le résultat oblenu, on s’aperçut que rien n’était fait. L’art, qu’on avait voulu soutenir, tombait en ruines; celui qu’on avait prétendu tuer dans le germe poussait des rameaux inespérés de verdeur et de force. Voyant ce bel ouvrage, on s’arrêta court. Comprenait-on qu’il est des progrès auxquels on ne résiste pas, des forces spontanées auxquelles on ne fait pas obstacle? Comprenait-on que la pensée humaine est en évolution constante, que dans l’art comme dans les lettres il est des genres qui arrivent à éclosion à l’instant même où d’autres meurent et disitaraissent? Je l’ignore et ne le pense pas. Mais le fait est qu’on s’arrêta, qu’on se relâcha des rigueurs primitives, qu’on se lança dans une série d’essais plus ou moins étudiés, qu’on brisa la vieille organisation académique, qu’on mit le jury à l’élection , que, pour plus d’impartialité, on

y lit entrer des écrivains ; qu’on élargit les portes du Salon pour recevoir plus d’exposants ; qu’on stimula l’esprit d’association chez les artistes ; qu’on leur demanda des plans, des vues, des idées; que M. Maurice Richard les appela plusieurs fois chez lui et eut avec eux des conférences sur ces sujets ! qu’enfm, au moment où l’empire croula, (( la fédération des artistes libres, » qui devait sauver le Louvre et le Luxembourg, existait déjà en germe ; si ce n’était pas le nom, c’était déjà la chose.

Ces tentatives de réformes, ces projets d’émancipation, que la République eût dû reprendre pour son compte et mener à bonne fin, tout cela a fui loin de nous. Nous voilà retombés, comme aux premiers jours de l’empire, sous la férule des pédants. M. le ministre Jules Simon a fait amende honorable à l’Institut et lui a remis le jugement des prix de Rome, c’est-à-dire la direction même de l’enseignement artistique en France. M. le directeur Charles Blanc a réduit la place autrefois consacrée au Salon ; il a supprimé la catégorie des exempts, stylé à la rigueur les membres du jury, rendu l’admission impossible pour les trois quarts des artistes. Pourquoi ces moyens violents? Pour sauver l’art menacé. Toujours la même maladie. M. Jules Simon est un sauveur, M. Charles Blanc est un sauveur; M. Jules Simon sauve l’Institut, M. Charles Blanc sauve l’école de Rome, etM. Thiers, brochant sur le tout, sauve fart tout entier. M. Thiers tient pour les classes dirigeantes en art comme en politique ; il voit les flots montants de la démocratie naturaliste menacer fidéal de sa jeunesse, et il arrive avec le Musée des copies, dans l’espoir de former, sur ce terrain nouveau, une seconde « conjonction des centres. » Pendant ce temps, pour colorer la chose d’un semblant de vérité générale, M. Charles Blanc lance des proclamations où il dit « que l’Etat doit avoir une doctrine en matière d’art. )) Ce qui est une contre-vérité en histoire aussi bien qu’en politique. 11 pense aussi sans doute, mais il n’ose pas ajouter : « la théorie de l’Etat en matière d’art, c’est la mienne. »

SALONS

On pourrait laisser passer sans mot dire ces présomptueux- efforts et attendre du temps seul la démonstration de leur impuissance. Mais, à l’abri de cette couverture. — M. Thiers, M. Jules Simon, M. Charles Blanc, — un jury de privilégiés, représentant une minorité de privilégiés, se livre aux excès les plus graves et cherche à ameuter, contre la République, le chœur des intérêts irrités.

Composé en grande partie de médiocrités compromises sous l’empire, l’egrettant du fond cœur le temps de (( la princesse » et aspirant à le revoir, ce jury a trouvé l’occasion excellente pour faire des mécontents. Où on ne leur avait demandé que de la sévérité, ils ont mis de l’injustice. Rien ne leur a coûté, ni le favoritisme poussé jusqu’au scandale, pour eux, pour leurs élèves, pour leurs amis et les élèves de leurs amis; ni la haine poussée jusqu’à la fureur contre leurs antagonistes ou leurs adversaires d’école. Qu’ont-ils espéré? apporter leur appoint dans le jeu de la réaction et créer une classe d’ennemis à l’ordre de choses. Ils savaient bien qu’il est criminel de réduire un honnête homme à la misère, de lui enlever ses moyens d’existence, de rabaisser ses produits et de le ruiner lui-même dans l’opinion publique ; ils ont passé par dessus ces considérations sentimentales et, pour le plaisir de faire échec à la République, ils ont admis plus de mauvais tableaux que de bons, ils en ont rejeté plus de bons qu’ils n’en ont admis de mauvais !

Eh bien! leur misérable calcul est déjoué. Le Salon qu’ils ont fait a donné lieu à bien des ressentiments, à bien des récriminations. Mais, dans l’esprit même des victimes, la République sort indemne de ces colères. 11 n’y a qu’une chose qui ait souffert, c’est l’honneur du jury mêlé à une telle besogne. La République! Il fallait vraiment être aveugle pour s'imaginer qu'on pourrait la compromettre à ces exécutions violentes. Elle n’est pas en cause ici. Le programme de « la doctrine de l’Etat en matière d’art » n’est pas son programme. Pas

davantage elle n’est pour les exclusions, pour les placements contre lumière, pour les jalousies basses, pour les persécutions mesquines. Le jour où, continuant d’émerger de la conscience populaire, elle aura poussé ses nappes grandissantes, à travers les assemblées municipales et départementales, jusqu’au sein de la grande Constituante qui doit cocliner la raison générale de la nation et fonder nos institutions futures, ce jour-là, par l’organe d’un ministre qui sera nettement et sincèrement républicain, elle dira aux artistes:

« Je vais vous rendre la justice après laquelle vous soupirez. Jusqu’à ce jour l’Etatvous a tenu soussamain, en tutelle; il vous jugeait, vous admettait,, vous l’écompensait. vous martyrisait, et le plus souvent l’opinion publique n’était d’accord avec l'Etat ni sur le châtiment ni sur la récompense. Ce système inventé par la corruption des monarchies a fait son temps. Le moment est venu pour vous d’être hommes et libres. Mineurs, je vous émancipe ; esclaves, je vous affranchis. A partir d’aujourd’hui, vous n’obtiendrez plus de moi que deux choses, mais qui valent mieux que tout le reste : la liberté et la publicité. La liberté pour vous, pour votre travail, pour vos conceptions particulières et personnelles ; la publicité pour la société, parce que l’éducation générale est intéressée à vos travaux, et le seul moyen de les porter à la connaissance du public, c’est de les exposer Ce double devoir rempli, je redeviens spectateur et acheteur comme tout le monde. Que si vous avez besoin de récompenses, vous en trouverez toujours de proportionnées à votre mérite dans l’estime que vos contemporains et la postérité feront de vous.»

Ainsi parlera la République ; et, si quelque protestation s’élève du groupe des privilégiés, une immense clameur, partie aussitôt de la foule de$ victimes, viendra prouver à tous que le problème des rapports de l’Art avec l’Etat est définitivement résolu, — et bien résolu.

A chaque Salon qui se présente, deux questions sont généralement posées, toutes deux difficiles à résoudre

SALONS

aux esprits indécis. Le Salon est-il bon ou mauvais? l’art est-il en progrès ou en décadence ?

Pour ma part, je n’éprouve aucun scrupule à répondre nettement.

Reprenons les questions.

Le Salon de 1873 est-il bon ou mauvais? Il est bon. Un Salon qui contient cent toiles remarquables à des degrés divers, est un bon Salon. Or, en additionnant les oeuvres de paysagistes comme Corot, Daubigny,Cliintreuil, llarpignies, Jules lléreau, Gustave Colin, Lansyer, Lépine, Vayson, Vérnier, Boudin, Pelouze, llanoteau, Bernier, César de Cock, Emile Breton, Beauvais, Vuilleftoy; les œuvres de portraitistes comme Manet, llenner, Nélie Jacquemart, Jalabert, Bonnegrâce, Carolus Uuran; les fleurs et les natures mortes de Philippe Rousseau, Louise Darru, Claude; les tableaux de figures d’Alphonse de A'euville, Jules Breton, Boudin, Feyen-Perrin, llamon ; en y ajoutant les toiles très particulièrement remarquables de débutants ou de quasi-débutants, comme la Boucherio Ducourroij de M. Albert Aublet, le Jeune citoyen de l’an V de M. Jules Goupil, et quelques autres que sans doute je ne manquerai pas de découvrir encore, — on arrive au chifl're fixé, et cela suffit.

Seconde question : l’art français est-il en progrès ou en décadence? Cela dépend de la façon de l’entendre.

Oui, l’art académique, l’art de convention, l’art de l’école des beaux-arts et de l’école de Rome, l’art de tradition, Part qui s’inspire de la mythologie, de la religion, de l’histoire, l’art où les groupes se pondèrent et où les lignes se répondent, l’art factice. Part artificiel. Part sans signification, sans but et sans portée, Part sans rapport avec la société qui le crée, cet art-là, le grand art, l'art ennuyevix, est en décadence. Il descend la pente avec une rapidité de quarante mille lieues par seconde. C’est fini, il est condamné, il va périr. L’an passé, on voyait encore quelques compositions savamment compliquées, protestant contre Pindifi’érence universelle; cette année, il n’y en a plus. Les quatre seules grandes machines

SI

qu’on ait pu trouver, on les a mises dans le salon carré, pour en montrer une dernière fois au public; elles parties, personne n’en reverra plus. Ceux qui ont l’esprit tourné à la Bossuet peuvent écrire à l’avance cette oraison funèbre ; mon oracle est plus sûr que celui de Calchas.

Mais cet art-là n’est pas français, il ne l’a jamais été. C’est un art d’importation éti’angère que l’Etat entretient à grands frais, sans qu’on sache précisément pourquoi, et avec lequel il eût tué, tuerait encore notre jeune école, si elle pouvait être tuée.

Heureusement elle est dans toute la vigueur de la jeunesse, et rien ne peut entamer sa puissante vitalité. Vous me demandez si l’école française est en décadence? Regardez donc. Depuis Théodore Rousseau, qui lui a imprimé son premier caractère jusqu’à Courbet et Millet qui l’ont continuée en l’élargissant, quelle magnifique succession d’œuvres, également originales et belles. Y a-t-il dans l’histoire d’aucun peuple un moment plus fécond et plus riche? Vous pouvez aligner, auprès des noms de nos peintres, des noms de peintres empruntés à d’autres pays : vous ne trouverez nulle part un aussi brillant groupe à la même date. Vous pouvez rapprocher de nos paysages français modernes les meilleurs paysages des autres nations : l’avantage nous restera. Ainsi la continuité, l’éclat, l’abondance des œuvres et des maîtres, l’unité dans la méthode et dans la direction, l’adaptation étroite à nos mœurs et à nos idées : qu’en faut-il de plus pour constituer une école nationale, où tout le génie de notre race pourra se porter ?

Les meilleurs tableaux du Salon. — Batailles: Alph. de Neuville; — genre : Albert Aublet; — portraits : Henner; — natures mortes : Philippe Rousseau ; — fteurs : Paul Vayson; — animaux : Van Marché; — marine: Lansyer; — paysages : Daubigny; — histoire : Jules Breton.

On m’a dit; Puisque vous répondez aux questions d’une

SALO>’S

façon si nette et si décidée, voulez-vous nous permettre de vous en poser d’autres ?

Volontiers.

Et l’on m’a demandé quel était, des tableaux exposés au Salon, le meilleur en chaque genre.

Je vais essayer de le dire en parcourant la série.

Le meilleur tableau de bataille est sans contredit celui de M. Alphonse de Neuville, les Dernières cartouches. Il l’emporte, même sur la.'Retraite de M. Détaillé, mince de peinture et froide d’impression, quoique juste d’aspect. Et non-seulement il dépasse les toiles de même famille, mais il a toute la valeur d’un chef-d’œuvre. Je ne crois pas que jamais l’émotion du combat désespéré, de la lutte agonisante, ait été portée aussi loin que dans celle admirable page. On ne peut la regarder sans se sentir un serrement à la gorge. J’ai vu des spectateurs, après une contemplation prolongée, se détourner et aller dans un autre coin de la salle essuyer une larme.

D’où vient cette puissance d’impression? De ce que par un trait de génie rare assurément, l’épisode choisie par le peintre se trouve être la caractéristique de toute la bataille. L’œil ne voit qu’un détail, qu’un incident, mais à l’entour de cet incident l’esprit reconstruit invinciblement l’ensemble. Celte poignée d’hommes barricadés dans une maison qui plie ets’elîondre sous la grêle des projectiles, c’est l’image de l’héroïque armée française, acculée patune suprême folie dans le bas-fond de Sedan, et succombant sous les décharges de l’artillerie formidable qui la cerne et la domine de toutes les hauteurs. Ainsi les vrais artistes agrandissent le cadre de leurs sujets, et dans un court fragment condensent la vérité des actions les plus vastes.

Quant à eux, les vaillants soldats, les combattants sublimes, ils sont tout entiers à l’elTort de leur résistance indomptable. Ce n’est point pour le spectateur qu’ils sont ainsi groupés, ils ne s’occupent que de l’ennemi qui s’approche. En vain le toit crève et les cloisons volent on éclats, ils ne songent qu’à utiliser leurs dernières rcs-

sources et vendre le plus chèrement possible ce qui leur reste de vie. Les munitions sont au plus bas, les cartouches vont manquer : il ne faut plus qu’un seul coup soit perdu. Aussi c’est le lieutenant, le meilleur tireur de la compagnie, qui a pris le fusil chargé. Debout, à la fenêtre, s’abritant derrière les matelas et les oreillers entassés, il épaule... Le capitaine blessé s’est relevé, et, se hissant le long d’une armoire contre laquelle il s’appuie pour ne pas tomber, comme un joueur qui suit sur le tapis la fortune de son or, la tête et le corps projetés en avant, le visage pâle, l’œil fi.xe, il regarde si la balle va porter... Ob! elle portera, j’en suis sûr, et déjà même dans la rue le premier assaillant a dû rouler par terre. Mais qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce que dix hommes tués, quand l’ennemi se présente par milliers? Le courage ici ne peut rien, il faut mourir. Soit, on mourra; mais au moins on n’aura pas capitulé, on aura fait son devoir jusqu’au bout, on aura mérité la reconnaissance de la patrie, et si un jour un artiste au cœur chaud trace d’un pinceau énergique l’image de ces hommes mourant à la lueur des détonations, dans les décombres d’un faubourg de Sedan, la patrie applaudira.

Le tableau de M. Alphonse de Neuville est tout à la fois la glorification de l’armée française et la flétrissure de Napoléon III.

Insisterai-je sur les qualités de mesure et de convenance déployées dans cette composition heureuse, où les types, les physionomies, les attitudes, ne sont pas moins observés que le lieu de la scène ; où tout est juste, naturel et vrai ; où l’auteur a évité, avec un tact exquis, tout ce qui aurait pu paraître entaché d’exagération, d’amphase, de déclamation héroïque ou sentimentale? Il me semble que j’en ai assez dit pour faire comprendre les beautés du tableau. Pas davantage je ne m’arrêterai à relever une réminiscence d’Horace Vernet, qui est d’autant moins acceptable qu’elle porte sur un détail connu et vanté de tout le monde, le poignet brisé du tableau de la Barrière de Clichy. Dans une œuvre de cette nature^

SALONS

OÙ tant de qualités positives abondent, les défauts ne sont rien ; ne portant pas atteinte à la valeur de l’ensemble, ils n’entrent pas en ligne de compte pour l’appréciation définitive, et c’est le plus souvent la preuve d’un petit esprit que de s’y être étendu complaisamment.

Le meilleur tableau de genre du Salon est la Boucherie Ducourroy au Tréport, de M. Al. Aublet, un débutant, si je ne me trompe.

Cette toile est assez mal placée : elle se trouve sur une sorte de pan coupé, près de la porte qui mène de la salle A à la salle B. La situation a deux inconvénients : le premier et le plus grand, c’est qu’on peut passer à côté de la boucherie sans la voir ; le second, c’est que quand on l’a aperçue, on est empêché de la bien examiner par le jour qui vient de la porte.

Ce que M. Aublet a représenté, c’est la cour d’une boucherie en province. Au fond, l’écurie, avec le grenier à fourrages par-dessus; à gauche, un auvent sous lequel pendent, accrochés par le tendon, d’énormes quartiers de viande; à droite, une sorte de portique, fait de piliers de bois et d’une poutre transversale, colorés de ce rouge .sang-de-bœuf qui est particulier à la profession. Au milieu de la cour, le boucher est en train de saigner un mouton, dont le sang coule dans un baquet disposé près de la table.

Tout cela, direz-vous, ne constitue pas un spectacle bien attrayant. C’est vrai ; mais, une fois le premier moment de répugnance passé, vous serez étonnés vousmêmes de l’intérêt que vous y prendrez. L’exécution est excellente ; elle donne la sensation d’une réalité saisie sur le vif. Les murs sont à la Decamps, mais simplement et largement traités. La dégradation de la lumière, passant de la cour sous le porche et par les ouvertures des portes, est rigoureusement observée.

Les clous plantés dans le mur, les déchirures du plâtre, les brindilles de foin qui pendent du grenier, sont autant d’accents de nature qui ajoutent à l’intensité de

l’expression. Une chose surtout étonne, c’est l’odeur de sang dont tout cet intérieur est imprégné. On voit que le paA’é en a comme une longue habitude. Ce n’est pas la tache momentanée, passagère, qui s’écoule sur l’escalier de marbre de Régnault et qui ne pai’aîtra plus demain ; c’est la tache, permanente et que rien ne peut effacer, des lieux consacrés aux tueiâes. Elle a pénétré l'essence des objets. Vous sentez que dans cette petite cour humide on a saigné hier et on saignera demain. Entrer ainsi dans l’intimité des choses et en dégager à ce point le caractère, c’est faire de l’art, de l’art grave et élevé. Que '■aient auprès de cela les superficielles anecdotes des Berne-Bellecour, des Worms, desVibert, qui excitent tant la curiosité ? A peu près ce que vaut une gaudriole de Commerson devant une pensée de la Rochefoucauld.

Et maintenant quel fonds faut-il faire sur l’auteur de ce remarquable début? Le tableau de la boucherie Ducourroy est-il le coup d’essai d’un maître qui s’annonce, ou bien n’est-il qu’un produit du hasard, une rencontre heureuse qui ne doit pas avoir de lendemain ? J’avoue que je suis perplexe. Deux choses me tiennent en doute. D’abord les maîtres sous lesquels M. Aublet déclare avoir étudié : comment un peintre de tempérament pourrait-il sortir des mains de MM. Claudius Jacquand et Gérome ? Ensuite le second tableau que M. Aublet a exposé et où, de ses grandes qualités de tout à l’heure, il ne reste plus rien que du procédé. Voyez vous-même r^teZie?’ dans l’angle opposé de la. Boucherie ; la comparaison est curieuse à faire. Quanta moi, avant de me prononcer sur l’avenir du jeune peintre, j’attendrai de nouvelles expositions et de nouveaux envois.

Le meilleur portrait du salon est celui de Mlle E.., jD..,par M. Henner. C’est un morceau d’un sentiment exquis. La jeune personne est vêtue de soie et de guipures noires. Elle se présente de face, les bras tombants et les mains jointes. Nulle prétention dans la pose du corps : la simplicité même de l’attitude accoutumée. Nul effort non plus dans l’expression du visage : un front calme, de

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grands yeux noirs bien doux, la placidité dans la bonté. Voulez-vous contempler ce qu’on appelle au vrai l’élégance, la distinction, la noblesse et le charme natifs ? C’est ceci même. Le peintre n’avait sans doute qu’à voir, mais il a vu et exprimé. Ce qui lui appartient peutêtre, c’est cette Heur rouge dans les ‘cheveux^ qiri fait une si jolie tache à l’endroit nécessaire. Ce qui lui appartient sûrement, c’est cette façon supérieure de traiter les étoffes sombres : soie dentelles et velours. Là est une des particularités du beau talent deM. llenner. Après Courbet, — qu’il faut toujours mettre hors de pair quand on parle peinture, — c’est lui qui se lire le mieux des noirs et les modèle avec le plus de sûreté. Comparez pour exemple la jupe flottante de Mlle Croizette, dans le tableau deM. Carolus Duran, et vous verrez tout de suite la dilTérence. Mais ces qualités de main ne sont que secondaires chez le peintre de la petite M/sace. M. llenner est artiste par l’élévation de la pensée. C’est un esprit réfléchi, qui lient l’art pour chose digne et jjrofonde. Il sait que le portrait est l’expression la plus généralisée de l’individu, et, son modèle étant donné, il n’a qu’une préocupalion. le traduire en tenant compte de tous les éléments qui l’ont formé : caractère, tempérament, instincts, habitudes sociales et professionnelles. Ce n’est pas lui qui eût imaginé de placer une actrice sur un cheval au bord de la mer. Son Généra! Chanzij a commandé en chef et tenu, la campagne sur la Loire pendant la guerre : pourtant il le fait aller à pied comme vous et moi. C’est moins ambitieux et plus vrai.

Le meilleur tableau de nature morte, c’est l’Office de àl. Philippe Rousseau. Vous connaissez la manière de ce peintre qui s’est si soudainement élargie depuis quelques années. L’Office qu’il nous présente aujourd’hui vaut les Confituces, qui ont fait l’émerveillement du Salon précédent. C’est un dessus de bulTet surchargé de vaisselle plate, de corbeilles de fruits, de flacons soigneusement bouchés. L’e.xécution est magistrale. Arrivée à celte hauteur, la nature-morte n’est plus un genre inférieur ;

elle devient du grand art, et je ne crains pas de dire qu’il y a plus de style dans les seuls abricots de M. Rousseau que dans tous les envois de Rome ensemble.

Observons en passant que la nature morte est un des triomphes de la moderne école française. Nous y sommes supérieurs, comme dans le paysage. Si les vieux Hollandais pouvaient revenir, ils se reconnaîtraient. Parmi nos jeunes gens qui en font presque tous, il en est un grand nombre qui la réussissent admirablement. On n’est guère peintre d’ailleurs sans avoir passé par là. Or, c’est sur la nature-morte, comme sur le paysage et les fleurs, que le jury intelligent a frappé le plus dru cette année. Xous avons une force qui nous distingue et nous élève au-dessus de l’étranger ; vite il faut l’attaquer, la ruiner, la détruire. Quel patriotisme ! Ils sont allés jusqu’à, refuser Villain, qui est un des maîtres du genre, un des originaux de notre époque. Et dans ce jury qui commettait cette action stupide et odieuse, il y avait Vollon, Vollon qui est aussi un m.aître de la nature-morte, Vollon qui connaît Villain, qui sait ce qu’il vaut, qui l’aime et l’apprécie ; et Vollon n’a pas protesté ! et Vollon n’a pas jeté sa démission à la figure de tels juges ! Mais de quelle, pâte sont donc pétris les artistes de ce siècle, pour que de telles choses soient possibles ?

Les plus belles fleurs sont celles de Paul Vayson. Quel éclat ! quelle fraîcheur ! et quelle sûreté dans l’exécution de ces .pensées ! Ce n’est pas de la peinture, c’est une plante qui, placée dans une atmosphère favorable, entourée de soins attentifs, s’épanouit sous vos yeux, dans toute la splendeur d’une floraison première. Mme Louise Darru, quoique artiste jusqu’au bout des ongles, n’approche pas de cette vérité; ses Fleurs des champs, ses Fleurs d’hiver, ont çà et là des lourdeurs qui les déparent. Je cite les sommités, car ici les exécutants pullulent. Hélas ! la plus grande partie a été déportée dans le salon des refusés, où nous les retrouverons. Les fleurs sont, comme le paysage et la nature-morte, un genre que la France a renouvelé et où elle laisse bien loin derrière elle

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ses rivaux ; n’est-il pas tout naturel qu’il ait le jury contre lui, et que ces messieurs se soient fait un devoir de proscrire en masse ce dont le pays s’honore? Et moi qui donnerais vingt tableaux comme le Chant du sabre de M. Gustave Boulanger pour une seule pensée détachée de la bouri’iche de M. Vayson !1!

Les meilleurs animaux sont les Bœufs de Van Marche. Les moutons de Schenck manquent de relief ; ceux de Brissot en ont jusqu’à la dureté. Les bœufs de Van Marche sont au point juste. Quel solide élève de Troyon que ce peintre-là ! Il connaît sa bête mieux que son maître, presque aussi bien que Brascassat ; mais, s'il est plus souple et plus vivant que celui-ci, il est loin d’avoir les grandes qualités pittorescjues de celui-là. Les animaux de Troyon font partie intégrante du paysage ; ils sont nés du même coup d’œil, dans le même jour, sous la même atmosphère. Geu.\-ci paraissent un peu étrangers au milieu où ils étalent leurs magnifiques croupes ; ils sont trop faits pour eu.x-mêmes et pas assez fondus dans l'harmonie générale. Monsieur Van Marche, vous êtes un bon animalier ; il faut devenir un bon paysagiste.

Pour la marine, je crois qu’il n'y a jias à discuter ; la meilleure est l’Mn.se de Treffentec à marée montante. <le Lansyer. Pourquoi? Parce (|ue c’est elle qui donne la plus grande impression de la mer. Rien ici pour détourner l'attention. La plage est unie et le rivage est bas. Dans cette anse reculée, sur les galets et les fragments de roche, l’Océan, légèrement gonflé, déferle avec lenteur. L’une après l’autre, -les vagues arrivent du large, se rapprochent, dressent sur une ligne circulaire leur arête blanchissante, se brisent, et courent sur le sable en chassant devant elles un long cordon d’écume. Ce spectacle mélancolique et grandiose, vous l'avez vu bien des fois; l’artiste vous le remet sous les yeux avec une vigueur de rendu qui surprend, en même temps que dans votre esprit se réveille le souvenir des sensations dont la conteinjilation de la mer est toujours accompagnée : l’odeur et le goût de la brise marine, le grondement tumultueux du

flot, le tremblement de la falaise, le tournoiement des oiseaux aquatiques, la voile qui passe et disparait à l’horizon. Aucune de ces choses n’est sur la toile, parce qu’il n’est pas donné à la couleur de les peindre ; mais, c’est la saveur de la réalité, que tout en elle s’enchaîne et se suit, et plus l’image présentée par le peintre est vraie, pins la somme d’idée qu’elle éveillera sera complète. Quel poète que celui qui, placé en face de la nature, s’interdit d’inventer et borne son ambition à traduire ce qu’il voit !

Quant au paysage, je comprends qu’on hésite : il y en a au Salon vingt de premier ordre. Lequel choisir? Les uns sont pour la. Pluie et le Soleil, ou bien la Marée basse de Chinlreuil ; les autres pour le Passeur de Corot ; ceux-ci pour le Saut-du-loup d’ilarpignies ; ceux-là pour la Tamise de Jules lléreau : moi, je rends hommage aux beautés de ces toiles diverses, mais je tiens pour le Soleil couchant de Daubigny, grand effet exprimé en quelques traits simples et nerveux.

Nous sommes au bord de l’Océan, le soir tombe, le flot s’est retiré. Sur la grève, laissée à sec par le jusant, les varechs font çà et là de larges traînées noires. Tout à fait au plus profond de l’horizon, le soleil dessine à travers le brouillard son disque rouge, dont les feux viennent se refléteren se décomposant dansles flaques d’eau du rivage. Le ciel est chargé, la mer est grise, l’ombre monte. Les pêcheurs reviennent, le filet sur l’épaule ; ils ont labouré tout le jour dans les champs de la mer et ils aspirent au logis. Ils vont d’un pied lassé, cependant que la nuit épanche ses ténèbres et, couvrant l’immensité, convie le monde au repos... Rien de plus solennel et de plus religieux.

On objecte que l’effet est extraordinaire, inaccoutumé, et qu’on n’a jamais vu le soleil sous la forme d’une orange. L’effet est plus fréquent qu’on se l’imagine. Bien des gens en ont été témoins. Pour moi, ce que je trouve surtout de rare, ce n’est point le phénomène naturel placé sous nos yeux, c’est le talent pi’odigieux de l’homme qui, posant son soleil aussi profondément dans le ciel.

a su donner au spectateur une telle sensation de l’espace.

J’imagine qu’avec les huit tableaux que je viens d’analyser, vous, auriez déjà un joli commencement de galerie. Voulez-vous aller plus loin, compléter vos acquisitions par une oeuvre qui aie soit ni un paysage, ni une marine, ni un tableau d’animaux, ni un tableau de fleurs, ni une nature morte, ni un portrait, ni une scène de genre, ni un épisode de bataille; mais quelque chose de supérieur par l’idée, et approchant de ce qu’on entendait autrefois par un tableau d’histoire : prenez la Bretonne, de M. Jules Breton.

Voilà qui est fort et grand. Je ne crois pas que le pinceau de cet artiste éminent se soit jamais élevé à ces hauteurs. Plus de recherche poétique ici, plus de sentimentalité fausse; mais au contraire la perception très nette du degré d’idéalisation que comporte l’art. Cette paysanne endimanchée, qui marche, un chapelet dans une main et un cierge dans l’autre, en murmurant des prières, c’est l’image de la Bretagne contemporaine. Kegardez-la : elle est venue dans cet enclos par tradition d’enfance, et par tradition aussi elle s’est agenouillée au pied de ce calvaire et a prié pour ceux qui ne sont plus. Mais la netteté de son œil bleu clair, la beauté intelligente de son front pur protestent contre l’éducation superstitieuse qu’elle a reçue et indiquent qu’elle est toute prête pour les vérités modernes. Même je ne crois pas me risquer beaucoup eu prédisant que le jour où les écailles lui seront tombées des yeux, ce sera fini pour jamais de son mysticisme. Aucun retour au passé n’est à craindre, quand on examine ces pommettes saillantes et ce menton énergique. Républicaine et rationaliste, la forte femme nous fera les enfants que mérite la France, des enfants i*épublicains*et libres-penseui's. Ce joui-là M. Martin d’Auray et les jésuites ses amis pourront plier bagage. Ne nous inquiétons donc pas du cierge qu’elle brûle : ce cierge-là sera le dernier. N’est-ce. pas déjà un grand signe du progrès démocratique, que de voir un

peintre prendre une paysanne pour modèle, et, par la force du style aussi bien que par l’élévation du sentiment, en faire la représentation typique de toute une race ? Il y a dans cette idée le cachet de la République de 1870. Quand les nouvelles couches sociales font ainsi irruption dans l’art et trouvent moyen de se faire glorifier par l’exaltation de leurs vertus, l’heure de leur entrée sur la scène politique n’est pas loin.

Le salon des refusés. — Ce qu’il aurait dû être. — Ce que l’administration l’a fait. — Il n’en est pas moins la condamnation du jury. — MM. Firmin, Girard, Lançon d’Alheim, Merino, Denneulin, Lépine, Rouart, Sebillot, Tixier, Jongkind, Châtellier, Schoutteten, Jourdan, Feyen, Lecomte, Donzel, Arlin, Quost, Rozezenski, Eva Gonzalès,- Charles Frère, Thompson, Mossa, Renoir, Lintelo, Boetzel, Benassit.

L’exposition des fleurs attire et retient les visiteurs dans le jardin. Depuis qu’elle est ouverte, la promenade est d’un charnae exquis. On va entre une double rangée de plantes et d’arbustes. On respire les parfums, on contemple les couleurs. On s’arrête pour dire son mot sur les espèces nouvelles, et on se remet en marche. Tout entier à ce plaisir délicat, on a bien encore quelques regards pour les statues qui s’encadrent si harmonieusement de verdure : mais affronter la poussière dans les salles hautes, personne ne s’en sent le courage ; on reste assis pour suivre nonchalamment le va-et-vient des promeneurs et admirer au passage la fraîcheur des toilettes.

Si nous profitions de cette diversion pour pousser une pointe chez les refusés? On crie fort de ce côté et il sc

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fait un bruit d’enfer. Les uns prétendent qu’il y a là un ramassis d’horreurs; les autres, une collection fort présentable, où même quelques chefs-d’œuvre se rencontrent. Il importe de savoir à quoi s’en tenir.

Mais d’abord expliquons-nous sur la tentative.

Très partisan des expositions libres, je le suis médiocrement des expositions de refusés. On va comprendre pourquoi. Dans les expositions libres, l’artiste se présente avec tousses moyens; louange ou blâme, le jugement qu’il provoque est spontané ; entre le public et l’œuvre, le souvenir d’aucune décision hostile, d’aucun verdict flétrissant, ne s’interpose; la renommée du justiciable est intacte et l’appréciation du juge reste dégagée de toute fâcheuse inlluence. Dans les expositions de refusés, il est loin d’en être de même. L’artiste a déjà comparu devant un tribunal prétendu compétent et il a clé condamné ; il n’arrive devant le public qu’en appel ])Our ainsi dire. Se présentant dans ces conditions infél'ieures. avec un voisinage souvent compromettant, i! court le double risque d’être passé sous silence ou eng!o!)édans la condamnation générale qui nécessairement frappe la peinture grotesque et ridicule.

Cette année pourtant, grâce au chiffre effroyable des refusés, il y avait quelque chose à tenter. On pouvait porter au jury un coup terrible, le discréditer à tout jamais dans l’opinion, le contraindre même à abdiquer dans un avenir prochain. Pour cela, il eût fallu avoir à sa disposition la totalité des œuvres repoussées, et, faire parmi elles un choix sévère. 11 y a au salon officiel un minimum de trois cents mauvaises toiles, indûment acceptées, par privilège et faveur. .V ces œuvres médiocres, on pouvait aisément en opposer trois cents, supérieures par rcxéculion comme par la pensée. Devant une contre-opposition ainsi combinée, l’avis du public n’eût pas été douteux, et le jury, pris en lla^rant délit de partialité, était forcé de passer condamnation.

Il n'a pu en être ainsi. Pourquoi? Par deux raisons, qu’il im[)orte d’exposer au public. La première, c'est que

la majorité des peintres exclus, — et non les moins sérieux, — s’est, par motifs tirés de convenances personnelles, abstenue d’envoyer au Salon des refusés; on n’aime pas toujours appeler l’attention sur un échec qu’on a subi, et quelquefois des intérêts majeurs commandent la résignation. La seconde, c’est que l’administration s’est opposée à ce que les mauvais tableaux fussent éliminés. Gomme elle fournissait aux refusés le local dont ils disposent, elle avait, à la rigueur, le droit deleuidicter des conditions; elle en a profité pour leur imposer l’acceptation de toutes toiles qui seraient envoyées, ce qui ne peut s’expliquer que par un très vif désir de protéger le jury et peut-être de le sauver.

De cette situation et de ces exigences, il est résulté que ■ le Salon des refusés ne comprend pas tous les bons tableaux sur lesquels il eût pu légitimement compter, et qu’il en comprend une foule de mauvais dont il eût dû être non moins légitimement débarrassé.

Sa physionomie se trouve ainsi altérée, et sa valeur de protestation affaiblie. Mais vainement le jury et l’administration, se frottant les mains, croient avoir échappé à la sentence qui les menace, ils ne sortiront pas vainqueurs de cette épreuve. Le Salon des refusés n’a rien de ridicule dans l’ensemble. Il contient un certain nombre d’œuvres excellentes ou recommandables, et il suffirait de tableaux comme ceux de MM. Firmin Gii'ard, Lançon, Merino, d’Alheim, Denneulin, Quost, Lépine, Jongkind, d’autres encore, pour que l’œuvre du jui’y fût frappée de réprobation, et que l'administration — qui, maîtresse du règlement est aussi maîtresse de l’existence du jury, — fût mise en demeure d’aviser.

Placée dans le palais de l’Industrie, au salon carré, là où l’on a rassemblé les œuvres que l’on jugeait les plus dignes d’attention, entre la Marine de Lansyer et le Soleil couchant de Daubigny, la Femme nue de Firmin Girard eût été le point culminant du Salon officiel. C’est elle qui eût ameuté les curieux; c’està l’entour d’elle que se fût livré le grand combat des doctrines opposées.

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Est-ce à dire que ce soit un chef-d’œuvre?

Nous ne le prétendons pas. « • i

Quand le temps aura passé sur elle, apaisé ses notes les plus vibrantes, effacé quelques-unqs de ses duretés, on verra ce qu’il en faudra penserdéfinilivement. ei alors il n’est pas impossible que l’assentiment universel vienne venger le jeune peintre de l’outrage imméytc qi^Ji^ÿura subi. Pour le moment, tout ce qu’on peut dire, c’est que voilà une œuvre d’une originalité puissante, d’une audace de bon aloi, et qu’à moins d’avoir les yeux clos, fermés à tout jamais à la lumière du jour, personne ne pouvait se méprendre sur sa valeur.

M. Firmin Girard a placé sa naïade dans une oasis de verdure, à l’ombre de noisetiers verts, sur l’berbe d’un pré vert, au bord d’une eau dont la surface est tapissée par les disques verts des nénuphars. Elle est blonde et nue « comme Eve à son premier péché ». Couchée sur le côté droit, le corps projeté en avant, le bras étendu, elle se penche et fait elTort pour cueillir une fleur qui émerge non loin du bord. Un rayon de soleil, entrant par la trouée supérieure du massif, accroche de branche en branche et crible de paillettes les feuilles qui dépassent; puis, rencontrant à terre le corps de la baigneuse, il en divise la surface en deux j>arts. Fune jetée soudain en pleine lumière, l’autre à demi noyée dans l’ombre transparente. Quel acteur que ce rayon introduit dans une pareille scène ! Il allume tout, il vivifie tout ! Par lui, feuillages, fleurs, tapis d’herbe, verdure et chair vivante, tout éclate, tout resplendit, tout chante. C’est une fanfare de couleurs, accomjiagnant l’hymne de la beauté féminine. L’enfant n’en est point troublée ; tout entière à son jeu champêtre, elle continue de pencher vers la fleur et d’allonger son bras dont l’eau claire reflète les blancheurs de marbre. Et n’en sont point troublées les libellules qui voltigent cà et là sur les tiges flexibles. Et n’en est point troublé non plus, le martin-pêcheur, qui. de la rive élancé, près du bras blanc étendu, passe comme un éclair bleu.

ANNlîE 18/3

Ce n’est pas facile de faire de la chair ; ce n’est pas facile de placer cette chair en plein paysage, partie dans la lumière et partie dans l’ombre ; ce n’est pas facile de disti'ibuer sur cette chair les reflets des différentes colorations qui l’environnent. M. Firmin Girard s’est tiré de toutes ces difficultés avec une habileté consommée, avec une sûreté de pinceau qui n’a pas défailli un instant. J’aurais voulu un peu plus de justesse dans le dessin. Si la figure dans son ensemble se compose admirablement, le bras gauche est maigre, la ligne qui part des reins pour dessiner la hanche et la cuisse gauches manque d’ampleur ; il en résulte un défaut d’équilibre entre le torse robuste et le train de derrière un peu amoindri,. Mais ces desiderata, ne font qu’attacher davantage au.v grandes qualités positives du tableau. Les parties de chair dans l’ombre, les reflets de verdure sur la chair, les miroitements de l’eau, la profondeur de la feuillée, l’air qui circule dans les branches, la forte unité de l’ensemble, tout s’accorde pour faire de cette page une des plus remarquables qu’on ait exécutées de nos jours. Il faut la regarder sans parti pris. Comme toutes les choses vraiment originales, elle étonne d’abord et presque repousse. Mais ne vous laissez pas aller à ce premier mourement; placez-vous au point d’optique juste; examinez longtemps, dans tous les sens, et au besoin revenez : vous ne quitterez pas la place, je vous le jure, sans emporter la conviction que cette œuvre, non seulement honore le peintre qui l’a faite, mais qu’elle eût honoi^ le salon de 1873.

Allons plus loin, j’entends un autre tableau qui crie justice et non moins fort : c’est VEnterrement à Ckarar pigny, de M. Auguste Lançon.

Nous sommes à l’un des bouts d’une longue et profonde tranchée creusée dans le sable d’une allée de forée. Devant nous, les pieds en avant, allongés sur le dos et empilés les uns sur les autres, livides, crispés, tachés do sang et de boue, sont ceux qui tombèrent la veille dans la bataille, joyeux et confiants, ayant la certitude que

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leur général « iio, rentrerait que mort ou victorieux ». Du haut du talus, des hommes noirs, portant au bras la croix rouge, poussent des pelletées de terre sur les cadavres : ce süiit les frères ignorantins. Plus haut encore, sôus le ciel sinistre, volent des oiseaux noirs qui ne semblent pas les moins intéressés au lugubre drame: ce sont les corbeaux.

Pourquoi a-t-on refusé ce tableau où tout est irréprochable; la composition, la couleur, l’effet, et .qui contient de si remarquables parties de coloris et de dessin, les frères notamment dont le mouvement est si juste, les morts dont le raccourci est si fortement e.xprimé? Est-ce à cause du rendu? Ce n’est pas admissible : M. Lançon est un artiste consciencieux dont une longue série sur nature a façonné l'esprit et la main. Ce serait donc à cause du sujet? Sans doute, il est terrible, mais il n’a rien de répugnant. Et puis qu’est-ce que le sujet fait au jury? On ne le lui proposait pas pour sa salle à manger. Il n’avait qu’à laisser l’artiste s’arranger avec le public. A eux deux, ils se fussent bien vite entendus. L’Enterrement à Cliampigny est un tableau qui touche à notre histoire parisienne; il raconte dans un style qui convient et avec les traits caractéristiques que seul un témoin peut mettre, un épisode de la lamentable guerre : il a sa place toute marquée dans le musée que la ville élève à sa propre gloire, le musée Carnavalet. Au point de vue de l’art comme au point de vue de l’objet à remplir, la municipalité ne saurait faire d’acquisition plus avantageuse.

La marine de M. Jean d’.\lheim. Environs d'Antibes, est une des meilleures de l’année. Si l’on comparait avec le Salon officiel, il faudrait la placer tout de suite après celle de Lansyer. Ce n’est pas un mince éloge, et pourtant il n’a rien d’e.xagéré. Cette jolie plage, ces rochers lumineux, cette eau plane, ce lointain profond, ce ciel léger tacheté petits nuages, tout cet ensemble si finement traité forme une composition aussi pittoresque que juste d’aspect. C’est la lumière même des côtes de la .Méditerranée. et celui-là est un peintre qui sait, en traçant la

silhouette d’un lieu, lui restituer sa physionomie et en fixer la coloration véritable. M. d’Aiheim d’ailleurs n’a pas été complètement meurtri dans cette lutte inégale avec le jury. Le palais de l’Industrie a retenu, de lui, un petit Dessous de bois, dans une gamme de verts qui prouvent la souplesse et la variété de son talent.

Avez-vous vu quelque chose de plus spirituel, de plus fin, de plus vraiment artiste, que la Refusée de M. Merino? C’est le portrait en buste, et de dimensions réduites, d’une jeune personne, qui cache un œil malicieux et la plus grande partie d’un nez retroussé dans la pénombre formée par le rebord d’un immense chapeau de soie noire, à forme haute, qu’on m’a dit être le chapeau maçonnais. Ce monument étrange, d’où pendent deux ailes de dentelle noire délicatement ouvragées, est extrêmement curieux à contempler; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est le singulier minois de la singulière rieuse qui s’abrite dessous. Car j’oubliais de vous dire qu’elle rit. La bouche grande, les lèvres grosses, carminées, distendues de toute leur longueur, elle fait étinceler, dans un rire qui ne s’arrête plus, la double rangée de ses dents blanches. De qui rit-elle ainsi sans éclat, mais sans fin? Elle rit de Boulanger qui est un mauvais peintre et qui en veut aux bons; elle rit de Fromentin, qui est un homme d’esprit et qui laisse compromettre son nom dans des maladresses et des injustices; elle rit de Vollon, qui est un brave homme et qui n’a pas assez d’énergie pour défendre Villain ; elle rit du jury tout entier, qui a commis la grossière méprise de la refuser, elle, et de repousser Merino, peintre d’un talent notoire, qui, dans le cas spécial, avait eu la main particulièrement heureuse. Cette petite toile, d’une harmonie si chaude et si douce, est en effet un moi ceau exquis, rappelant les maîtres. L’auteur l’a baptisée la Refusée, sans doute après sa mésaventure. Mais j’apprends par le catalogue qu’elle n’a pas été refusée par tout le monde : M. Michel Lévy l’a achetée ; je la lui envie.

Une scène d’un bon comique, c’est le tableau deM. Denneulin, les Enfants d'Apollon. Ces enfants-là sont des

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pompiers de village qui reviennent d’une expédition orphéonique. Ils sont dans le wagon, et le train les emjiorte à toute vitesse. Des bouteilles vides, des casques de travers, des faces allumées, nous disent leur état d’ébriété. On chante, on crie; le wagon est plein de tumulte et de fumée. On ne pouvait guère traiter ce sujet sans tomber dans la charge. M. Denneulin s’est tenu dans la note juste. Ses petits personnages bien dessinés, bien peints, intéressent et amusent. Types, attitudes, jthvsionomies, tout est finement observé. Il y a plus d’»rt vrai dans cette naïveté franche que dans toutes les préciosités en faveur chez Goupil.

Je cite les toiles qui eussent fait éclat ou que les connaisseurs eussent nécessairement distinguées dans le palais de rindustrie. Quant à celles quiy auraient tenu leur place en bon rang, sans faire fléchir le niveau du Salon, elles sont nombreuses.

Je rappellerai seulement le Canâl de Caen, excellent elîet de lune de .M. Stanislas Lépine. dont le salon ofliciel possède aussi une Neige, prise de Montmartre ; les deux Paysages de M. Rouart, particulièrement le petit, où l’entente de la composition s’unit à un si vif sentiment de la nature; le Paysage d’hiver de M. Paul Sebillot, avec ses menus arbres si bien dessinés et son mouvement de terrain; la Rue de la Poissonnerie, à Xevers.de Al. Tixier,si pittoresquement présentée avec ses bateaux, son pont et son architecture de maisons qu’éclaire un soleil couchant; le Canal de Hollande de Jongkind, aveison aspect fantastique et ses frissonnements de lumière; VEfl'et de lune de AI. Chatellier, avec sa mer et ses fanaux qui s’éclairent dans la nuit; celui de AI. Schoutteten, qu’on devrait peut-être réduire à sa partie centrale, c’est-à-dire à l’endroit où la lune se lève, derrière un promontoire, dans un azur sans nuages; enfin le Départ pour la mojitagne, de AI. Théodore .lourdan, impression de nature, où le berger conduisant ses moutons dans un remous de poussière soulevée par le mistral, est d’un mouvement juste et des plus heureux.

II y a des qualités dans la Marine de M. Feyen, quoique les nuages soient un peu noirs et bas; dans la Route de Pontoise, de M. Lecomte, quoique les verts soient un peu crus; dans 171e des fleurs, de M. Donzel, quoique la facture soit un peu vieillotte; dans l’Etang de Bresse, de iM. Arlin, quoique le paysage soit sacriRé au ciel.

Si des paysages et des marines nous passons aux Reur*. nous en trouvons de fort belles de M. Quost. Ses Fleurs de serre, ses jonquilles et giroflées seraient remarquées en toutReu. Au Salon ofRciel, après les fleurs de Wayson et de Darru, elles eussent eu du succès pour la vigueur du coup de- pinceau et la fraîcheur du coloris.

La nature morte est représentée par M. Rozezensky.. Chez mon pâtissier, il y a un chaudron remarquable que Yollon contresignerait. (Juel dommage aue les marmitons soient trop petits! Le dindon qu’ils viennent de plumer est presque aussi gros qu’eux.

Remontons vers les tableaux de genre. J’ui cité celui de M. Denneulin comme exceptionnellement bon. Il yen a d’autres. Les Oseraies, de Mlle Eva Gonzalès, prouvent quel sentiment cette jeune artiste a de la couleur. C’est dû plein air et de la vraie lumière. Il faut relever ça et là quelques négligences de dessin; mais la tonalité est si juste, et la-composition fait si bien tableau, qu’un refus reste tout à fait inexplicable. Le Montreur d’ours^ de M. Charles Frère, méritait-il la proscription? L’exécution, il est vrai, est monotone, mais que la silhouette est heureuse et le sujet bien distribué! La Femme adultère au xv‘= siècle, de M. Ilarry Thompson, n’est qu’un jeu d’esprit trop compliqué et où l’on rencontre trop de choses (on y rencontre jusqu’à MM. de Girardin et Dumas Ris, vêtus en moines). Les ehroniaueurs se sont moqués de cet anachronisme et ils ont eu raison ; ce qu’ils ont oublié de dire, c’est que tel groupe, par exemple la femme qui sort de l’église au bras de son mari et à qui un amoureux baise la main par derrière, constitue un excellent morceau de peinture.

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Voulez-vous des tentatives plus fortes, plus audacieuses, quoique très incomplètement réussies? Regardez l’ylnaïs, de M. Mossa : il n’y a là qu’une robe de soie à raies jaunes; mais quelle robe et quelles raies! Regardez la Boute cavalière du bois de Boulogne, de M. Renoir ; il n’y a là qu’un buste d’amazone lancée au trot d’un ebeval; mais quel buste et quelle exj)ression de visage! (Tomme le haut du corps est enveloppé d’air, et comme on lit dans la physionomie la béatitude de se sentir emportée, de fendre le vent!

Il ne faut pas oublier un très bon Portrait de vieille fille, de M. Lintelo, modelé avec la conscience et la fermeté d’un ancien; un excellent Portrait de M. Thiers, " par M. Bœtzel, où, artiste novateur, l’auteur a essayé de donner à la gravure sur bois l’aspect de l’eau-forte; enfin, une de ces spirituelles et vives aquarelles, où le peintre Renassit fait mouvoir des soldats et courir de petits cavaliers.

Est-ce tout?

>'on, sans doute, ce n’est pas tout : mais le lieu est frais, la lumière est bonne, les toiles bien disposées, la promenade jieu fatigante. Je serais coupable, si je ne vous laissais le soin de pousser plus loin les investigations et le plaisir de faire vous-même quelques découvertes.

Paysages, — marines, — animaux, — fleurs, — fruits, — natures-mortes.

L’autre jour la direction des beau.x-arts achetait à l’hôtel Drouot un délicieux Constable, le Cottage, et faisait effort pour en acquérir un second, d’un caractère sévère et presque grandiose, la Baie de Plgmoulh. Voilà qui est bien. Installer au Louvre un rudiment de l’école an-

glaise, y placer comme pièce d’allcnte le premier en date des peintres naturalistes, celui dont les œuvres, traversant la Manche au temps de la Restauration, vinrent révéler à nos jeunes artistes l’idéal qu’il n’entrevoyaient que vaguement, c’est un acte de bonne administration que nous avons loué et louerions encore.

Mais logique oblige.

On ne peut pas admirer Constable, sans ressentir aussi quelque tendresse pour les éminents naturalistes que son exemple a suscités parmi nous ; d’autant, que les initiés ontdépassé l’initiateur, et si prodigieusement servi l’honneur de la France, que de toute part c’est à elle qu’on rend la palme. Le paysage est reconnu comme la force vitale et la grande originalité de notre école moderne. Par le paysage et les genres qui en dépendent, animaux, fleurs, fruits, nous dépassons les peuples contemporains ; et on peut dire, sans faire injure à personne, que, si le paysage n’existait pas, depuis quarante ans il n’y aurait plus d’art dans notre pays. La grande peinture historique, par où doit s’exprimer notre civilisation, n’apparaît encore que par fragments isolés et souvent contradictoires, dans David, Gros, Géricault, Delacroix, Courbet, Millet ; elle manque d’unité, de suite surtout ; et, quoique cent fois, dans cent œuvres merveilleuses, elle ait atteint le but, elle ne saurait constituer, quant à présent, ce qu’on appelle une tradition nationale. L’autre peinture, celle que l’Etat cultive dans ses deux serres chaudes de l’école des beaux-arts et de l’école de Rome, n’est qu’un art d’imitation et de seconde main, absolument nul en soi, puisqu’il est en même temps étran ger à nos mœurs, excentrique à nos idées, indifférent à notre goût. Seul le paysage forme une tradition ; depuis quarante ans passés, il présente une succession non interrompue d’œuvres qui procèdent des mêmes doctrines, se maintiennent à la même hauteur, et vont croissant en nombre d’année en. année. Seul aussi le paysage est national, et il l’est, non-seulement parce que l’image qu’il aime à retracer, qu’il poursuit dans l’infinie variété des

sites et des aspects, c’est l’image de la France, >^de la patrie vénérée, mais encore parce que le principe dont il se prévaut est le principe même qui anime notre litérature descriptive depuis Rousseau jusqu’à Mme Sand. Car, qu’on ne s’y trompe pas. Constable, dont je rappelais tout à l’heure les titres glorieux, n’a pas créé le paysa^m français : il lui a donné l’occasion de naître. Le sentiment naturaliste qui inspirait Constable, nous l’avions avant lui, et plus complet, j’ose le dire ; nous l’avions puisé dans certaines prédispositions natives, et il avait revêtu une première forme souveraine sous la plume de nos grands prosateurs, Jean-JacquesRousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand. Seulement, en peinture, inhabiles ettimorés, n’ayant aucun modèle sous lesyeux, nous cherchions sans trouver. Constable vint et mit fin à nos tâtonnements. La vue de ses tableaux exposés en 1824 fut une révélation pour tout le monde. Le respectable Paul Huet, qui lui-même en avait copié un, me racontait peu de jours avant sa mort que Delacroix, frappé d’admiration après les avoir vus, repeignit sous leur influence, au Louvre même et avant l’admission du public, la fameuse campagne où s’accomplit le Massacre de Scio. Les écailles étaient tombées, on voyait clair. Sans se préoccuper davantage du peintre anglais, chacun se mit à l’œuvre chacun chercha sa voie dans l’élude (le la nature, et l’enthousiasme fût tel que, pendant vingt ans, ni l’ignorance du public, ni les persécutions de l’Institut ne purent le refroidir. Ainsi Constable nous a ouvert les yeux, il ne nous a pas engendrés.

Ceci constaté, si l’administration des beaux-arts se met à acheter des Constable, ce que nous ne saurions trop approuver, il faut, par voie de conséquence, qu’elle se réconcilie avec le paysage moderne, qu’elle prenne décidément en mains la cause de notre école nationale, nu’aurait-elle de mieux à faire, après tant de désastres, ‘.pie de défendre et favoriser ce qui fait la gloire de la France ? Pourquoi toujours s’évertuer à ressusciter les morts, à sauver des arts en voie de perdition, quand il

suffit de tendre la main aux vivants pour être utile et s’acquérir des titres ineffaçables à la reconnaissance ?

Corot est le patriarche du paysage français. Depuis cinquante ans, il peint. Si la gloire lui est vènue tard, il n’.en a pas été de même du talent. Il était à la révolution commencée par les deux tableaux de Constable, enrôlé parmi les novateurs. Il a vu naitre et grandir l’école, grandissant lui-même et évoluant, sous la double action de la réflexion et des années. Ce peintre du vaporeux a commencé par des études d’Italie dont un classique approuverait la précision et la vigueur. Depuis, il est devenu le poète tendre et délicat que tout le monde connaît. J’ai déjà dit que, dans ses œuvres, je préférais les études sur nature aux compositions personnelles. C’est ce qui fait que je donne le Passeur pour supérieur à la Pastorale. Une rivière, une barque, des gens sur la rive, un fond de rochers dont le soleil éclaire les hautes arêtes : c’est une étude arrangée en tableau. Quand on songe que la main qui a posé ces touches légères porte le poids de soixante-dix-sept années, on est surpris et émerveillé de tant de vaillance. L’illustre vieillard surnage’seul de tout un passé disparu. Ses compagnons de lutte sont morts. En le couronnant, on couronnerait non-seulement un demi-siècle de travail et d’honneur, mais, dans sa personne, la génération à jamais glorieuse qui a renouvelé le paysage et dont il reste parmi nous le dernier représentant.

Cet hommage rendu, rien ne nous empêche d’aller vite. Les paysagistes sont si nombreux, que c’est à peine ■ si nous pourrons noter les principaux en passant.

Commençons par les célèbres :

J’ai dit de Daubigny que son Soleil couchant était le plus beau paysage du Salon. Sa Neige n’est pas moins importante, mais a quelques défauts : le blanc est plaqué par longues bandes rugueuses et inutilement empâtées. Heureusement le ciel, avec sa ligne horizontale de nuages roses, fait oublier ces négligences, et, chose inappréciable, le mouvement du terrain donne à

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merveille la sensation d’une plaine qui se continue au delà du cadre et s’étend à l’infini. — Le vieux Cabat n’existe plus qu’à l’état de souvenir. Saluons avec respect cette force disparue, et passons : peut-être un ami le dissuadera-t-il de paraître plus longtemps dans l’arène. — Chintreuil est au-dessus de lui-même; cet Effet de j)luie et de soleil à la surface de ce marais dont quelques bœufs paissent l’herbe courte, est vraiment admirable, et il a un égal dans le ciel incandescent qui noie de sa lumière dorée tout le paysage de la Marée basse. Harpignies donne sa note la plus haute dans le Saut du loup, paysage un peu monochrome, mais d’un heureux agencement de lignes et d’un lier caractère. Si le premier plan était aussi parfait que le second, ce serait un chefd’œuvre. — Jules lléreau monte d’année en année. Talent net, franc, sûr de lui, il cherche la force dans la simplicité et dans l’unité, et il y trouve parfois la grandeur. Ses deux vues de la Tamise sont magistrales; un jury stupide les a placées hors de la vue, croyant les placer hors de l’admiration : il s’est trompé. — Fleury Chenu, vaincu l’an dernier sur le terrain des neiges par M. Castres, a changé cette année et a fait un brouillard. L’impression est bonne, mais l’aspect toujours un peu glaireux. La question d’ailleurs est celle-ci : M. Fleury Chenu nous a fait pendant dix ans des neiges, nous ferat-il pendant dix ans des brouillards? — Marchai a deux scènes de labour qui font antithèse, le Matin, le Soir. Les lignes du dessin sont simples, les silhouettes se détachent fortement sur le ciel. J’imagine que, reproduits par le crayon lithographique, ou à la manière noire, ces deux tableaux feront deux admirables gravures. Tels qu’ils sont, ils pêchent par la couleur. — llanoteau a l’élégance robuste; il est entré depuis son grand succès dans une série de paysages sains et forts, où l’arbre et les verdures jouent un rôle plein d'intérêt, mais qu’il serait peut-être temps de diversifier, si l’artiste veut éviter le reproche de monotonie. — César de Cock est toujours le peintre des dessous de bois, fins, légers, la-

misant la lumière, enfermant dans leur cadre de molles vapeui’s qui bleuissent tendrement les fonds. — Feyen- Perrin ne craint pas de donner à ses créations une teinte de mélancolie. Sa Cancalaise est d’une belle venue et d’un haut style : accoudée au bord d’une fontaine qu’entoure une fraîche végétation, elle attend que le mince filet d’eau ait empli sa cruche en coulant, et songe, le regard à l’horizon. C’est un manteau de noblesse et de poésie jeté sur la réalité nue.

En descendant d’un degré, nous rencontrons les deux Dessous de forêt, de M. Vuillefroy, si consciencieusement étudiés, mais dont la lumière, vraie selon la nature, s’éparpille un peu trop pour l’unité du tableau ; — la Vallée de Cernay, de M. Pelouse, un jeune homme inconnu naguère et aujourd’hui sur le chemin des maîtres;— les CoujDeuses d’herbe de M. Pierre Billet, qui a le tort de se traîner trop longtemps dans les données de Jules Breton et qui devrait se dépayser un peu pour conquérir sa complète indépendance ; — d’Anndour, de M. Camille Bernier, qui manque décidément d’accent dans les grandes dimensions; — le Souvenir de la forêt d’Eu, de M. Daliphard, énergique et puissant effet de neige avec forêt dépouillée et soleil couchant derrière; — les Chênes à l’automne, d’Auguin, vigoureuse composition où les qualités du coloriste se joignent à celle du dessinateur; — le Crépuscule en hiver, de Lavieille^ note fine et juste d’un effet de soir par un temps de neige; — l’Orage sur les plateaux, de M. Servin, où le ciel a le tort d’ètre un peu trop massif et de ressembler à un écroulement de basalte; — la Danseuse des rues, de M. Gustave Colin, qu’on a soustraite au jugement en la l’eléguant dans les frises.

Enfin, c’est M. Mouillon, à qui son grand succès de l’an passé aurait dû épargner le désagrément d’être placé au dessus d’une porte; — M. Armand Beauvais, dont le Chemin des caves, excellent dans ses parties lumineuses, atteste les rapides progrès; — ■ M. Emile Breton, toujours un peu superficiel; — M. Louis Caillou, que je n’avais

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pas encore remai’qué et qui menace M. César de Cock pour les dessous de bois; — M. Defaux, qui ne craint ni les détails ni les grands espaces, et qui soigne les fonds presque mieux que les premiers plans; — M. Th. Jourdan, dont le Retour à la ferme atteste le pinceau soigneux et habile; — M. Stanislas Lépine, dont les qualités, finement pittoresques, sont particulièrement goûtées des vrais amateurs.

Aux peintres de paysage, il faut joindre suivant la classification de Constable lui-méme, les peintres de marine, les peintres d’animaux, de fleurs, de fruits, et ceux de simple nature morte.

J’ai nommé Lansyer. Ses Récifs de Kilvouarn ne valent pas, tant s’en faut, l’Anse deTreffentec, qui est admirable en tous points; ici, les rochers sont mous, incertains, et la mer, quoique belle, manque d’étendue.

M. Vayson est artiste par le sentiment, peintre par l’exécution. Nous l’avons trouvé supérieur dans une Bourriche de pensées. Son Attelage basque ne plait pas moins. Le tableau est établi avec sûreté, sauf peutêtre que la barque, présentée en raccourci derrière la chai’etle à bœufs, ne sedistingue pasassez. Mais l’homme debout qui bêle est superbe; l’atmosphère enveloppe savamment le groupe de la plage, et la coloration de la mer éclairée d'un coup de lumière est d’une vivacité charmante.

M. Emile Vernier s’est lassé de briller dans la lithographie, un art dont on se détourne et que la vogue semble abandonner; il a voulu faire du paysage. Son succès a prouvé que son ambition était légitime. Le Rocher et la Marée basse à Yport sont deux excellentes toiles, bien conçues, bien ordonnées, et où l’air circule librement. Quelque chose leur manque. Quoi? En rien. Un peu plus d’accent. Ayez cela, M. Vernier, et vous égalerez les meilleurs!

M. Appian a une charmante marine prise des Environs de Monaco, des rochers en terrasse que le soleil levant éclaire. Les goélands volent dans l'air salubre, les

ANiNÉE 1873

barques glissent sur l’eau doucement agitée. C’est une impression de gai réveil, de matinale fraîcheur, rendue avec un charme tout à fait attirant.

Un peintre qu’on n’a jamais assez remarqué et qui pourtant, depuis vingt ans qu’il peint, aurait dû appeler l’attention, c’est M. Thiollet. Je l’ai déjà signalé plusieurs fois, je ne vois pas que cela lui ait servi beaucoup. Singulière loterie que l’art! Il y en a qui, du premier coup, gagnent le gros lot, c’est-à-dire la réputation. D’autres, avec plus de mérite, passeront toute leur vie inaperçus. Quel remède à cela? Je n’en vois aucun, sinon que chacun continue à remplir son devoir, qui est pour l’artiste de faire de bons tableaux, et pour le journaliste de dire : ces tableaux sont bons. Peut-être un jour celui-ci serat-il entendu, et celui-là regardé! C’est pourquoi je répète, cette année comme les précédentes : M. Thiollet est un artiste de talent, et ses Crévettières sur la place de Grandchamp sont dignes de tous éloges.

De M. Boudin il n’y a rien à dire. Sa réputation est faite, et son talent gracieux est toujours à la même hauteur. Il s’est taillé un domaine qui lui appartient et où personne n’est encore venu le troubler. Ce n’est ni le Port à Genève, de M. Bellet du Poizat, ni la Marée basse, de M. Courant, malgré leurs qualités réelles, qui l’empêcheront de dormir.

Animaux, fleurs, fruits, nature morte, tout s’offre à la •fois. J’ai nommé les chefs de fde dans chaque genre : Van Marche, pour les animaux; Vayson le disputant à Mme Louise Darru pour les fleurs; Philippe Rousseau j)Our les fruits. Il me reste à enregistrer les Chrxjsanthèmes, de M. Claude; le Coin de jardin, de Mme Escallier; la Branche d’aubépine, de M. Leclaire ; les Fleurs de printemps, de M. de Serres; la Vigne, de M. Kreyder;Ies Fruits, de M. Maisiat; le Bain des moineaux, de M. Méry; et enfin le Coin de table, de M. Fantin-Latour. Tout cela vaut par le rendu, par les qualités de l’exécution, et le public a bien plus à les voir (jue l’écrivain à les décrire.

SALONS

Telle se présente l’armée des paysagistes, innombrable et agitée, diverse de tempéraments et de moyens, plus homogène pourtant dans ses vues que le cabinet de Broglie dans les siennes. Quelques-uns de ses chefs et non les moins illustres lui font cà et là défaut, ses bataillons sont chaque année décimés par le jury. Mais rien 1. î la peut ébranler; chaque année, elle se reforme, vient présenter au feu ses masses compactes; et comme seule elle marche d’accord avec la société moderne, c’est toujours elle qui remporte l’avantage au tribunal de l’opinion.

Vainement les monarchies et les instituts se sont coalisés contre elle, vainement contre elle on a organisé ce <( gouvernement de combat » qu’aujourd’hui même un critique d’art — M. Beulé — est chargé d’appliquer à la société politique. Aux forces vraiment vivantes des sociétés en progrès, rien ne peut être opposé. Pendant dix ans, Théodore Rousseau a été chassé de nos salons, et Théodore Rousseau est aujourd’hui le maître vénéré devant lequel tous s’inclinent; Üupré a été chassé, Decamps a été chassé, Diaz a été chassé, Courbet a été chassé, Millet a été chassé, et leurs noms se trouvent dans toutes les bouches, et chaque Salon nouveau, qu’ils y soient ou non, est la glorification de leur manière, l’apothéose de leur génie.

Certes, il y aurait là de quoi faire réfléchir des esprits, même frivoles. Mais il paraît que l’expérience est la chose qui compte le moins dans le gouvernement des choses humaines. L’ère des persécutions se rouvre aujourd’hui, comme au plus beau temps de l’Institut. Ce que Louis-Philippe a fait contre Théodore Rousseau, ce que Napoléon III a fait contre Chintreuil, il y a, sous la République de 1870, des personnages qui le pratiquent contre MM. Firmin Girard et Lançon. Le gouvernement de combat, qu’on croyait terrassé, reprend une nouvelle vigueur. En vain la France crie qu’en frappant, c’est sur elle-même qu’on frappe; en vain les Américains et les Anglais, accourus chez nous et payant nos paysages au

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