LA NATURE, LE PAYSAGE
C'est une vérité vieille, que les églogues et les idylles ont presque toujours été le contre-coup d’agilations sociales. Froissés par le tumulte du monde, les poètes, les rêveurs se réfugient dans la paix des champs, dans la contemplalion de la nature calme et sereine.
La résurreclion du paysage en France, dans ces dernières années, lient en grande partie à cette cause. Les querelles littéraires et politiques de ce siècle ont rejeté les esprits vers la pacifique nature, et engendré, par voie de réaction, le courant d'idées auxquelles nous devons, en litiérature, La Mare au D.able, Jeanne, Les Paysans ; dans l’art, les œuvres de Rousseau, de Troyon, de Daubigny, de Rosa Bonheur. Les exagtrations du romantisme, les débauches de la coaleur, ont précipité ce double mouvement. Il semble que, saturée d'émotions violentes, dégoûtée de sa propre corruption, la société ait fait un immense retour vers le vrai. Elle s’est senti soudain soif d'émotions calmes et douces. Une vague odeur d'étable, apportée par la brise des champs, lui est montée aux narines. Elle à entrevu, loin des villes infecles, groupés
comme dans un lab'eau de Léopold Robert, la vie rurale, ses tra\aux, ses plaisirs, sa simple et pénétrante poésie. Elle s’est souvenue du seutier perdu dans les blés, du moulin qui tourne sous le vent, de l’eau quiclapote entre les racines du saule, des lointains bleuâires, des mystéeuses profondeurs. Alors, à tous ceux qui lui servent le pain de lesprii, elle à demandé de la nalure, beaucoup de nature. El le poète, le romancier, le peintre, Lout le monde s’est mis à l'œuvre. Ce n’est pas seulement Théo-
PR el D DRE
#2 nee ere nee
dore Rousseau transportant sur la toile la nature toute vivante, avec ses lumières, ses senteurs et ses frissons ; cen’estpas seulement Rosa Bonheur appliquant à l'interprétalion de la vie pastorale sa touche robuste et sa virile manière; c’est Lélia. désabusée, cherchant à calmer par le spectacle des champs les orages de son cœur, et venant noyer dans le sein de la mère universelle les courants de son âme profondément troublée; c’est Balzac demandant aux bois et aux plaines quelques feuillages et quelques brises pour rafraichir € au soir de leur longue journée », les acteurs fatigués de la Comédie humaine. Par ces derniers, le paysage est entré dans la littérature, et y a pris une place que l’action ne songe plus à lui disputer. Dans la dernière œuvre sérieuse de ce temps, Madame Bovary, la nature suit pas à pas les développements de lu fable, se mêle à la vie intime des personnages, et y prend une telle place qu’elle s’y fait en quelque sorte complice de leurs actes, et que, quand lhéroïne succombe, nul ne peut dire si elle cède à léloquence de son séducteur ou aux excitations voluptueuses du paysage qui les entoure.
Maicré la différence radicale qui sépare le procédé du poète de celui du peintre, J'ai tenu à ne pas séparer ces. deux mouvements issus d’un unique effort. Dans l’une et dans l’autre voie, dans la littérature et dans l’art, la tentalive a été couronnée d'un plein succès; mais c’est surtout l'interprétation de la nature par la couleur qui a fait des progrès rapides. En moins d’un quart de siècle, le paysage en France s’est élevé à une hauteur telle, que je ne sais si la suzerainelé artistique des Hobbema, des Cuyp, des Ruysdaël, ne s’en trouve pas menacée. Dans tous les cas, il ne reste que les anciens maitres hollandais dont les œuvres en ce genre peuvent encore supporter le rapprochement des nôtres.
Un de ceux qui ont le plus contribué à l’élévation soudaine du paysage parmi nous, est Théodore Rousseau.
Théodore Kousseau est vérilablementun maitre del’art, dans le sens antique du mot : il a eu en partage le génie
et Loutes les misères qui s’y attachent. Ses luttes obscures, son énergie, sa persévérance, sont suffisamment connues. Ce n'est qu’en 18:9, après vingt ans d'efforts acharnés, que le plus grand paysagiste de ce temps s’est vu admis à l'honneur d’une médaille de première classe. L'heure de la justice n’est venue pour le bon travailleur que quand sa lâche à été presque finie. Au temps de sa dure jeunesse, il n'a eu pour soutien que l'estime de quelques rares amis, etil n’a Connu, en dehors, ni la douceur d’un encouragement, ni la saveur d’un éloge. Mais depuis, la compensalion s'est faite. L'Exposition universelle, en mellant en plein jour les côtés multiples de ce beau talent, la netteté, la précision, la fraicheur, la finesse exquise de cet esprit à la fois sûr, profond et charmant, a Consacré sa lardive réputalion. Aujourd’hui Th. Roussean est arrivé à la maturité; il se possède lui-même et il possède à fond toutes les ressources de son art. Aussi semble-t-il que, dans Ja voie suivie par lui, il ne puisse guère s élever davantage. Les six toiles qu'il expose, admirables fruits de son talent mür, ne nous montrent rien de nouveau ni d’imprévu en lui, mais elles confirment pleinement toutes les qualités que nous lui connaissons. Le plus remarquable de ces paysages a pour titre Les Bords cle la Loire au printemps. C'estune de ces petites toiles dans lesquelles Rousseau aime à élargir et étendre des horizons immenses. Le fleuve gris, d'une transparence admirable, se gonfle entre ses rives sinueuses et vient en lécher les bords. À droite, une petite maison, avec une toiture de tuiles rouges, s’abrite sous des peupliers. Un peu en avant d’elle un massif de chênes de la plus belle venue projette au-dessus de l'eau ses visoureux branchages. Au pied des arbres, dans une petite anse, un robuste compagnon démarre un baleau plat et saisit fièrement l'aviron pour prendre le large. Dans un plan plus éloigné, on aperçoit, par dessous la feuillée, une laveuse rouge qui fait tremper son linge. À gauche, de minces rives, à peine buissonnées de rares arbustes, et faisant pointe dans l'eau, alternent pour ainsi dire avec
D 0 D er D. RES
# 12 { h à (5 (gi