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les flots épars et vont s’affaiblissant à mesure qu’elles s'éloignent du premier plan vers le fond. L'horizon recule devant l'œil. Il serait difficile de donner avec la plume une idée exacte de ce paysage frais et tranquille, tout fait de choses familières, et où la solidité et la finesse s’allient à un égal degré dans une lumière harmonieuse et pleine.
Une matinée orageuse pendant la moisson est un tableau plein d'animation. La moisson est encore couchée sur le sol et déjà l’orage menace. Le ciel secharge. Un rayon de soleil, glissant sous une lourde nuée, dore les gerbes confiantes au revers du sillon. Il ne pleut pas encore, mais le vent qui se lève fait frissonner les maigres bouquets d'arbres dont l’horizon est fermé. Au devant s’éteud le champ menacé. Les travailleurs se hâtent. Le maître, debout sur sa charrelle, empile les gerbes que ses gens apportent à pleines brassées. En face de ce petit cadre où s’agiteun des grands drames de la vie des champs, on se sent des velléités de mettre bas l’habitetde s'arrêter pour donner un coup de main à cette brave fami le dont le pain va être haché par la grêle sur le sillon même qui l'a fécondé.
Je cilerai encore, comme de l'effet le plus saisissant, un petit Hameau dans le Cantal, pris à ce moment du crépuscule où la terre est déjà noyée dans l'ombre vaporeuse du soir, tandis qu’au dessus le ciel s’allume un instant, enflammé par les lueurs occidentales ; et encore une Prairie boisée au soleil couchant, où les bœufs tranquilles qui boivent dans une mare herbeuse, les arbres qu'aucun souffle n’agile, l'horizon qui se décolore lentement, tout traduit, avec un charme infini, la douceur Calme et mystérieuse d’un beau soir.
Daubigny est, comme Théodore Rousseau, un de ces rares esprits qui aiment le beau pour lui-même et pour les jouissances qui en procèdent. Loin de l’art courtisan, loin de l’art traditionnel, ils se sont créé tous les deux une belle et noble place. Ils sont entrés en communion intime avec la nature. Ils l’aiment dans ses attitudes fami-
lhères et pour sa simplicité grande. Ils la prennent telle qu’elle est, telle qu’elle veut bien se faire pour le plaisir des hommes. En marchant par les cheminsetles champs de leur pays, ils n’ont point trouvé de temples grecs placés sur les éminences, aussi n’en mettent-ils point sur leurs toiles. Ils se contentent de rendre le sentiment que fait naître en eux ce que leurs yeux perçoivent; et nue ou parée, trisle ou joyeuse, riche ou maigre, la nature a pour eux d’incroyables trésors de poésie. Mais s'ils ont tous les deux pour elle un amour égal dans sa tendresse et sa profondeur, ils l’expriment diversement. Là où Rousseau met de la force, Daubigny apporte de la grace; quand Rousseau passionne et provoque la pensée, Daubigny charme et fait rêver. El puis ne vous semble-til pas encore que Rousseau tend à se rapprocher davanlage de la cité, tandis que Daubignv s’en éloigne? Pour tout dire, en un mot, qu'il y a quelque chose de plus humain dans le paysage de Rousseau, qu’on y sent davantage l’homme el les détails qui accusent les préoccupations de sa vie; que si l’homme n’y est pas, on le devine aux alentours, lui, sa cabane ou quelque chose de lui; et même on voit qu'il vient de passer, le paysage est encore pour ainsi dire tout chaud de sa trace.
Le talent de Daubigny a singulièrement grandi depuis les dernières exposilions, et il est appelé à graudir encore. Les artistes de celle sincérité et de cette trempe ne s'arrêtent pas en chemin. I lui reste, d’ailleurs, quelque chose à faire. 11 sent vivement et il rend juste; mais la variété des sentiments et des moyens lui manque peutètre un peu. Je trouve que, dans ses notes en apparence les plus Joyeuses, il y a un fond de mélancolie inlime et myslique qui n’est pas dans le sujet, et dont il semble ne pas bien se rendre compte. Ses ciels, admirables pour l’élévalion, la profondeur et la transparence, sont peut-être trop uniformes. Les lointains semblent lui laire peur : il barre et ferme brusquement l'horizon comme s'il en redoulait des vertiges Quoi qu'il en soit, el en allendant des progrès nouveaux, Daubigny expose
celte année quatre toiles, dont deux sont véritablement des chefs-d’œuvre, Le Printemps et La Vallée d’OptevOZ.
On ne saurait imaginer rien de plus frais et de plus gracieux que Le Printemps. Du fond du tableau, par un sentier qui s'ouvre au milieu des blés verts, s’'avance une jeune paysanne montée sur un âne. À gauche, parallèles à ce sentier, s’allongent une ligne de pommiers en fleurs, et par derrière un massif de peupliers dont les profondeurs sont tout humides de fraicheur et d'ombre. A droite, une longue rangée de pommiers courts et trapus viennent de l’horizon vers le premier plan en décrivant une courbe. Entre ces arbres, de beaux champs de blés en pleine croissance, traversés par le sentier dont j'ai parlé. Sur le devant, des herbes et des fleurs. Rien dans tout cela qui ne soit jeune, original et charmant : c’est lidylle du renouveau dans toute sa verdeur et toute sa grâce.
J'aime mieux cependant La Vallée d’Optevoz, dontla composition me paraît mieux entendue et l'aspect général plus ferme. Deux collines rocheuses partent de chaque extrémité du premier plan, et vont se dirigeant l’une vers l’autre à mesure qu’elles s’approchent du fend. A leur point de rencontre est un bouquet d'arbres. Dans le val formé par l’écartement des rochers, s'étend une nappe d’eau, où le jonc croit par touffes et sur laquelle naviguent des files de canards. Au dessus, un ciel gris argenté baigne le tout de sa lumière calme. La fermeté des terrains, revôètus d’une mousse courte que soulèvent çà et là les larges assises du roc; le petit sentier pratiqué le long de l’eau et sur lequel s’avance un bonhomme suivi d’un chien; la nappe, d’une fluidité profonde et transparente; la lumière, d’un éclat affaibli qui enveloppe le paysage, font de cette toile une œuvre de maitre, pleine d'harmonie et de force.
Un autre paysage, aussi fort remarquable mais inférieur aux deux premiers à cause de sa physionomie plus trouble et moins altière, est le Soleil couché. Sur un
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plateau, par un chemin creux, rayé de profondes ornières et bordé d’une double rangée de pommiers durs et noueux, arrive un troupeau qui revient des champs. Le soleil n’est plus à l’horizon qu’une mince ligne rougie. Une meule de paille dessine sa noire silhouette sur le ciel. Des chardons sauvages et d’autres plantes communes croissent au rebord du chemin. Le bétail, fatigué du Jour, s’avance tumultueusement, baissant la tête et ayant hâte de rentrer au pare où l’attendent le repos et le sommeil.
Je range parmi les paysages Les Glaneuses de Millet. À la vérité, la nature n’y est qu'un prétexte, qu’une occasion. Toute la pensée se concentre sur les trois personnages qui peuplent cette scène. Mais ces personnages sont des paysannes, ils accomplissent un acte de la vie des champs. Or, j’admets difficilement qu'on puisse séparer Ie paysan de la nature. Il en fait en quelque sorte parue intégrante comme l'arbre, comme le bœuf. L'indi- \idualilé est assurément plus accusée chez lui que chez l'animal ou la plante, puisqu'il soumet l’un et utilise l’autre. Mais, au point de vue de l’art, il se trouve être simplement le terme le plus élevé d’une série, qui commence au végétal pour s'arrêter à lui, paysan ; en telle sorte qu'il est attaché à la nature par des chaines plus solides que celles du servage, je veux dire par les lois de l'harmonie. Aussi bien que le chène dont ïl a la force. aussi bien que le bœuf dont il a la lenteur, il s’harmonise avec lanalure qui l'entoure, à la fois par son costume, par sa démarche, par ses attitudes. Dans les champs, qu'il travaille ou qu'il repose, il est magnifique de couleur, de forme et d’allure; partout ailleurs il est grotesque et laid. Par contre, l’homme des villes transporté dans un paysage, me parait ridicule : il gène l'œil ot fait tache.
Sur une terre grise où se hérisse encore le chaume que la faucille a tranché, trois paysannes, vêtues de drap Commun Lombant à plis lourds, se courbent vers le soi. Elles ramassent les épis que l'œil perspicace du proprié-
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taire à oubliés. Leur tête encapuchonnée laisse à peine voirleurs traits grossiers. Qu'importe? Elles n’ont pas de nom, elles ne sont pas telle ou telle femme; elles sont une race, elles sont une fonction sociale : elles glanent quand les autres ont moissonné. Leur tablier relevé en corbeille, est noué par les deux bouts derrière leur dos. C'est là qu’ell:s mettent les épis sans tige que le hasard a jetés dans les plis du sillon. Quant à ceux auxquels le chaume adhère encore, elles les tiennent réunis en bouquet dans leur main gauche ramenée sur leurs reins. C’est ainsi que, toujours courbées et acharnées au travail, elles vont sans relever un moment la têle. Le ciel pourrait à son gré les cuire de soleil ou les tremper de pluie, elles n’ont pas le loisir de s'en inquiéter; car ce qu’elles eueillent ainsi de leur main rouge et durcie, c'est du pain pour l'hiver. Seulement, au lieu de cueillir ce pain comme les maîtres, à pleine brassée et en plein champ quand les blés sont debout, elles ramassent les miettes tombées après que ces mailres ont passé. Or, dans le lointain, cependant que les ralheureuses fatiœuent et ahannent, les moissonneurs poussent joyeusement les gerbes sur les charrettes ei pressent le départ vers le village, dont les maisons blanchissent à l’horizon, et où les attendent le repas, le vin et la danse,
Cette toile, qui rappelle d'effroyables misères, n’est point, comme quelques-uns des tableaux de Courbet, une harangue politique ou une thèse sociale : c’est une œuvre d'art très belle et très simple, franche de toute déclamation. Le motif est poignant à la vérité; mais, traité comme il l’est, dans le plus haut style, avec largeur, sobriété et franchise, il s'élève au-dessus des passions de parti, et reproduit, loin du mensonge et de l’exagéra ion, une de “es pages de la nature vraies et grandes, conime en trouvaient Homère et Virgile.
Qu'est-ce que la nature à donc fait à M. Français pour qu'il la maltraite ainsi? Lui en voudrait-il de ce qu’il ne la comprend pas ? Mais alors qui le force à faire du paysage? Il y a tant d’autres occupations légitimes auxquelles
un honnête homme peut se livrer ! Qui le porte à réduire l’art du peintre au vulgaire talent d’un faiseur de vignettes? Il y à tant de gens respectables qui se donnent du mal à élever ce grand art! Ah! M. Français, si la nature vous avait pris pour son unique confident, comme nous serions trompés sur son compte, et comme nous la Connaitrions mal! Vous ne voyez d’elle que la superficie; son côté inlime et profond, son âme vous échappe. Votre manière est mesquine, étroite, sans conviction; elle amoindrit et rapelisse tout : j'en atteste votre Effet de printemps, aussi bien que votre Étude d'hiver. Non pas, certes, que l’habileté manque à votre pinceau, ni la ficelle; mais ce charlatanisme-là, voyez-vous, ne saurait remplacer le sentiment quivous manque. Il faut y renoncer; la nature est un livre fermé pour vous. Si vous voulez continuer à faire du paysage, remettez-vous à l’école, éludiez les maitres. Avec eux vous apprendrez, du moins, qu'il y a dans la nature quelque chose dont vous ne vous doutez pas : la poésie. N'avez-vous pas ouï dire, d’ailleurs, que les esprits secondaires ne peuvent boire aux sources originales? Il en découle un vin trop robuste pour leur faible poitrine, il faut à leur débilité le mélange déjà affaibli des interprétateurs. Or, voici qu'à Manchester les Anglais mettent au jour nombre de paysages inconnus et des meilleurs, Hobbema, Ruysdaël, Rembrandt même. Partez vite ; allez, allez à Manchester.
J'ai toujours eu pour Corot un singulier mélange d’amour el de pitié bienveillante. Je ne sais où cet excelient homme, dont la manière est si doucement émue, va prendre ses paysages; je ne les ai rencontrés nulle part. Mais tels qu'ils sont, ils ont un charme infini. Il y a dans cette façon de comprendre et de traduire la nature quelque chose qui rappelle Bernardin de Saint-Pierre. C’est vague, c'est indécis; le sentiment des individualités naturelles de l'arbre, dela plante, du rocher, nes’yfaitguère jour; mais la pénétration vive des choses générales, des herbes mouillées, des ombres fraiches, des lumières pures, y est fortement accusée, et suflit à la simplicité des motifs.
Et puis ces limpides paysages semblent entrainés dans une danse mystique, aux accords d'un instrument invisible. Ne troublez pas ces nymphes et ces amours qui parcourent ces régions primitives, vierges comme l'Eden, humides et touffues comme lui. Ils sont là.'couchés ou debout, suivant intérieurement le chœur des mélodies aériennes. Un souffle les a déposés sur Fherbe; un
[+ souffle peut les emporter dans le tourbillon d’une ronde i légère, rhythmée aux douces ivresses qui naissent à la ! À 4 fois des Sons, des lumières et des parfums!
D E Courbet n’a pas, tant s’en faut, celte jeunesse, cette
fraicheur et cette conviction. Courbet est un sceptique en matière d'art, un profond sceptique. Et c’est dommage, vraiment, car 1l à de très belles et très fortés qualités. Sa brosse est vigoureuse, sa couleur soïide, son relief quelquefois surprenant. Il saisit les attitudes extérieures des Le | choses ; les mouvements des terrains ct . arbres lui sont familiers. Il rend bien, en un mot, ce qui se voit. Mais il ne va pas au delà parce qu'il ne ue pas à la peinture. Son spiritualisme n'est pas assez exalté pour qu'il en arrive à considérer les formes et les groupes comme des condensations de l’âme universelle, et à poursuivre l’expression de celle-ci sous la figure de ceuxlà. Quoi qu'il en soit, ses paysages ne manquent assurément pas de valeur.
Les bords de la Loue sont empre eints de toutes les qualités de rendu matériel que j'ai signalées. Si le terrain l de gauche était mieux établi, ce serait un bon tableau. Il faudrait t pourtant y bilfer ce ridicule jeteur d’épervier, qui se tient si mal d’ailleurs, et qui semble être planté là, sur le devant, comme s’il était la morale et la conclusion de ce paysage. On croirait que Courbet a simplement voulu montrer aux amateurs un bon endroit pour la pêche. Pour des raisons analogues à celles précédemment (h exposées, je ramène les scènes de chasse au paysage, dont clles ne sont qu'un épisode.
Ea chasseauchevreuil dans les forêts du Grand-Jura est un des meilleurs tableaux exposés par Courbet. Le pi-
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queur qui sonne la curée, les chiens marbrés de taches brunes, le chevreuil surtout pendu par la patte, sont des chefs-d'œuvre d'exécution matérielle, d’un faire solide et franc. Le piqueur sonne de toute son âme, et il semble qu'on entende l'instrument sauvage résonner dans le silence de la forêt. Les chiens sont admirables d’impalience. Malheureusement, à côté de cette partie savamment éclairée, se trouvent des tons noirs et charbonnés qu'on ne s'explique pas ; les chiens ne disent pas assez leur race, ils n’ont guère que la taille du basset, et ils ont le pelage des braques ; le tableau se coupe trop brus- -quement dans ie haut ; la tête du chasseur adossé à un arbre manque de relief. Elle est si peu apparente, le corps de ce chasseur debout se prolonge tellement, qu’on esi tenté de chercher son chef hors du cadre.
La biche forcée à la neige ne vaut pas la chasse au chevreuil. À la vérité, la bête est bien tombée, le terrain se dégrade convenablement, les broussailles rouillées sont du meilleur effet. Mais les chiens qui volent, suivant tous la même direction, et tenant tous le même mouvement au-dessus de terre, sont parfaitement ridicules. On les dirait gonflés et en baudruche.
Courbet n’est pas seulement un paysagiste, c’est encore un habile faiseur de portraits, et surtout un peintre de genre audacieux. Je dirai tout de suite ce que j'en pense, pour n’y plus revenir.
En voyant l’œuvre entière de Courbet, maitre-peintre, je me suis rappelé involontairement cette page de Proudhon : CI faut que le statuaire, que le peintre, de même que le chanteur, parcoure un vaste diapason ; qu'il montre la beauté tour à tour lumineuse ou assombrie. dans toute l'étendue de l'échelle sociale, depuis l’esclave jusqu'au prince, depuis la glèbe jusqu'au sénat. Vous n'avez su peindre que des dieux; il faut aussi représenter des démons. L'image du vice comme de la vertu est aussi bien du domaine de la peinture que de la poésie : suivant la leçon que lartiste veut donner, toute figure belle où laide peut remplir le but de l’art. Que le peuple,
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se reconnaissant à sa misère, apprenne à rougir de sa lâcheté ; que l'aristocratie, exposée dans sa grosse et obscène nudité, reçoive sur chacun de ses muscles la flagellation de son parasitisme, de son insolence et de ses corruplions ; que le magistrat, le militaire, le marchand, le paysan, que toutes les conditions de la société, se voyant tour à tour dans lidéalisme de leur dignité et de leur bassesse, apprennent, par la gloire et par la honte, à reclilier leurs idées, à corriger leurs mœurs et à per-
fectionner leur institution. Et que chaque génération, ; déposant ainsi sur la toile et le marbre le secret de son É génie, arrive à la postérité sans autre blâme ni apologie : que les œuvres de ses artistes. »
4 Ces paroles de lillustre publiciste donnent la raison
de l’œuvre entière de Courbet, depuis les Casseurs de
Pierres jusqu'aux Demoiselles des bords de la Seine.
ME * Il est croyable que, dans leurs causerics familières, les
| deux Francs-Comtois, dissertant des choses de l’art, se
seront rencontrés sur un point, la moralité de son but :
etalors, ou Proudhon aura systématisé et réduit en théo-
ric les idées flottantes de Courbet, ou Courbet aura appli-
qué dans la mesure de son tempérament les théories
toutes faites de Proudhon. C’est ce dernier cas qui est le
plus probable, la théorie du philosophe se trouvant plus
large, plus élevée que l'application de l'artiste. En effet,
du vaste diapason indiqué par le philosophe, Courbet n’a
parcouru qu'une partie, celle de la beauté assombrie : il
n'a pu s'élever jusqu'à l’autre. Ses personnages, il les a
bien montrés dans l’idéaiisme de leur bassesse, mais Ja-
mais dans cetui de leur dignité. Il n’a sans doute voulu
à qu'une chose : « que le peuple se reconnût à sa misère
et apprit à corriger ses mœurs. » Car, dit le théoricien,
(suivant Ja leçon que l'artiste veut donner, toute figure, belle ou laide, peut remplir le but de l’art. »
Mais il y a là une erreur d'esthétique, dont la responsabilité incombe plus encore au peintre qu'à son théoricien. Il est très discutable en effet, que l’art n'ait qu'un but a. à de moralisation immédiate, qu'un tableau, comme une
fble, doive avoir sa moralité. Je suis pour ma part très éloigné de le penser. L'art n’a point à imposer des idées ;
il ne saurait se faire apôtre ni triban; il n’a point à châ-
lier les mœurs comme la comédie, ni à fouetter le ridicule comme la satire. En s'appliquant à cette tâche, il abandonne son objet et trahit véritablement sa mission. L'action de l’art est toute médiate ; il n’a point à faire l’éducalion spéciale d’une génération, et à diriger son aclivilé de préférence vers tels ou tels objets. Il a à faire l'éducation générale de l’homme etde l'humanité. Il agit, lentement il est vrai, mais sûrement, sur la source même de nos idées et de nos sensations ; et, par la surexcitation passagère qu’il provoque en nous, il apprend à notre être qu'il est toujours pour lui un échelon à gravir dans l’élévalion morale, et, en nous incitant à le gravir, il nous améliore et nous épure.
Je m'excuse presque d’agiler ces hautes questions, à propos des tentatives de Courbet, presque toutes avortées. La poussière et le scandale qu'il avait soulevés autour de son nom sont aujourd'hui bien tombés. Depuis que le courant des idées, éparpillé vingt ans par les secousses profondes que notre sol a subies, tend à se reformer el à reprendre une direction, on ne s'occupe plus guère du R#alisme. L'idée que Courbet prétendait avoir mise dans les Casseurs de pierres, Enterrement d'Ornans, les Demoiselles du village, les Baigneuses, devient de moins en moins compréhensible. Ces toiles, faites pour la foule, n'ont jamais eu de prise sur elle. Et Courbet, qui commence à le comprendre, s'en venge cette année en exposant, double injure à Paris et au peuple, les Demoiselles des bords de la Seine, dont le titre jovial indique assez la pensée impertinente. En bafouant ainsi la majeure partie de ses admirateurs, Courbet se condamne lui-même.
En résumé, Courbet est un brave ouvrier peintre, qui, faute de comprendre l'esthétique de son art, gaspille sans profit de belles et rares qualités. Comme peintre de genre, 1l a pu croire autrefois que la peinture devaitavoir