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s’échelonnent et posent au hasard debout on couchées. Les vieilles montrent leur grand masque romain, bronzé, ridé, impassible ; celle qui est vue de dos, debout au second plan, avec une draperie blanche sur la tête, est admirable d’allure, et d’un haut style. Parmi les jeunes, trois surtout sollicitent le regard: la pelite de gauche, qui s’accoude sur une botte de foin; celle de droite, qui rêve vaguement en mordillant un brin d'herbe; et enfin la perle du tableau, celle qui est au premier plan sur le devant. Elle est bien jeune pour Fàpre mélancolie qui la ronge. et ses vêtements sont bien grossiers pour sa resplendissante beauté. Un mouchoir jaune entoure ses noirs cheveux ; une chemise de rude toile couvre sa poitrine ; une jupe bleue et rouge, tombant à plis lourds et droits, lui enserre les hanches. Ce n’est pas assurémentune jeune première ; si l’ovale de sa tète bien détachée est ferme et pur, sa main rude rappelle le travail, etson pied est plébéien. Mais, comme ce soleil qui l’a brunie et dorée lui chauffe le sang, et comme sa parine gonflée aspire Îles haleines amoureuses ! Pauvre enfant! elle ne peut fuir ce soleil implacable et cherche vainement autour d'elle la réalisation de son rêve. Aussi, que d’ardeur passionnée dans ses grands yeux et dans cette arcade sourcilière qui se projette vers l'horizon ! Que de désespérance el d'irritation secrète dans ces lèvres si amèrement crispées !
M. Hébert expose, en outre, deux portraits d'une élégance et d’une distinction remarquables. Celui de madame la princesse Ch. de B... n'indique pas assez le passé du modèle ; celui du fils de M. P... me parait meilleur. L'enfant est en pied, debout, vêtu d’une jaquette de velours noir, tenant en main une arbalète. Ce portrait rend bien ce qu'il doit rendre, l’homme futur dans l’enfant actuel.
Il y a des chiens féodaux et guerriers, toujours en chasse, traquant le poil et la plume par monts, par vaux et par plaines. Il y a des chiens aristocrates et fainéants, nourris d’oisiveté, jouant sur des tapis, dormant sur le velours. Ces deux familles lâäches et rapaces ont dû la
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ANNÉE 1857 DO prolongation de leur type au dévouement d'une troisième qui s’est faite volontairement victime expiatoire. Un jour, en effet, le brigandage des uns et la servilité des autres élant montés jusqu'au trône de Dieu, celui-ci résolut d'en finir et d’exterminer la race canine tout entière. Elle allait périr, quand un sauveur se présenta, ce fut le caniche. Le caniche fut accepté par Dieu en rémission des péchés de tous ; espèce fut sauvée, mais le martyre du caniche, du chien rédempteur, commença. Le caniche est devenu le chien de la misère, Fami et le compagnon de toutes les infortunes ; c’est le chien doux, humble, intègre, chaste, qui est mort el qui mourra pour le rachat de plusieurs. A travers la soif, la faim, le travail et la crotte, il poursuit, infaligable, son œuvre d’expiation, mullipliant ses rôles avec son dévouement, se faisant tout à tous, Antigone avec l’aveugle, quèteur avec le pauvre, artiste avec le salimbanque.
M. Joseph Stevens est l'avocat du chien pauvre, et il plaide éloquemment sa cause. Tout le monde se souvient du Métier de chien de 1852. Cette année, notre Belge écrit quelques pages émues du martyrologe des caniches. L'Intérieur du saltimbanque est palpitant; c'est un taudis où gisent, à côté d’un matelas, des hardes, un tam bour, une table. Les chiens sont en grand costume de parade et attendent. Le maitre est absent. Dans le Repos, le caniche est assis sur le derrière, fermant les yeux. Il à
‘encore sa camisole rouge et son bonnet vert, le pauvre forçat de la place publique. Le maitre est toujours absent. Mais n'est-ce pas comme s’il était là? Ne reconstruisez-vous pas, avec les objets familiers qui meublent cet intérieur, l'existence débraillée du pauvre sallimbanque? Et ne voyez-vous pas lhomme, à travers ce chien qui vous regarde si tristement ?
M. Alfred Stevens aborde franchement la peinture de la vie, trop franchement peut-être, puisqu'il lui arrive parfois, comme dans La petite industrie, de dépasser l’objet de son art et de s’aventurer sur les terres de la littérature. C’est, du reste, un talent distingué, un esprit
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de bon vouloir. Sa manière s’est épurée avec le temps, quoique sa touche soit encore un peu lourde.
Ea petite toile, intitulée Consolalion, a obtenu un succès très mérité. La scène est sinple et vraie. Dans un salon bourgeois, tendu de jaune, trois femmes sont assises. L'une est vêtue d’une robe de mousseline blanche à liséré rose. Les deux autres, la mère et la fille, sont en deuil d’une perte récente; elles rendent à leur amie une visite de première sortie. Ea veuve pleure en cachant sa figure dans son mouchoir; l’orpheline est très émue. L’amie tâche de consoler ces deux douleurs par les paroles d'usage en pareil cas. Tout cela est bien senti, bien æendu, sobrement peint et suffisamment harmonieux.
La Petite Industrie représente une femme, en haillons noirs el sales, avec un mouchoir en mentonnière,. vendant des calepins à deux sous qu’elle tire d’un mauvais Cabas effondré. Elle se tient debout à l'angle d’une rue, le long d'un magasin de modes. À ses pieds, un enfant plus mal vêtu encore est couché sur le pavé. Comme conception, c'est déclamatoire et en dehors de la peinture. (
Chez soi, l'Eté. sont deux charmantes petites toiles d'intérieur, composées avec minulie, préciosité peutêtre, mais qui témoignent d’un vif sentiment des détails intimes et familiers.
M. Gérôme semble devoir appliquer désormais son talent à l'interprétation de la vie contemporaine. Ce serait bien, si, en changeant de sujet, il avait amélioré sa manière. Mais il n’en est rien; si son dessin est toujours fin et subtil, sa couleur est toujours sèche et froide, sans solidité ni profondeur. Les paysages qu'il a rapportés d'Egypte sont loin, au dire de ceux qui ont parcouru cette contrée, d’en repraduire les lumineuses clartés et les lointaines profondeurs, en un mot, la physionomie intime et vraie.
Sa Sorlie du Bal masqué, qui a excité une si vive sensalion, soulève aussi des objections nombreuses. L’exécution générale est faible et molle. Le rideau de
ANNÉE 1857 O1 - bois, qui forme le fond, n’a pas le modelé suffisant; ce qui, joint au peu de franchise de la couleur, donne à ce crépuscule du matin les apparences d’un crépuscule du soir. Toute la valeur de la toile consiste dans l'exécution du groupe principal, celui qui entoure Pierrot blessé; les physionomies sont fines et bien rendues. La tête et le bras du pierrot sont d'une excellente facture. Nous n’avions pas besoin de cela pour savoir que le crayon de M. Gérôme est minutieux et élégant. Mais la robe du noble vénitien éclate trop; elle sort de la gamme. L'autre groupe, celui que forment Arlequin et le Sauvage en s’en allant, est d’une bonne allure. Il y a, certes, du talent dans tout cela. Mais d’où vient que cela vous laisse indifférent et froid ? Par quel secret étrange M. Gérôme a-t-il pu faire perdre au duel et à la mort leur solennité et leur grandeur farouches ? Comment surtout le peintre ambilieux, qui voulait naguère mettre en couleur le Discours Sur l’histoire universelle de Bossuet, et essayait de symboliser dans une toile immense le règne d’Auguste et la naissance du Christ, s’arrête-t-il aujourd’hui à ce vulgaire épisode de la vie du débardeur, et fait-il du Gavarni en mélodrame ?
Le Vialique de M. Louis Duveau, acheté pour le musée d'Alençon, soulève et résout victorieusement une question d'esthétique assez grave. Les quelques personnages qui composent cette scène ne posent point devant les yeux, groupés en une action fixe, ils traversent la Loile et s’en vont ; encore quelques pas, et ils seront hors du cadre. Ce passage rapide et muet inquiète d'abord. On ne sait si l'on doit s’arrèter pour examiner un groupe qui menace de se dérober aux yeux. En aura-t-on Île loisir, etle temps ne va-t-il point manquer? Des peintres ordinaires eussent facilement évité celte apparente erreur de composition : il n’y avait qu’à étendre le paysage, où qu'à diriger la marche du groupe vers le premier plan, sur le spectateur. M. Louis Duveau n’a pas voulu user de ces moyens faciles, il y a lieu de l'en féliciter. L'effet qu'il a cherché est rendu, l'impression en demeure
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saisissante. On sent que la mort, qui a soulevé si brusquement, là-bas, le loquet d'une cabane de pauvres, esl pressée ; elle menace d'emmener son homme sans feuille de route, et le moribond s'agite dans l'angoisse de ses derniers parchemins. Aussi ce viatique, qui passe et se hâte, sur ce plateau àâpre et véhément que secoue Île vent de la côte, reste-t-il longtemps dans lPesprit comme une apparition douloureuse et sinistre.
M. Louis Duveau semble s'être voué plus particulièrement, depuis quelques années, à l’étude des natures bretonnes. Qu'il prenne garde de s'y spécialiser ! Je n’en- +ends pas nier assurément l'importance poétique du vieux pays celle et le haut caractère de sa physionomie. Les poètes et les prosateurs nous ont d’ailleurs assez gâté Ja Bretagne, pour qu’il soit permis à un peintre sérieux, à un fils du sol, d'entreprendre la restitution de celle terre romantique par excellence. Je n’entends pas nier non plus la forte originalité que M. Louis Duveau apporte dans son interprétation : La Baie d’'Audierne, Le Cierge bénit, Le Berceau vide, La Peste d’'Eliant, sont des œuvres remarquables et attestent des qualités vigoureuses et touchantes. J'ai peur seulement qu'en s’attachant à ce genre, il ne laisse prédominer en lui l'élément extérieur et pittoresque, déjà très accusé dans sa manière. Je lui soumets humblement cette crainte. Je sais que de grands découragements ont pesé sur cet artiste, auquel jamais justice entière n’a été rendue. Mais qu'importe ? lalent oblige à énergie. Peintre de passion et d'enthousiasme, plein d’audace, de mouvement et d’allure, doué d’un sentiment à la fois nerveux et exquis, M. Louis Duveau à déjà tenté et peut tenter encore des œuvres moins partielles et moins locales que celles auxquelles il s’adonne aujourd’hui ; et s'il parvient, en apaisant sa peinture bilieuse et violente, à chercher ses effets dans la donnée calme et sereine, il trouvera aisément, je n’en doute pas; l'émotion dans la profondeur, le grand dans le simple.
M. Jeanron, peintre consommé, écrivain érudit, et par-dessus tout robuste travailleur, se présente avec un
contingent de dix toiles, remarquables à divers titres.
M. Jeanron a souventrefait le même tableau dans sa vie :
mais je ne saurais lui en faire un reproche. Il comprend d'ane façon si spéciale et il traduit si bien certains horizons, Certains ciels, certaines natures de terrains, cerlains groupes d'hommes et de femmes, qu’on ne saurait lui en vouloir de se répéter quelquefois. D'ailleurs le sentiment profond qui domine dans ses œuvres l’absoudra Loujours. Je me rappellerai longtemps une certaine Fuite en E gunte, bien originale et bien charmante, que J'ai vue en 1855, dans un recoin perdu de lExposition universelle. Ce n’était point un tableau religieux, des têtes déclamatoires, des draperies prétentieuses, le nimbe traditionnel. Non, cela représentait tout simplement une jeune femme, blanche et fréle, portée sur un âne, et accompagnée d'un homme à pied. On descenaaït un ravin ; le sabot de l’âne cherchait le sol avec précaution ; la jeune femme, se berçant au cahot de la bête, rêvait doucement, tandis que des oiseaux bizarres, perchés sur qaclques pointes du roc, la regardaient passer. Un paysage dur et calleux encadrait cette grâce immense. C'é- Lait à la fois fort, élégant et profond.
Les Oiseaux de mer, les Pêcheurs d'Ambleteuse, sont deux excellents tableaux. La Pose du télégr: aphe électrique dans les rochers du cap Gris-Nez (Pas-de- Calais), est un paysage ferme et vigoureux, qui ne mérite qu'un reproche, mais capital. Pourquoi ce télégraphe électrique ? Que signifie-t-il, je ne dis pas daus celte toile, mais dans toute toile? Qu’ya-t-il de commun entre ce fil d’archal, ce produit industriel, utile, ei le paysag ‘recherche et expression du beau dans la nature ? EE demment c’est un non-sens. Si le paysage admettait des fils, ce ne pourrait être que les fils de la vierge
Je m’arrèle. Les quelques toiles dont je viens de rendre compile, el que j'ai choisies de préférence dans l'œuvre des ieunes peintres, suflisent à dégager les tendances et les aspirations de la peinture de genre à notre époque ; prolonger l'énumération, ce scrait s'exposer à des répéti-
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tions vaines, ou faire double emploi avec le catalogue. L'un et l’autre doivent ètre évilés.
Qu'on me permelte cependant, en terminant, de ramasser sur le champ de bataille de la critique, où :’ a été laissé pour mort, un artiste distingué, qu'on n'épargne pas assez aujourd’hui, après l'avoir porté 1rop haut naguère. Je veux parler de M. Hamon. Puisse ce témoignage d’un inconnu apaiser le ressentiment de ses plaies les plus profondes ! Les arrêts de la criique, tout unanimes qu’ils apparaissent, ne sont jamais en dernier ressort. Jugements éphémères, opinions sans CONSIStance, ils tombent souvent d’eux-mèmes ; la eritique du lendemain abroge celle de la veille. M. Hamon, qui sail cela aussi bien que moi, se doit à lui-même, el doit à ceux qui le suivent avec intérêt, de se pourvoir devant le prochain Salon. Si toute sentence injuste doit être réformée, celle qui vient de le frapper, le sera. En effet, ce que M. Hamon fait aujourd’hui, est aussi bon comme conception, comme dessin, comme couleur, que ce qu'il faisait autrefois. L'enseignement muluel, La boutique à quatre sous, valent, ou peu s’en faut, Ma sœur ny est pas et La poupée cassée. Mais la mode a lourné, el la critique, qui ne sait jamais bien ce qu'elle veut, se met à blämer aujourd’hui chez M. Hamon les choses mêmes qu’elle y applaudissait autrefois. Pourquoi cela ? Je cherche la raison de cette évolution étrange, et ne puis la trouver que dans le nombre même des œuvres que M. Hamon a portées au Salon de cette année. Que ne s'est-il borné à une ou deux toiles! elles eussent été acceptées sans contesie.
Mais qu'importe à l’art, et que m'importe à moi, SON humbie desservant, les revirements de la critique ? Je suis de ceux qui préfèrent le moderne à l'antique, la réalité à Ja fantaisie, l’action à l’allégorie ; je n’ai jamais beaucoup aimé les réminiscences étrasques. M. Hamon n’a pas, il est vrai, que ces réminiscences. [Il a la naïveté, la fraicheur, et la grâce ; il a la piété de l’enfance et sait Fexprimeravec charme etingénuité. Cest là ce que j'aime
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en lui. De plus, on m'a dit que dans sa jeunesse, la faim l’a plus d’une fois mordu aux entrailles ; que tout petit, il errait, pieds nus, sur les rudes chemins de la Bretagne. J'esltime l’homme de n'avoir rapporté ni amertume ni haine de ce dur voyage au pays de la misère ; je respecte l'artiste qui, ayant tant souffert, est resté simple et bon. et continue à chercher la poésie dans les êtres frèles et les choses gracieuses, dans les enfants et dans les fleurs.
SCULPTURE
I y a dix volumes à faire sur la sculpture moderne, quatre lignes sur la sculpture au Salon de 1857 : je ferai les quatre lignes.
On peut entrer au rez-de-chaussée du Palais de l’Industrie, ou avec un sentiment bien arrêté d’admiration quand même, ou avec un marteau solide en poche. On peut envelopper toutesles œuvres exposées dans le même témoignage banal de bienveillance équivoque ; ou bien tirer résolument son marteau, et accomplir en fermant les yeux l’extermination de cette slatuaire sans nom. Dans le premier cas, on aura encouragé des tentatives médiocres, dont le sculpteur plus conscient ou mieux informé rira lui-même demain; dans le second cas, on aura fait une œuvre de saine justice, en immolant sans pilié ces produits hybrides d'écoles quine sont plus, et de procédés qui ne sont pas encore. Que si ensuite, de tout ee marbre devenu moëllon, on élève une pyramide, sur laquelle on grave : Sculpture jrançaise en 1857, on aura donné un avertissement salutaire aux artistes à venir.
Je m'inscris pour la pyramide.
Si cependant quelque ami des arts réclamait le retrait de l'Ilcbs et de l'Amour dominateur de Rude, de la Nourrice indienne de M. Protheau, et de la Jeune fille de M. Guitton, je ne m'opposerais pas à la remise de ces œuvres.