‹ SalonsChapitre 23 sur 99 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Qu’une génération de soldats tombe, fanchée sur les champs de bataille, et disparaisse, ne laissant d'autre lrace après elle, que quelques ossements épars dans les plaines et quelques épisodes guerriers recugillis par la légende épique, — il n’y a rien là qui doive lroubler la sérénité du sage et lui faire redouter, pour l'idée immortelle, une éclipse même passagère. Les soldats se remplacent par des soldats. Ce sont des unilés égales qui se suppléent l’une l’autre; et des unités de celle nature, l'humanité en possède in fonds inépuisable. D'ailleurs, la vie des nations coule au-dessous de l'histoire des armées : la genèse guerrière et la genèse sociale n’ont que de rares points de contact; la guerre ne résume pas la véritable action des peuples, et les batailles ne sont, à vrai dire, que les arabesques et comme la fantaisie de l’histoire.

Mais qu'une génération d'artistes et de penseurs soit oe 6e avant d’avoir atteint l’heure dela force sereine et de ia glorieuse fécondité; qu’elle s’abime écrasée sous le Housse événements dont la préparation lui a été interdite; qu’elle passe sans avoir donné sa formule, et qu ‘elle emporte avec elle dans la tombe le secret de son génie; — là est le péril et l'angoisse ; là est peut-être le sort de Ja génération qui entre de nos jours en maturité.

Quel est celui qui, ayant mis sa sollicitude aux choses de l'esprit, ne se laisserait émouvoir à celte éventualilé sinistre ?

Les lettres et les arts, initiation constante de homme à la nature et à lui-même, sont notre plus pure efflorescence

ct notre plus lésilime orgucil. Les artistes et les penseurs sont « le sel de la terre », la partie vive des socictés. Eux seuls manifestent la virtualité des peuples et fournissent la raison de leur éclatindividuel ; ils ne sont pas seulement la meilleure gloire, ils sont encore la plus sûre richesse des nations. Eux seuls constituent, par l’aceumulation progressive, la grande chaîne de l’universelle solidarilé ; c’est dans leurs œuvres que lhumanité se cherche, s'aime el se reconnait sympathique à elle-même dans l’espace etla durée. Ils ne seremplacent point l'un par l’autre: Lous sont nécessaires, et dans le concert intellectuel, chacun Conserre sa signilicalion spéciale et sa valeur numérique. Le travail auquel ils sont voués est le travail humain par excellence, travail où l’œuvre se continue par l’œuvre, où celle d'aujourd'hui complète, rectifie celle d'hier; où, avec le temps, le progrès se fait et amène un dégagement toujours plus visible du beau et du vrai. AUSSI, malheur quand une génération laisse échanper leflambeauune Solution de continuité dans la transmission de la pen: sée, c’est un déchirement de lhistoire!

Un déchirement nouveau va-t-il se produire de nos jours? Quel sort altend la pensée sur la fin de ce siècle? L'art va-t-il tarir et se dessécher comme un puits dont on à Supprimé Ja source ? La poésie va-t-elle replier ses ailes et voiler sa face radicuse? Allons-nous traverser une ère de silence et de mort, et devrons-nous attendre, pour la réalisation de notre idéal, une Renaissance lointaine et problématique ?

Je l’ignore, mais je hais les Renaissances et les Restaurations, et n’en envisage la nécessité qu'avec crainte. Je: sens ce que doit coûter à l’esprit de celui qui le ecntempie, : ce naufrage prémaluré des forces sur lesquelles il avait compté el dont il calculait déjà, en pensée, la puissance de projection dans lavenir; je me figure aussi combien de letons sont oubliées, et d'expériences perdues durant cestongues périodes d’atonie qui précèdentchaque prétendue Renaissance, et je souhaiterais que l’apothéose de l’homme, ce but de l’art actuel, qui rallie déjà de nobles efforts,

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commençät dès ce jour pour être poursuivie dans l’avenir sans interruption ni décadence.

Je ne sais ce qui m'empêche de l’espérer et fait qu'instinctivement, j'ai peur pour l'idée et à la fois peur pour le petit bataillon de jeunes hommes qui la représentent. Je les ai vus s’élancer d’un pas ferme et marcher résolument dans toutes les avenues de l'esprit humain. Jusqu'où iront-ils, et que leur réserve l’insondable destinée? Ils ont eu de bonne heure la sagesse et la science. la réflexion et l’austérité. La méditation recueillie les a tenus sur ses genoux et les à allaités. Tout jeunes, il leur ä été donné d'assister par eux-mêmes aux événements qui ont fait leur éducation intellectuelle et morale. Ils ont vu passer tant d'hommes et tant de choses, qu'il leur en est resté comme du rouge dans l’œil et une fièvre au cœur. Hériliers naturels du Romantisme, dont la succession s’élait ouverte du vivant même de ses chefs, ils ont su. prévoyants, n’accepter que sous bénéfice d'inventaire celte succession grevée, et sont allés vaquer à des opérations plus saines. Les grandes zones de passions qu’ils ont traversées ont élevé leur raison et fortifié leur philosophie. Sachant mieux d’où ils procèdent, ils délimitent plus fermementleurstendances. Déjà, ils jettent sur le monde extérieur un regard plus sûr; déjà, ils comprennent la longue misère et l’odieux ravalement de la personne humaine, et ils s'imposent à tâche de la relever dans sa dignité et dans sa gloire. Comment n’aimerait-on pas à les voir, loin des giboulées du temps, pousser en sécurité leurs fleurs et porter tous leurs fruits? Mais le pourront-ils? En auront-ils le temps? Où est le ciel propice, où est la terre qui ne tremble pas?

Ma tâche est terminée. Je me la suis faite simple et facile, donnant plus volontiers l'éloge que le blâme, et usant largement de l’omission. Préoccupé avant tout de dégager les tendances, j'ai dû faire aux idées générales une plus large part qu'aux détails particuliers. Juger un à un Jes œuvres et les artistes! à quoi bon ?

Mon but à été autre. En recherchant la cause du ma-

laise de notre temps, j'ai cru reconnaitre que sous linfluence du trouble et de l'incertitude qui s’épaississent chaque jour dans les cerveaux, les idées se retirent peu à peu et abandonnent aux faits la direction des esprits. SOUS la même influence, le courant de la littérature et des beaux-arts, si gonflé et si débordant, il ÿ a trente ans à peine, baisse de niveau, s’éparpille en tous sens et menace de se perdre dans les sables.

J'ai cherché à systématiser dans un cadre étroit et logique les aspirations éparses, les desiderala de l'art à notre époque, afin d'éclairer quelques efforts individuels et de leur donner la conscience d'eux-mêmes qui leur manque. J'ai fait le procès à la peinture religieuse et à la peinture historique. J'ai porté contre elles, en me faisant l'organe de la conscience publique, un jugement de condamnation dont il ne sera pointinterjeté appel. Contreles mythes écoulés et les épopées disparues, J'ai posé la Nature, l'Homme, la Vie humaine; j'ai affirmé leur avènement définitif; j'ai salué en eux l’art nouveau, l’art humanitaire.

C'est cet art nouveau que la généralion présente est appelée à instaurer. Là est son impérative mission. En l'accomplissant, elle justifie la logique de Phistoire et garde son rôle dans l’œuvre commune du progrès ; en Ja désertant elle s'abdique elle-même et trahit lhumanité.

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