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ENTRÉE EN MATIÈRE

Une grande révolution intellectuelle s’est accomplie en notre temps. Je ne parle ni de la révolution politique de 1789, ni de la révolution littéraire de 1830. Ces deux révolutions, quelque magnifiques qu’elles aient 6t6 dans leur explosion irradiée, sont une conclusion plutôt qu’un point de départ; elles closent, l’une dans l’ordre des faits, l’autre dans l’ordre des idées, l'ère antérieure La Convention continue la période d’unification commencée par Louis XI; elle est le dernier terme et le moment le plus éclatant de cette période. Victor Hugo continue le mouvement littéraire inauguré par Ronsard ; il le mène à fin et en est l’une des plus puissantes person nilications. Ronsard et la Pléïade avaient grossi le mince filet d’eau de la littérature nationale, en faisant arriver dans son lit étroit tout le grand fleuve de l’antiquité grecque et romaine; Victor Hugo et l’école romantique ont universalisé la langue et la pensée françaises, en y faisant affluer tous les courants européens. Quoique

(1) Publié dans l’'Audience. De ce même Salon de 1859,

Éastagnary publia un compte rendu différent dans l'Almanach parisien.

grandie avec le temps, l’œuvre est la même : Corneille et iacine m'en soient témoins!

De quelle révolution parlé-je donc, puisque lécole romantique est d'hier et qu'entre elle et nous, la critique haute et basse n’a encore dénoncé aucun abime?

La révolution dont je parle est toute nouvelle et ne porte point à son front encore obscur de dale qui la signale aux veux. Mais que fait une date, et quelle révolution a véritablement la sienne? Pensez-vous qu'il soit dans les habitudes des révolutions de prendre foyer etde tenir sous les millésimes entre lesquels FPimbécile histoire croit les enfermer? Non. En ceci, nous sommes tous victimes d’une illusion.

Nous nous laissons prendre au choc des faits, au tumulle des événements, aux catastrophes extérieures de la vie des nations. Pendant ce temps, à travers le chaos, l’idée, ce cher souci, douce et tremblante lumière, passe, s'enfonce, diminue, revient, grandit... Nous croyons la saisir et la fixer; elle nous échappe et disparail; nous l'avons vue s’éteindre dans le sang ou s’abîimer dans les ténèbres; elle reluit, chaste et pure. dans le cœur de quelques fidèles... — Ch! ne la perdons jamais de vue; cessons de confondre l’agitalion avec le mouvement. et en ce qui concerne 1789 et 1830, disons, si vous voulez, que ce sont des dates glorieuses, mais sachons bien que ce ne sont que des dates, et que ces dates se relient au passé plus qu’à l'avenir.

La révolution politique et la révolution littéraire ont commencé depuis el sont en train de se faire, sans bruit, sans lapage, comme il convient à l'Esprit qui progresse. — Toute vraie révolution procède à pas lents et s'enveloppe de silence.

Celle que je signale marche à la sourdine. Personne n'en soupçonne l'existence, et déjà elle compte des complces sans nombre. Elle n’a ni tribune, ni prèche, et elle fait des prosélyles par milliers; elles n’a ni tambours, ni drapeaux, et chaque soir elle à remporté dix victoires : prosélytes obscurs, qui se lèveront un jour comme les

soldats de Josué et feront le tour des vieilles Jérichos, victoires silencieuses, qui sonneront comme les aigres trompettes et feront tomber les murailles!

La caractériser serait difficile, calculer sa puissance de projection et dire tout ce qu’elle contient de promesses pour l’avenir, serait prématuré. Ce que nous pouvons dire, c’est qu'elle est; ce que nous pouvons affirmer, c’est que dans les spéculations de notre temps un nouveau point de vue a été substitué à l’ancien. Nous ne voyons plus avec les mêmes yeux que nos pères, el nous ne voyons plus les mêmes choses.

L'intelligence humaine a déplacé son pôle. Ce pôle, c'était autrefois Dieu; c’est l’homme maintenant. De là un renversement grave dans l’ancien ordre intellectuel ; de là une série de conséquences formidables que le temps se chargera de dérouler. Pour nous, philosophes ou artüistes, que la destinée a jetés à l'aurore de ces conséquences, constatons que la révolution est faite en principe et emboitons le pas si nous pouvons. Là se borne notre rôle présent. Regardons passer le coche dont parlait Paul-Louis. Il est de nouveau lancé. « Il va, mes chers amis, et ne cesse d'aller. Si la marche nous parait lente, c'est que nous vivons un instant. Mais que de chemin fait déjà ! A cette heure, en plaine roulant, rien ne le peut plus arrêter. »

Est-ce à dire, qu’en rattachant l’école romantique à la période antérieure, et en réclamant pour notre génération les bénéfices d’une scission avec elle, je me méprenne sur le caractère de cette glorieuse école, et que je déserte l’admiration que j'ai toujours eue pour elle ? Croit-on que je vienne discuter ses principes et contester ses résultats, au nom de je ne sais quelle théorie réaliste, qui ne s’est présentée jusqu’à ce jour dans le monde que comme une négation du lyrisme et de l'invention, qui n’a eu pour chefs que des combattants obscurs, et qui n’a pu encore ni se donner un drapeau, ni se faire une doctrine ?

Loin de là. Je suis de ceux qui leur conservent un culte

héroïque ; et si j'avais dans ma poche quelque rameau de chêne et de laurier, je pourrais à l’occasion les unir en couronne sur des fronts que je sais. Îls ont cru faire une révolution, etils se sont trompés. Ils n'étaient que l’éclosion parfaite et comme l’efflorescence radieuse du mouvement intellectuel contre lequel ils protestaierit.

Mais la postérité, qui s’est levée ou va se lever pour eux, comprend et pardonne leur erreur. Elle réconcilie, dans une louange unanime, ces vieux antagonismes, comme déjà elle a réconcilié Voltaire et Rousseau dans l'unité de son admiration. Aujourd’hui Victor Hugo tend la main à Racine et embrasse Ronsard qui lui amène Corneille ; Delacroix et Géricault sourient à Raphaël, qui presse David sur son cœur et repousse M. Ingres. Victor lugo est le dernier classique, comme Delacroix est le dernier grand peintre.

Je suis heureux d'apporter cette branche d’olivier, à ee moment solennel où, le romantisme étant couché dans la tombe, quelques-uns de ses chefs les plus glorieux lui survivent. Dispersés dans la littérature et dans l'art, comme les derniers sommets d’un continent qui s'elfondre, ils s'inquiètent, dans leur immense abandon ; ils écoutent, non sans terreur, sourdre confusément à leurs pieds les générations nouvelles, et par intervalle ils voient des mains inconnues et menaçantes s’avancer vers leur piédestal inviolé !

Qu'il me soit donc permis, puisque d’ailleurs la vie est courte et l’occasion rare, de joindre à mon rameau de paix un lambeau d’éloge funèbre : aussi bien, ce détour me mènera au chemin que je veux prendre.

Quand, à l’ouverture de la Convention, on voulut procéder à l'élection des secrétaires, soixante jeunes gens escaladèrent les degrés de la tribune pour se faire inscrire. Ils étaient tous jeunes, ceux qui vinrent, aux environs de 1830, prendre aux mains des vieillards, la direction suprème de l’idée. Tous nés avec le siècle, ardents de foi, débordants de lyrisme, pleins de verdeur, de force et d’audace, tous contempteurs d’une tradition que la fu-

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