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pudeurs de la paysanne; elle les dissimule le plus qu’elle À peut, et quand elle en montre, ce n’est guère qu’un court 1 bourrelet sous la nuque, et deux minces plaques sur les ] tlempes. !

Droite, immobile, l’âpre enfant se tient sans agir ni \

rèver. Sa face, fortement hâlée, son masque dur et inerte

ne laissent percer aucune impression. Bloc vivant, elle semble faire parlie de la nature inorganique qui l’entoure.

Et comment en serait-il autrement? N’est-elle pas la paysanne, la gardeuse de vaches, l’être infime et dénué. qui porte à la fois dans son corps, dans son esprit et dans son cœur lindélébile stigmate de la fatalité ! Comment ses membres se seraient-ils assoupiis ? Comment la vie serait-elle venue rayonner sur son front et déposer un éclair dis ses yeux? Terne, lugubre et farouche, el!e n’a jamais Connu ni la jeunesse, ni l'amour, ni la beauté : son intelligence est restée à l’état d’enveloppement ; son cœur s’est ignoré lui-même et n’a jamais battu.

Pauvre créature! elle appartient, ct non seulement elle, mais encore sa sœur, sa mère, ses proches, sa race tout entière, elle appartient au monde fatal et inconscient. Elle y est retenue et opprimée. Elle ne s’en dégagera Jamais, jamais elle n’arrivera à la conscience, à la liberté. Son cœur battra peut-être un jour, mais à coup sûr ce sera d’un de ces amours féroces et quasisauvages, aux allures de bête furieuse, comme on en voit dans les campagnes, qui, dans leurs frénéliques ardeurs, échappent à la loi morale, et débordent incessamment dans le crime. Elle sera peut-être belle alors. comme l’est toujours la passion ; mais elle n’en sera pas moins enchainée au monde extérieur, pas moins esclave de la fatalité. En attendant, impassible et muette, ignorante des orages futurs qui laboureront son enveloppe rude et noueuse, elle mène paitre son unique vache aux rcbords des fossés, aux marges des chemins, partout, au basard de lherbe qui croit.

La vache qu’elle accompagne ainsi n’est point la vache grasse, au flanc large, au pis gonflé, majestueuse reine des belles prairies, dont la robe est luisante, qui pait lentement dans labondance et que suivent de nombreux troupeaux. Ce n’est pas non plus la vache maigre, efflanquée, dont les os font bosse de toutes parts, et dont les grands yeux voilés se noicnt par moments de mélancolie.

C'est la vache domestique et familière ; la vache des pauvres gens, de la vieille femme, de ceux qui n’ont ni terre ni troupeaux. Est-clle grasse ou maigre? On ne le sait, tant la domesticité a en même temps effacé ses angles et émoussé ses contours. Sa robe est ternie, ses formes sont usées. A elle toute seule, elle est le soutien d'une cabane, la meilleure amie de ceux qui l’habitent. Elle vieillit au milieu d’eux, avec eux, se faconne à la maison, et devient une personne dans l’humble famille. Aussi ne s'en défait-on jamais, si ce n’est quand elle est près de mourir. Et alors, comme on l’embrasse et comme on pleure, au moment de la mener en foire pour la vendre ou l’échanger contre une jeune! Elle était si bonne et si simple, et d'humeur si accommodante : le petit la suivait et Ja faisait virer sans peine sur les grands communaux, et quand elle allait au pied des haies, le long des grandes routes, la grand’mère pouvait s'asseoir sous un frêne et filer librement sa quenouille sans s'inquiéter d’elle.

Telle est la paysanne et telle est la vache. L’une et l’autre sont traitées de ce style particulier à M. Millet, qui se compose à la fois de raideur byzantine et de solennelle grandeur, mais qui s'adapte merveilleusement aux scènes que recherche l'artiste, et exprime tous les effets qu'il en veut lirer. Ajoutez, pour compléter le tableau, une grande plaine nue qui fuit sous l'œil, et, à l'extrême horizon, quelques touffes de buisson éparses et un petit hameau qui sort d’entre les arbres. Le terrain est solide et bien étudié. Le tout est éclairé de cette lumière un peu sourde peut-être et grise, mais calme et austère, qui, sans rien enlever à la consistance des détails, sert favorablement l’harmonie de l’ensemble.

La femme faisant paître sa vache, comme les Glaneuses, comme le Paysan greffant un arbre, est un nouveau pas fait par M. Millet dans l'interprétation de la vie rustique, de ses aspects silencieux et navrés, des impitoyables églogues et des terribles idylles qui en constituent la formidable trame. Depuis qu’abandonnant la donnée fantaisiste et l’agilité de son faire primitif, l’ar-

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üste est entré dans sa nouvelle voie et s’est débarrassé de ses tâätonnements premiers, il s’est conquis lui-même; il est arrivé à se faire, dans l’art de notre temps, une haute personnalité. Les toiles qu’il a données jusqu'ici, malgré certaine lourdeur de pinceau qui se retrouve encore, sont des œuvres éminemment remarquables à la fois par leur caractère spécial, leur grande tournure et la sincérité de leur exécution.

Ce qui distingue essentiellement M. Millet, c'est qu'il ne cherche point, dans la peinture de ses paysans, à représenter des personnages, à étudier des masques, à mettre en mouvement des passions. Il a compris que là où le développement intellectuel est nul, là où la conscience est indistincte et confuse, la diversité des physionomies devenait indifférente. Par un procédé analogue à celui de La Bruyère, dans les paroles que j'ai citées plus haut, il généralise brusquement, passe par dessus les individualités, et arrive d’un coup au caractère typique de la race, ne cherchant à la différencier d’elle-même que par les différentes situations où il la promène. Peut-être avec ce parti pris violent fera. t-il toujours la même femme et toujours le même homme, le même ciel et le même paysage; mais qu'importe, si l’austère rigidité, l’allure lente et forte, la morne grandeur de ces populations de la gièbe qui, pour me servir de l’expression d’un poète, M. Gustave Flaubert, « ont pris dans la fréquentation des animaux leur mutisme et leur placidité, » se retrouvent tout entières dans les humbles scènes qu’il nous met sous les yeux.

Quand on procède dans son art avec un point de vue aussi élevé; quand à la supériorité de l'invention, on joint, comme il le fait, la sûreté de l'exécution, on n’est pas seulement un peintre, on est un artiste, pas seulement un artiste, un poète.

Le jury, qui a admis 3,045 tableaux, arefusé, dit-on, une seconde toile deM. Millet, intitulée la Mort et le Bücheron, et qui formait, avec La Femme faisant paître sa vache, tout son envoi de cette année. Je ne connais ni la pein-

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ture refusée, ni les motifs du refus. Mais, ce que Je connais de M. Millet et ce que je connais du jury me suffit pour aflirmer que la commission eût dû rejeter trois mille tableaux de plus, y compris les œuvres de ses membres, avant de songer à ne pas admettre une œuvre de M. Millet, quelle qu’elle fût.

CHARLES-FRANÇOIS DAUBIGNY 166. Les Graves au bord de la mer, à Vierville (Calvados). — 767. Les bords de l'Oise. — 768. Soleil couchant. — 169. Lever de Lune. — 710. Les champs au printemps.

M. Daubigny était destiné à devenir un maître, il l’est rapidement devenu. C'est au salon de 1857, après quinze ans d’éludes, de travaux exposés, de récompenses obtenues, qu'il s’est révélé maitre, Lout d’un coup, avec un éclal presque inattendu. Ce salon n’a été pour lui qu’une longue ovation dontle souvenir dure encore.

Tout le monde se rappelle ces compositions charmantes, pleines de jeunesse, de science et d'imprévu, qui, à ce moment, frappèrent si singulièrement l'opinion publique, le Printemps, la Vallée d'Optevoz, le Soleil couché; personne n’a oublié les murmures flatteurs qui accucillirent le rappel du nom de Daubigny, dans la cérémonie des récompenses; et M. Daubigny put voir ce jour-là combien son nom était en peu de temps devenu à la fois sympatique et populaire.

Heureux homme! qui, en ouvrant les yeux, voit des composilions toutes faites, perçoit de suite la nature sous son côté frissonnant et humide, et transporte, sans efforts, sur sa toile, la vie et le sentiment qui s’en exhalent. Heureux homme! qui réfléchit dans les choses extérieures sa pensée intime, et n’a qu'à figurer ses sensations pour se montrer poèle. Heureux homme enfin, que le

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triomphe n’a point enivré,et qui a pu montrer cet exemple rare d’un talent croissant, avec la renommée qui lui est faite, et, sans reculer jamais, marcher de pair avec elle.

Cette année encore, M. Daubigny est au-dessus de luimême.

Nous l’avions connu doux, frais, gracieux, vivant, comme dans l’idylle ravissante du Printemps ; parfois ferme, simple et concis, comme dans la Vallée d'OptebOZ; par moments aussi, Chaud et mouvementé, comme dans son Soleil couché. Il est tout cela encore. Mais à ses qualités premières, il ajoute aujourd’hui la force : il est arrivé à la puissance et à l’ampleur.

Je m'explique :

Parmi les cinq toiles qui composent son envoi à l'Exposition, il en est une que je considère non pas seulement comme la plus belle des œuvres exposées par lui jusqu’à ce jour, non pas seulement comme une des plus remarquables du Salon actuel; mais encore comme un véritable chef-d'œuvre digne de figurer entre les chefsd'œuvre des grands-maitres, et qui, certainement, tiendrait sa place au milieu d’eux. Je veuxparler des Graves au bord de la mer, à Villerville.

De pareilles toiles ne se décrivent pas ; une indication sommaire en donnera peut-être une idée.

Nous sommes sur une des côtes de la Normandie. Le terrain, que la végétation commence à abandonner, descend à plis fuyants vers la mer, de gauche à droite, se dénudant à mesure qu’il en approche. Un pan de bois occupe l'angle de gauche. À droite est le rivage et un bout d'Océan, presque rien, deux pouces d’eau salée, mais assez pour en laisser deviner la puissance et l'infini.

Un navire, amoindri par l’éloignement, apparaît sur la cime des flots à l'horizon extrême. Au milieu du tableau est un bosquet d'arbres qui perpétuellement fouetté par le vent d'ouest etrongé par lui, se déverse du côté de terre. Un grand frisson de vent parcourt l’étendue de la

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toile. Les bœufs et les chevaux, tournant presque tous le dos au.souffle de la mer, et allongeant leurs échines parallèles, s’abritent sous les trois arbres du centre ou s’éparpillent à l’entour.

Les arbres, surtout ceux de gauche, manquent à mon avis de consistance et n’ont qu'une indécise allure. Mais les terrains avec leurs gazons et leurs plantes, sont merveilleusement établis, d’une telle puissance et d’une telle vérité locale, que je ne sache pas en notre temps, un artiste capable d’en faire de semblables.

L’ordonnance générale est très belle : il y a là-dedans la vie, la largeur et la solidité d’un Ruysdaël.

Le tableau des Bords de l'Oise, malgré l'excellence de l’eau, la belle harmonie des détails, et l’équilibre étudié de ses parties, me paraît d’une conception vulgaire, dépourvue d'originalité et me touche peu. Je préfère de beaucoup le Soleil couchant, qui est certainement moins composé, mais dont le ciel est fin et lumineux et dont les terrains imbibés de pluie et couverts de flaques d’eau, sont extrêmement remarquables.

Le Lever de la Lune, quoique noir et martelé, est empreint d’un caractère saisissant. Le berger, dont les jambes sont heurtées par le troupeau précipité des bêtes, et qui marche au milieu d’elles les dominant de tout le torse, est d'un aspect biblique. Le chien noir qui s’élance en aboyant autour des bêtes, a quelque chose de fantastique et de singulier, comme une âme d’enfer qui passe.

Enfin, les Champs au printemps sont une nouvelle édition, ou plutôt le premier jet de la charmante étude d'arbres en fleurs que nous avons vue il y a deux ans. Qui n’aimerait ces compositions charmantes, pleines de gräce et de fraichèur, qui apportent avec elles toutes les brises et tous les parfums de la nature renaissante, et nous montrent comme elle

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Le beau pommier trop fier de ses fleurs étoilées Neige odorante du printemps.

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