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A ce point de vue supérieur, il n’y aurait ni grand ni | petit artiste. Depuis le plus ancien jusqu’au plus moderne, depuis le premier Flamand ou Hollandais qui, sur un lambeau de toile, fit frissonner un buisson et découpa une écharpe du ciel, jusqu'aux peintres de nos jours qui, dans un coin de nature, manifestent la solidarité des êtres et font ruisseler la vie universelle, tous se tiennent par la main, tous s'appellent, tous sont nécessaires. Chacun a tenant sa place, et personne ne pouvant être supprimé 4 |É sans qu’une lacune aussitôt se produise, le nouveau-venu ne saurait faire oublier l’ancien, le célèbre ne saurait effacer l’obscur. f
Pourtant il est dans les habitudes de l’esprit de suppo- 4 ser une échelle et d'établir des suprématies. Pourquoi me raidirais-je contre ce préjugé? et puisqu'aussi bien | les nécessités de mon temps m'y pcrteut, qu'une couronne 04 se trouve d'aventure en mes mains, et que des voix me 4 crient : Au plus digne ! pourquoi ne la jetterais-je pas à 4 à celui qui la mérite entre tous? h
Théodore Rousseau est le maître, Théodore Rousseau mn | est le roi du paysage. *
Roi contesté par beaucoup, je le sais. Maïs quelle est la À supériorilé dans l’art ou dans les lettres, qui ait été : | admise de prime abord, sans objection et sans orages ? 0h 0] Les contemporains ne s'entendent guère à ces sortes de ;
consécralions du génie; ils semblent les redouter, et s'ils | sont pressés de faire des rois, ce n’est jamais dans l’ordre À intellectuel. Je ne m’arrète donc pas aux résistances que 4: 1 peut soulever ma proposition ; et, en attendant pour Rous- | | seau ce chrême de gloire dont la postérité a l’heureux +: | privilège et qu’elle tient en réserve pour ses élus, je me ‘EX contente, pour confirmer mon admiration personnelle, de l’adhésion réfléchie de quelques intelligences.
Il est le roi, il domine de toute la hauteur de son talent large et paisible cette glorieuse pléïade de paysagistes, immortels déjà, dont il a été l’initiateur et qu’il a conduits dans la voie nouvelle. Avec eux, mais à leur tête, il a renouvelé le paysage et rajeuni l’art vicilli des Claude
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Lorrain, des Cuyp, des Ruysdaël, des Hobbema, des Paul Potter. Il a pénétré plus profondément qu'eux tous les sens et les formes des choses, l'harmonie des rapports, la fluctuation des effets, l'impression des réalités sensibles sur les organes et leur vibration dans l’âme humaine. Avec une invention inépuisable et une exécution rare, il a apporté dans l'interprétation de la nature une vivacité surprenante. Ferme et concis dans les détails, il est infini par le sentiment ; il joint à la sensibilité de Jean-Jacques l'ampleur, la mélancolie mystérieuse et en quelque sorte la sonorité de Virgile.
Les rudes épreuves qu'a subies ce grand artiste, sa retraite, ses premiers travaux, sa lutte obstinée, sont choses connues. Une main amie en a retracé l’histoire dans des pages émues.
€— Toi, cher Rousseau, lui disait Théophile Thoré, le seul écrivain qui, après Diderot, ait montré de l’originalité dans cette littérature des salons, devenue si banale aujourd'hui, tu as pratiqué avec naïveté un détachement exclusif de tout ce qui n’est pas ton art. Tu es demeuré toujours étranger aux passions qui nous agitent et aux intérêts légitimes de la vie commune, tu as vécu comme les solitaires de la Thébaïde.
» Te rappelles-tu le temps où, dans nos mansardes de la rue Taitbout, assis sur nos fenêtres étroites, les pieds pendants aux bords du toit, nous regardions les angles des maisons et les tuyaux de cheminées que tu comparais à des montagnes et à de grands arbres épars sur les accidents du terrain? Te rappelles-tu le petit arbre du jardin Rothschild que nous apercevions entre deux toits ? C'était la seule verdure qu'il nous fut donné de voir.
» Au printemps, nous nous intéressions à la pousse des feuilles du petit peuplier, et nous comptions celles qui tombaient à l’automne. Et avec cet arbre, avec ce coin du ciel brumeux, avec cette forêt de maisons entassées, sur lesquelles notre œil marchait comme sur une plaine, tu créais des mirages qui te trompaient souvent dans ta peinture sur la réalité des effets naturels. Tu te
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«débattais ainsi par excès de puissance, te nourrissant de | ta propre invention, que la vue de la nature vivante ne à venail point renouveler. La nuit, tourmenté d'images sans cesse variables et flottantes, faute d’un repos sur de vérilables campagnes baignées de soleil, la nuit tu te A levais fiévreux et désespéré. À la clarté d’une lampe hàve, tu essayais de nouveaux effets sur la toile, déjà cou- À ÿ verte bien des fois, et le matin je te trouvais faligué, Al triste comme la veille, mais toujours ardent et inépuisable. | » Uest là que George Sand vint un jour te voir,amenée 1 par Eugène Delacroix. Toi qui n’as jamais songé à la É faveur publique, et qui a toujours fait de l’art paramour, | ce fut cependant, je pense, un des beaux jours de ta vie. | Les deux plus grands peintres du dix-neuvième siècle, Eugène Delacroix et George Sand, venant te traiter de | frère ; Delacroix trouvant, par modestie, sa palette lerne : (i à côté do ta couleur, lui qui a fait les plus beaux ciels du ll. à | monde; George Sand reniant ses paysages du Berri à côté | y de tes paysages de la rue Taitbout, elle qui a peint avec |. la parole micux que Claude où Hobbema. N'est-ce pas ñ! que Lu oublias alors toutes tes nuits sans sommeil et tes jours de désespoir ? | » C'est la certitude de tes impressions fortes et origi- 1 nales, aulant que la sympathie des vrais artistes qui l’a à | soutenu dans cette lutte obscure; et, peu à peu, malgré la sotitude et ta modestie, malgré la persévérance du jury qui l’a toujours refusé la publicité, ton nom se répandait, ., AR si Les œuvres élaient inconnues. On se disait qu’il se pré- A parail un grand peintre dans un petit atelier fermé à la \ curiosité vulgaire. On écrivait à chaque Salon, sur les 1 paysages de Rousseau, comme s'ils eussent élé exposés NA : au Louvre. Eugène Delacroix, George Sand, Ary Scheffer k | el quelques autres, racontaient ce qu'il avaient vu, si | bien que latelier a été forcé par les connaisseurs intel- à
ligents. | » Aujourd'hui le succès extérieur et la renommée, qui | n'ont jamais élé ton but, se trouvent.le résultat légitime | |
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de ta vie laborieuse et de ton amour. En même temps, le talent inquiet et sauvage de ta première jeunesse s’est tranquillisé par la série de tes expériences aventureuses sur les ressources de la couleur. Tu as conquis une pratique victorieuse qui ne s'arrête plus devant la difficulté de l’expression, tu es sûr de ta forme et de ton slyle pour traduire ta poésie intime. Tu es entré dans ta période de force productive, montre maintenant tes fleurs et tes fruits. »
L’arliste a tenu la promesse du cerilique.
Les fleurs et les fruits de sa radieuse maturité, il les a répandus avec profusion et les répand encore.
L’exposilion de 1855 a groupé une partie de ses chefs. d'œuvre et forcé l’admiration des plus réfractaires. Depuis, le robuste travailleur ne s’est point arrêté. Chaque année nous apporte de lui quelques toiles qui, si elles n’ajoutent rien à son mérite, complètent du moins la série de ses études, et attestent tout à la fois l'étendue et la souplesse de son merveilleux talent.
L'envoi de Théodore Rousseau, cette année, se compose de cinq tableaux, tous remarquables, deux plus particulièrement, les Bords de la Sèvres, la Ferme dans les Landes.
Quelle ravissante chose que les Bords de la Sèvres! Rousseau a rarement eu plus de charme dans la couleur et de bonheur dans la composition. Depuis son fameux Marais, je ne lui connais pas de meilleure toile. La rivière, limpide et reposée, partageant en deux parties le tableau, étend à droite et à gauche ses rives heäreuses, prolongées en plaines couvertes de bois. Au devant sur le premier plan, quelques-uns de ces grands arbres, au port admirable, que l'artiste étudie avec tant de soin et traite avec tant de respect. Par derrière, fuyant vers horizon d’autres arbres de toutes tailles se groupent en bouquets ous’étendent enrideaux,s’épaississent en fouillis où S éparpillent en broussailles. Un paysan démarre un bateau plat. Des troupeaux paissent dans les prairies. : Rien rest plus simple, et rien n’est plus grand d'effet.
Regardez cette trouée qui perce le ciel gris, et laisse tomber sur l'arrière plan comme une pluie fine de rayons lumineux. Voyez comme les arbres s’espacent en s’éloignant, comme chaque objet prend place dans le paysage, se proportionne aux objets qui l'entourent, vit véritablement et respire; et comme enfin la rivière et ses bords, sous ce jour lucide et bienveillant, s’enfoncent bien vers les lointains profonds. — Petit cadre, mais grande toile : de combien en peut-on dire autant ?
La Ferme dans les Landes a ce même caractère de composition simple et d’attrait saisissant. De grands arbres verts, dont les feuillages arrondis se confondent et dont les pieds s’échelonnent pour laisser jouer la lumière ; une maison de paysan ; à côté, la barrière, le terrain vague par devant, et à l’entour le fumier, les poules familières, les instruments rustiques, une roue cassée, les appareils des champs. C’est là un tableau de maître, vigoureux et doux, provoquant d’un même coup la pensée et la rêverie, et ne soulevant qu’une critique, que je soumets humblement à l'artiste avec un point d'interrogation. Le bleu du cielet le vert des arbres ne sont ils pas d’une intensité trop égale ? Cela étonne l'œil et inquiète l'esprit. Peut-être en neutralisant un peu le ton de son ciel, le peintre eût empêché ce léger heurt, et donné plus d'éclat encore à ces grands arbres verts qui sont si souverainement beaux.
La Lisière du bois, le Bornage de Barbizon, les Gorges d'Apremont où l'artiste se plait à montrer les faces si diverses de son talent, demanderaient un moment d'examen. Mais je dois me borner.
Ce qui caractérise la manière générale de Rousseau, c’est sa poésie pénétrante et son panthéisme simple et mâle. Il ne connaît pas les partis pris violents ; il ne sacrifie jamais les détails les uns aux autres, mais seulement à l’ensemble ; il ne résume pas des effets divers pour imposer de vive force une impression unique. li s’ingénie, au contraire, à conserver l'équilibre des choses et leurs rapports nuturels. L'unité de son tableau, il la
trouve, non dans la simplification des moyens matériels, mais dans la puissance concentrée du sentiment. Personnel enfin par les procédés qu'il emploie, il cesse de l'être dans l’effet produit ; il atteint l’impartialité souveraine et la panthéistique indifférence de l’universelle nature.
Il ne vous entraîne pas comme Millet vers l'épopée dolente des vies rustiques, pour en accuser la physiologie farouche et la triste solennité ; comme Daubigny, il ne raffine point la grâce des terrains verts, des eaux épandues et des arbres printaniers ; il ne vous emporte pas, comme Corot, dans des pays crépusculaires, où la lumière, la fraîcheur et l’ombre chantent une gamme céleste dont les dernières notes semblent s'étendre dans l'infini. Non; simple, calme, tout imprégné de naturalisme, il respecte la relation exacte des arbres, des animaux, de l’homme et du ciel. Il sait la solidité du sol, le rayonnement des cieux, et, entre ces deux splendeurs, les sourdes lenteurs de la vie végétative et animale; il en traduit les impressions diverses sans s’en faire juge, avec la sérénité d’un enfant, sachant bien que, quelque multiples qu’elles soient, elles trouveront leur unité en vous et seront toujours en harmonie avec celles que vous donne le monde extérieur. Enfin, il vous ouvre toutes grandes les portes de la nature. Comme la campagne autour de la ville, ses paysages s'étendent devant vous : vous y arrivez de plain-pied.
Là, vous pouvez vous asseoir ou marcher, rêver ou penser selon votre loisir. Vous respirez, vous vivez. Ne craignez pas de vous laisser aller à l'artiste : où qu’il vous porte, soyez sür qu’il ne fléchira pas sous vous, et que son souffle ne le trahira pas. Comme les grands maîtres dans tous les genres ; comme ceux dont les reins sont forts, dont la pensée haute et calme se tient d'elle-même, sans appuis étrangers, trouvant en soi sa raison d’être et son effet, comme Homère, Shakespeare, Victor Hugo, Proudhon, il présente cet indéfinissable mélange de force et de grâce, qui est le caractère
de toute beauté. Dans le fini, il poursuit sans relâche l'infini, et il l’atteint. C'est là le secret de sa supériorité. Hors de là, en effet, point d’élévation, hors de là point de poésie !
O nature ! à beaux-arts ! Siles cieux racontent la gloire de Dieu, les arts chantent le génie de l’homme, et témoignent de sa grandeur.