PRÉFACE V
tendre déclamer les solennelles imprécations. Mais dès cette époque, on le voit préoccupé de s’affranchir et de s'élever. Il ne veux plus être d'aucune école, si ce n’est de la sienne, de celle qu’il prévoit dans un avenir peu éloigné comme destinée à recueillir tous les jeunes esprits de son temps, de l’école nouvelle, non plus du rêve ou de limagination, mais de l’action dans la vie, de l’école de la lutte aux prises avec les réalités, les difficultés, les misères de l'existence. Sentir pour penser; penser pour agir ; enfin, agir pour redevenir libre à la fois comme individu et comme citoyen : tel lui paraît être le devoir à pratiquer comme le but à atteindre; c'est là le pli, le tour qu'il imprime à son intelligence, et c’est l'éducation qu'il se donne.
Les éléments de cette éducation, il les cherche et il les trouve autour de soi, dans sa vie quotidienne, dans le cercle peu étendu mais varié de ses relations, parmi ses amis qu’il attire et séduit par les agréments et les grâces de son esprit fin et de son jugement sûr, qu'il enchante par les charmes d'une conversation alerte, imprévue, qui court sur tous les sujets, et dont il provoque les réflexions, les objections et les répliques, sans peser, sans rester, avec autant de bonne humeur que de piquante gaîté. Il aimait assez peu les livres imposants, les gros et lourds (raïtés. Ses maîtres, s’il en a eu, ont été J, Michelet et P.-J. Proudhon, ce dernier surtout dont il goûtait le franc et bon style, le profond instinct populaire, la manière savoureuse et rude de prendre les choses de la vie, qui faisait un si singulier contraste avec son propre tempérament plus délicat et plus souple, et
qui avait quelque chose de l’ondoyance féminine. Castagnary a été un causeur merveilleux; et il faut avoir vécu dans son intimilé pour de tout ce qu'il valait sous ce rapport. Il savait admirablement exciter les idées d'autrui, sans renoncer aux siennes; non pas qu'il éprouvât quelque peine à se rendre quand il était battu, mais parce qu’il élait fort attaché à ses opinions, surtout quand il y percail une légère pointe de paradoxe et qu'il sentait tout Peffet qu'il avail produit en les exposant. Il avait fréquenté un grand nombre d'artistes, et particulièrementles humble s, les obscurs, les nouveaux, les débulants, ceux qui travaillent à to cer Pattention du publie par des œuvres hardies, personnelles, conçues en dehors el au-dessus des conventions banales, avec le désir de la gloire ct l'aiguillon du gagne-pain. Il avait longuement causé, discuté avec tout ce monde, où il y a tant de facultés en éveil avec une éducation générale si pauvre et si rare, tant de dons précieux insuffisamment mis en œuvre, à cause de la gène du commencement, de la difficulté des premières œuvres. On peut dire qu'il s’est intéressé aux artistes, à leurs incertitudes, à leurs tâlonnements, à leurs ambilions et à leurs déceptions au moins autant qu'à leurs œuvres d'une destinée si brillante et si fragile; il a pensé avec eux et pour eux; ilacherché à les comprendre, pour leur venir en aide; il aimait leurs productions, mais il aimait encore plus leur géme, et ce génie, 1l ne se lassait pas de l’exciter, de le solliciter en vue de ce grand ct noble but qu’il assignait à leurs efforts, Ie progrès de l’art et la gloire de la patrie.
C'est là ce qui lui à fait écrire, dans la Philosophie