ÉCOLE CLASSIQUE
L’Ecole Classique a pour drapeau et pour mot d’ordre la tradition, ce qui veut dire qu’indifférente aux idées et aux mœurs de l’époque, elle ne perçoit la nature vivante
terprétée, modifiée et corrigée suivant les prétendus résultats définitifs obtenus par l’art ancien.
Les modèles de l'Ecole Classique furent d’abord les plus beaux spécimens de Ja Staluaire grecque; son moyen de traduction, Je dessin; ses thèmes préférés, les scènes de la mythologie et de l’histoire. Mais la rigueur de cet enseignement, posé par Louis David, dut céder bientôt Sous la pression d’une société progressive, dont tous les instincts répugnent à l’idée d’immobilité. Quarante ans ne s’élaient pas écoulés depuis le Serment des Horaces, que déjà l’Ecole Classique tendait à élargir le cercle étroit où elle s'était mue, et modifiait d'abord, en les agrandissant, sa théorie et sa pratique.
M. Ingres fut le Luther de cette réforme, dont le Mélanchthon fut M. IH. Flandrin. M. Ingres, à limitation de la sculpture grecque ajouta l’imitation dés Camées et des pierres gravées, mais par dessus tout, il recommanda l’étude de l’école romaine et de son heureux instigateur Raphaël Sanzio, proclamé Le Divine joignant ainsi avec un arbitraire qui devait échapper à l'ignorance des peintres, deux modes d'interprétation aussi différents l’un de l’autre que les deux civilisations qui les avaient produits. M. H. Flandrin Compléta la doctrine en faisant entrer dans le corps des maitres à Consulter, corpus Juris picturalis, tous les prédécesseurs de Raphaël depuis Giotto jusqu’à Ghirlandajo, en Passant par Masaccio et Filippino Lippi.
Quant aux derniers venus, bâtards de la Villa Médicis, pressés entre la double nécessité de continuer la tradition enseignée et de salisfaire aux goûts Changeants du publie, ils ont abandonné, parimpuissanceou paramour du lucre, les partis pris violents de leurs deux devanciers. Ba]lotés entre l'Ecole et la Mode, égarés au travers des réminiscences italiennes, ou Stérilisés par les aSpirations présentes, ils se Sontperdus dans les incertitudes d’un éclectisme Yague, Sans direction, sans but el sans portée.
qu'à travers les formules du passé; ne la conçoit qu’in-
Descendons les degrés de cette lamentable dégénérescence.
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En l’absence de M. Jean Auguste Dominique Ingres, roi des pâies régions de l’art classique, c’est M. Jean- Hippolyte Flandrin qui a le commandement.
Pour tous ceux qui, en France ou à l'étranger, placent l’école classique au rang suprême, M. Ingres est le prenier maitre, M. FI andrin le second.
De roi à vice-roi la poliiesse est obligée : M. Ingres dit volontiers de M. Flandrin son élève, qu’il est « son meilleur ouvrage.»
Seul, en effet, parmi les nombreux disciples du maître de Montauban, M. Flandrin a su faire rendre à la doctrine ce qu’elle contenait essentiellement : la forme savante, la composition pondérée, la saveur archaïque.
M. I. Flandrin est un témpérament calme, un esprit méthodique et réfléchi. Son intelligence sereine l'avait placé dès le début au-dessus des entrainements de la passion. Mais, s'il n’en a pas subi les écarts, il n’en a jamais eu non se a accents vigoureux. Froid, élégant, discret, il plane. à égale distance de la réalité et de l’ idéal, dans cette 40 nd de savoir, d'ordre et de convenance, où les hommes distingués, mais simplement distingués, se sont donné rendez-vous dans tous les temps.
M. H. Flandrin ne voit pas au dehors, il voit au dedans de lui-même, à travers les souvenirs ou les impressions de son édutation artistique. Ce qu’il met sur la toile, tons formes et agencements, sont choses conçues imaginairement ou retenues de mémoire, jamais regardées, observées sur le vif de la nature. Vous pourriez supprimer le monde extérieur, il peindrait encore, et il n’en peindrait
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ni mieux ni plus mal. Il fait le portrait cependant; mais, s'il demande le modèle, c’est par pure politesse, pour faire croire qu'il s’occupera de la ressemblance. Nous reviendrons tout à l'heure à ses portraits, particulièrement à celui de l’empereur Napoléon IIT, sa grande œuvre de cette année. Disons auparavant un mot des choses qui l'ont rendu célèbre entre toutes, — ses peintures murales.
M. 11. Flandrin est réputé aujourd'hui le grand peintre religieux de la France. Il a décoré Saint-Vincent de Paul, il achève Saint-Germain des Prés; il va tout à l'heure commencer Strasbourg. S'ilavait les cent bras de Briarée, il aurait la commande de toutes nos églises.
Les premiers essais du peintre en ce genre difficile (église Saint-Séverin de Paris) n’attirèrent que faiblement l'attention. Il n'avait pas encore saisi nettement: cet idéal qui consiste à traduire le sentiment religieux par l'effacement du modelé, la platitude des teintes, la rigidité des contours, et l'immobilité des gestes : genre qui a obtenu un tel succès, que nous n’en concevons guère d'autre pour l'intérieur de nos cathédrales. Cette manière s'aflirma d’une facon plus décidée dans la grande frise de Saint-Vincent de Paul, et plus tard dans la nef centrale de Saint-Germain des Prés.
Ces deux décorations, dont le système n’est rien moins que discutable, ont établi la réputation de M. HF. Flandrin comme peintre religieux dans le sens élevé du mot. On a oublié à son profit Orsel et Perin, les décorateurs de Notre-Dame de Lorette; et, dans cette partie spéciale, de l’art, où ils avaient brillé, on à pas craint de lui faire à lui,nouveau venu, une place exceptionnelleet d'honneur.
Ce n'est pas pourtant que, plus qu'un autre, M. Flandrin ait conservé cette foi vive qui animait les peintres byzantins, et, après eux, inspirait encore, quoique tardivement déjà, Fra Angelico, le moine de Florence : je n'ai pas oui dire que, dans notre Lemps de scepticisme, les peintres aient gardé lhabitude de s'agenouiller en prenant la palette, et de consacrer au
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Seigneur l’œuvre qui va sortir de leurs mains. Seulement. plus qu’un autre, et grâce précisément aux enseignements de M. Ingres, son maitre, M. Flandrin s’est souvenu que sa meilleure ressource en ce monde consisterait à se ressouvenir.
L'Italie, où il a vécu comme prix de Rome, a été pour lui la révélation, que dis-je? la personnification même de l’art. Le monde entier à disparu pour lui; il n’a plus eu devant les yeux que la peinture italienne. Tout ce qu’elie a produit depuis Cimabuë jusqu’à Jules Romain. il a tout vu, tout compulsé, tout comparé, étudiant, ici, Ja grâce ingénue el gauche de l’enfance, là, le dessin large et entendu de l’âge mür. Il a emmagasiné dans ses cartons les formes graves et les nobles attitudes sur lesquelles les arüstes italiens lui avaient présenté cette race italienne. dont on ne saurait méconnaitre l'aspect harmonieux. quoique un peu redondant.
En partant, il a emporté l'Italie, non pas à la semelle de ses souliers, mais sous la coiffe de son chapeau. Partout où depuis il a porté ses pas et ses études, il n’a pu, tant l’atteinte avait été profonde, apercevoir la nature et la vie qu’à travers le voile italien, dans les contours et sous l’expression italienne. La forme italienne a tellement envahison esprit, que sa personnalité s’y estcomme fondue. Il voit italien, il pense italien, il peint italien. Ce n'est pas lui qui possède la tradition, c’est la tradition qui le possède.
Dans tout ce qu’il a fait, son rève ne parait pas avoir élé autre, que de réaliser chez nous un art qui efface le: type français sous le type synthétique de lécole Romaine, résumé pictural de l'Italie, et d’unir, pour cette réalisation, le sentiment profond des maitres primitifs au faire légèrement grandiose des maîtres du seizième siècle.
Peut-être un véritable chrétien, un chrétien abreuvé aux pures sources mystiques, trouverait-il à redire à celle fusion arbitraire, dont le moindre tort est d’atténuer à la fois la naïveté des uns et la science des autres, c’est-à-dire de compromettre du même coup le sentiment
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et la forme : moi, dont la théologie se contente de peu, je me bornerai à reprocher au peintre son coioris faible, son modelé sans relief, son dessin trop souvent esquivé en simple silhouette.
Ces blâämes admis, je passerai condamnation pour le reste; el j'admettrai que M. Flandrin, pour nos yeux d’incrédules, a suffisamment ressaisi le sens intime de la légende catholique. Il à réussi le miracle de faire un moment revivre un art mort. Ue que la spontanéité avait autrefois créé, 1l l’a reconstruit par la patience et l’érudilion ; effort remarquable, qui aiteste la volonté, et, si l’on veut, l’intelligeuce d’un homme, mais qui ne pourra rien quant à la durée d’un genre depuis longtemps condamné, et à juste litre.
La peinture religieuse de M. H. Flandrin nous donne la raison de sa peiature de portrait. Dans l’un et dans l’autre genre, c’est le même esprit d'atténuation quant au rendu de la vie, la même discrétion de pinceau quant à l'énergie du modelé. Mais ce qui se comprend pour des saints et des saintes morts il y a dix-huit cents ans, est moins acceptable à l'endroit de personnages vivants aujourd’hui.
La grande recherche de M. H. Flandrin, en fait de portraits, consiste dans le style, c’est-à-dire dans la composition du personnage et dans la tournure particulière du dessin. Il y met tout son talent, tout ce que la nature lui a donné d’habilelé et de savoir; et parfois, il arrive à un arrangement exquis, ou de simplicité, comme daus la Jeune Femme à l’œillet de 1859, ou de noblesse, comme das l'Empereur Napoléon III de cette aunée. Quant à la tête, M. H. Flaidrin se comporte vis-à-vis d'elle en homme du monde et s’en tire avec des compliments. Les accents d’une physionomie, les détails des traits, les irrégularités qui coustituent une expression et qui sont comme les indications d’un caractère, il les esquive ou lesæfface sous le passage réitéré de la brosse. Pénétrer dans âme humaine lui semble un acte de curiosité que la politesse réprouve. La psychologie n’est
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“point son fait; ceux qui croient que tout bon portraitiste doit être doublé d’un philosophe, ne sont point de son bord. Lui, un juge comme Tacile ou un moraliste comme la Bruyère! Y songez-vous! Sa réserve native l’arrête à la surface et lui dit: Ne va pas plus loin!
L'Empereur Napoléon IE est représenté dansson cabinet de travail, debout, entre un fauteuil qu'il vient de quitter et une table où, sur quelques papiers étalés, figure un vo- Jume des commentaires de César. Il est en grande tenue de général, avec le cordon de la Légion d'honneur au cou. Présenté de face, sous un jour doux et comme étouffé qui laisse toit un côté dans la demi-teinte, il regarde ; la main droite s appuie au rebord de la table, la main gauche va chercher la garde de l'épée.
Gelte attitude n’est dépourvue ni de naturel, ri degrandeur; elle a juste assez d'intimité pour l'homme, assez de solenitité pour la fonction. Une cheminée richement ornée, un buste de Napoléon I”, des drapeaux flottants, des tentures complètent l'entourage et d’un simple portrait font un véritable tableau.
Toute la partie du costume, du mobilier, et des autres accessoires, est traitée avec ce tact, ce goût, cette entente qui n'appartiennent qu'à l'artiste, et qui ont fait de lui, sinon le plus fort, du moins le plus distingué de nos peintres. Pour le surplus, que dirai-je? La qualité du personnage représenté entrave la liberté de ma critique.
Je voudrais pouvoir indiquer que Je ton du visage est le même que celui de tous les visages traités par l'artiste; que la main droite, celle appuyée sur la table, est molle et indécise; que la main gauche saisit l'épée du geste dont Pécrivain prend sa plume ; que, surtout, la tête n’a pas été vue d'assez près, pas assez construite dans la rigueur de ses plans, pas assez pénétrée dans l'intimité de ses détails Mais avec un tel modèle et un tel peintre, il faut glisser, non appuyer.
Je résumerai ma pensée par ce seul mof que je crois Juste : le portrait de l'Empereur Napoléon III, par M. H. Flandrin, est un chef-d'œuvre de convenance.
En quittant M. Hippolyte Flandrin, nous descendons des hauteurs pour entrer dans les planes régions de l’art classique, là où luttent et se combattent les élèves ordinaires de l’école de Rome. Nous allons donc pouvoir simplilier notre analyse et brusquer nos jugements.
Trois Vénus sortant de l’onde se disputent la pomme et semblent appeler un Päris. À première vue, Je me sens peut de goût pour ce rôle. Toutefois, le public se porte vers ces toiles qui sont un des succès du Salon; il faut nous mêler à lui, et prendre notre part de ce qui lintéresse.
La Vénus de M. Paul Baudry, qu’il intitule, je ne sais pourquoi, la Perle et la Vague, fable persane, vient d’être déposée sur la plage par le flot bleu qui déjà se relève et s'ouvre comme pour la reprendre. Pour ma part, je ne verrais point de mal à ce qu’elle fut remportée en pleine mer. La jeune personne est vigoureuse et charnue : elle doit savoir nager. Présentée comme elle est, de dos, couchée sur le flanc gauche, les bras ramenés autour d’un visage laseif, elle me fait l’effet d’une Vénus de boudoir.
Ce qui me plait, c’est l’aspect mouillé de la toile, les herbes, les coquillages, les anfractuosités ruisselantes de la grève ; c’est peut-être aussi cette ligne du corps qui va de l’épaule au genou en se profilant sur la vague, et qui ne manque pas d’ampleur. Mais combien cette jolie femme avec son minois de modiste parisienne, serait mieux sur un sofa ! Elle qui vivait si bien dans son riche appartement de la Chaussée-d’Antin, elle doit se sentir bien mal à l’aise sur ce rocher dur, près de ces galets blessants, de ces coquillages hérissés.
Mais une réflexion : que fait-elle à cette heure seule, ici, roulant ses yeux d’émail et crispant ses mains coquettes ? Guette-t-elle un millionnaire égaré dans cet endroit sauvage ? Serait-elle non plus la Vénus des boudoirs, mais la Vénus des bains de mer? Vénus des bains de mer ou Vénus de boudoir, son torse est mal modelé, son bia court, et ses cheveux appauvris. Mais elle est d’un joli ton, frais, humide : c’est la mieux peinte des trois Vénus.
Portée sur le sein nonchalant de la mer, couchée dans une pose harmonieuse, une jambe flottante, l’autre re-
pliée, un bras sur le front voilant à demi le visage, ac-
compagnée d’un groupe d’Amours qui vole au-dessus d'elle en soufflant dans des conques marines : ainsi se présente, s’avançant lentement à la pointe du flot qui la roule, la Vénus de M. Alexandre Cabanel. Ses longs cheveux blonds se déroulent au fil de l’eau. Tout à l’entour de son corps la vague écume. Du fond de la toile, le cortège vient à nous. On sent que la jeune déesse aspire au moment où, prenant pied sur le rivage, elle se dressera et se montrera aux hommes dans sa beauté éblouissante, immaculée et nue.
M. Alexandre Cabanel n’est point un peintre ; il ignore la couleur etson charme profond, sa puissance et ses triomphes; mais c’est un habile dessinateur. Toute la science dont il a pu disposer, il l’a répandue à profusion ; tout l'effet qu’il est possible de tirer de contours purs et bien agencés, de lignes savamment balancées, de mouvements heureusement contrastés, il l’a mis dans son œuvre. Sa Vénus est la mieux dessinée des trois ; et si le dessin vaut quelque chose sans la couleur, c’est lui qui doit l'emporter sur ses rivaux.
La Vénus de M. Amaury Duval est représentée debout dans l'attitude où l’a décrite Alfred de Musset au début de Rolla :
Secouant vierge encor les larmes de sa mère, Et fécondant le monde en tordant ses cheveux.
C’est la pose et aussi l'exécution traditionnelles. Malgré
quelques belles parties de dessin, le corps de la déesse
paraît long, étriqué par en haut et par en bas, trop violemment incliné en arc par le milieu. Du reste, nul accent, nul sentiment nouveau.
Dans l’école classique, où Ia nature est mal famée, où la vérité est éconduite, où jamais la réalité ne soutient l'interprétation du peintre, quand d'aventure le dessin et la couleur manquent à la fois, il n’y a plus rien. C'est le cas de la Vénus de M. Amaury Duval.
Vous rappelez-vous ce gracieux et poétique tableau de la Malaria, qui fut le début de M. Hébert, non dans Part, mais dans la célébrité ?
Une barque de paysans italiens glisse lentement sur une eau noirâtre, à travers le voile d’une atmosphère chargée d’exhalaisons malsaines.. Coupant la pesanteur de l'air, et rasant le flot malade de son vol alourdi, une hirondelle suit le bateau à la dérive. On dirait l'oiseau familier de la cabane délaissée accompagnant de ses adieux mélancoliques la famille qui fuit l’inhospitalière patrie. Je ne sais rien de plus doucement attendri, ni de plus tristement rêveur.
Quand nous vimes se détachant sur le fond banal des rapsodies scolaires, cette ravissante composition où le charme du coloris, la grâce du dessin, la force expressive du sentiment se réunissaient pour une séduction irrésistible, nous autres, jeunes gens à l’admiration riche et facile, nous poussâmes un cri de surprise; et, dans l’abondance de notre enthousiasme irréfléchi, nous réunimes nos plus belles fleurs de rhétorique pour en faire un tapis d'éloges où le pied du jeune artiste pütse poser plus moelleusement.
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Jeunesse ! jeunesse! ta voix est celle de la sirène. et tu H'enchantes un moment l'oreille du voyageur que pour le conduire peu après au péril et à la mort.
Le peintre qui avait eu ce bonheur d'enlever les suffrages en faisant appel à notre sensibilité, dut aisément croire que la répétition du môme effort amènerait le même résultat. Qui l’aurait désabusé ? Il ne savait pas que l'ère de poésie inaugurée chez nous par le romantisme était enfin close: il n'imaginait pas que les évolu-tions de la pensée se font de plus en plus rapides à mesure que l'humanité avance: il ne songeait pas que, dans le mouvement de notre société, l’artiste demeure bientôt solitaire au milieu des générations envahissantes. j:| et que, pourse maintenir contre les brusques changements h: des idées et des hommes, il lui faut se cramponner,
sans jamais lâcher main, à l’immuable nature. Une seule chose lui apparaissait claire, évidente, la cause de son | premier succès : il avait réussi par le sentiment, par le { sentiment il réussirait toujours.
De Mais le propre du sentiment est d’être tout à la fois corruplible et corrupteur. Non seulement il se décompose Li sous l’action de l'idéal en se subtilisant à l'excès, mais | même sa contagion s'étend aux autres facultés de l’in - KT HE telligence, les trouble dans leur source, les pervertit dans ’ \ leur direction, les dénature dans leurs résultats. L Doublement porté à la mélancolie par la pente naturelle de son caractère et par une série d'accidents terri- A bles qui l’éprouvèrent de bonne heure, M. Hébert se mit à suivre les inspirations de sa sensibilité exagérée. Lancé dans cette voie, il dut subir, l’une après l’autre, les dé- | fi viations fatales inhérentes à son tempérament nervoso- 18 poétique. Loin de réagir contre ces attractions funestes, s | de chercher à ressaisir le rayon de vérité, et de regarder à sa lumière la sereine impassibilité des choses. il se laissa envahir par cette grande tristesse de la vie qui frappe les esprits incomplets. Sa douceur réveuse s’al- -| téra rapidement. Le sentimentalisme s’'étendit comme Le une lèpre sur son imagination atteinte. Ame souffrante,
il se fit l'interprète des souffrances incomprises. Il rêva de traduire par le pinceau, et l'ardeur des désirs refoulés, et le vague indélini des passions innommées.
Les Filles d'Alvilo, Crescenza à la prison, les Fienarolles de San Angelo, Rosa Nera à la fontaine, les Cervarolles, marquent les laborieuses stalions de ce long calvaire, sur lequel chemine depuis dix ans ce Christ des vaies douleurs.
Dans Ja sécurité ingénue de son rêve, l’arliste ne vit point qu'il franchissait à chaque instant les limiles de son art et se noyait dans l'océan littéraire. Dans son ardeur d'arriver à l’âme et d'exprimer l’inexprimable, til ne s’aperçut point que ses meilleures qualités s’oblitéraient, que son dessin se relâchait; que sa couleur, toute faite de petites touches juxtaposées, perdait sa largeur et sa puissance; qu’enfin sa grâce nalive dégénérail en manière, sa distinction en alléterie. Au dernier Salon, dans son Portrait de Mme la princesse Clotilde, il en était arrivé à l’insaisissable. Ce n’était plus une tête et un corps de femme exprimés sur la toile au moyen du modelé. C'était une vapeur pâle et mystérieuse, sans solidité et sans contours précis, se lraînant sur un fond sombre comme une apparilion spectrale.
Cette année, M. Hébert n’est pas beaucoup plus heureux.
Son envoi se compose de deux toiles : l’une, agréable d'aspect, je n’en disconviens pas, mais insignifiante; Lautre, pourvue de quelque intérêt, mais inacceptable d exécution.
Que peut nous dire Pasqua Maria, cette petite fille de six ans, enlevée sur un fond de feuillage mal débrouillé? Sa pose est naturelle, son œil ingénu, ses lèvres fraîches, J'y consens, mais que signifie-t-elle ? Est-ce un portrait? Il n’y parait guère à l’inconsistance du modelé. Est-ce une étude d'enfant faite d’après quelque modèle d’atelier? Je le croirais plutôt, mais ces choses, on les garde chez soi à titre de renseignements. Ce n’est pas par des exhibitions d’études plus ou moins gracieuses qu’on peut sou-
tenir l’art de l’école menacé de toutes parts. Quand la patrie est en danger, on ne court pas à la frontière une rose à la main.
La Jeune Fille au puits se détourne de son OCCupation pour écouter les amoureux propos d’un Antony de vingt ans, au teint pâle et bistré, comme il convien! 20 tous les désespérés de ce monde. Que dit à la jolie créature, ce fade ennuyé? Lui trace-t-il le droit chemin ? lui parle-t-il devoir, vertu, justice ? lui montre-t-il que l’amour vrai est au gouffre des voluptés coupables ce que la margelle sur laquelle ils s'appuient est au puits profond qui les regarde? Je ne puis le supposer. Comment voulez-vous qu’une intelligence lucide se soit logée sous ce masque dont toutes les saillies naturelles se sont efïacées, el qui s’arrondit, mou, incertain, fuyant, comme s’il avait élé façonné dans un savon de pâte d’amande ? Quellesraison pure habiteraitces yeux creux et enténébrés, dont l’architecture indécise a vacillé sous la brosse ? Quel amour robuste, sain, épurateur, tiendrait dans cette poitrine grèle, qu'une croissance précipitée ou d’autres causes moins avouables semblent avoir appauvri à l’excès ?
Je prolonge à dessein ces considérations, parce que, bien plus que les caractères même de l'exécution, elles nous expliquent la personnalité artistique du peintre, son origine, ses déviations, les dangereuses chimères de son idéal.
Combien de jeunes femmes, en effet, ou saturées de vie conjugale ou malades d’amours rêvées, n’ont pas, s’arrôtant en contemplation devant les tristes héroïnes de M. Hébert, cru retrouver dans l’ovale languissant de leurs visages, dans la fixité profonde de leurs grands yeux enfiévrés, dans l’incurable mélancolie de leurs attitudes et de leurs expressions, quelque chose comme une lointaine analogie de situation et de souffrances morales ?
Combien de jeunes hommes, inquiets d'aimer ou émus d’un bonheur non réalisé encore, n’ont pas tressailli devaut elles, en reconnaissant soudain à la fermeté mate de leur peau brunie, à leur bouche incandescente et rouge,
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