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ÉCOLE ROMANTIQUE

Hugues Merle. — Devilly. — Feyen-Perrin. — Yvon. — Janet- Lange. — Beaucé. — Protais. — Gérôme. — Comte. — Leman. — Heilbuth. — Charles Muller. — Nélie Jacquemart. — Laemlein. — Ranvier. — Gustave Doré.— Joseph Roux. — Cuisinier. — Benassit. — Anatole de Beaulieu. — Chaplin. — Voillemot. — Philippe Rousseau. — Brion. — Marchal. — Patrois. — Blaise Desgoffes. — Gudin. — Le Poitevin. — Ziem. — Aiguier. — Paul Huet. — Bonne- |

gràce. — Mme O'Connell.

Je serai sobre de développements à lendroit de cette école célèbre, dont la décadence à suivi de si près le triomphe. Tout le monde sait, sur ses origines, sur les résistances qu’elle a rencontrées, sur les batailles qu'elle a livrées, sur son ascension rapide et sa radieuse explosion, plus que je n’en pourrais dire dans cette simple revue artistique.

Je me bornerai à poser en principe, sauf à le démontrer plus tard ailleurs, que la révolution romantique, excellente dans la littérature, où elle avait à surexciter par la liberté individuelle l'imagination de tous, devenait inacceptable dès qu’elle prétendait s'imposer à la peinture, — l'imagination, en peinture, étant subordonnée à la science et aux facultés d'observation.

Avant le Romantisme, dans tous les pays où Part s’est développé spontanément, la peinture avait son domaine, son champ d'observation propre. Le peintre s’inspirait directement de la vie et traduisait, par les moyens à sa disposition,les représentations qu’elle lui apportait. Entre

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Je peintre et la nature, entre l'interprète et le modèle, pas d’intermédiaire. De cette façon, la société avec ses formes multiples, types, physionomies et mœurs ; la campagne, avec ses aspects mobiles, lignes, ombres et lumières, — élaient traduits, exprimés, rendus, sous leur véritable jour, autant qu'ils pouvaient l'être par un art relativement restreint, et avec le degré de perfection que comportait le développement même de cetart. C’est ainsi que l'Italie, l'Espagne, la Hollande, se trouvent tout entières dans la suite des nombreuses écoles de peinture qu'elles ont produites et qui reflètent chacun de ces pays avec exactitude. C’est ainsi encore que la France aperçoit distinctement son image dans les œuvres des Janet, des Callot, des Watteau, des Chardin, des Lenain, et dans une parle de celles de David et de Gros.

La révolution romantique a trouvé cela mauvais, et la changé. En un jour, fait sans précédent! la peinture a perdu son indépendance, son autonomie, comme on dit aujourd’hui. Par une aberration qui sera Jugée sevèrement plus tard, elle s’est faite la servante de la littérature. De souveraine qu’elle était, la voilà devenue vassale. Le peintre ne se pose plus, comme par le passé, devant la Nature pour en recevoir les impressions directes : il lit les livres. Il n’est plus créateur de ses propres idées, il est traducteur des idées d'autrui. IT interroge les épopées, les romans, les drames, les ballades, les élégies et les odes : à eux de lui fournir des sujets de composition. Se méprenant sur les caractères essentiels de la poésie qui convient à son art, il emprunte aux poètes du Verbe les conceptions qu'ils ont agencées, les types qu'ils ont trouvés, les scènes qu'ils ont décrites, et borne son ambition à les reproduire en tableaux sur la toile. À cette époque Shakespeare, Byron, Gœæthe, Schiller, Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine, étaient dans toutes les mains; c'était, à part un ou deux noms, le débordement de la littérature sans discipline. Altérées d'infini, affamées d’'idéal, les âmes se berçaient aux chants de ces rèveurs troublants, et ravivaient leur plaie

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ANNÉE 1863 133 intérieure en répélant à satiété les pages, où ils avaient épanché le plus de rêverie, de doute, de tristesse où d’amertume. La peinture se mit à gémir à l'unisson ; et les quelques esprits sains qui, par pudeur ou fierté, se tenaient à l'écart, purent voir défiler la longue procession des Fausts, des Marguerites, des Mignons, des lamlets, des don Juans, des Françoises de Rimini, des Roméos. toutes les victimes imaginaires de l’amour inassouvi ou de la mélancolie incurable.

Ainsi le peintre abdiquait son beau privilège d’inventeur et de poète, pour devenir l'illustrateur universel de la littérature romantique.

Ce mal nous à tenus longtemps. Dieu merei, nous en sommes guéris aujourd’hui. À l’heure qu'il est, l’école romantique est en pleine dissolution. Ses principaux chefs : Bonington, Marilhat, Roqueplan, Delaroche, Chassériau, Ary Scheffer, Decamps, Vernet, sont morts; les autres, Eugène Delacroix, Robert Fleury, Couture, Meissonier, se laisent. Quant aux simples soldats, surpris par le flux croissant des idées nouvelles, ils n’attendent, hésilants où découragés, qu'un moment favorable pour déserter leur drapeau et passer à l'ennemi.

Mais si l’école a joué un rôle éphémère, son influence morale a duré: si les grands hommes de l'Ecole ont disparu ou se sont effacés, leur queue s’agite encore : influence détestable, effroyable queue, — pluie de soufre et de crapauds après un grand orage.

L'influence morale, il faudrait un volume pour la caraclériser dans ses menus détails. Imitalion de toutes les écoles, et substitution du cosmopolilisme à la pensée française ; — introduction, dans l’art, du pittoresque qui sert à masquer l'ignorance du dessin; — recherche de l'archéologie et du bric-à-brac qui frappent par l'inusité des accessoires ; — amour de l’anecdote, qui intéresse par elle-même et sans le concours du métier; — oubli absolu de la société contemporaine qui, pendant vingt ans, reste non avenue pour l’art; — futilité d’une part, divagation de l’autre; — par surcroit, culte de l'écu,

mépris de la dignité artistique; — finalement abaissement général du niveau intellectuel ; —telles seraient les lamentables têtes de chapitre du livre à écrire

J'en passe et des meilleures.

Ah! c’est que ce n’est point impunément qu'on se trompe sur l'essence même et la direction de Part; ce n’est point impunément qu’au lieu d’y voir une fonction de l'esprit ayant pour effet le perfectionnement humanitaire, on n'y voit qu'une industrie inventée pour chatouiller la curiosité des collectionneurs, ou aiguiser la faconde des dilettarti. é

Laissons donc de côté les considérations, et parlons un peu des praticiens : confuse nichée de chiens télant à vide les mamelles de la grande lionne morte.

HISTOIRE ET BATAILLES. — M. Hugues Merle travaille dans les grandes dimensions. Bien qu’élève de Léon Cogniet, il semble avoir ramassé le pinceau tombé des À dé faillantes de Delaroche expirant. Il a de ce mai-

re le côté théâtral et les grandes attitudes. Son Assassi- . de Henri III, dessiné avec une grande vigueur, faisait merveille sous la galerie extérieure, aperçu du jardin. Il étonnaitet passionnaitlafoule, stupéfaite de voir entrer Henri IV, feutre en tête, sous la tente royale, au moment même où le dernier des Valois tombait sous le couteau de Jacques Clément.

M. Devilly est un élève indirect de M. Delacroix. Il en a la fougue et le système de coloration. Le Clairon est

ne jolie toile de genre que ne valent pas à beaucoup our {ssaut nile Misanthrope.Les romantiques avaient fondé de grandes espérances sur ce jeune homme : depuis quelques années, il semble se ralentir.

M. Feyen-Perrin cultive les Combals antiques à la facon de M. Chifflart; mais ce que celui-ci emprunte à Decamps, l’autre le demande à Delacroix.

Passons par dessus MM. Yvon, Janet-Lange, Beaucé, toute la légion des peintres sanguinaires, et arrivons à M. Protais, qui a remporté, en économisant le sang, un des grands succès du Salon. Avez-vous Ju Paul de Molè-

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nes, le soldat chrétien, sentimental et rêveur, le poète exilé dans les camps, qui soupire après la patrie lointaine, et de la guerre, l’horrible et l’exécrable guerre, n'entrevoit jamais que le côté mélancolique et hasardeux? La peinture de M. Protais est sœur de cette littérature maladive. Avant l'Allaque, après le Combat, quelle mère n’a rêvé, quelle sœur ne s’est attendrie devant ces deux épisodes de nos dernières guerres? Mais combien ces chasseurs de Vincennes manquent de réalité? Les vrais soldats ne sont ni si beaux, ni si doux, ni si tristes: ils révent moins el agissent plus. Je les trouve complets, vivants, francs à l'assaut et au pillage, dans le Joyeux Brantôme ou le farouche Montluc. Paul de Molènes ne m'en donne qu'une épreuve affaiblie et saisissable à peine. Ainsi de M. Protais.

A l’autre extrémité de ce genre, il faut placer les chroniqueurs, Gérôme, Comte. Leman, etc...

M. Gérôme ést un ingénieux arrangeur de petites choses; mais il ne vaut guère que par l’anecdote qu'il raconte. Je l'ai connu assez intéressant ; malheureusement, plus ilva, plus il tourne à la porcelaine, au dessus de tabatière. Le sujet de Louis XIV et Molière repose sur une nouvelle à la main de madame Campan : «Alors le roi, se tournant vers les familiers de sa cour : Vous me voyez, dit-il, occuper à faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas d'assez bonne compagnie pour eux.» L’anecdote est apocryphe, mais il importe peu. Le peintre, en s’en emparant, devait en faire un lableau : M. Gérôme ne l’a pas su. Savez-vous qui joue le rôle principal dans sa toile ? Louis XIV? Molière? les courlisans ? vous n’y êtes pas : c’est une nappe à jour délicatement ouvragée par des mains habiles ; et puis, c’est encore le parquet, la cheminée, le lit, le mobilier tout enlier. Des personnages, rien; ils sont elfacés écrasés, disparaissent, Que penser d’une œuvre où le détail l’emporte sur l’ensemble, où l’accessoire tue le principal ?

Le Prisonnier, plus généralement goûlé, reproduit, comme le Häche-paille du dernier Salon, un de ces as-

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pects curieux de la vie orientale qui ont tant de prise sur nos yeux européens. C'est. le meilleur des envois de M. Gérôme.

Ce qui déplait surtout dans ce peintre, c’est, avec la mesquinerie de l’idée, la sécheresse de l’exécution Nul savoir-faire. Il habille ses personnages comme un costunier, il les dispose comme sur le théâtre. Sa couleur est maigre et plate : scène, gens et meubles, tous les êtres et tous les objets sont traités de la mème brosse patiente, vétilleuse et menue, sans accent, sans originalité, sans vigueur.

Comte a plus de grâce et d'esprit dans sa Récréation de Louis XI; Leman, plus de liberté de pinceau dans son Petit Lever du roi, qui reproduit le même sujet que le Louis XIV et Molière. Cette dernière COM posiion, au moins, est revêlue d’un coloris agréable; et le grand roi, content de sa nuit, heureux de son réveil, a celte désinvolture et cette familiarité qui salisfont de prime abord. l

M. Heibuth s’en est donc bien voulu de son succès du Mont-de-?iété, qu'il a fait, sans nous prévenir, un si violent écart! Tomber des éclatantes misères de la vie pari- Sienne aux sombres splendeurs dela vie cléricale à Rome, quelle chute! Il y a de l'esprit, de la finesse et de l’observauon pourtant dans ses Cardinaux etses Séminaristes en promenacte.Mais est-ce bien dans ces microscopiques sujets que l’art trouvera de la grandeur et de la force?

M.Charles Muller émiette en petites ancedotes sa grande toile du Luxembourg, lAppel des condamnés sous la terreur. On larmoie bourgeoisement dans ses œuvres : west le La Chaussée de la peinture.

Citons encore, pour l’encourager du moins, Mile Nélie Jacquemart. Son Molière à Pézenas à des qualités intentionnelles. Mais l’art de peindre, comme l’art d'écrire, est un art difficile ; et l’on n’a rien fait, dans l’un ni dans l’autre, quand on n’a pas acquis la liberté de la plume et de la brosse.

LÉGENDES. — À égale distance de la réalité et du genre

se tiennent les peintres légendaires, Gustave Doré, Laem-

lein, etc.

M. Lacmlein est connu pour un peintre apocalyptique. Cette année il s'élève, dans l'Amour des anges, à un mysticisme tellement équivoque, que Je craindrai d'y faire trébucher ma plume.

M. Ranvier, sous prétexte de Sanctification du travail manuel, fait balayer à l'enfant Jésus léchoppe du charpentier Joseph. M. Renan n'aurait pas conçu un tel symbole.

M. Gustave Doré aura été un de ces météores brillants qui sillonnent les nuits d'été et vont se perdre dans les marais. Il y a trois ans, il rayonnait : nous nous demandons aujourd'hui ce qui lui à valu sa renommée ; dans trois ans on ne saura même plus son nom. Charbon éteint, vision disparue ! — M. Doré est, avec M. Charles Giraud, le seul peintre qui ait reçu la croix d'honneur sans avoir obtenu une médaille, même de troisième classe.

Genre.—(C’est l'élément dominant du Salon. Ici tout pullule : les tableaux se multiplient comme les pains sous la parole de Jésus ; les noms d’artistes s’alignent comme ceux des boutiquiers dans le dictionnaire des adresses. La plupart, en effet, travaillent en vue des marchands de tableaux ; quelques-uns, plus rares, s'adressent au public amoureux de l’art. Citons parmi ces derniers quelques débutants : — M. Joseph Roux, dont la Fin d'un pardon est empreinte d’une grande réalité; — M. Cuisinier, qui montre une touche vive et habile dans sa Veillée de l'atelier ; — M. Benassit, dont le Cabaret est une pochade à la Decamps lestement troussée. Enjambons MM. Anatole de Beaulieu, qui persiste à peindre avec les vieilles palettes de Delacroix; — M. Chaplin, l’heureux peintre du demi-monde ; M. Voillemot, le chantre des grâces mythologiques ; M. Philippe Rousseau, le Buffon des malices simiesques ; et arrêtons-nous un moment devant quelques artistes nouveaux venus que le publie semble prendre en faveur.

M. Brion. C’est un talent réel; on n'a pas oublié ses

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Noces en Alsace d'il y a deux ans. Cette année, il ne semble pas avoir atteint à la mème hauteur. Ses Pèlerins de Sainte-Odile sont d’un ton criard; le terrain est veule et semble devoir se dérober sous la haute végétation qui le couvre. Quant au Jésus sur les eaux, il m'est difficile de l’accepter comme un aspect vrai du lac où le Sauveur donna une leçon de foi à ses disciples elfrayés.

Comme M. Brion, M. Marchal est resté au-dessous de son passé. Son Choral de Luther ne vaut pas ses Paysans protestants. L'effet de lumière qui vient, du fond du tableau, friser sur les épaules et les coiffes des jeunes filles, est désagréable à l’œil. Les personnages à la vérité sont charmants, les mouvements, les expressions sont justes ; mais, en somme, c’est de la peinture creuse.

M. Patrois est le Marchal de la Russie, comme M. Marchal est le Patrois de l’Alsace. Grande analogie de conception et de faire.

M. Blaise Desgoffes. Aimez-vous ce genre ? M. Blaise Desgoffes est ce peintre nature morte, qui, au lieu de lasins, de choux et de navets, fait des vases, des émaux, des ivoires, des agates et autres menues quincailleries tirées des collections du Louvre. Quelle patience de pinceau ! Quelle vérité de rendu ! Cest à toucher du doigt, à prendre avec la main. Moi, ce travail imperceptible, sans apparence de touche, sans accent particulier, cette perfection froide, inanimée, m'irritent, me mettent hors de moi. Je sens qu’on pourrait accumuler de ces sortes de choses pendant dix mille ans, sans ajouter un grain de sable au monument de l’art.

MARINES. — M. Gudin, sil à jamais existé, n'est plus que l’ombre de lui-même; M. Le Poitevin décline ; M. Ziem s’est arrêté depuis longtemps. J’aperçois pourtant deux belles marines d’un jeune homme, M. Aiguier, de Marseille ; c’est la Carangue du val Bonèle etla Péche au bourgin. Eaux profondes, ciel fin, grande atmosphère; il y a là des quelités supérieures.

PAYSAGES. — Je comptais, pour remplir ce paragraphe, sur Paul Huet, le dramatique Paul Huet, qui porte

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ses agitalions dans la nature, et la passionne à légal de l’âme humaine. Il se trouve que son paysage s’est métamorphosé en une marine, la Falaise de Houlqate.- Tant mieux! Orages du cœur et orages de Océan vont bien ensemble. Mon émotion n'aura pas été perdue.

PORTRAITS. — M. Bonnegràäce l’emporte par le tour romantique, la recherche des expressions et la puissance du coloris; Mme O’Connell, par je ne sais quel brio hardi, qui ferait d'elle la petite fille de Rubens, si les grands maitres avaient jamais lignée.

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