ÉCOLE NATURALISTE
Ce que j'ai essayé de faire, dans cette revue rapide, ça été beaucoup moins de déterminer la valeur propre des peintres, que de donner une idée exacte des forces qui se disputent l’art dans notre temps.
En procédant ainsi, je ne crois pas avoir manqué au devoir de la critique, qui consiste surtout à nous faire connaître les hommes et les œuvres. Je suis de ceux qui pensent qu'on ne saisit.pleinement le détail que par la vision de l'ensemble où il s’engrène. Nous savons le soldat par son drapeau, l’arliste par son école.
Mais jusqu'à présent, J'ai eu affaire à deux écoles ayant atteint et même dépassé la maturité, par conséquent faciles à déterminer dans leur point de départ et à suivre dans leur développement. L'école dont je vais m'occuper maintenant vient de naître à peine. Beaucoup
la nient, peu la voient. Par quel diagnostic sûr vais-je lui arracher le secret de son être? Allez donc chercher un homme dans l'informe embryon! Déduisez donc toute une révolution des sourdes rumeurs qui grondent dans la poitrine d’un peuple irrité!
C’est pourtant une révolution, le mouvement que nous voyons s’accomplir, et qui déjà ramène de toutes parts en une direclion unique notre génération dispersée. Personne, 1l y a vingt ans, n'en eût soupçonné l'existence; devenue visible aujourd'hui, elle éclate aux yeux du philosophe. Toute jeune, avant même d’avoir fait acte de vitalité, elle a subi la persécution; plus tard, et pour que rien sans doute de ce qui assure le succès ne manquât à sa destinée, elle a trouvé la moquerie et l’injure. Elle a traversé cette période douloureuse, échappant tout à la fois aux pièges de ses ennemis et aux imprudences de ses amis. Aujourd’hui, elle est. Insoucieuse encore des formules qui devront un Jour résumer et fixer sa doctrine, elle se manifeste en tous lieux, ici par des essais avortés, là par des triomphes éclatants. Comme toutes les révolutions qui veulent aboutir, elle s’enveloppe de prudence et garde le silence sur son dernier mot. Cependant elle va. Elle n’a ni tambours, ni drapeaux, et chaque jour elle rallie les adeptes. Elle n’a ni
journal ni tribune, etelle faitles prosélytes par milliers.
D'où vient-elle? Elle est issue des profondeurs même du ralionalisme moderne. Elle jaillit de notre philosophie qui, en remplaçant l’homme dans la société d’où les psychologues lavaient tiré, a fait de la vie sociale l’objet principal de nos recherches désormais. Elle jaillit de notre morale qui, en substituant l’impérative notion de justice à la vague loi d'amour, à établi les rapports des hommes entre eux et éclairé d’une lueur nouvelle le problème de la destinée. Elle jaillit de notre politique, qui, en posant comme principe l'égalité des individus, et comme desideratum léquation des conditions, a fait disparaitre de l’espritles fausses hiérarchies et les distinctions menteuses. Elle jaillit de tout ce qui est nous,
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de tout ce qui nous fait penser, mouvoir, agir. In illa movemur, vivimus el sumus.
Mais si vous voulez des origines plus rapprochées, des attaches plus visibles, il faut les demander à la liltérature : car il aura été dans la destinée des lettres de ce siècle de donner par deux fois l'impulsion aux beaux-arts
ot de leur ouvrir la marche.
Au sein même du romantisme et aux jours de sa plus réelle domination, — tandis qu’entrainé tout à la fois par l'esprit féodal et religieux, la mysticité amoureuse, le scepticisme sentimental, il faisait refleurir le moyen äge, dénaturait la passion, adultérait la conscience, détruisait partout l'équilibre moral, — deux rameaux se détachaient de l’arbre social, à la faveur de l’individualisme universel, et projetaient leur verdeur pleine de sève, l’un vers la nature champêtre, l’autre vers la vie sociale.
Ce dut être, pour les cœurs fatigués d’idéal, une bien douce surprise et un émerveillement profond, quand Mme Sand, attendrissant la manière de Jean-Jacques Rousseau et affermissant celle de Bernardin de Saint- Pierre, coustruisit les beaux paysages naturalistes qui abondent dans Indiana et dans Valentine; fit, pour la première fois depuis un demi-siècle, chanter nos bois, parler nos prés, rêver nos grands horizons, et monta la nature simple et familière à la hauteur des émotions qui habitent l’âme de l’homme.
Ce dut être, pour les esprits lassés d'attendre et inquiets d’intraduisibles pressentiments, un étonnement joyeux, lorsque Balzac, reprenant la pensée de Stendhal, qui avail déjà repoussé les héros de convention et les complications romanesques, prit pour uniques malériaux de son œuvre les faits et gestes de la vie commune; façonna en types puissants les principaux caractères qui l’entouraient; colora l’ensemble de sa création du reflet même des mœurs et des idées de son temps ; éleva enfin, dans la Comédie humaine, la vie réelle à la hauteur dramatique et à ia grandeur émouvante de lhistoire.
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Par ce double coup de génie la nature et la vie françaises monlaient soudain dans les régions de l’art. Les deux romanciers avaient, sans le savoir, déterminé le caractère nouveau et l’objet même de la peinture moderne. Ils montraient du doigt le chemin ; on n’avait plus qu’à le suivre.
Je sais que je transpose des dates et que je supprime des distances. Mais il m'importe seulement de grouper “les faits de même série, de rapprocher les effets de leurs causes. Si J'ai l’air de passer sous silence l'influence anglaise, qui accéléra chez nous l’éclosion du paysage, ce n’est pas que je dénie à Constable, par exemple, son action sur les artistes de la Restauration. Mais je suis convaincu qu’elle n’eût eu aucune suite sérieuse, si la littérature, entrant dans le même mouvement, ne l’eüt maintenue et confirmée.
Ainsi, la trouée fut faite. Ainsi le champ nouveau fut donné. Pour tout objet d’étude, la nature et la vie humaine; pour tout principe et toute méthode, le respect du monde visible et l’observalion.
De toutes parts on s’élance vers les horizons ouverts.
C'est d’abord la grande armée des paysagistes : Flers, Cabal, Paul Huet, Jules Dupré, Théodore Rousseau, Corot, Français, Diaz; plus tard Daubigny, Rosa Bonheur, Troyon; enfin le bataillon des jeunes, Hanoteau, Blin, Nuzon, Lavieille, Harpignies, Chintreuil, etc.
A l'origine, les tendances liltéraires, alors dominantes dans la grande peinture, se font sentir chez l’humble paysagiste. Paul Huet, par exemple, est romantique, comme Delacroix l’est lui-même. Le mouvement nouveau est si faible, si incertain, que l'artiste ne peut échapper à celle iufluence fatale. Malgré lui, elle le suit dans les champs où il étudie, et de force s’installe dans son œuvre. Mais avec le temps, le romantisme s’affaissant de toutes parts et le sentiment du réel se fortifiant, elle disparaît avant même qu’on ait entendu les premiers grondeu.ents de 1848 qui s’avance, et qu’on ait vu entrer sur la scène du monde le paysan berrichon, avec: son