ART
laçon de Corot paraît lui plaire : bon maitre, monsieur, mais qu'il faut surtout se garder d’imiter.
Mme ADÈLE DE LA PORTE. — Nature artistique, pétrie de délicatesse et de grâce; elle fait tout de sentiment. Le mélier ne lui est de rien, et devant ses Fleurs et ses l'ruits si joliment touchés, on n’a pas même le loisir de s'en apercevoir.
M. LÉON SAINT-FRANGOIS. — J'avais déjà vu les produits de ce dessinateur à l'exposition Martinet. La Nuit d'aulomne, le Paysage ne m’apprennent rien de nouveau. u'est net, propre, soigneusement estompé, par là même sans accident ni vigueur. M. Saint-François fait tout consister dans l’exéculion, et son métier est fade. La Fièvre cependant a, du fait même de la composilion, un certain caractère dramatique.
M. SAINT-MARCEL. — Qui aurait dit à celui-là, qui brille par tant d'éminentes qualités, et qui a rendu tous les services que nous savons à des artistes célèbres. qu'il tomberait un jour dans cet enfer? Il y à eu méprise évidemment. Je ne ferai pas à M. Saint-Marcel l’outrage d'insister sur ses qualités solides et vigoureuses. Sa répulation dans le monde spécial de l’art n’est plus à faire, Dieu merci. Qu'importent quelques défaillances dans ce paysage de la Chute de la rivière de Loing ? Le ciel en est-il moins d’une merveilleuse beauté, — et un chefd'œuvre?
M. Juces Scuirz. — Il a eu une médaille de troisième classe en 18:14.
M. Davip SüTTER. — Il exposait, il y à quelque vingt ans, des Vues de Suisse, et plus tard des coins de paysages tirés de la Forét de Fontainebleau. Ce qu'élaical ces tableaux, je ne saurais le dire; mais ce que je puis affirmer, c’est que, depuis cette époque, leur auteur n'à Jamais cessé un seul jour detenir le crayon ou le pinceau. En même temps qu’il exerçait sa main, il a voulu pousser l'éducation de son cerveau aussi loin que possible par la contemplation des maîtres de la renaissance italienne, cette source de toute inspiration. Il a entrepris un long
voyage à travers les villes et les musées de la péninsule.
De jeune qu'il était au départ, il est revenu vieux. mais l'esprit müri, le talent ferme et sûr. Il a consigné le résultat de ses réflexions et de ses études dans un livre intitulé Philosophie des Beaux-arts, ouvrage d’un éclecüisme salutaire, qui fut approuvé sans difficulté par lPAcadémie des Beaux-Arts. Plus tard, sentant le besoin d'abréger pour la jeunesse ce long apprentissage du peintre, qui lui avait coûté à lui tant de travaux et de peines, il écrivit une Nouvelle {héorie simplifiée de la perspective qui, avec la mème approbation académique, obtint le suffrage des hommes les plus compétents. Cette continuité de labeur, attestant un si profond amour de l'art, méritait mieux qu'un refus.
En regardant les trois paysages intitulés Entrée des gorges d'Apremont, les Terrains du Jean de Paris, le Chemin allant au point de vue, j'avoue qu'il m'est impossible de pénétrer la pensée du jury qui les à repoussés, Je vois bien dans ces petites compositions les traces d’un faire minutieux, tâtillon, embarrassé peut-être; mais j'y sens circuler ce souffle de vie universelle qui anime Ia Nature, et qui devient du grand art, quand il descend du cerveau de l'artiste sur la toile. J'en appelle à Théodore Rousseau et à Diaz, que M. Sutter semble prendre plus particulièrement pour inspirateurs et modèles.
M. Tarar. — Vous connaissez Tabar ; Tabar n’est pas 1 premier venu : on a refusé Tabar, pourquoi ?
Un soir, le long de la rivière,
A l'ombre des noirs peupliers, Près du moulin de la meunière, Passait un homme de six pieds ; Il avait la...
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Non, ce n’est pas là l’histoire. Pourtant ce fut un homme de six pieds qui, sur le Soir, se présenta dans l'atelier de Tabar et lui demanda son portrail en grandeur naturelle. Six pieds de taille! Tabar fut clfrayé. Il essaya de marchander: il offrait cinq pieds, ce qui lui paraissait encore fort raisonnable par ce temps de rapelissement général ; puis cinq pieds et demi; puis enfin la taille du personnage de la complainte :
Moins deux pouces ayant six pieds
L'autre fut inflexible ; C’élait sa condilion même: sans elle, pas de portrait. Or, Tabar qui, en 1818, a brouetté au Champ -de-Mars la terre nalionale, sail trop bien ce que valent les commandes aujourd’hui, et qu’elles ne tombent pas sur les peintres comme la manne sur Îles Hébreux d'autrefois. Il baissa la tête, résigné.
Il acceptait de faire un petsonnage de six pieds, grandeur naturelle. |
Il n’en fit pas un pouce de moins.
Mais qu’arriva-t-il? Le jury trouva son homme trop grand et le refusa. Tabar jura ses grands dieux que c'était la taille exacte, mathémalique du modèle, et proposa de produire le modèle lui-même aux yeux de l’Institut. La chose parut invraisemblable, comme au président le mariage de l'avocat Plocque.
Et le Salon des refusés eut son géant comme le café de Mulhouse.
M. VieL-Cazaz, — ç« Un cheval vicieux, condamné pour celle raison à être abattu, etayant déjà les crins coupés, cherche à s'échapper des mains des équarrisseurs après avoir rompu ses entraves. » Ce n’est pas là une peinture de boudoir. Si vous avez les nerfs délicats, passez; M. Viel-Cazal n’a pas pris le pinceau pour vous. Au fait, qui voudra bien acheter celte toile : Ne croyez pas que ce soit moi, quoique j'aie l’air de faire le fort. Si la Société protecitrice des animaux Ja voyait, peut-être en voudraitelie. Cela rentre dans le sens et dans la moralité de son inslitution.
M. Viel-Cazal, comme je viens de l'indiquer, se soucie peu du joli. Il va droit au grand, au violent, au terrible. Sa conception est nettement picturale, et c’est par les moyens mêmes de la peinture qu'il produit son effet. Aussi son tableau des Équarisseurs est exécuté avec vigueur, d’une main saine et robuste. Il y a là-dedans tout un avenir.
M. EUGÈNE VILAIN. — Le petit intérieur de la Dormeuse est loin d’avoir la hardiesse de ces charmantes natures mortes qui ont déjà fait une quasi-célébrité à ce jeune peintre.
M. ANTOINE VOLLON. — De ses trois toiles, la meilleure est le Paysage auprès de Charenton. Cest là que la main du peintre est le plus libre. Dans les deux autres, on sent trop la préoccupation du métier.
M. JAMES WiutiSTLER. — J'ai proposé une interprétation de la Dame blanche, qui n’a eu du succès qu’auprès de moi, tant il est vrai qu'on répugne à accorder des idées aux peintres. Qu'avez-vous voulu faire? demandais-je à l'étrange artiste dont je n'avais admiré encore que les fantasques eaux-fortes. Un tour de force de votre métier de peintre, consistant à enlever des blancs sur des blancs ? Permettez-moi de ne pas le croire. Laissez-moi voir dans
. votre œuvre quelque chose de plus élevé, le lendemain
de l’épousée, cette minute troublante où la jeune femme s'interroge ets’étonne de ne plus reconnaitre en elle sa virginité de la veille.
Debout, les pieds posés ‘sur un tapis blanc à peine nuancé de bleu; vêtue d’une longue robe blanche qui resserre et dessine sa frêle taille; se détachant sur les rideaux blancs d’une alcôve fermée, derrièrelesquels l’autre sommeille encore sans doute, tenant à la main une fleur blanche effeuillée, —Ia narine émue, l’œile dilaté, les cheveux tombants, — elle se dresse surprise et effarouchée, regardant devant elle, et songeant sans doute combien peu de choseil faut pour d’une jeune fille faire une femme, une mère.
Vous rappelez-vous la Cruche cassée ou la Jeune fille
de D vu
pleurant son oiseau mort, sujets folâtres que Greuze a tant aimés, et qui faisaient si gentiment parler notre Diderot? « Ce matin-là, par malheur, votre mère était absente. Il vint; vous étiez seule. Il était si beau, si tendre, si passionné, si charmant! Il avait tant d'amour dans les yeux! tant de vérité dans les expressions! Il disait de ces mots qui vont si droit à l’âme! Et. en les disant, il était à vos genoux. Il tenait une de vos mains ; de temps en Lemps, vous y sentiez la chaleur de quelques larmes qui tombaient de ses yeux, et qui glissaient le long de vos bras : votre mère ne revenait toujours point ! » L'interprétation de M. Whistler est plus grave, plus sévère, plus anglaise. Sa Dame blanche est marice. évidemment : la nuit qu’elle a passée est régulière, légitime, approuvéede l’Egliseet dumonde. Pourtant la petites’étonne d’un grand changement survenu : Tout est blanc, excepté elle-même. Interrogez la fleur effeuillée qu'elle üent à la main : elle seule pourra vous répondre ; c’est la continuation de lallésorie commencée par la cruche
cassée el le petit oiseau mort.
Avant de descendre dans la section réservée aux sculpteurs, j’éprouve le besoin de transmettre à la postérité deux titres de tableaux, que je choisis précieusement parmi une vingtaine d’autres non moins gais.
Je copie le livret et ne fais aucun commentaire :
PRUCHE (Clément), élève de M. Ingres. — Une mère retrouvant son enfant parmi les morts le jour de la Résurrection.
À. BELLOGUET. — Bal public; dessin. Cette composition groupe une moitié de la société des bals publics: ce sont les actionnaires de la dépravation aux prises avec les bohémiennes de l'amour.
Les sculpteurs sont préservés d’extrayagances énormes ou de trop grosses sottises par les difficultés mêmes de leur art, la pratique longue et assidue qu’il exige. Mais ils ont un autre écueil contre lequel la plupart viennent échouer : la banalité. Qui est original à l'heure qu'il est en sculpture? Prenez-moi les deux plus beaux morceaux de l'exposition, parexemple le Faune de Perraud et l’Ugolin de Carpeaux, et je me fais fort de vous montrer que, sans l'Antiquité et sans la Renaissance, ni l’un ni l’autre n’existeraient. | . Parmi les statues refusées, combien y en a-t-il que vous eussiez admises ?
Moi, j'aurais accepté d'enthousiasme l’Ignorance de M. Schonemberg. C’est ce nègre colossal qui, la tête projetée en avant, aveugle et sans front, faisait aux visiteurs
. la grimace hideuse de labrutissement. Non seulement je l'aurais admis, mais peut-être, pour la nouveauté de l'idée, pour la brutalité grandiose de l'exécution, pour Pimprévu de l'effet, je lui aurais donné la grande médaille d'honneur. Qu'on crie haro sur moi, je le veux bien; mais je le redis bien haut: de tout ce que j'ai vu
. au salon de sculpture, c’est ce nègre qui m'a le plus fortement impressionné. J'y suis revenu vingt fois; c'était surprenant, attirant comme du Michel-Ange, — un Michel-Ange barbare. |
Le Diderot de M. Lebœuf était joli en robe de chambre eten pantoufles, comme il se peignait lui-même dans une lettre à Mademoiselle Voland : je l’eusse admis encore. Les Saltimbanques de M. Decan, encore, pour leur esprit, quoique ce morceau complexe ne rentre dans aucun genre reconnu.
Mais après ?
Le Silence éternel de M. Emile Hébert manque d’humérus plus que de caractère. La Source de M. Richard Greenough est sans défauts comme sans qualités. La Satire de M. de Vaudréal manque de ce mouvement qui rompt l’équilibre du torse et des autres parties. Banalité, banalité.
Je voulais, comme conclusion, me lancer dans un grand réquisitoire contre tous ces artistes inconséquents qui, n'ayant jamais su s'organiser pour leurs propres affaires, demandent à l’Etat protection, tutelle, faveurs, salons, récompenses; et qui, quand tout leur a été octroyé libéralement, ne trouvent rien de mieux à faire que de récriminer contre les dons de l'Etat. La réforme apportée dans le règlement me dispense de cette pénible besogne. Désormais les peintres seront jugés par leurs mandataires, et les refusés conserveront leur droit d’appel devant l'opinion. C'est bien. Ces parias, ces abandonnés ont gagné leur cause, que dis-je? Leur sort s’embellit, puisqu'il
n’y a plus d’exempts, et que probablement quelque médaillé ou quelque légionnaire illustre viendra s’asseoir parmi eux chaque année. Avis à la causticité parisienne.
Le Salon de 186% est inférieur à ses ainés, et le plus faible que nous ayons eu depuis l’exposition universelle de 1855. Ce résultat n’a rien qui doive surprendre. Il
- lient à diverses causes, dont les premières qui se présentent à l’esprit sont : la fréquence des Salons, qui crée des abstentions forcées et la bienveillance extrême du jury, qui a ouvert la porte à des médiocrités sans nom.
Mais une cause plus grave, plus profonde, plus universelle, c’est le désarroi dans lequel est tombé l’art. Pein-
tres, sculpteurs, architectes, ne savent ce qu’ils ont à à faire, ni d’où ils viennent, ni où ils vont, nice que la société exige d'eux. L'architecture, tombée aux mains des ingénieurs civils, est devenue ce que nous la voyons dans le Paris nouveau. Depuis quinze ans, à l'exception du Palais de Justice où s’est enseveli un homme qui, à une érudition profonde, joint les grandes aptitudes des peintres florentins, on n’a pas élevé un monument que le bon sens avoue ou que le goût reconnaisse. La sculpture, à qui notre temps de constructions babylo-
(1) Publié dans le Courrier du Dimanche, du 15 mai au 3 juillet. {astagnary fit de ce Salon l’objet d’une seconde étude parue dans ice Grand Journal et d’une conférence.
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niennes eût peut-être permis de faire époque, se stérilise et finit par nous épouvanter de sa viduité. Enfin, la peinture, livrée aux sollicitations les plus contraires, influencée à ses deux extrémités par la froideur savante de - M. Ingres et par l’exaltation désordonnée de M. Deiacroix, — ici hasardeuse jusqu’à l’aventure, ià, routinière jusqu’à la servilité, — poussée cependant par je ne sais quelle force inconnue vers un sentiment de plus en plus vrai de la nature et de la vie, se fatigue avant l’heure de chercher et ne trouver pas, et menace de s’arrèter, désespérée de son impuissance. Hormis le paysagiste, qui sait de quoi il parle et que son art est goûté, ni le peintre de religion, ni le peintre d’histoire, ni surtout Île peintre de genre, ne comprennent les obligations que la société leur impose, ce qu’elle réclame impérieusement de leur talent ou de leur génie.
Qu’exigeons-nous d’un artiste pour le louer, pour le glorifier, pourle recommander de notre admiration unanime à la postérité lointaine? La question se pose à l’endroit du peintre, à l'endroit du sculpteur, à l'endroit de. l'architecte ; en un mot, chaque fois qu’il s’agit d’un art éveillant l’idée d’une conceplion personnelle. S'il était démontré que ces divers arts, comme le préjugé.en est répandu, relèvent des mêmes lois générales, on argumenterait sur l’ensemble. Mais, selon moi, chacun d’eux, de même qu'il a des moyens et un objet propres, a son esthétique particulière. Il est donc bon que nous divisions la question, comme on dit au Corps législatif. Si vous le, voulez, nous retiendrons aujourd’hui la cause de la peirture, comme étant la plus urgente et celle dont l’insiruction est le plus avancée ; les autres, nous les remettrons à une occasion prochaine.
Que demandens-nous au peintre ? voilà donc la question.
D'abord, les dons naturels, c’est clair. Comme on nait poète, on naît peintre; et jamais, sous ce rapport, les qualités acquises ne valent les facultés innées. L'éducation développe ces dernières, elle ne les saurait remplacer.
Le métier s’apprend, la couleur aussi, dans une certaine mesure ; ce qui ne s’apprend pas, c’est le don de vision, c’est la vigeur ou la netteté de l’image que le monde extérieur dépose sur votre rétine. Si vous avez l’œil sain et juste, le nerf optique alerte et subtil, le cerveau façonné au tour pittoresque vous saisirez cette image dans une intuition rapide, instantanée, qui vous donne tout à la fois le contour, le modelé, la valeur des tons et le mouvement le plus naturel, et la composition la plus heureuse. Vous n'avez plus qu’à commander à votre main de rendre : l’image perçue est toute prête pour le tableau.
La sûreté de la perception, c’est le don de nature; l’habileté de la main, c’est le fait de l’éducation. Mais qui ne voit que ces deux termes sont invinciblement liés entre eux, et que si l’œil est mauvais, la main restera forcément maladroite ?
Or, voulez-vous que je vous fasse une révélation curieuse ? La plupart des peintres qui ont le bonheur de vivre en celte précieuse année 4864, ont les yeux malades. Les uns sont myopes, les autres presbytes ; d’autres, à défaut de vice organique, ont quelque ophtalmie intermittente. Sur cent, quatre-vingt portent des lunettes. Ce sont ceux-là, les porteurs de lunettes, qui, pour justifier les aberrations de leur brosse, ont inventé la théorie de la diversité des regards colorés, théorie qui consiste à dire que l’œil n'étant pas organisé de même chez tous les hommes, l’un peut voir jaune, tandis que l’autre voit bleu, et l’autre vert. Les musiciens ne se sont jamais plaints qu’une même note produisit deux sons sur deux auditeurs différents : ils croient à l’infaillibilité de l'oreille. Les dégustateurs reconnaissent les vins à tels parfums inhérents à l’essence du cep ou à la nature du sol : ils ont confiance dans les déclarations faites par les houppes nerveuses du palais. Les peintres, eux, accusent l'œil de duplicité, d’incohérence, de variations, oubliant que les sens, qui sont une méthode pour l'esprit, portent leur certitude avec eux; oubliant aussi que si l’œil pouvait
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