EP. SE
différer chez les individus quant à la perception des couleurs, il devrait différer également quant à la perception des formes. Mais je les défie hien de nous présenter un sujet sain et valide dans l’œil duquel une pièce de cent sous se dessine en un carré parfait.
Les peintres que la bonne fée à visités au berceau, et qui sont peintres de naissance, sont rares. On en pourrait bien compter dix aujourd’hui; doublons le chiffre, pour n’enlever d'illusions à personne. A ces prédestinés, tout est facile : 1ls produisent sans effort, comme en se jouant. Leur cerveau est un miroir plus pur, dans lequel le monde visible se réfléchit en images, dont la vivacité nous étonne et nous ravit. Qu'ils parlent, qu'ils écrivent ou qu'ils peignent, c’est toujours en peintres qu'ils s’expriment. Le tour de leur esprit est tellement porté à la peinture, que cet art leur est comme un langage naturel. Ils l’inventeraient s’il n'existait pas ou si la tradition en était perdue.
Avec ces riches tempéraments disparaît le spécialisme, cette honte de notre époque amoindrie. Vous parlez de peintres besoigneux, parqués dans un petit compartiment de l’art, et passant leur vie entière à faire qui des batailles, qui des paysages, qui des marines, qui des tableaux, de sainteté qui des natures mortes. Qu'est-ce que cela ?
Avec eux point de distinctions subtiles entre les moyens d'expression. Vous parlez de coloristes, de dessinateurs ? Qu'est-ce que ceci ? Où est le point précis qui sépare la ligne de la couleur ? Quatre coups de crayon sur une feuille de papier blanc, et j'ai de la couleur; trois coups de brosse sur une toile, et j'ai du dessin. Couleur et dessin sont indivisiblement emmèêlés et fondus
ensemble. Car, vous avez beau dire, le dessin n’est pas
tout entier dans la détermination du contour ; il y a l’intervalle des deux lignes à remplir; et vous ne pouvez le faire, vous ne pouvez indiquer les méplats et les reliefs, c’est-à-dire dessiner, que par la différence des valeurs de ton, c’est-à-dire par la peinture. On ne peut pas, en peinture, dessiner sans peindre, et on ne dessine bien
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qu’en peignant juste. Les véritables peintres, d’ailleurs, n’ont jamais donné lieu à de telles distinctions. Voyez Velasquez, Rubens, Rembrandt, Titien, Véronèse, vous ne vous demandez pas, en regardant leurs œuvres, si les auteurs étaient dessinateurs ou coloristes; ils étaient peintres, cela suffit. Devant leurs toiles, vous ne songez ni au dessin ni à la couleur, mais à la somme de vie exprimée.
Certes, un artiste semblablement doué, préparé aussi dans le berceau par la grâce d’état, complété dans la vie par la familière fréquentation des maîtres, serait un être exceptionnel. Pour peu que la fantaisie lui en prit, il pourrait à son gré aller offrir ses services en Italie, au pape Léon X; en Espagne, à Philippe IV; en France, au roi François I, ou bien encore aux tumultueuses municipalités des Pays-Bas. Car jusqu'ici les qualités dont nous l’avons formé sont universelles, inconditionnées, indépendantes des temps et des lieux.
Mais un peintre, non plus qu'un homme, n’est une abstraction. Un peintre naît à une époque donnée, au sein d’une société vivante, avec laquelle il est en rapport direct, en corrélation étroite. Entre cette société et lui, il y
a anne points communs. Des idées, je parle peu; pour
ï le peintre, tout est image. S'il veut être compris, aimé, louangé, que doit-il faire ? Produire des images qui répondent aux idées de la société. Elles y répondront forcément, si au lieu de ratiociner sur l'idéal, il se borne à voir et à être peintre ; car on n'a d'images que celles des objets où des formes présentes. Or, le présent, qu'est-ce, sinon la vie ? C’est donc la vie qu'il faut rendre.
Notez que les grands peintres n'ont jamais fait autre chose. Tous ont peint leur époque et n’ont peint qu’elle. Môme dans leurs œuvres qui semblent s’en éloigner le plus, comme leurs grandes compositions mythologiqnes ou religieuses, ils ne se départirent pas de ce principe. Raphaël, qui était, non un idéaliste comme on l’a dit, mais un généralisateur, exprimait dans la Farnésine et dans les Chambres une des façons de voir de la Renais-