FRANÇOIS MILLET. — DAUBIGNY. — JULES BRETON
Il y a au Salon de cette année quelques œuvres d’un rare mérite. Si elles sont en petit nombre, elles n’en ont peut-être que plus d'importance. C’est par elles que nous commencerons ce compte rendu rapide, et nous placerons à leur tête la Bergère avec son troupeau, de Francois Millet; Villerville-sur-Mer, de Daubigny, et les Vendanges à Château-Lagrange, de Jules Breton.
Avez-vous senti la profondeur et l'étendue du silence qui dort sur les vastes plaines dans les après-midi d'été ? legardez ceci. Aussi loin que la vue peut s'étendre, le
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champ déroule son tapis de verdure ou de terres préparées. Au plus profond de l'horizon, les ormeaux, rapetissés par la distance, découpent sur le bas du ciel leur silhouette amoindrie. Des travailleurs sont là-bas peutètre, car on aperçoit, dans l'éloignement, des chevaux qui paraissent labourer. Ici, sur le devant du tableau, la bergère marche en tricotant, et derrière elle son troupeau, la tête penchée, tond l'herbe courte. Pas un bruit, pas un souffle dans l’air. L'apaisement de toute chose est si complet, que vous entendez les dents des moutons mordre et déchirer les humbles plantes éparses sur le sol. Le grillon chante-t-il blotti sous les feuilles du pissenlit ? Les insectes, voyageant sous la trame du gazon, font-ils entendre leurs cris ténus ? Assurément, mais les frèles notes de cet imperceptible chœur sont dominées par le murmure confus et prochain des bêtes qui s’avancent en mordillant la pelouse, et en cassant les tiges sèches sous leurs pieds tranquilles.
La bergère, coiffée d'un mouchoir rouge, et drapée d’une cape de drap gris tombant à plis lourds, est charmante de vérité, de naturel et de grâce rustique. C’est bien la bergère de ce troupeau, et le troupeau est bien celui de ces plaines. Millet excelle à rendre ainsi le côté habituel, ordinaire, familier de la vie des champs. En vertu de son esprit généralisateur, il arrive sans effort à résumer son effet, et l’expression qW’il donne à sa pensée est toujours la plus complète. Sous forme concrète, il peint des idées générales qui dépassent l'horizon de ses tableaux. Vous rappelez-vous son Faucheur ? Il eût fauché toute la terre. Ce n'était pas un faucheur, c'était le faucheur élevé à son maximum de puissance fonctionnelle. Et ainsi di Semeur, et ainsi du Paysan se reposant sur sa houe, qui fit l’année dernière une si forte impression. Ce n’élait pas tel ou tel paysan, maitre Jean ou maître Pierre, c'était le travailleur des champs, le serf de la glèbe, le représentant d’une classe entière de la société ; l’idée s'élevait au-dessus du fait mis en scène, s’élançait au delà du cadre de la toile. D’où vient cela ?
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De ce que ce naturaliste convaincu est aussi un idéaliste de premier ordre.
Le second tableau de Millet ne semble pas avoir, à un $gal degré, conquis le suffrage de la foule. Il n’en a pas moins son intérêt. La vache a vêlé dans les champs, tout à coup, au moment où l’on ne s’y attendait pas. Vite la femme est arrivée à la maison, prévenant les hommes de l'événement. Ils sont accourus avec un brancard recouvert de paille fraiche, ont placé dessus le nouveau-né, et les voilà qui ramènent le précieux fardeau. La mère les suit empressée à lécher le produit encore informe de son ventre. Déjà les hommes sont à la porte, et leur pied précautionneux s'assure sur le sol pour éviter les cahots en rentrant. Les petits enfants, mis en émoi, sont accourus émerveillés. La scène est charmante, ingénue et forte à la fois. On à reproché à cette composition je ne sais quel caractère religieux que j'y cherche vainement. On a dit des deux paysans qu'ils marchent avec trop de solennité, comme si au lieu d’un veau ils portaient le saint sacrement lui-même. Je m'étonne qu’on n’ait pas aussi songé à incriminer ce rayon de soleil qui glisse entre deux arbres, et à l’accuser d'introduire comme une auréole mystique dans cette nalivité d’une espèce particulière. J’avoue ne rien comprendre à cette critique. Le mouvement des hommes me paraît naturel et juste au delà de toute expression. Il faut être peu familiarisé avec les mœurs des paysans et ignorer la valeur qu'ils attachent au produit de leurs bestiaux, pour trouver là dedans quelque emphase. En ce qui me concerne, je n’aurais rien à dire contre cette conception du grand artiste, si Je n'étais arrêté cette fois par les détails d’une exécution trop laborieuse. Si le groupe de la vache et des deux hommes est irréprochable, le mur en moëllons qui clôt la cour de la maison est par trop naïf; les colorations verdâtres qui s’y étalent lui donnent l’aspect de choux entassés l’un sur l’autre.
Millet est un grand artiste. Nous avons été quelquesuns à l’affirmer d’abord, voici que le publie commence à
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le reconnaitre. Dans notre temps de précocités turbulentes, les réputations tardives seront les plus durables. Il n’est pas trop tard d’ailleurs. Homme des champs, Millet se conserve par les champs. Si ses tempes se dégarnissent et si ses cheveux grisonnent, il a le cœur jeune et l’âme enthousiaste. C’est un homme de Ia nature, à la facon de Bernard Palissy, dont il a l'esprit réfléchi et les images familières. I faut l'écouter, parlant de l'humanité, de la vie, de l’art, de la façon dont il entend « faire ser- \vir le trivial à l’expression du sublime. » Ses paysanneries sont austères, mais pleines de douceur dans leur srandeur farouche. « I en est qui me disent que je nie les charmes de la campagne. J'y trouve bien plus que des charmes, d’infinies grandeurs. J’y vois, tout comme eux. les petites fleurs dont le Christ disait : je vous assure que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été vètu comme l’une d’elles. Je vois très bienles auréoles des pissenlits et le soleil qui étale, là-bas, bien loin pardelà les pays, sa gloire dans les nuages. Je n’en vois pas moins, dans la plaine toute fumante, les chevaux qui labourent ; puis, dans un endroit rocheux, un homme tout errené, dont on a entendu les han toute la journée et qui tâche de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enveloppé de splendeur. Cela n’est pas de mon invention, et il y a longtemps que cette expression : le cri ce la terre, est trouvée. »
Le cri de la terre, l'humanité souffrant, les rudes enveloppes des races rustiques, les lenteurs solennelles des attitudes, les mornes aspects et les rêveries intermittentes des labeurs éternels, les tristesses menaçantes du ciel alternant avec ses splendeurs bénignes, la force et la | grâce, tel est le côté de la vie universelle qui frappe cet | homme nourri de la Bible, sévère comme un patriarche, | bon comme un juste, ardent comme un apôtre et naïf | comme un enfant.
Jamais peut-être le talent de Daubigny ne s’est affirmé avec autant de sûreté et de puissance que dans la grande toile intitulée Villerville-sur-Mer.
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C'est un village de pêcheurs au bord de l'Océan. Les pauvres maisons jetées sur la falaise semblent s’abaisser et se faire plus petites pour laisser moins de prise aux orages. Le vent passe et repasse éternellemeut sur ces grèves, rongeant les herbes dures et tordant les maigres arbustes. Le ciel est gris, mamelonné de nues en marche. Quelques voiles blanches fuient dans la large baie. Làbas, à l'horizon, le vert des flots agités s éclaire sous unG pluie de rayons passant par la fissure d’un nuage. Les terrains qui, de droite à gauche descendent en s’incelinant vers la mer, sont modelés avec une fermeté rare. Pas un détail pouvant ajouter de l'accent, de la vie, n’est oublié; et tous se fondent, s’harmonisent dans un ensemble d’une impression ‘dramatique et désolée, dont l'effet est irrésistible.
La place de Daubigny, parmi nos paysagistes, est faite depuis longtemps. Je n’ai pas à insister sur le caractère particulier d’un artiste que tout le monde met au premier rang, et qui joint à la grandeur sévère de Nicolas Poussin, au charme profond de Ruysdaël, des qualités d interpré étation toutes personnelles et éminemment françaises.
On m'a assuré que M. Jules Breton est plein d’inquiétudes sur la valeur exacte de son beau tableau des Vendanges, fait pour M. le comte Duchâtel. Je le regrette, car ce que j’entendais y louer comme un retour spontané et volontaire vers une nature plus véridique, n’est peut-être que le simple effet du hasard. Hasard ou parti pris, je n’en dirai pas moins ce que je pense.
On se rappelle les premiers débuts de M. Breton. Ce
\ fut la Bénédiction des blés du Salon de 1857 qui le classa. Cette toile, que l’on peut voir au Luxembourg, dénotait un talent déjà sérieux. Si lartiste n’était pas arrivé à cette grandeur de la ligne, à cette entente de la .draperie qu’il a montrée depuis ; si ses personnages étaient ‘arrêtés et comme immobilisés dans un dessin sec et dur dont le contour blessait la vue, on reconnaissait çà et Ià des parties originales et puissantes. En 1857 deux cou-