‹ SalonsChapitre 52 sur 99 · GE · texte numérisé non relu

GE

RP TS LS D Re Te ere sr FRERE AR FAT Ne

rants d'idées opposées parurent chez M. Breton, et se révélèrent par deux morceaux restés dans le souvenir de chacun : le Lundi, étude d’une réalité vigoureuse ; et les Glaneuses, morceau empreint d’un sentimentalisme inconcevable.

Comme il arrive presque toujours, l’effet juste fut blämé, le tableau reprochable porté au ciel. IL eût été difficile à M. Breton de résister à la pente que semblait vouloir lui imprimer le succès. En 1861, dans le Soir, les Sarcleuses, le Colza, il fut poétique, aimable, gracieux, mélancolique à outrance, et loué par la critique, et décoré par le pouvoir.

Quelques esprits sages cependant réagirent contre l’engouement “général. On dit à M. Jules Breton: Prenez garde. Vous voyez la nature à travers votre imagination; vous voulez l’embellir, et, comme il arrive presque toujours, vous l’amoindrissez. Vous en détruisez la grâce pleine et féconde ; vous en altérez la robuste santé. Sans en avoir conscience, vous la colorez d’une mystérieuse teinte de tristesse qui n’a jamais été dans la réalité des choses. Vos paysannes ne sont pas ces beaulés fortes et hälées que vous et moi avons admirées dans les champs; qui, vivant sur le sol, et devant y mourir, en ont pris la couleur, et comme l’âcre parfum.

Ce sont des beautés adoucies et raffinées, qui ne seraient pas déplacées dans quelque aristocratique salon. Quelle princesse n’envierait la majesté noble de votre Cribleuse, cette reine du colza? Vous leur donnez une élégance de formes qu’elles n’ont que rarement connue, une profondeur de sentiment qui leur est tout à fait étrangère. Leur attitude est mélancolique, leur physionomie pensive. À quoi peuvent rêver ces robustes Mignons ? Regrettent-elles la patrie lointaine, ou aspirentelles au ciel ? La rêverie est une maladie des villes, une défaillance de l’âme, que ne connaît pas encore la vertu champêtre.

En voyant arriver cette année les Vendanges, j'ai cru que M. Breton avait tenu compte de ces observations,

et J'ai dit : bravo ! voilà qui est sain, net, juste. Vendangeurs et vendangeuses sont épars dans les rangées des ceps. À gauche, la charrette attelée de deux bœufs, qui supporte les cuves; au fond, le château-Lagrange, propriélé de M. Duchâtel; sur le devant, trois jeunes filles se sont arrètées et causent en faisant groupe. Le soleil d'octobre frise sur leur coiffe et leurs épaules, et profile à terre de vigoureuses ombres portées. Là, point de recherche d'expressions anormales, prises en dehors de la fonelion que remplissent les personnages ; point de sentimentalité rêveuse, point de fausse poésie. La pose des Jeunes filles, la grâce toute populaire de leur physionomie, le naturel charmant de leur attitude, le hasard des mots échangés qui les tient réunies à ce premier plan, tout plaît, tout charme, parce que tout est vrai.

On sait avec quel art M. Breton drape ses figurines. Il a un parti pris de déterminer d’abord leur silhouette, et de la faire se détacher nette et pure sur le ciel ou sur le fond d’un tableau. Une fois silhouettées, il les ajuste, et avec quel soin ! Il trouve des lignes sévères dans un jupon d’indienne, des plis larges et harmonieux dans un casaquin de calicot,

Le tableau des Vendanges donne un nouvel et heureux exemple de cette science poussée peut-être à l'excès. Si la partie des bœufs était aussi bien traitée que le reste, s'il n'yavait une réminiscence de Léopold Robert dans ce grand diable de paysan à béret rouge perché sur l’attelage, cette œuvre serait irréprochable et complète. Que M. Breton continue donc dans ce sens. Il n’y a point d'art possible en dehors. Qu'il ait voulu ou non, son tableau se rapproche de cette vérité, sans laquelle nous ne saurions désormais faire œuvre, ni goûter un plaisir d’esprit. C’est dans cette voie qu’il faut se tenir et durer.

hr

ml LT

M. GUSTAVE MOREAU : Œdipe et le Sphinx.

J'avais pris le parti de ne parler ni de ce tableau. ni de ce peintre. Par instinct et par réflexion, je hais les tenta-

À tives rétrogrades ; le spectacle d’un homme qui marcherait à reculons n’a rien qui m'intéresse. Je suis de ceux 14 d’ailleurs qui considèrent la peinture comme un langage,

et, à ce titre, exigent d'elle ia première qualité de tous les langages humains : la clarté. Je ne sais quel évêque d'autrefois disait, en faisant couvrir de peintures les murs de son église : « Ce sera le livre de ceux qui ne savent pas lire. » Combien cet honnête homme avait raison, et quelle juste définition il donnait de l’art qui nous occupe! La peinture est en effet le livre de ceux qui ne savest pas lire. Elle parle aux yeux un langage concret et immédiat, dont la pensée se dégage sans effort sous la forme la plus sensible, la forme de l'image. Pas n’est besoin pour la comprendre d’érudition ni de recherches. Elle s'adresse à tous, aux ignorants comme aux lettrés, aux hommes aussi bien qu'aux petits enfants : le livre de la nature et de la vie n’est-il pas de même ouvert à toute créature humaine?

Si lon appliquait cette donnée raisonnable, — Ja seule raisonnable, — aux élucubrations de nos artistes: si, par exemple, on supprimait ce livret imbécile que nous sommes obligés de trainer partout après nous pour comprendre, au moyen des explications qu’il fournit, le sujet ct la pensée d’un tableau; si l’on obligeait le tableau à parler tout seul, à nous raconter sans rhétorique ni commentaires ce qu'il s’est proposé de nous dire. combien d'œuvres resteraient inintelligibles ! Faites l’ex-

périence avec le Salon de 1864, et voyez si les rares bonnes toiles qu'il contient ne sont pas justement celles qui s'expriment d’elles-mêmes.

Vous n'avez pas besoin de livret pour comprendre la Bergère ou le Veau de François Millet, la Vendange de. Breton, le Village de Daubigny, le Coup de vent de Corot, les Rétameurs de Ribot, la Nature morte de Vollon et d’autres encore. Là, l’effet est simple autant que Juste. La pensée intime du peintre éclate à vos yeux, s'impose à votre esprit. Vous la touchez du doigt et vous dites : J'ai vu ceci, j'ai senti cela. Cette impression de la campagne, je l’ai éprouvée; cette épisode du poème humain, il m'est apparu. C’est ainsi que les moutons mar chant poussent devant eux les bergères de mon pays, et ce silence vaste et profond qui laisse monter à moi le bourdonnement des infiniment petits, est bien celui de n0s plaines dans les jours de chaleur. J'ai foulé sous mes pas cette triste végétation des grèves, et l’air qui passe sur ce pauvre village’ de pêcheurs tressaillants aux coups de mer,m'a déjà salé les lèvres. Un jour, à la lisière d’un bois, le vent fraichissant soudain m’a enveloppé; le ciel était triste ; les arbres agités et frissonnants s’inclinaient, craquaient, et les feuilles envolées fuyaient à l'horizon noir: Corot me rend cette vision rapide. Un autre jour à l’angle d’une rue, j'ai rencontré un groupe de rétameurs occupés à leurs humbles fonctions; tandis que l’un examinait une casserole rouillée, l’autre soufflait les charbons rassemblés dans le fourneau : le naturel de leur pose etl’expression attentive de leur visage enfumé, je les retrouve dans cette toile de Ribot.

Mais aliez plus loin, descendez, arrivez à ces artistes qui sont, dans l’ordre de la peinture, ce que les rhéteurs sont dans l’ordre littéraire, les Gérôme, les Marchal, les Brion, les Baudry, les Cabanel, les Bouguereau : il vous faut le livret. Que si, dédaigneux de cette peinture de genre où le joli tient la place du vrai, vous montez vers cette prétendue peinture de style qui doit élever votre âme en même temps que charmer vos yeux, le livret ne

ee eh

suffit plus; il faut à Automne de M. Puvis de Chavannes dix pages de descriptions; il faut à lŒdipe de M. Gustave Moreau, un volume de commentaires.

Qu'’a voulu dire l’auteur d'ŒÆdipe? S'il le sait bien luimême, comment sa pensée est-elle restée aussi obscure ? Le public arrive devant cette toile dont il est fait tant de bruit dans les journaux, et regarde les yeux inquiets, l’esprit incertain. Que signifie ceci? Nous sommes dans un escarpement si étroit, que c’est miracle comment les deux personnages qu’on nous présente y peuvent tenir. Il est vrai que l’un d’eux se serre contre le rocher pour faire un peu de place à l’autre, et que l’autre vole en l’air pour ne pas marcher sur les pieds du premier. Mais est-ce là une façon convenable de se poser quand on veut converser ensemble ? Ces stratifications qui se juxtaposent perpendiculairement à la façon des stalagmites, sont-elles au niveau de la plaine ou au sommet d’un mont? Au sommet d’un mont sans doute, puisqu'on parait y étre arrivé d’en bas, et que le fond semble indiquer une pente qui descend. Mais comment! elles sont là haut sur la montagne, à l'endroit où défaille le pie, et, ni le soleil, ni la pluie, ni le vent n’ont laissé de traces sur elles ? Pas de lichens s'étendant comme une lèpre, pas de contours rongés, pas de fissure marquée par l'écoulement des eaux, aucun de ces accents de nature qui donnent aux objets la vérité et la vie! Des roches nettes, polies, luisantes, correctes comme celles qui pourraient percer tout à coup dans un boudoir! Mais la grotte du parc Monceaux est plus grandiose ; mais les rocailles dont le bois de Boulogne s’est fait des cascades sont plus sauvages!

Chose singulière! Dans cet escarpement qui devait être hérissé et terrible, jJ'aperçois un meuble de cheminée: une petite colonne qu'on croirait peinte par Blaise Desgoifes, le Pérugin des gemmes. Elle supporte une casso- Lette ouvragée, que Benv enuto Cellini eût pu modeler à ses moments perdus. Prodige des prodiges! Cet ornement de cheminée a son pendant dans un petit arbuste à feuillage grèle, mais à riches fleurs épanouies, que malheu-

reusement pour la symétrie l’auteur a négligé de mettre dans un pot de Sèvres. Je ne me suis donc pas trompé! Nous ne sommes pas dans l’horrible montagne Phycée, près de Thèbes, où le Sphinx avait établi sa résidence! Nous sommes dans un salon du faubourg Saint- Honoré. La maitresse de céans est absente. Nous pouvons en l’attendant fureter son petit bric-à-brac, ou même si nous en avons le loisir, écrire un billet doux. Il y a certainement ici de l'encre et des plumes, puisque ce pied d'homme que j'aperçois par terre n’est qu'un pressepapier renversé par mégarde, et qu'OEdipe tient à la main un bàâton de cire rouge qui nous permettra de cacheter notre lettre ; mais je ne sais pourquoi il à ajouté un fer de lance.

Voilà dans quel abîime on tombe quand on veut de gaieté de cœur substituer à la saine observation du monde réel, les fantasques visées d’un cerveau surexcité par abus de l'imagination!

M. Gustave Moreau, en effet, n’a pas vu son sujet sur nature. Il l’a trouvé dans sa têle en un jour d’hallucination poétique; et, patiemment, laborieusement, au prix d'efforts prolongés pendant plusieurs années, il s’est mis à le composer de façon à lui donner l'apparence de vie; il a voulu le faire entrer violemment dans le cadre trop étroit de la peinture. Il s’est trompé du tout au tout. Dans son ambition déréglée, il s’est imaginé qu’on pouvait figurer aux yeux un mythe humain, une pensée éternelle apblicable à chaque moment de la durée : il n’a pas vu que par son essence même ce mythe échappait à son art.

Quel est le sujet, en effet ?

« Le sphinx étoit un monstre né d’'Echydne et de Tryphon, que Junon, ennemie des Thébains, leur suscita pour les affliger. L’on dit qu’il avoit la tête et les mains de pucelle, le corps de chien, la voix d'homme, la queue de dragon, les griffes de lyon et les ailes d'oiseau. Il faisoit retraite en une montagne près de Thèbes, dite Phycée, d’où il se jetoit sur les passants et leur proposoit des énigmes et questions malaisées à résoudre, lesquelles s'ils

ne pouvoient expliquer, il les déchiroit à belles ongles. Au reste, la destinée portoit que dès aussitôt que quelqu'un auroit résolu et vuidé sa question, il mourroit. L'6nigme qu'il proposoit d'ordinaire aux Thébains étoit : —

Quel est cet animal qui au matin a quatre pieds, sur le

haut du jour deux, et trois sur le soir? — Mais comme plusieurs se fussent travaillés en vain, et à leur dam d’expliquer cette énigme, Créon, roi de Thèbes, qui voulait délivrer le pays de cette vexation, promit de donner en mariage Jocaste, sa sœur, veuve de Laïus, avec la couronne de Thèbes, à celui qui résoudroit l'énigme. Laquelle nouvelle étant venue aux oreilles d’'OEdipe, icelui s’avança et l’expliqua de l'Homme, qui en son bas âge va à quatre pieds ; puis, devenu grand, n’a besoin que de ses deux pieds pour cheminer; enfin va à trois lorsqu'il prend un bâton pour s'en appuyer, quand la vieillesse le rend caduc et appesanti. Cette explication donnée, le Sphinx en eut si grand crèvecœur qu'il se précipita du haut d'un rocher en bas, et, par ce moyen, les Thébains furent délivrés de sa tyrannie. »

Je laisse à ce petit morceau d’un vieil auteur sa forme naïve et son orthographe surannée. M. Gustave Moreau, nous ayant apporté un pastiche de la renaissance italienne, nous pouvons bien lui renvoyer un morceau de vieille langue française : à archaïque, archaïque et demi.

Le sujet étant ainsi donné, il est clair que M. Gustave Moreau n'a pas voulu, en le traitant, reproduire le fait historique qui avait donné naissance au symbole. Son OEdipe n’est pas OEdipe, il n’a ni le costume thébain, ni les pieds enflés qui caractérisent ce personnage. Son

. Œdipe, c'est l'homme même. Le peintre a voulu figurer

aux yeux le symbole en lui donnant sa signification la plus universelle. Si l’on entre en effet dans l'esprit du mythe, on s'apercevra qu'il n’exprime pas un fait local et individuel. Il à une portée plus étendue. Il plane audessus des temps et des lieux. Comme il était vrai autrefois, il est vrai aujourd’hui. Comme il s’est réalisé hier, il peut se réaliser demain; et ce prince qui vient de cou-

ANNÉE 186% no

vrir d’or la toile du jeune artiste, l’a peut-être ainsi coripris. Qui de nous, en effet, dans un des mille chemins ouverts à notre activité, n’a pas rencontré le sphinx®? Devant qui la redoutable énigme ne s’est-elle pas posée au moins une fois ? Quel est celui qui, arrivé à un carrefour douteux de l’amour, de l’ambilion ou de la gloire, n'a pas senti tout à coup s'appuyer sur sa poitrine les griffes du monstre, ou n’a reçu sur sa face le soufflet d’une de ses ailes d’oiseau ?

Assurément, compris d’une aussi large façon, le sujet est beau, éloquent, terrible. Mais peut-il être interprété par la peinture ? Avec tous les hommes sensés je réponds : Non.

Examinons.

Nous voulons rendre par la peinture, c’est-à-dire par la composition, le dessin et la couleur, le caractère universel et inconditionné du symbole exprimé par la fable d’OEdipe. Comment nous y prendrons-nous ? Si nous donnons à OEdipe le costume actuel, par exemple, nous le localisons dans notre temps, et le côté universel que nous nous étions proposé de mettre en relief nous échappe. Donnons-lui un costume emprunté à la renaissance, au moyen âge, à l’antiquité, nous le localisons dans l'antiquité, le moyen âge ou la renaissance, et l'effet est le même. Déshabillons-le, là peut-être est la solution. Mais les galbes humains eux-mêmes ont une date historique : un Français ou un Italien se distinguent essentiellement d’un Romain ou d’un Grec. L’absolue silhouette. la ligne idéale qui doit résumer tous les contours en un seul contour supérieur, ne se conçoit pas. Ainsi, de quelque côté que vous vous tourniez, à quelque parti que vous vous arrètiez, vous ne pouvez ébaucher un costume. ni, en supprimant le costume, esquisser un trait de physionomie, sans perdre immédiatement la généralité de votre idée, et cette généralité était tout votre tableau.

Ainsi, vous avez été vaincu par votre œuvre. Vous avez, pour arriver à l’intelligible, entassé accessoire sur accessoire ; ces accessoires, en dénonçant votre rêve chi-

FE

ner TAN

ue!

mérique, ne font qu'accuser l’infirmité de votre conceplion. Vous avez cru, à défaut de la clarté que vous ne pouviez atteindre, faire illusion par ce qu’on appelle le style; et ici encore vous vous êtes trompé lourdement : vous n’avez fait que répéter des lignes convenues, sans songer que le style n’est pas, comme on vous l’a dit jusqu'à ce jour, dans la forme la plus connue, mais seulement dans la forme la plus adéquate.

Est-ce à dire que je professe un entier dédain pour cette œuvre, qui porte la marque d’une si patiente volonté ? Non ; quand je la replace dans la donnée classique dont elle est issue, je suis prêt à lui faire une large part &éloges. Cest le système générateur que je condamne ; c’est surtout l’irréflexion et l’imbécillité du succès que je poursuis. Nous avons vu nos peintres à l’œuvre, et nous savons ce qu'il faut attendre d'eux. [ncertains de leur vocation et de la destinée de leur art, ils n’ont rien dé plus pressé que de se mettre à la remorque de celui qu’on acclame. Qui n’a déploré cette lamentable inconsistance ? Un peintre, comme Knauss, réussit dans quelques tableaux de genre ingénieux et spirituels, où si l’exécution est faible, le naturel et la grâce suffisent pour justifier la vogue; vite voilà mon troupeau qui suit, et les Salons suivants sont inondés de Knauss. Fromentin excelle à lancer des cavaliers dans le désert, et à faire tressaillir les chevaux arabes sur leurs jambes fines et nerveuses ; le-résultat ne se fait pas attendre, et pour un Fromentin que nous aimions en voilà cinquante qu'il faut flageller. Le grand succès de M. Moreau au Salon de cette année va t-il amener un débordement semblable ? Que ceux qui connaissent les peintres et qui savent combien leur cervelle est frivole osent lever la main !

Je dois avouer, avant d’aller plus loin, que je mai point la pensée de faire icice qu’on appelle d'ordinaire un Salon. Enseigner l’art aux artistes, ou apprendre les artis-

tes au public, est une prétention que je n’ai jamais eue. Je ne suis point, à proprement parler, un cri tique d’art ; je suis un passant doué, si l’on veut, de quelque philosophie, qui a vu et qui donne son opinion. A contempler notre état intellectuel, il m'a semblé comprendre qu'une seule et même force devait animer notre philosophie, notre morale, notre politique, notre littérature et notre art; je trouve, depuis trois siècles, notre peinture égaréc el hors de voie ; je m'efforce de la ramener à sa destinalion véritable, de la jouguer, si je puis dire, au génie parliculier de notre époque, et de la faire marcher de front avec tout l’ensemble des forces dont notre société dispose. Si c’est là une illusion, on m’accordera qu'elle a toutes les apparences d’une vérité.

Je devais cette explication, afin qu’on ne m’en veuille ni de mes sévérilés, ni de mes oublis volontaires. La sévérité m'est commandée par le but que je poursuis; quant aux Oublis, ils sont suffisamment justifiés par l’étroitesse du cadre où je me meus. On admettra d’ailleurs, sans peine, qu'au point de vue où je me suis placé, il est inutile de descendre dans les menus détails de l’art et d'étudier les individualités inférieures. Nous prenons les choses en bloc et par leur sommité seulement.

Il y à lontemps qu'on l’a dit, le paysage est le triomphe de lEcole française. Il ne fallait pas beaucoup de perspicacilé, en effet, pour s’apercevoir que, si nous sommes inférieurs à l’Italie dans la peinture dite de style, à la Hollande et aux Flandres dans la peinture dite de genre, nous dépassons dans le paysage toutes les écoles connues. Ruisdaël, Claude Gelée, Nicolas Poussin lui-même, malgré l'universalité de son génie, pâlissent devant les éminentes productions de peintres tels que Daubigny, Théodore Rousseau, Courbet, Jules Dupré, Corot, François Millet. Si nous avions moins de préjugés dans la cervelle et plus de décision dans le jugement, ce serait depuis longtemps un fait acquis.

Cette soudaine mise en lumière d’un genre resté Jusqu'à ce jour obscur, cette prédilection inattendue de

Page 1