TE
EE
VAE ue nel
A CEE TM TT TT NP ae
plaisir à m’étendre sur ces intéressantes questions ; mais il faut aller vite.
On ne décrit pas un paysage; le voir, l’admirer pour les effluves sensuelles qu’il nous apporte, pour les sensations endormies qu’il réveille dans notre souvenir, c’est tout ce que nous devons faire. Mais si je ne puis décrire les paysages, au moins nommons les paysagistes : ils aïment être nommés.
Quel formidable état-major! Depuis trente ans comptez les maîtres seulement : Paul Huet, Flers, Cabat, Jules Dupré, Théodore Rousseau, Corot, Français, Diaz, Daubigny, Rosa Bonheur, Troyon, Millet. Et tous ceux qui sont en train de devenir célèbres : Harpignies, Hanoteau, Blin, Nazon, Lavieille, E. Breton, etc. Beaucoup sont morts ou se taisent, mais combien combattent encore vaillamment, et que de recrues s’avancent de tous les côtés !.…
A part la Remise des chevreuils, de Courbet, qui est une œuvre exceptionnelle, tous ou presque tous les paysagistes de cette année sont restés dans la moyenne de leur talent. Le Soir et la Solitude, de Corot, présentent ces mêmes caractères d’indécision qui particularisent l'artiste. Des masses flottantes, des vapeurs crépusculaires, des arbres fusant du sol et retombant en bouquet de feuilles, des nymphes dansant dans la clairière, une étoile au fond du ciel : vous connaissez cela pour lavoir vu cent fois. Corot a ajouté cette année un temple grec : viserait-il à l'institut? — En passant, une larme à Théodore Rousseau! Ce grand artiste se donne un mal terrible pour peindre avec de petites touches laborieuses, dans des toiles sans air, de pauvres arbres collés en éventail sur un ciel qui renonce à fuir. — Français montre à
l’Institut les Environs de Rome, et au public les Environs de Paris; mais qu’arrive-t-il? L'Institut repousse les Environs de Rome à cause des Environs de Paris, et le public admirerait les Environs de Paris (un Bas- Meudon, très fin, très doux, très enveloppé) n'étaient les Environs de Rome, paysage de lignes, sec et dur. —
Daubigny, qui s'accompagne cette année de son fils et de sa fille, nous apporte un excellent Bords de l'Oise, tout à fait digne de sa signature; l’Effet du matin me semble moins franc, et je n’y aime guère ce ciel martelé. — Le Bout de village de Fr. Millet, est d’un ton très fin, mais mou d'exécution. — Nazon conserve ses mêmes qualités d'élégance avec ses mêmes faiblesses de métier. — Hanoteau, toujours solide et vigoureux, ne concentre peut-être pas suffisamment son effet. — M. Fromentin, qui, depuis plusieurs années, subordonnait le paysage à la figure, fait le contraire aujourd’hui et redevient simple paysagiste; quelque intérêt que présentent ses deux toiles, n’est-ce pas avoir descendu? — Qui nommer encore? M. Appian, lequel se souvient trop de Fromentin en peignant; Blin, lequel se souvient trop de Daubigny en dessinant; Chintreuil, dont la Giboulée est si curieuse; Didier, un élève de Rome, qui, malheureusement, fait des terrains en chocolat, mais dont le Labourage sur les ruines d’Ostie mérite l’encouragement; Lansyer, qui dérange peut-être par trop d’arrangement les sites qu’il choisit. Citons enfin, pour ne rien oublier de ce qui peut être mentionné dans un comple rendu sommaire : les Bords de la Marne, de M. Pissarro; la Pointe de l’île Saint-Ouen, de M. Lavieille; la Ronde du Berger, de Jules Hôreau; le Paysage normand, de Jongkind; les Animaux dans un chemin, de Depratère, etc.
Par le paysage, tel qu'il est compris et pratiqué depuis environ quarante ans, — c’est-à-dire depuis le jour où l’arrivée à Paris, au temps de la Restauration, de deux toiles de l’anglais Constable, détermina une révolution dans les ateliers et fut pour les artistes de l’époque un véritable chemin de Damas, — par le paysage l’art devient indigène etretrouve son essentiel caractère. Il prend possession de la France, du sol, de l’air, du ciel, du paysage français. Cette terre qui nous a portés, cette atmosphère que nous respirons, ces fonds vaporeux que notre œil contemple, tout cet ensemble harmonieux et doux qui constitue comme le visage de la mère-patrie, nous le portons dans
22 LR 27050 EI GAP TE NE ET RÉ RE RE LEP ITI 2 e ne e dP NT TR +
D … er em Es writer
notre âme, et il tient à nous par les fibres les plus secrètes. Nous aimons à le regarder, à le regarder encore. Chaque artiste, opérant sur la nature champêtre avec ses idées, son tempérament, sa manière, nous apporte Lt de ce visage aimé une parcelle, nous en présente un frag- 1ê ment: l’image tout entière se retrouvera dans l’ensemble des paysagistes.
û Mais, toute poétique qu’elle soit, la campagne n’est 4 que la scène. Il faut faire entrer l'acteur. ‘C’est l’homme, \@ c’est la vie humaine dont le peintre doit fixer les fugitifs T4 contours. À celui qui saura représenter du même pinceau d et du même talent l’acteur et à la fois la scène, le prix JA appartiendra.
Courbet a envoyé au Salon une figure et un paysage.
Le paysage n’est point un de ces effets généraux de nature qui ne s'adaptent à aucune localité précise, n’ont qu’une sorte de vérité poélique, et s'appellent de noms indéfinis, comme le Malin, le Soir, le Crépuscule, l'Etoile du Berger: c’est la représentation d’un site réel, la peinture d’un endroit déterminé, désigné au livret sous le titre de Remise de chevreuils, et marqué sur la carte de la Franche-Comté sous le nom de Ruisseau-de Plaisirs-Fontaine.
La figure n’est point une idéalisation comme les Vénus, les Sources et les divers êtres mythologiques qu’engendrent les caprices de l'esprit; ce n’est point non plus une généralisation ne s'appliquant à aucune créature déterminée et exprimant des manières d’être sociales, comme la jeune fille, la femme, la mère : c’est la représentation |} d’un être réel et individualisé, d’une femme de notre l temps. Les accessoires qui l’accompagnent ne sont point ces draperies impersonnelles et unicolores qu'aucune
Sn EP PE
main d'homme n’a tissée; qui, sorties d’on ne sait quelle fabrique idéale, eurent le privilège de s'adapter à toutes les épaules sans distinction de temps ni de sexe, et, après avoir couvert la nudité d'Adam et servi de langes à l’enfant Jésus, purent encore voiler les seins repentants de Madeleine : c’est une toilette de femme moderne, composée de jupe, jupon et chemise, et portant, élevée au suprême degré, l’estampille de notre époque.
Par où l’on voit dans l'application, après l'avoir vu dans la théorie, ce qui distingue la nouvelle école des anciennes. Pressé d'aboutir, je ne puis que signaler ces différences sans y insister.
Si le règlement n’était pas aussi étroit, Courbet aurait pu sortir de son atelier et ajouter à son envoi : — 1° Une composition comme le Départ du Conscrit ou le Repas de la Morte, qui ne comporte pas moins d'une douzaine de personnages de grandeur naturelle; — 2° Un paysage avec figures, comme cette admirable Curée, un des plus étonnants morceaux de peinture qui soient au monde, à qui l’on a pas craint de laisser traverser les mers l'am dernier, et que les Américains nous garderont peut-être ; — 3° Une marine, comme ces études d’eau et de ciel, dont il exposait dernièrement une trentaine chez Cadart; — 4° Une marine avec figures de grandeur naturelle, comme la Femme au podoscäphe, qui joint aux mérites ordinaires celui d’une surprenante nouveauté; — 5° Un portrait d'homme comme on lui accorde de savoir les faire; — 6° Un portrait de femme comme on ignore qu’il les fait, chefs-d’œuvre de grâce, de souplesse et d’harmonie, comme les portraits de la comtesse Karoly et de Mile Aubé, grandes dames parisiennes rencontrées sur le bord de la mer, ou encore celui de Mme Max Buchon, charmante bourgeoise de province ; — 7° Un tableau de leurs ; — 8° Un tableau de nature morte.
Le public alors aurait vu simultanément et dans l’entier déphiement de son talent original et fort, cet artiste longtemps méconnu, encore aujourd’hui calomnié, dont l’art libre se joue avec la même aisance à travers toutes les
CE él { ê
Em
difficultés et tous les genres. Il aurait tout de suite compris à quelle intelligence d'artiste, à quel tempérament de peintre, à quelle organisation exceptionnelle il avait affaire. En effet, la peinture ne se scinde pas plus en pratique qu’en théorie : tout l'univers coloré est de son domaine. Histoire, religion, bataille, genre, paysages, animaux, marines, fleurs, ce sont là des spécialisations arbitraires qui accusent la pauvreté de nos âges et l'inaptitude de nos artistes. Le véritable peintre doit tout traiter; et celui-là seul est bon peintre qui fait tout également bien.
Courbet traite tout d’une façon supérieure : quelle épithète lui appliquerons-nous?
Des deux tableaux envoyés par le maître-peintre au Salon, l’un est généralement préféré à l’autre. Je ne parle pas de l’opinion de certains artistes, qui savent très bien ce qu'ils font en mettant le paysage au-dessus de la femme nue (que deviendrait la peinture de style si une femme moderne, couchée sur un canapé ayant sa chemise sous elle et sa jupe à ses pieds, venait à être proclamée un chef-d'œuvre et obtenir la médaille d'honneur?) — c’est de l'opinion publique que je parle, la seule qui doive nous préoccuper désormais.
Je dis qu’il ne faudrait pas qu’on se laissàt séduire par la délicate et mystérieuse poésie des sources; que la grâce et le charme d’une œuvre ne doivent point faire oublier les fortes qualités de l’autre. Quant à moi, je tiens pour la femme nue, et je félicite hautement M. le comte de Niewerkerke de l'avoir achetée de préférence au paysage. De même que je n’accorde pas que Courbet se soit révélé cette année pour la première fois, de même je ne saurais consentir à ce qu’un paysage, même parfait, fût placé au-dessus d’une figure, même imparfaite. Qu'on me laisse m’expliquer.
Je commence par déclarer la Remise de chevreuils irréprochable, Pas un défaut, rien que des qualités; impossible d'approcher de plus près la nature, de mettre plus d'air dans une toile; on y entrerait de plain-pied. C'est
frais, calme, reposé. On sent que le moindre bruit effaroucherait la jeune famille remisée; involontairement on écoute avec eux, et, comme eux n’entendant rien, on prend sa part de leur sécurité. Ces animaux élégants, ce silence qu’anime seulement le haut bruissement des platanes et en bas le léger babil du ruisseau, le soleil qui troue le feuillage, l’eau transparente qui se colore à peine du fond sablonneux sur lequel elle coule, les rochers criblés de lumière, les terrains, les cailloux, les mousses : tout cet ensemble harmonieux et juste, chargé de sensalions vraies, laisse dans l'esprit une impression joyeuse, exacte, vivante, comme si vous aviez eu là un instant sous les yeux la nature même resserrée, réduite et ramenée aux proportions du cadre, dans quelque miroir plus sensible et plus pur.
La Femme au perroquet a, elle, des défauts qui proviennent de ce que l’artiste a manqué de temps : quelques Jours ou quelques heures. La jambe allongée ne s’articule pas visiblement, et l'extrémité en est sèche ; la chevelure est trop symétriquement répandue en éventail. Mais quelle qualité supérieure de conception et de peinture ! Comme dans la hiérarchie artistique elle occupe un rang plus élevé ! Et puis, quelle chair! quel bras, quel torse, quel ventre! Jamais ton plus juste ne s’allia à un modelé plus serré. Regardez-moi ce bras en l'air : comme l’atmosphère qui le baigne en noie gracieusement les contours ! Regardez-moi cette main sur la cuisse : mignonne, coquelte, posée avec une grâce charmante, dessinée avec un art parfait, on revient pour la voir : l’objet est petit, l'art est immense. Et cet accord merveilleux entre le personnage et les accessoires? cette robe grenat recou-
verte de noires dentelles? ce jupon blanc? cette draperie du fond si harmonieuse avec ses tons éteints ? Pas une fausse note dans tout cetensemble, pas un ton criard. Rien que de charmant et d’exquis. Si vous avez la fièvre du Salon, si vos yeux saignent pour avoir trop vu, c’est devant cette toile qu’il faut venir vous reposer.
Quand a-t-on peint comme cela en France ? A quel art
cet art n’est-il point égal? La grande Renaissance ellemème, que dirait-elle d’un pareil morceau ? Quant à moi, j'ai vu la Femme au perroquet de Gourbet; je voudrais revoir, pour en faire comparaison, les Deux femmes nues que Titien, ce grand peintre de femmes, à exéeutées pour le due d’'Urbin, et qui sont l’orgueil de la Tribune de Florence !
Mais il faut s’arrêter. J’ai tout donné à Courbet, parce que plaider la cause de Courbet, c'est plaider en même temps la cause de ceux qui l’entourent, et de toute la jeunesse idéaliste et réaliste (le Naturalisme comporte les deux termes), qui vient après lui : Millet, Bonvin, Ribot, Vollon, Roybet, Duran, Legros, Fantin, Monet, Manet, Brigot. Que ceux-citiennent compte du peu d’espace qui m'est réservé, et, pour celui qui le premier leur a ouvert la voie, me pardonnent! J'aurai d’autres occasions de parler d'eux.