‹ SalonsChapitre 56 sur 99 · ETES · texte numérisé non relu

ETES

RE

même que le peintre doit figurer et traduire. La poésie accessible à nos âmes est faite de toutes les sensations qu’il nous envoie. Hâtez-vous, ne tardez pas une heure : formes et aspects seront changés demain. Peindre ce qui est, au moment où vous le percevez, ce n’est pas seulement satisfaire aux exigences esthétiques des contemporains, c’est encore écrire de l’histoire pour la postérité à venir ; à ce double titre, c’est remplir exactement le but

de l’art.

Le naturalisme, dont j'ai parlé tant de fois déjà et

dont je parlerai souvent encore dans le cours de cette

esquisse rapide, le naturalisme ne se propose pas d'autre objet et n'accepte pas d’autre définition.

Après tant de résistances aveugles et d’hostilités inconscientes, il l'emporte aujourd” Ho en peinture; mais sison triomphe est assuré pour toujours, c’est que lui-même est conforme à la méthode scientifique de l'observation et en harmonie avec les tendances générales de l’esprit humain. Là est le secret de son ascension et le gage de son infaillibilité.

Le Salon de cette année est négligé des amateurs et dédaigné du public. Le nombre des visiteurs qui s’y rendent est imperceptible. Les gardiens, qui n’av aient jamais vu le désert qu’en peinture, sont tout étonnés de le voir en réalité autour d’eux. Les tableaux et les statues se lamentent d’une solitude à laquelle ils ne sont pas habitués en France. C’est à peine si, de temps à autre, on rencontre quelque promeneur incerlain de ses pas, cherchant vainement de l’œil les groupes qui, les années auparavant, lui désignaient en toute sûreté les toiles en renom. L’ingéniosité de M. Gérôme, l’exiguïté de M. Meissonier, l'élégance de M. Cabanel, sont sans effet : il n’y a personne devant leurs toiles parce qu'il n’y a personne dans les salles.

Ce résultat pouvait être prévu à l'avance. Ceux qui ont décidé que l’exposition des œuvres d’art aurait lieu cette année comme par le passé, malgré la coexistence de l’Exposition universelle, auraient dû y songer. Il était clair

Pie et ml 7m

que décréter la simultanéité des deux expositions, c'était sacrifier l’une à l’autre, la petite à la grande, l’habituelle à l'extraordinaire. Le public, à qui l’on allait offrir pour vingt sous, au Champs-de-Mars, les spectacles les plus inattendus et les divertissements les plus divers, lindustrie de toutes les nations, quinze années de l’art européen, sans compter le va-et-vient d’une foule cosmopolite, aussi curieuse que ses produits, et venue avec eux de tous les points du monde, — le public, dis-je, ne pouvait pas se passionner bien fort pour une année de sculpture et de peinture françaises rassemblée aux Champs-Elysées; et dès les premiers jours on pouvait dire où il irait porter son argent, son temps et son admiration.

Ce n’est pas tout. Comme si cette inégalité d'intérêt n’était pas assez flagrante par elle-même, on a pris soin de l’accuser encore par une différence radicale dans la distribution des faveurs dont le pouvoir dispose. L’exposition du Champ-de-Mars a reçu le baptême d’une consécration officielle, cérémonie qui, pour la première fois, aura manqué à l'exposition des Champs-Élysées.

Tandis qu’au Champ-de-Mars des cortèges de dignitaires, transportés à grand bruit de carosse, traversaient une immense population de curieux et s’engouffraient, par le pont d’Iéna, sous le couvert du velum aux abeilles d’or, le concierge du palais des Champs-Elysées vint seul, un beau matin, replier les battants de sa porte, et,se plaçant au tourniquet, déclara ouvert le Salon de 1867. Je ne sais si ces solennités ont sur le sort des expositions publiques l'influence qu’on leur accorde, mais j'ai entendu des artistes s’écrier : « Du moment que vous me protégez, protégez-moi jusqu'au bout! » Et ce cri de l'égalité froissée, je dois l’enregistrer ici.

Eh bien ! qu’on me permettede le dire, ni cette indifrérence ni cet abandon ne sont justifiés. Pour ne posséder pas d'œuvres capitales, le Salon de cette année n’en sollicite pas moins l'attention ; les tendances nouvelles de l’art s'y montrent de plus en plus manifestes, et, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, il atteste la direction

Page 1