LES PORTRAITS
De tous les objets qui peuvent affecter le regard et ja pensée de l'artiste, l’être humain, pris dans son individualité mâle ou femelle et conditionné par les mœurs sociales, est le plus intéressant qu’il puisse reproduire et le plus fait pour nous captiver. C’est lui qui exprime la plus grande somme de vie intellectuelle et qui permet au peintre de s’élever jusqu’au moraliste.
Bien plus, l’homme, la femme, la jeune fille, représentés dans la diversité de leurs fonctions, de leurs tempéraments, de leurs caractères, caractérisés par les mœurs qui les enveloppent et par la société qui les produit, ne sont pas seulement révélateurs de la vie individuelle, mais encore de la vie collective. Avec un seul portrait de Clouet, d'Holbein, de Van Dyck, de Titien, de Rigaud, de David, vous pouvez reconstruire, avec le personnage qui à servi de modèle, l’époque tout entière où ce personnage a vécu. Et c’est pourquoi le portrait, qui met en œuvre les plus hautes facultés du peintre, demeure le point culminant de l’art de la peinture.
C'est donc par le portrait que je commencerai.
Le Salon de cette année en contient un grand nombre : peu sont remarquables. Un état-major de généraux en uniforme, de juges en robe, de prélats en douillettes ne peut être considéré comme une représentation suffisante d’une société dont le travail est la base. D'ailleurs, aucun de ces dignitaires, écrasés du poids de leurs décorations et de leurs insignes, n'exprime avec précision et justesse la vie individuelle qui les devrait animer. M. Delangle, procureur général à la cour de cassation, devient, sous le pinceau de M. Cabanel, une fonction et non un homme; le portrait que l’artiste a tracé peut être bien dessiné, il est sans accent ; le costume Yrestitouts
la tête rien : c’est un Flandrin moins intime et plus décoloré.
Môme reproche au général de Brayer, de M. Amaury Duval, dont la figure et les mains sont aussi proprement astiqués que les ors de l’épaulette. Le maréchal Bazaine, de M. Beaucé, a beau se poser près d’une tranchée, au milieu des appareils d’un siège, je n’aperçois pas sur son visage le hâle du soleil mexicain : c’est un général de salon.
J'ai cherché parmi tous ces hommes harnachés de rubans et de croix un représentant de notre bourgeoisie somptueuse, accordant le plaisir avec le travail, et pour satisfaire aux exigences de ses nuits, surmerñant le jour la fortune comme un jockey fait de son cheval: je n'ai rien trouvé. J’ai cherché parmi toutes ces femmes en toilettes, debout ou assises, ajoutant une fleur à leurs frisons coquet, ou une agacerie à leur sein nu,une expression de la Parisienne délicate ou de la provinciale honnête, de la jeune fille innocente ou de la mère corrompue : je n'ai rien trouvé. Ces hommes, dont la tête et les mains sortent çà et là des ténèbres de la toile, ne sont ni aristoerates, ni bourgeois. (Du prolétariat qui monte comme un fleuve en train de tout submerger, mais qui n’a pas encore assez d’or pour payer des artistes, il ne saurait être question.) Ces femmes, dont l'ajustement est si prétentieux, ne sont ni filles, ni épouses, ni vierges, ni mères, ni parisiennes, ni provinciales; à peine sont-elles francaises. Il est visible que le peintre, tiraillé entre la convention et la nature, demeure impuissant à rassembler et à détailler l'ensemble des phénomènes qui font que chaque créature humaine est une individualité fixe ayant, en outre de son esprit et de sa forme,son milieu et sa date, comme elle a son nom et son prénom.
Quelques exceptions sont à noter: Le portrait de M. Edouard Manet, par M. Fantin-Latour, est bien saisi dans son attitude et audacieux à certains égards ; mais il p : ne me peint que l’homme extérieur. Le portrait de M. M.., par M. Brigot, est d’une excellente facture. Les
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Deux Sœurs, de M.E. Degas, — un débutant qui se révèle avec de remarquables aptitudes, — dénotent chez l’auteur un sentiment juste de la nature et de la vie. J'en dirais autant des deux portraits de M. Carolus Duran, M. de Ch., et la comtesse de V., si le coloris en était moins triste.
Ces jeunes efforts qui appartiennent tous aux tendances naturalistes, et qui sont si louables d’ailleurs, ° prendront-ils plus de consistance? Aboutiront-ils par la suite, à de meilleurs résultats? Je ne le mets pas en doute, un fois que l’idée nouvelle sera dégagée et que l'indécision qui règne encore dans les esprits sera complètement dissipée.
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