LES TENDANCES NOUVELLES DE L'ART
La confusion en art. — Insuffisance du vocabulaire. — Les eritiques, idée d’une méthode. — 1] n’y a point de chef-d’œuvre. — M. de Niewerkerke et le naturalisme. — Décadence de l’art protégé; ascension de l’art libre. — Importance toute moderne du genre. — Le Salon de 1868 est le Salon de la jeunesse. — La révolution est faite.
Une des principales causes qui font qu’on dispute chaque année lorsque s’ouvre le Salon, et qu’on se sépare sans s'être entendu lorsqu'il se ferme, c’est l'insuffisance du vocabulaire artistique.
Tandis que les sciences ont chacune leur méthode fixe et leur idiome approprié, l’art se fait gloire de rester indistinct et d'échapper aux classifications rigoureuses. Comme si ce n’était pas assez de l'impuissance radicale dont est frappée la parole humaine quand il s’agit de rendre sensibles à l'esprit des heautés faites pour parler
(1) Ce Salon et tous ceux qui suivent ont paru en feuilletons dans le Siècle. Le Salon de 1$6$ aété imprimé (pages 291-367) dans le Bilan de l’année 1868, politique, dramatique, arlistique et scientifique par MM. Castagnary, Paschal Grousset, A. Ranc et Francisque Sarcey, 1 vol. in-12, Paris, Armand Lechevalier, 1869.
seulement aux yeux, il se trouve que, dans ce domaine spécial, par suite d’un déplorable abandon, tout est mal venu, la langue el les idées. La langue est pauvre de mots, restreinte dans ses tours, vague dans ses formules. Les idées sont contradictoires et inconsistantes, peu adaptées aux faits qu’elles ont la prétention de représenter. Aussi l'obscurité s’accroit à mesure que les écrits se mulüiplient. Chaque jour un peu plus de nuit se fait sur les questions. Ne demandez pas la lumière aux esprits supérieurs : pas plus que les critiques ordinaires, ils ne vous la pourraient donner. Ceux d’entre eux qui ont voulu s'élever au-dessus de la description littéraire ou de l'appréciation sommaire sont immédiatement tombé: dans le chaos. Jamaisune théorie utile, j'entends de celle: qui, en résumant les faits du passé, éclairent la route de avenir, n’a pu s'établir sur l’indéfini de leurs définitions. En doutez-vous? Lisez le premier traité du beau que vous rencontrerez, et dites-moi si, dans aucun ordre, spéculations furent plus vides et plus dénuées de sens. Je ne sais guère que la théologie pour se payer d’inanités pareilles. Le propre de l’esthétique, comme le propre del théologie, c’est de souffler du vent et de brasser des nuées.
Cette infériorité de méthode et de langage ne deit pas être mise tout entière au compte des hommes de lettres, qui, dans nos temps surtout, se sont imposé pour supplément de mission la vulgarisation des œuvres peintes ou sculptées. S'ils ont manqué de philosophie en englobant sous les mêmes propositions générales des arts qui, pour voisins qu'ils soient, ne dérivent cependant pas des mêmes facultés et ne répondent pas aux mêmes besoins, s'ils ont défailli à la justice en revêtant d'une égale poésie des produits d’un mérite inégal ; du moins ils se sont efforcés d'assouplir la technologie et de varier les applications du dictionnaire. À défaut de la précision qui n'était pas dans leur esprit, ils ont apporté le brillant qui était dans leur style. Cette tentative eût été fructueuse si, tout en profitant à la réputation des personnes, elle eût servi
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à l’élucidation de la matière. Malheureusement les efforts ont tourné au seul bénéfice des écrivains ; et aujourd’hui, comme il y a cent ans, nous nous trouvons tous pêlemêle sur le même terrain obscur, sans carte et sans guide, nous pressant confusément dans l’ombre, criant chacun de notre côté à la moindre lueur apparue : Voici l'étoile, suivez-là ! — Et tout cela parce que la plastique n’a jamais eu la bonne fortune de rencontrer sur son chemin un Bacon ou un Descartes, qui passâätau crible d’une raison rigoureuse sa rhétorique de hasard !
Certes, c’est là un malheur, et un malheur difficilement réparable. Mais, sans y insister davantage ne serait-il pas possible, même avec les moyens défectueux dont nous disposons, d’arriver à s'entendre ? En art, je le sais, on ne prouve pas; à peine si l’on peut montrer, faire voir, rendre sensible. Les mots sont coupables puisqu'on ne peut faire comprendre par des mots l'harmonie d’une ligne, qui est presque toute la beauté de la sculpture. Les mots sont coupables puisqu'on ne peut rendre saisissable par des mots l’effet d’un ton près d’un ton, qui est presque toute la puissance de la peinture. Mais enfin, avec ces mots dont il faut bien user puisqu'ils sont notre unique ressource, ne serait-il pas possible, en parlant toujours simple et clair, en ne généralisant pas trop vite, en s'étayant avec force sur l'histoire qui n'a jamais trompé personne, d'arriver à des conclusions acceptables pour tous ceux que l’art intéresse ? Qui sait, peut-être en réduisant la critique à n'être plus qu'une de ces expositions nettes et précises qui portent leur démonstration en SOI, et où l'évidence, jouant le premier rôle, force l’assentiment, Supprimerait-on les désaccords et rallierait-on dans une même direction les intelligences de bonne volonté ?
[ne faut jamais entrer dans un Salon avec l'idée préconçue d’y chercher des chefs-d’œuvre.
Cette préoccupation nuit à l'effet des œuvres rassemblées et tend à vous les faire considérer toutes comme médiocres ou même détestables.
Des chefs-d’œuvre il n’y en a pas, du moins quant au présent, et il ne saurait y en avoir. Le chcf-d'œuvre est un produit du temps. Pour qu'il existe véritablement et s'impose à l’esprit, il lui faut la consécration des siècles. C'est le prolongement du consentement universel à travers la durée, c'est la continuité de l'admiration publique, qui le crée, l'installe, lui donne l'investiture et l'autorité. Le présent borne son effort à produire. Les œuvres qu'il enfante sont viables ou non viables, suivant la valeur propre des générateurs. La postérité survient, qui examine, compare, choisit, élimine le pire, retient le meilleur ; et c’est seulement quand la postérité s’est prononcée que l'œuvre devient chef-d'œuvre. Tout produit de l'esprit humain est une lettre de change tirée sur l’avenir. La question est de savoir si l’avenir acceptera la traite ou laissera protester la signature. Prenez parmi les monuments les plus vénérés de la littérature ou des arts, et vous verrez qu'à l’origine il y a toujours eu contradiction et débat. On ne s’est mis d'accord qu’à la longue. Pour qu’un livre, un tableau, une statue, frappent les contemporains, il suffitqu'ils soient en harmonie d’expression et de tendance avec l’époque ; mais, pour qu’ils survivent, il faut qu'ils soient conformes à la marche générale de humanité. Et c’est là un point sur lequel nous pouvons avoir des pressentiments, non des certitudes.
Donc, pas de chefs-d’œuvre ; le Salon de 1868 n’en contient pas un seul. Il renferme, je le sais, tel tableau, telle statue, pour lesquels, quand le moment sera venu, je me fais fort de présenter la thèse. Mais, pour aujourd'hui, il ne saurait s'agir d’une aussi délicate plaidoirie. Je veux me borner à un coup d’œil général, et c’est sous un autre aspect que je dois examiner les choses.
De tous les salons qui se sont succédés en France depuis l'exposition libre de 1848, le premier Salon véritablement instructif, le premier qui témoigne d’une manière irréfragable de la marche des esprits en art, c’est le Salon de 1868.
Nous tous qui, depuis dix ans et plus, considérant que
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