‹ SalonsChapitre 6 sur 99 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

rapprocher Caslagnary, et ce rapprochement suffirait à Sa louange. Mais à quoi bon ? Très visiblement, Castagnary a beaucoup étudié Diderot, en lisant et relisant sans cesse ses Salons ses Lettres à M" Volland; mais il avait à un trop haut degré le sens et le goût des choses littéraires pour ne pas savoir que le grand encyclopédiste, doué d’un esprit aussi vaste que son cœur élait généreux, était un écrivain inimitable, et certainement il ne s’est Jamais proposé de limiter. Tout au plus a-t-il espéré dans ses rêves de mériter une place à côté de lui, en laissant parler comme lui son inspiration. Castagnary était avant tout un homme de son temps et c'est pour ses cotemporains qu’il a voulu écrire. Ce n’est ni chez Diderot ni chez personne qu'il a formé ses idées. Il Les a puisées dans l'intelligence comme dans les besoins de la généralion à laquelle il appartenait, et quant à la forme qu’il leur a donnée, loin de penser à l’emprunter à n'importe lequel de ses devanciers ou de ses rivaux, fût-ce au plus illustre de tous, il jugeait avec raison que cette forme pour être vraiment digne de sa conceplion, devait rester spontanée, libre, originale comme son idée elle-même.

Il travaillait beaucoup, avec soin et recherche, se châtiant sévèrement et non sans quelque inquiétude sur l'efficacité de ses efforts. Ce qui lui coûtait le plus, chaque année, dans la composition et la rédaction de ses Salons, c'était l’ordre dans lequel il présenterait ses jugements. Il craignait les répétitions et la monotonie,et il avait horreur de ne dire que des choses banales. On pourra remarquer l'attention qu’il apportaità changer, à chaque exposition nouvelle,sa manière

era ——— Dm RE ——

DE TE Vu

Les

d'en rendre compte. Aucune de ses revues annuelles ne ressemble à l’autre, et cependant il y à un fond immuable. Ce sont les théories d'ensemble, les vues générales : ici l'écrivain ne sacrifie rien à l’innovaüon ; il revient à son sujet, avec un surcroît d’arguments, avec une provision nouvelle de raisons décisives et de déductions toutes puissantes. À la fin, je crois bien que si cela eût élé en son pouvoir, il se fût gaiment résigné à ne plus parler que de celles des œuvres exposées qui justifiaient ses théories: mais la mode à suivre, le goût du public à satisfaire, les encouragements à distribuer et aussi, pourquoi ne pas le reconnaître? une certaine inclination à la bienveillance qu'il ne savait pas combattre, l’ont empèché de se restreindre dans des considérations trop didactiques. Personne ne s’en plaindra. Il à exprimé toute sa pensée et n’a pas laissé de faire des heureux. Ge juge des œuvres d'autrui n’a laissé que des obligés, et pas un ennemi. Comme on l’a dit sur son tombeau : « ce monument a été élevé à la mémoire d'un critique par les soins et l’argent de ceux mêmes que ce critique a jugés ! Quelle preuve plus certaine et plus admirable de tout ce qu’il y avait de justice et de justesse, de goût sûr et de tact délicat dans la critique de Castagnary? »

Au reste, il s’est expliqué Ini-même dans le Salon de 1868, sur Le rôle de la crilique. À ses yeux, elle devait servir bien plus à dégager les tendances de l’art qu'à classer rigoureusement les artistes. « Tenez pour certain, disait-il, que je tiens beauceup plus à la thèse générale qu'aux individualités en jeu, et que, sur le terrain des individualités, 19 2 montre-

Page 1