PRÉFACE XIII
rai fort accommodant, si l’on veut bien me concéder la doctrine d'ensemble d’où mes appréciations dérivent. Qu'on rabatte de mes éloges ou de mes blâmes, J'objecterais peu de chose, si nous étions une fois d'accord sur les tendances véritables de l'art à notre époque. La différence des jugements portés sur les hommes tient à des états divers de sensibilité et de goût qui sont trop personnels pour prétendre jamais à l’infaillibilité. C'est là le côté contingent et transitoire de la critique. Il n’y faut attacher qu'une secondaire importance. L’essentiel-est de reconnaitre le courant d'idées qui entraine l’art à devenir comme la littérature, la politique et les sciences, une des expressions immédiates de la société contemporaine : cest de déterminer le chemin précis où la peinture s'engage, et de poser sur le sol une lanterne éclairée. Plus tard, quand le but aura été atteint, on décidera qui est entré le premier dans la voie, ct qui y aura marché le plus vite. »
On voit, par ces quelques lignes, comment le présent livre doit être lu : il y faut chercher une doctrine ensemble, qui ne sera pas difficile à trouver, puisque l’auteur la présente, pour ainsi dire, à toutes les pages. Ce recueil de feuilletons n'est ni plus ni moins qu'une philosophie de l’art. Sous ce rapport, le titre du premier Salon de Caslagnary, celui qu'il avait appelé lui-même, d’un nom qui fut d’abord jugé ambitieux, mais qui a élé reconnu depuis vrai el légitime, Philosophie du Salon de 1857, pourrait servir à tous les autres. Ce premier Salon contient en germe toutes les idées qu'il n’a fait plus tard que reprendre et développer, non toutefois sans les corri-
ger et les rectifier. Au fur et à mesure qu'il a vécu et travaillé, sa philosophie est devenue plus claire, plus ferme pour lui comme pour ses lecteurs, mais sa conceplion première n'a pas sensiblement varié, et l’ordre mème qu’il avait adopté dans le plus original et le plus prime-sautier de ses écrits pour l'exposition de ses idées, la nature ou le paysage, l'homme ou le portrait, enfin la vie, 1l la de tout temps respecté comme le fondement même de sa doctrine.
Témoin heureux des grands succès remportés par les mailres du paysage français au dix-neuvième siècle et de la gloire qui en a rejailli sur toute notre école de peinture, Castagnary pensait que, par le paysage, l’art, redevenant indigène, avait retrouvé son essentiel caractère. « L'art a pris possession de la France, disait-il avee des accents de triomphe, du sol, de l'air, du ciel, de la nature francaise. Gette terre qui nous à portés, cette atmosphère que nous respirons, ces fonds vaporeux que notre œ1l contemple, tout cet ensemble harmonieux et doux qui constitue comme le visage de la mère-patrie, nous le portons dans notre âme et il lient à nous par les fibres les plus secrètes. Nous aimons à le regarder encore. Chaque artiste opérant sur la nature champêlre avec ses idées, son lempérament, sa manière, nous apporte de ce visage aimé une parcelle, nous en présente un fragment; l’image tout entière se retrouvera dans l'ensemble des paysagistes. Mais toute poétique qu’elle soit, la campagne n’est que la scène. IL faut faire entrer l'acteur; c’est l’homme, c’est la vie humaine dont le peintre doit fixer les fugitifs contours; à celui qui saura représenter du même