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LE SALON ET L’'OPINION PUBLIQUE

La France, dernier foyer de production artistique. — Energie productive de Paris. — L'éducation de la foule. —— Destruction du goût par l’état producteur des arts. — Les grands

succès du Salon : MM. Viger et Gérôme.

= Un fait qu'on oublie trop c’est que depuis trois quarts de siècle la France est le plus éclatant, je pourrais dire le seul foyer de production artistique. L'Italie, dans les inévitables déchéances de son long asservissement, a désappris le noble métier des Michel-Ange et des Raphaël; depuis longtemps elle n’a plus d’art national, et si, délivrée aujourd'hui et ressuscitée, elle commence à seglorifier en sculpture de sa jeune école milanaise, en peinture, il faut bien le constater, elle en est restée à l’imitation de notre Paul Delaroche. L'Espagne, énervée par trois siècles de domination religieuse, a perdu sa virilité hautaine, et c’est misère que de voir les descendants du grand Velasquez chercher aujourd’hui leurs inspirations dans l’idéalisme cacochyme de M. Ingres. L'Angleterre immobilisée dans les réalités de paysage ou égarée dans les curiosités de l’anecdote, semble incapable de s'élever à une conception supérieure de l’art. Quant à la Belgique, restée par la force des choses seule et unique héritière des glorieux Pays-Bas, c'est une France en raccourci ; non-seulement elle nous suit pas à pas, mais elle pousse la contrefaçon jusqu’à reproduire dans leur diversité nos tempéraments et nos écoles.

Ainsi, tous les primitifs foyers qui s’allumèrent successivement dans la nuit de l’Europe et qui, du treizième

au dix-septième siècle, brillèrent si longtemps et si haut, sont éteints. De Florence, Milan, Venise, Bruges, Anvers, Amsterdam, Séville, Madrid, de leur activité tumultueuse et de leur splendeur rayonnante, il ne reste plus qu'un souvenir ; et rien ne recommanderait ces nobles capitales à l'attention des générations présentes, si elles n'étaient restées pour la plupart d’incomparables musées, où se trouvent rassemblés les vestiges de leur ancienne grandeur, et où, comme on on va étudier le passé aux ruines des nécropoles, le penseur se rend pour élucider ses systèmes, l'apprenti pour compléter ses études. Le temps a soufflé leur flamme, la nuit s’est faite sur leur merveilleux génie; et, d'immenses événements ayant amené un immense déplacement de vie, il en est résulté l’importance exceptionnelle de Paris, ce monstre à tant de cervelles.

C’est Paris qui a succédé aux anciennes cités mères, génératrices fécondes des arts dans les temps modernes ; et à lui seul aujourd’hui, Paris les remplace toutes, foyer plus intense et plus incandescent. Quoi qu’en dise l’étranger qui l’envie ou l’outrage, son ascendant se fait sentir irrésistible en toutes choses. Pour ne parler que de la seule matière qui nous occupe, Paris, depuis le renouvellement de la peinture opéré par Louis David, renouvellement qui coïncide avec l'aurore même de la révolution,semble avoir accaparé toutes les forces productives de la France et du monde. On ne fait d’art qu’à Paris ou en vue de Paris. C’est Paris qui a l'initiative et qui donne le type. Son autorité est telle que les étrangers restés en dehors de son cercle viennent lui demander la consécration de leurs efforts. Je ne parle pas des Leys, des Cornélius et des Kaulbach, vrais anachorètes du pinceau, qui se confinent volontairement dans les déserts du passé, et qui eussent pu tout aussi bien concevoir leur art dans un hypogée de l'Egypte que dans une capitale européenne: je songe aux jeunes esprits amoureux de la nature et de la vie, qui de toutes parts montent à la célébrité. C'est à Paris que le gentil peintre de Nassau, Knauss, est venu

se faire une renommée; c’est à Paris qu’il en sera fañt une à Meyerheim, le vigoureux réaliste Berlinoïis.

S'il en est ainsi, et ces faits sont à vrai dire incontestables, Paris, héritier d'Athènes et de Florence pour. la production, devrait l’être aussi pour le goût. Rien ne devrait pouvoir dépasser la justesse de ses impressions, si ce n’est la rapidité et la précision de ses jugements. Il faudrait que, quelle que fut l'œuvre en litige, Paris, — j'entends le public, j'entends la foule qui se presse dans nos Salons, — se mit toujours et immédiatement du côté de la vérité, c’est-à-dire de la beauté. Malheureusement, ici encore, l'influence fâcheuse de l'Etat se fait sentir ; et, par suite du déplorable enseignement qui résulte des faveurs et des encouragements donnés à faux, le goût public se trouve, sinon détruit, du moins singulièrement hésitant et divers. Comment voulez-vous que je ne devienne pas incertain, en voyant vos idées si opposées aux miennes ? Comment voulez-vous que je m'intéresse aux scènes par où se traduisent les mœurs et la figure-de mon temps, si c’est l’image du passé que vous faites acheter à grands frais? Comment voulez-vous que je m’attache au mérite d'un Courbet, si c’est un Gérôme que vous récompensez ? Comment voulez-vous que je reconnaisse la supériorité d’un Daubigny, si c’est un Cabanel que vous chargez de professer dans vos écoles ? En vain vous voudriez écarter les responsabilités qui incombent à l'Etat dirigeant. Si la foule, incurieuse des réalités présentes, qui sont la matière propre de la peinture, se porte de préférence vers les sujets mythologiques et historiques ; si, ignorante des qualités d'exécution qui sont le mérite essentiel des tableaux, elle incline vers une facture petite, minutieuse et léchée ; si la fermeté du dessin, la puissance du modelé, l'harmonie de la couleur ont moins de prise sur son imagination que l’anecdote ou le drame mis en scène, c’est à vous que la faute en revient, c’est vous qui avez eu ces goûts et qui les lui avez communiqués. Quand, en 1793, le peuple de Paris se pressait dans la cour du vieux Louvre pour admirer

le Lepelletier de Saint-Fargeau et le Marat assassiné, de Louis David ; quand, en 1824, la jeunesse des écoles courait applaudir au Massacre de Scio, de Delacroix, on sentait encore juste, on comprenait la grandeur des sentiments patriotiques, on se passionnait pour des beautés d'invention ou de métier, qui sont en art les qualités de premier ordre. Aujourd’hui, par l'effet de l'éducation qui d’en haut descend sur elle, et qui lui vient tout à la fois des médailles que vous décernez, des travaux que vous commandez et des théories que vous professez, la foule a cessé de comprendre, et en cessant de comprendre, elle a cessé d'aimer. Déroutée par vos contradictions ou par votre éclectisme, elle laisse sommeiller en elle les meilleurs de ses instincts, et, quand le Salon s'ouvre, savezvous où elle va? Elle va droit au joli, au convenu, à l’arüliciel, à ce que depuis longtemps lui désignent vos préférences secrètes ou avouées.

Tenez, suivons-la. Il est instructif de marcher derrière lè grand nombre, de regarder ce qu’il regarde, de s’arrêter où il stationne. A le v. à l’entendre, on se rend compte de ses impressions, i on en peut prendre occasion de rectifier ses erreurs.

Un tableau fait émeute dans le salon carré et provoque surtout la curiosité des dames. Lequel? ce n'est pas, soyez-en bien sûr le beau vase de Fleurs d'été, de Philippe Rousseau, d’un ton si intense et d’un éclat si mouillé ; non plus Les sapeurs du 2° cuirassiers de la garde, de Régamey, d’une impression si pittoresque ; non plus le grand Paysage vert, d’Hanoteau, d’une facture si habile ; non plusle Washington, de John Brown, d’une tournure si élégante et d'un aspect si séduisant. C’est un Pas de Gavotte dansé par madame Récamier et lady Georgina, duchesse de Bedfort. Un pas de gavotte dirigé par Vestris et exécuté dans un salon empire par deux jolies femmes en toilette, on s’arrêterait à moins, n'est-ce pas ? Ici, il y a plus, et, en outre des deux jolies femmes, on peut contempler certaines célébrités du temps, Mme de Staël, Talma, Junot, Bernadotte, et d’au-

tres que j'oublie. Un carton disposé sur la cymaise indique les noms et permet de reconnaître les personnages. A la vérité, il n’y a pas dans cet œuvre gros d’art comme une noisette. Le sujet fait tout l’intérêt. C’est petit, mesquin, traité en façon de miniature, propre et luisant comme un Drolling. De Drolling, en effet, l’auteur est élève. Il se nomme Viger. Je ne crois pas que les récompenses officielles l’aient distingué jusqu'à ce jour. Mais, patience ! elles sauront bien le trouver, s’il persévère. Et pourquoi ne persévérait-il pas, Je vous le demande. Il a compris l’utilité du carton explicatif sur la cymaise : il sait maintenant comment se font les succès.

Un autre tableau, dans une autre salle, balance l'effet que produit le Pas de Gavotte dans la sienne. C’est l'Exécution du maréchal Ney, de M. Gérôme. Je me suis approché avec émotion, songeant à la grandeur sinistre du sujet et à l'intérêt dramatique qu'il avait dû nécessairement revêtir. J'en atteste les dieux, voici ce que j'ai vu. Un mur à droite, sur le sol, perpendiculairement à ce mur, un homme tombé la face contre terre. L'homme est vêtu de noir, et habillé de neuf. À deux pas de lui, tout neuf aussi et tout luisant, son chapeau est posé avec le même soin qu'il le serait sur un meuble de salon. Dans le fond, par l’angle de la perspective, une compagnie de soldats s'éloigne dans la brume. Et c’est tout.

Quoi ! c’est là l'exécution du maréchal Ney! Ce monsieur habillé de noir, c’est le vainqueur de la Moskowa ! On dirait d’un ivrogne qu’une ronde matinale a dédaigné de ramasser. Vous vous récriez. Plantez un bouchon dans ce mur; à la place des mots à demi effacés « Vive l'empereur! » écrivez « Au bon coin »; essuyez cette gouttelette de sang qui tache la joue du buveur étendu, et dites-moi si l’impression générale du tableau est modifiée. Elle ne l’est pas, vous dis-je, et voilà toute la puissance d'émotion à laquelle arrive le faire exigu de M. Gérôme ! On me fait remarquer le raccourci et le modelé du corps, qui, en effet, sont d’un bon dessinateur. Mais que m'importe si vous n’avez pas compris votre sujet?

Je veux prendre au hasard le premier homme qui aura assisté à une exécution dans le polygone de Vincennes. Ignorant ou instruit, il me fera le tableau dans sa réalité saisissante. Il me montrera le condamné debout, au pied du poteau, pâle, mais intrépide ; le peloton aligné, silencieux et morne ; la voix de l'officier qui commande, les fusils qui s’abaissent, la détonation qui retentit, le malheureux qui roule, culbuté sur lui-même, dans la boue et dans le sang. Que si, au lieu d’un pauvre et obscur fantassin à peine connu de ses camarades, c’est un grand militaire qu’on fusille, un maréchal de France, un conducteur d’armées, oh ! alors, pour me montrer ce condamné héroïque, ces exécuteurs éperdus épaulant d’une main tremblante et les yeux mouillés l’arme qui va envoyer à la mort celui qui les a si souvent conduits à la victoire, pour me dépeindre le courage de l’un, l’anxiété des autres, l'angoisse générale de cette scène navrante, il aura des accents, il trouvera des mots qui résonneront jusqu’à mon âme, et qui, croyez-le bien, sauront mettre mon émotion à la hauteur de la sienne.

Et vous, qui disposez d'un instrument plus efficace encore que la parole humaine, puisque vous pouvez, vous devez représenter aux yeux, voilà tout ce que vous avez su faire ! Le drame vous a fait peur, vous nous en montrez la fin. L'action était trop véhémente pour vos petits moyens, vous nous en faites voir les suites. C'est quand le rideau est tombé, que vous nous appelez au spectacle. Eh bien! je vous le dis, moi, ce n’est pas là du grand art, ce n’est même pas du petit.

b LE PAYSAGE ET LES PAYSAGISTES

Histoire du paysage moderne. — Le Salon de 1824: Ingres, Delacroix, Constable., — Naissance de l’école naturaliste en France. — Méprise singulière de la critique. — Les premiers paysagistes : Paul Huet, Delaberge, Jules Dupré, Théodore Rousseau, — Les paysagistes du Salon: Français, — Emile Breton, — Harpignies, — Chintreuil, — Lambinet, — Lansyer, — Nazon, — Jules Didier, — Daubigny fils, — Appian, — Hanoteau, — Lavieille, — Oudinot, — La Rochenoire, — Veyrassat, — Deux révélations : César de Cock, Camille Bernier.

Les paysagistes ont fait dans ce siècle la plus grande chose qu'il ‘soit donné à des hommes de faire : ils ont accompli une révolution. Les innovations qu'ils ont introduites dans leur branche spéciale, ont été en opposilion telle avec ce qui s'était pratiqué antérieurement, que tout a été changé, le but et les moyens de l’art. Le paysage élait une conception abstraite, dédaigneuse des réalités physiques et paraissant n'avoir d’autre idéal que d'intéresser l'esprit sans passer par les sens, je veux dire sans s'inquiéter de les charmer. Ils en ont fait une expression immédiate et concrète de la vie, donnant résolument l'importance aux sensations, et proclamant avoir atteint le but quand ils avaient enchanté le regard par la vivacité ou le charme du rendu.

Cette révolulion mérite qu’on s’y arrête, d'autant plus qu'elle a été complétement méconnue dans son principe et dans ses conséquences, et que cette méconnaissance est cause en parlie des hostilités que rencontrent encore maintenant les idées nouvelles.

Ce qui s’est passé, le voici. En 1824, à ce même Salon où allait s’accomplir le grand déchirement de l’école française, et où le Vœu de Louis XIII de M. Ingres contre-balançait le Massacre de Scio, de M. Eugène Delacroix, un troisième nom illustre se produisait, effacé aujourd’hui de toutes nos cervelles oublieuses, le nom de l'anglais Constable. Constable était un pauvre diable de paysagiste qui, depuis trente ans, dans son pays, luttait contre les préjugés académiques et luttait vainement. Un jour, en désespoir de causé, il s'était avisé de faire appel au public de Paris, et il avait envoyé à l’exposilion trois toiles, trois paysages empruntés à la nature réelle et familière, telle qu’il la concevait et la voyait sous ses yeux: une Charette à foin traversant un qué près d’une ferme ; un Canal en Angleterre, et une Vue des environs de Londres. La bataille ne s’engagea pas autour de ses tableaux comme elle s’engageait autour du Massacre de Scio et du Vœu de Louis XIII ; mais ils n’en produisirent pas moins sur le public et sur les peintres une impression extraordinaire. La critique eut beau s’indigner et crier aux jeunes gens (c’est Constable luimême qui rapporte ces paroles) : « Prenez garde, il n’y a rien de commun entre cette peinture et celle du Poussin, que nous devons toujours admirer et prendre pour modèle ; elle n’a ni la vraie beauté, ni le style, ni la tradition ; si on se prend à la goûter, l’école est perdue. » L’admiration n’en continua pas moins. Des artistes demandèrent à copier les trois merveilles, qui passèrent de main en main dans les ateliers. Ce fut comme si les écailles tombaient des yeux. Pour la première fois on apercevait la vie rustique, dans sa beauté simple et dans sa grâce émue. Les vocations se déclarèrent. Deux ou trois audacieux, Paul Huet, Delaberge, Jules Dupré, Théodore Rousseau, prirent les devants. Les recrues ne devaient pas se faire attendre, et, au bout de peu d’ans, la petite troupe était devenue une grosse armée.

Ainsi fut fondée en France l’école naturaliste, qui, partie du simple paysage, devait bientôt s’étendre à la fi-

gure, encercler dans sa généralité les formes diverses de la vie, affecter en un mot et transformer tout l’art du peintre.

La critique se méprit sur la nature et la portée de ce considérable événement. Parce qu'il se produisait au plus beau moment de l’efflorescence romantique, elle n’aperçut point la ligne de démarcation profonde qui s’établissait. Sans se demander si ces manifestations distinctes ne relevaient pas de deux points de vue différents, elle les confondit ; elle engloba sous la même dénomination des hommes qui comme Dupré, Rousseau, Cabat, Corot, n’eurent jamais d'autre objectif que la vérité des choses, et des hommes qui, comme Delacroix et Ary Scheffer, fermant les yeux au monde extérieur, ne regardèrent jamais qu’au dedans de leur cerveau. Elle ne chercha point si, outre la différence de sujets (les uns traitant le paysage et les autres l’histoire), il n’y avait point entre eux divergence absolue de méthode. Elle ne voulut considérer que la coïncidence des dates ; et parce que les uns et les autres opéraient à peu près au même moment, on appela romantiques également ceux qui cherchaient la nature avec toute l’ardeur de cœurs jeunes épris de la seule réalité, et ceux qui la fuyaient avec toute la franchise d’âmes corrompues par une sorte d’illuminisme intérieur.

Voilà pourquoi l’école naturaliste, chassée de son berceau, destituée de ses origines, dépouillée de sa galerie d'ancêtres, apparaît encore à tant d’esprits comme une école d'aventure et de hasard, sans tradition, sans légitimité, par conséquent sans certitude. Il est temps de mettre fin à ce malentendu; il est temps d’arracher à l'école romantique ce beau fleuron du paysage moderne, qui nous appartient, et dont elle s’est toujours fait gloire à notre détriment. Que nos adversaires nous combattent, rien de mieux. Nous nous sentons le courage de lutter contre eux sur tous les champs de bataille où il leur plaira de nous appeler. Mais qu'avant de nous présenter la pointe ils regardent leur épée. Cette lame, c’est nous

qui en avons forgé la pointe et ciselé la garde ; c’est ea nos mains qu'il faut la restituer.

Et la preuve que les paysagistes sont bien nôtres, c'est que depuis quarante ans, ils ont partagé avec nous les humiliations et les misères. Le public les acclame, mais l’Institut les repousse et l'administration les écarte. Qui a la voix dans les conseils supérieurs ? Est-ce Daubigny, est-ce Corot, est-ce Courbet qui enseignent à l’école des beaux-arts ? Rousseau, Troyon ont-ils eu leur fauteuil à l'Académie, où siège M. Signol ? Millet ou tout autre a-t-il rencontré sur ses pas une médaille d'honneur ? Je voudrais, moi, pour tirer au clair la question, qu’on fit une exposition comparée des paysagistes modernes et des paysagistes anciens. On prendrait les plus grands noms, Poussin, Rüysdaël, Hobbema, le Lorrain, ceux que vous choisiriez vous-mêmes. On placerait à côté cent œuvres que je me fais fort de vous indiquer parmi les meilleures dues à la fécondité contemporaine ; et, d’un examen attentif, vous verriez jaillir cette vérité que les gloires nouvelles n’ont pas trop à souffrir du voisinage des gloires anciennes. S'il en est ainsi, pourquoi cette réprobation, pourquoi ce discrédit moral dont vous poursuivez un genre depuis longtemps réhabilité et placé au premier rang dans l'estime publique ?

C’est en effet vers le paysage que cette année, comme les années précédentes, se porte l'attention du public éclairé; et, cette année comme les années précédentes, le paysage est digne de l'attention qu’on lui prête. Si l’un de nos anciens praticiens, Français n’est pas tout à fait à la hauteur de sa renommée, la plupart se sont maintenus, et chez le plus grand nombre les progrès sont éclatants. Emile Breton se montre un véritable peintre dans la Source, et arrive presque à balancer le mérite de son frère. Harpignies conserve son élégance, et pour la première fois cette année, y joint de la force. Son modelé s’est affermi, sa couleur a pris du corps; et c’est de la bonne et franche lumière qui se joue à travers ces Saules el noyers, si heureusement enlevés sur le ciel. Chintreuil

a des effets de nature originaux, où le soleil rit à travers la pluie, où des frissons dorés courent sur la plaine assombrie par l'orage. Son Ondée est d’un sentiment exquis et d’une grande justesse d'expression; je la préfère au tableau voisin, le Lever de l'aurore, qui me paraît lourd et un peu triste. Lambinet a fait un pas en avant avec son Bassin de la retenue à Dieppe. Lansyer monte timidement ; je crains qu'il ne compose trop, et qu’en arrangeant ainsi la nature, il n’arrive à lui faire perdre peu à peu ses accents de réalité, dont nous avons besoin et qui la font vivante à nos yeux. Ses fonds sont d’un gris un peu froid; mais quelle jolie tournure il a su donner à ses Bretonnes groupées autour de Ja Source! Nazon fait oublier son échec de l’an dernier : son Paysage est d’une finesse extrême; c’est toujours gratté, égratigné, exécuté à l’aide de ces petits artifices qui attestent l’indigence du métier; mais, à la distance voulue, ce travail de prisonnier disparaît, et l’ensemble reprend son unité calme et sereine.

Il faut citer en courant Jules Didier, qui donne un grand caractère aux taureaux répandus dans la Campagne de Rome, mais qui ferait bien de changer de sujet, la variété étant une condition essentielle du paysage dans la nature et du talent dans l'homme; Daubigny fils, qui cette année s’essaye à la figure, mais que le souvenir de son père préoccupe toujours; Appian, qui ne peint pas assez ce qu'il dessine si bien; Hanoteau, dont le Gardemanger des renardeaux serait sans reproche, si le terrain était plus fermement modelé et si les fonds étaient exécutés avec la même sûreté que les premiers plans; Lavieille, Oudinot, La Rochenoire, Veyrassat, tout un bataillon formidable et serré.

Deux hommes méritent un paragraphe spécial pour l'éclat inusité qui s'attache à leur nom cette année : César de Cock et Camille Bernier. César de Cock n’est pas un nouveau venu parmi nous. Il y a longtemps que ce belge fréquente nos expositions, et qu'il s’y est fait remarquer; mais, celte fois, ce me semble, il se dépasse

lui-même et acquiert, en plein, droit de maitrise. Vous pouvez choisir à votre gré entre le Bois ou la Bruyère. Je préfère le Bois où le talent me paraît plus complet, l’exéeution plus sûre, l'effet plus un; mais les premiers plans de la Bruyère sont fort beaux, et les deux toiles ont cette qualité de mérite qui s'impose immédiatement à l'esprit et fait qu’on ne discute plus. Camille Bernier est dans le même cas. Moins connu peut-êtré que César de Cock, il se distingue cette année presque autant. Le Sentier dans les genêéts pour son robuste naturalisme, et l'Etang de Quimerch pour sa belle harmonie grise sont de ces œuvres qui méritent tous les éloges. Voilà deux artistes mis en évidence : le public ne les oubliera plus désormais.

LE PAYSAGE ET LES PAYSAGISTES (Suite.)

Utilité de la critique : elle sert plus à dégager les tendances de l’art qu’à classer rigoureusement les artistes. — Daubigny : le Printemps, le Lever de lune.— De l'emploi du couteau à palette.

Je ne fais pas ici, on s’en est aperçu déjà, un rapport

à M. Duruy surles progrès de la peinture pendant les

vingt-cinq dernières années. Outre que j'ignore l’art de

fleurir de métaphores un simple procès-vérbal de greffier, j'ai l’habitude de demander à chaque chose l’enseignement qu'elle contient. Or, un Salon étant une occasion admirable de savoir ce que la France pense en peinture, j'ai mis tous mes efforts à dégager cette pensée, et je l’expose avec toute l'énergie que j'aurais à plaider une thèse, — une thèse qui, pour être combattue encore dans les régions administratives, a au moins cela pour elle

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; t qu’elle est acceptée par toute la jeunesse de ce temps e

qu’elle est conforme à la marche générale des idées au dix-neuvième siècle.

Placé à ce point de vue, je puis être et je suis, quoi qu’on en dise, de bonne composition à l’endroit des hommes et des œuvres. On ne m'a jamais vu décrier un artiste inhabile et ignoré. Du moment qu'il est sans réputation, son influence est sans portée; et je ne veux pas connaître le misérable plaisir que se font certaines gens de tourner en dérision des compositions inutilement ridieules. J'ai beau m'irriter de l’art qui les a produites, je sais que sous cet art il y a un gagne-pain, et je me tais. Il vaut mieux renoncer à une plaisanterie que de nuire à qui travaille pour gagner sa vie. Mais la médiocrité patentée, mais la nullité triomphante, voilà ce qu'aucun de nous n’est tenu de tolérer. Un sot dans l'obscurité ne fait de mal à personne; un sot au pinacle des honneurs met le goût publie en péril et la justice en désarroi. Cest là l'exemple pernicieux et fatal qu’on ne saurait trop vigoureusement combattre ; c’est à lui que j'ai pris l’habitude de réserver mon indignation et ma haine. Cette raison de mes blâmes est en grande partie la raison de mes éloges. Si j'aperçois quelque part un homme fort qui n'est pas nis à son rang, une belle œuvre que la défiance environne, je me sens aussitôt un secret penchant pour l’œuvre contestée, pour l’homme méconnu. Je puis, dans mon désir immodéré d'équité, forcer un peu la note de la louange ou la note du reproche; mais tenez pour certain que je tiens beaucoup plus à la thèse générale qu'aux individualités en jeu ; et que, sur ce terrain des individualités, je me montrerais fort accommodant, si l’on voulait bien me concéder la doctrine d'ensemble d’où mes appréciations dérivent. Qu’on rabatte de mes éloges ou de mes blâmes, j’objecterais peu de chose, si nous étions une fois d’accord sur les tendances véritables de l’art à notre époque. La différence des jugements portés sur les hommes tient à des états divers de sensibilité et de goùt qui sont trop personnels pour prétendre jamais à linfail-

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libilité. C’est là le côté contingent et transitoire de la critique. Il n’y faut attacher qu’une secondaire importance. L'essentiel est de reconnaitre le courant d'idées qui entraîne l’art à devenir, comme la littérature, la politique et les sciences, une des expressions immédiates de la société contemporaine; c’est de déterminer le chemin précis où la peinture s’engage, et de poser sur le sol une lanterne éclairée. Plus tard, quand le but aura été atteint, on décidera qui est entré le premier dans la voie et qui y aura marché le plus vite.

Cette profession de foi établie, je n'oublie pas que je suis en plein paysage et je continue mes pérégrinations.

Les pommiers sont en fleurs. La sève a gonflé le bourgeon qui s’entr'ouvre. Le gazon pousse à la surface des prés, la feuille pointe aux rameaux des arbres. Un vent léger qui passe fait onduler la mer des seigles. Tandis que l’insecte s'accroche en bourdonnant au brin d'herbe, l'oiseau vole librement sous le ciel clair et revient chanter sur la branche voisine. Tout dans la campagne est doux, frais, délicat, joyeux comme l’enfance et joyeux comme la vie. C’est le printemps, c’est l’aurore de la saison qui recommence, c’est la jeunesse de l’année qui s’épanouit en sa grâce. De mystérieuses effluves ont parcouru la nature renouvelée, et, dans votre cœur, je ne sais quel trouble inexpliqué y a répondu. Homme, quitte la ville; fuis les boulevards moroses et les quais criblés de soleil! Viens dans les champs respirer l’air salubre et fort : il ne faut pas moins que ce grand silence et cette grande paix pour calmer l’anxiété innommée qui est venue t’assaillir. A cette heure de luniversel renouveau, ton âme est trop émue et les femmes sont trop belles. Viens dans les sentiers déserts épancher ta rêverie ; et si, passant auprès d’un buisson, tu entends les ébats d’une couvée qui s'apprête; si, contournant l’angle d’un bois, tu aperçois deux amoureux qui s’enfoncent dans l’allée, tu comprendras ce qui t’agite, tu auras le commentaire vivant de ta situation morale.

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Qui a donné une forme à ce rêve, un corps à ces sensations ? Qui a osé lutter de charme avec la vérité, ajouter à une image du printemps déjà ravissante en elle-même cette glose humaine que le printemps provoque nécessairement en nous et sans laquelle aucun tableau ne serait complet? Daubigny, l’excellent peintre. Regardez bien cette page. Elle est exquise de tous points, sauf que le ciel manque un peu de lumière. Mais comme la végétation est gaie, avec quelle fermeté les terrains sont posés, et quelle note souriante et jolie que celle des amoureux enlacés qui vont disparaître sous les arbres comme s'ils fuyaient vos regards importuns ! Et puis, notez bien, ce n’est pas un printemps quelconque, le printemps mythologique enserrant dans la généralité de ses allégories creuses les climats les plus divers; c’est le printemps français, le printemps du moins de la France du nord, celui que vous et moi connaissons et aimons, celui que nos yeux ont accoutumé de voir, avec lequel nous nous sommes éveillés à la vie des sens, et dont la poésie dort dans chacun de nos organes. L'artiste, par la puissance d’une image juste, soudainement évoquée, réveille en nous toute cette poésie dormante. Nos souvenirs les plus lointains accourent; la pensée nous afflue; nous voyons, nous sentons, mieux quelquefois que nous ne -ferions devant la réalité même. Et c’est là la puissance de l’art, et c’est là ce qui démontre bien que l’art est de la réalité condensée.

Le second tableau de Daubigny, Lever de lune, rentre davantage dans sa manière habituelle, celle de son tempérament, qui consiste à chercher le caractère du paysage dans l’ampleur du dessin et dans le déroulement de la

ligne. Ce Lever de lune, pris à cet instant du soir où la

terre est dans la pénombre et où le ciel n’éclaire pas encore, est d’un grand aspect, à la fois sévère et fort. Pourtant je l’aime moins que le Printemps, non pas à cause de cette lune jaune à laquelle les plaisants s’acharnent et qu'un coup de brosse suffira à ramener à son ton juste, mais parce que l’exécution en est plus molle et la couleur plus délayée.

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Voulez-vous noter à ce propos une particularité de métier ? Je répugne à ce genre de critique et j'aurai peu sans doute l'occasion de vous y habituer. La chose, selon moi, ne concerne que les praticiens. Or, les praticiens ne nous regardent guère. La peinture n’est pas plus faite pour les peintres, que la brioche pour les pâtissiers. Brioches, tableaux et le reste, tout s’adresse au public. Le public goûte, dit c’est bon ou c’est mauvais; mais il n’a pas à se préoccuper de savoir comment cela est fait. A quoi lui ont servi, je vous le demande, tous ces jolis mots de frottis, glacis et empâtements, dont on a voulu lui farcir la cervelle ? Il a refusé de les adopter et il a eu raison. Quand on est à table et que le plat est bon, est-ce que l’on descend à l'office pour demander ce que le cuisinier à mis dans sa sauce ? Laissons donc de. côté la facon dont la couleur est manipulée. Tenons-nous-en au seul résultat obtenu ; c’est là la loi en toute circonstance. Aujourd’hui cependant il s’agit d’une pratique exceptionnelle. Pour la première fois de sa vie, Daubigny emploie le couteau à palette. L'innovation est intéressante et vaut qu’on la signale ; causons-en quelques instants.

Vous connaissez le couteau dont se servent les peintres pour relever les couleurs sur la palette. J'ignore si dans le passé de grards arlistes l’ont employé en supplément de la brosse, et s’en sont servi pour peindre; ce que je sais, c’est que, dans ce siècle, Courbet en fait un usage constant, et qu'il en tire des effets extraordinaires. Cette largeur d'exécution et cette beauté de coloris que tout le monde lui reconnaît, viennent en partie de là. Posé avec le couteau, le ton acquiert une finesse, une transparence que la brosse ne saurait lui donner. Regardez ce Chevreuil aux écoutes qui est un des bijoux de ce Salon, et qui déjà n'appartient plus à son auteur. Examinez ces terrains, ces eaux courantes, ce dessous de bois si clair et si léger, cette harmonie profonde et juste, tout cela est dû à l'emploi du couteau. Courbet d’ailleurs manie cet instrument avec une dextérité sans égale. Il l’a, je crois, perfectionné ; il l’a allongé, lui a donné deux tran-

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