ANNÉE 1868 PAC
chants parallèles, la rendu si flexible et si souple qu’on dirait une plume dans ses doigts. Il est tel paysage de lui, et vous savez s’il est bon paysagiste, où terrains, ciel, eaux, troncs et feuillages, tout est fait avec le couteau. Ce n’est guère que pour les animaux et la figure humaine qu’il prend la brosse, parce qu’alors la brosse lui donne, en même temps que le mouvement des muscles, le ton, soit du pelage, soit de la chair. Je me r1ppelle le temps où Courbet avait un atelier. Ses éièves, imerveillés de la prestesse de sa main, firent tous faire des couteaux semblables à celui qu'ils lui voyaient manier avec tant d’aisance. Mais, hélas! l’art du coloriste n’est pas tout entier dans l'instrument, il est aussi, 1l est surtout dans le miroir sûr de l'œil qui distingue à prime vue le ton et les valeurs de ton. Peu réussirent dans leur tentative. Cette année, Daubigny recommence l’essai pour son propre comple; et voyez déjà si son art n'y à pas gagné. Les meilleures parties de son tableau du Printemps, j'entends les terrains de gauche, qui sont si fins et en même temps si fermes, tirent de là leur qualité [a meilleure.
LE PAYSAGE ET LES PAYSAGISTES (Suite)
Infinie variété du modéle, infinie veriété de l'interprétation. — Les œuvres d'art s'accumulent, la matière artistique reste inépuisable. — Corot : un Matin à Ville-d'Avray, le Soir. __ Paul Huet, Jeanron, Auguin, Otto Weber, Luminais, Gourlier, Lapostolet, Pradelles, Léopold et Jean Desbrosses, Dieudonné, Guigou, Teinturier, Pissarro, Félix Cogen, Stanisles Lepine, Porcher, Rapin, Ordinaire, Edouard Leconte, Gustave Colin, Thiollet, Vayson, Fleury Chenu.
Aussi divers sont les troncs d’une forêt de chênes, aussi variés sont les paysagistes contemporains, du moins
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les grands. Il n’en est pas un qui ressemble à l’autre. L’habitude de se placer en face de la nature les a depuis longtemps affranchis des imitations de maitres et des souvenirs d'école ; et leur dissemblance absolue devant un modèle identique, loin d’attester leur infériorité, est précisément ce qui établit leur valeur.
L'univers en effet est un thème proposé à l'intelligence humaine. Chacun à leur tour ou tous à la fois, les artistes s’en emparent et le soumettent à leur activité. Mais, quelles que soient la netteté de leur regard, la vigueur de leur esprit, la certitude de leur métier, ils ne peuvent qu’exécuter des variations partielles en harmonie avec le génie qui leur est propre. Le thème est infini en étendue et en durée ; l’homme, localisé sur un point, vit un jour. Aussi les variations qu'il improvise sur l’éternel motif sont nécessairement restreintes au côté qu'il a saisi, et ne font que traduire sa manière individuelle d’envisager les choses. Expressions fragmentaires du jugement consécutif que le sujet qui passe porte sur l’objet qui demeure, elles se juxtaposent dans l’espace ou se succèdent dans le temps, sans limite et sans fin. Raconter l’univers, le parler, le chanter, même dans cette admirable langue des couleurs qui est, après le verbe, le plus bel instrument de l’âme humaine, n’a été donné ni a un homme, ni à une époque. C’est l'œuvre permanente de l’espèce; et, autant que l’espèce, l'élaboration en doit durer.
Que tous ceux qui affirment la doctrine du progrès tirent de cette vérité un sujet de satisfaction profonde. Rien de ce qui a été fait avant nous ne nous dispense de faire à notre tour. Si grands qu’aient été Véronèse, Titien, Rembrandt, Rubens, Velasquez, ou même Raphaël, ils n’ont pas tout dit, ils n’ont pas pu tout dire. Les civilisations qu'ils ont exprimées ont été remplacées par d’autres civilisalions qui réclament une expression analogue. La tâche a beau paraître avancée, elle est sans cesse à recommencer. Chaque artiste qui se présente fournit une note marquée à l'empreinte de son jour et de son heure, et plonge dans le néant. Un autre artiste succède; un
autre, un autre encore : la matière artistique, toujours inépuisable et toujours inépuisée, reparait après chaque épreuve, aussi neuve, aussi vierge que devant.
Certes, pendant ce temps, lédifice construit par la fragile main de l’homme s'élève et grandit; il s’augmente de tous les résultats obtenus, de tous les efforts addilionnés. L'histoire s'ajoute à l’histoire, le paysage au paysage. Mais la double image de l'humanité et du globe sur qui elle vit, manifestée en détail par chacun, ne se dévoilera entière et parachevée que dans l'œuvre d’ensemble, c’est-à-dire à la fin des siècles, si les siècles ont une fin.
Arrière donc les faux théoriciens qui prétendent que l'humanité vieillissante perd sa puissance imaginative, et que l’art doit finir un jour par s’absorber dans la science. L’art est aussi durable que l'esprit qui le conçoit, aussi durable que la vie dont il est l'interprète. Dans le présent et dans l’avenir, 1l y a place pour autant d’originalités si ce n’est plus, que le passé en a comptées.
Daubigny est un analyste, Corot un généralisateur. Daubigny prend la campagne paysage par paysage, et s'efforce de rendre par le dessin le caractère propre à chaque site. Corot abandonne aux amateurs les petites études qu’il exécute surle vif, mais non sans les avoir condensées en tableaux qui expriment, d’une façon abréviative et sommaire, certains effets généraux de nature; des matins, des soirs, des levers et des couchers de soleil, des printemps et des automnes. C’est un peu le procédé du littérateur, qui sacrifie l’énumération des détails pour mieux obtenir l'impression d’ensemble. Mme Sand, le roi du paysage littéraire, n’agit pas autrement. Mais elle doit à sa nature vigoureuse une qualité de relief que ne connaît point Corot, plus porté vers la douceur que vers la force.
Un Matin à Ville-d'Avray et le Soir sont des plus beaux parmi les tableaux du maître. Le public n’y donne point assez d'attention, blasé qu'il est un peu sur cette manière et sur ces effets, dont la reproduction annuelle
lui semble monotone. Il s’est habitué à ce qu'on appelle le rendu en peinture, et il est bien près d’en faire une condition de son admiration. J’incline, on le sait, vers cette théorie; mais cependant on doit juger l'homme à son tempérament, et du pommier n’exiger que des pommes. Quand on arrive devant un Corot, il ne faut pas s’approcher de trop près. Rien n'est fait, rien n’est exécuté. En vain vous chercheriez un terrain, du feuillage; votre œi! n’aperçoit que quelques grandes branches, minces et déliées, qui trainent le long du ciel, et puis çà et là des masses verdâtres qui s’estompent vaguement dans la nuée d’un brouillard. Tenez-vous à distance. Evoquez lentement en vous la pensée du peintre et laissez-vous aller au sentiment qu'il a voulu exprimer. Ce sentiment est exquis, et bientôt vous en aurez reconnu la justesse. Cette vapeur légère qui flotte sur les eaux, ces fonds indistinets qui reculent dans la brume, ce ciel aérien et tout frissonnant de lumière nouvelle, n'est-ce pas le matin frais et reposé, tel que vous l'avez vu dans nos vallées en foulant l’herbe humide encore, et tel que votre esprit en a gardé l’image simplifiée par l'éloignement ? Gi l'œuvre est réussie, si la vision qu'elle évoque est vraie, n’insistez pas et éloignez-vous. L'artiste a produit ce qu'il voulait. Quand il s’est placé devant son chevalet, ce n’était pas comme un peintre qui aurait l’intention de reproduire un paysage qu’il a vu, d'en accuser avec énergie l’ensemble et les détails ; c'était comme un musicien s’assied à son piano, pour donner un corps à un rêve qui l’agite, pour traduire une émotion qui le trouble. Quel air vais-je chanter ? se demande le musicien Corot en prenant sa palette. Il ne sait; mais déjà, sous la chaleur de l'inspiration, le pinceau fredonne en courant sur la toile, la note appelle la note ; l'accord s’établit et il se trouve que l'air est une idylle étonnante de grâce ingénue en mème temps que d'exécution savante, parce que l’âme d’où elle jaillit est l’âme d’un poète et que la main qui là trace est la main d’un harmoniste.
Les critiques seraient trop heureux s'ils pouvaient tou-
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Jours, ainsi que je viens de le faire, s'arrêter où le cœur les appelle et où ils sentent se trouver bien. Quoi de plus charmant? On rencontre une idée utile, on l'expose ; un homme supérieur, on l’analyse et on cherche la caractéristique de son talent. Et ainsi, musant, préchant, bavardant, allant à son caprice, penchant du côté de ses goûts, faisant tout à la fois métier de philosophe et métier de fâneur, on achèverait gaiment son Salon, certain, sinon de n'avoir pas ennuyé ses lecteurs, du moins de ne s’être pas ennuyé soi-même. Mais les nécessités du compte rendu ne l’entendent pas ainsi. Il faut, au risque des redites, désigner les œuvres et les gens. Continuons notre chemin.
J'ai nommé vingt paysagistes en vogue. J’en nommerais cent que je n'aurais pas épuisé la liste. Sans être aussi nombreux que les étoiles du ciel ou les sables de la mer, ils constituent une véritable armée et dans le Salon sont en majorité. Qui les dénombrera ? Je puis citer à peine les noms les plus en vue.
D'abord, il y a ceux qu’on ne peut passer sous silence à Cause de l’ancienne renommée qu'ils se sont acquise : Paul Huet, un des réformateurs du paysage, qui, par vieille habitude romantique, dramatise toujours la na- Lure ; Jeanron, qui a combattu les mêmes combats et qui lutte encore avec honneur, regrettant son exil à Marseille, et craignant de s’y faire oublier.
Ensuite il y a ceux qui, plus tard venus, sont entrés ou entrent en possession de l’estime publique, s’efforçant chaque année de Ia mériter davantage par quelque œuvre plus importante. Il faut voir à ce titre les Bords du Taurion, d'Auguin, paysage d’une excellente facture, où l’on ne sent plus le timide imitateur de Corot; — la Rentrée du bois de chauffage, d'Otto Weber, page robuste d’un Prussien réaliste; — les Deux rivaux, de Luminais, un Combat corps à corps dans le bois, d’une grande énergie; —le Baptéme du Christ, de Gourlier, une élucubration religieuse que je m’étonne de trouver sous le pinceau d’un si fin observateur ; — les Patineurs du
Bois de Boulogne, de Lapostolet, dont la vérité d'impression égale la justesse de coloris ; — la Forêt de Pessac, de Pradelles, un peintre de province à qui Courbet, passant par hasard, a ouvert les yeux un beau jour, et qui, chose rare, se souvient encore du service rendu ; — les Moissonneurs au repos, de Jean Desbrosses, En moisson, de Léopold Desbrosses, qui ont de grands accents de sincérité ; — le Printemps, de Dieudonné ; les Bords de la Durance, de Guigou ; l’Arrière-saison dans la forét de Fontainebleau, de Teinturier ; — la Côte de Jallais etl'Ermitage de Pissarro, qu’on a encore placé trop haut cette année, mais pas assez haut cependant pour empêcher les amateurs de suivre les solides qualités qui le distinguent, etc., etc.
Enfin, derrière ces masses profondes, qui constituent les vétérans, apparaissent les têtes aventureuses des jeunes, le bataillon de l'avenir. Sont-ils tous jeunes ? Hélas! dans cette triste profession, où l’on n'avance qu’au pas, et où c’est l’autorité qui décrète l'avenir il se peut qu’on ait des cheveux gris et qu’on soit encore à l’état de débutant! Mais ne vous arrêtez pas à ces recherches d'âge. Voyez les œuvres. Examinez avec attention les Vaches dans un verger, de Félix Cogen; la Seine à Charenton, de Stanislas Lépine ; la Vallée de Tréoray, de Porcher; la Loue près Mouthiers, de Rapin ; le Ruisseau de Selightal, d'Ordinaire, le Port de pêche en Bretagne, d'Edouard Leconte, lEntrée du port de Pasages, de Gustave Colin ; les Herbages, de Thiollet. Il y a là un sentiment juste de la vérité, et quelquefois une vigueur de rendu qui étonne. Petit poisson deviendra grand. Ces talents-là müriront. Je ne veux pas m’y appesantir davantage ; mais dès à présent je retiens deux noms, ceux de MM. Vayson et Fleury Chenu, sur lesquels je reviendrai, parce qu'il faut consacrer un examen plus long à qui a plus mérité.