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menue végélalion, et qui déroule son ruban poudreux jusqu'au bord d’un horizon immense, s’avance un grand vieillard, dont le pied droit est entouré d’un bandage et qui s'appuie d’une béquille en marchant. Son chapeau défoncé, les gueuilles qui le recouvrent, la besace qu'il lent pendue par une ficelle à son épaule, tout annonce un misérable à qui depuis longtemps la vie a cessé de sourire. C’est un mendiant en effet, un de ces mendiants de village, qui vont de ferme en ferme et qui font quelquefois plusieurs lieues pour trouver un sou ou un morceau de pain. Son corps, qui a été robuste, — on le devine à sa haute stature et au paquet de cordes noueuses qui lui sert de cou, — est en ruines maintenant. L'âge l’a déformé, la misère l’a maigri. Sa peau, sous laquelle les os durs saillent de toutes parts, a séché au soleil, et a pris en vieillissant cette teinte pierreuse particulière aux monuments qui s’effondrent. La poussière et la boue ont laissé sur tout son être des stigmates ineffaçables. Homme des chemins, il a la couleur des chemins.
Or, comme il arrivait, traînant la jambe et faisant sonner le caillou sous sa béquille, quelque chose de vivant a roulé dans ses jambes. C’est un bel enfant aux cheveux crépus el au teint bronzé, qui, entendant un bruit de pas sur la route, est sorti du fossé tout à coup et s’est jeté en avant, criant : Un petit sou, mon bon monsieur!
Quelle est cette voix étrange et cette demande plus étrange encore? Voilà vingt ans que le pauvre besacier parcourt le même chemin, tendant la main à tous, au piéton qui chemine, au cavalier qui passe. Et, pour la première fois depuis vingt ans quelqu'un lui a fait l’honneur de lui demander l’aumône ; et ce quelqu'un est un enfant ingénu, qui dans ses yeux noirs, dans son front intelligent, dans tous les traits de sa physionomie naïve et sauvage, porte les signes visibles d’une race étrangère. Le vieillard s’est redressé, ne comprenant pas. Il a jeté les yeux autour de lui, a aperçu, sur l’autre bord du fossé, dans le champ, une charrette à chien, et à côté une femme accroupie qui allaite un nouveau-né etregarde
la scène d’un air farouche. Miséricorde! c’est la rencontre de deux misères et la misère plus dure supplie la misère plus douce de lui venir en aide. Surpris, ému, flatté dans sa dignité de vagabond, le mendiant indigène sent une vieille larme oubliée sourdre sous sa paupière,. tire un sou de sa poche et le donne à l'enfant qui lui envoie un baiser.
Que pensez-vous de ce sujet? Est-il assez äâpre et assez doux? assez douloureux et assez charmant? vous pénètre-t-il? s’impose-t-il à votre esprit ? réunit-il les conditions majeures que vous avez l'habitude de demander aux œuvres élevées? Et pourtant il est tiré de la vie réelle.
Ce que le peintre raconte en termes si précis, il l’a vu. Croyez-moi donc, la vie réelle contient toutes les poésies; il ne s’agit que de les en dégager. Heureux celui qui possède un outil assez sûr pour arriver à ce résultat, et qui peut sous des formes visibles exprimer ce qu’il ressent! Quelquefois, tout en croyant n’écrire qu’un épisode particulier, il s’élève à la hauteur d’une vérité générale.
Dans le tableau que vous avez sous les yeux, n’y a-t-Hi pas comme un bizarre pressentiment de l'avenir? Ce pauvre faisant l’aumône à un pauvre, n’est-ce pas la conclusion des grands désastres financiers et industriels ? Qui oserait dire que, dans son atelier de la rue Hautefeuille, Courbet n’a pas tiré l’horoscope de la France à venir? Il ne faut pas médire des instinctifs, ils sont prophètes quelquefois.
Une chose plus attachante encore que le sujet, c’est l'exécution. En cette partie de son art, de l’aveu de tous les peintres qui connaissent la peinture, Courbet est maitre indiscutable. Cette fois, cependant, ilme semble s'être surpassé lui-même. Voyez comme le paysage est vaste, comme la grande route fuit, comme le ciel est profond, et comme, entre le chemin et le ciel, les personnages s’enlèvent dans l'atmosphère. Examinez la qualité des ombres portées. Comme elles sont transparentes et justes! Celle de la béquille sur le sol et sur la jambe de l’homme paraît trembler sous l'œil ; et puis quelle har-
monie simple et vraie dans l’ensemble ! C’est gris, disent les romantiques, l’œil toujours imprégné des jus de 1830. Je ne sais si c’est gris, rouge, vert, jaune ou violet; tout ce que je sais, c'est que le ciel est le ciel de mon pays, que cet air est l’air que je respire, que nos grandes routes ont cet aspect au soleil. La France que je connais et que je suis habitué de voir m’apparait aussi distinctement à travers cette peinture que Venise à travers la peinture du Véronèse. Est-ce assez de raisons d'admirer ?
Et les défauts ? Certes il y en a. Quelle œuvre n’en a pas? Mais ceux que vous relèveriez ne sont peut-être pas ceux qui me frappent le plus. Moi, je trouve le mendiant un peu trop grand seigneur. Il a les attaches trop fines et les extrémités trop délicates. Par ce côté, il n'est pas assez réc!. Ce n’est point votre avis? n’en parlons plus. Qu’importent des défauts qu’une journée de travail peut effacer, quand il ÿ a dans une œuvre assez de qualités pour la faire vivre dix siècles?
LA PEINTURE D'HISTOIRE (Suile.)
Du naturalisme dans l’art; sa tradition ; sa légitimité ; son caractère. -— Le naturalisme, loin de constituer une école, est l’exclusion.de toutes les écoles. — Genres condamnés : Helvelianisme, Karl Girardet; Italianisme, Ziem, Achenbach ; Algérianisme, Fromentin, Guillaumet, Huguet ; Orientalisme, Belly, Tabar.
Ee mot naturalisme, dont je me sers pour définir les tendances actuelles, n’est pas nouveau dans l’histoire de l'art, et c'est une des raisons qui me le font préférer au mot réalisme. Chaque fois qu'il s’est rencontré dans le monde une nalion, ou dans une nation un groupe d’hom-
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prétation de la vie environnante et s’efforçcant de reproduire aux yeux l'image de la société envisagée dans son cadre naturel, cet art a été, cet art s’est appelé naturaliste. Le naturalisme est à vrai dire le caractère de l’art dans la majeure partie des temps modernes. C’est par le naturalisme quela confiance a débuté: —à Florence,lorsque Cimabuë laissant les cartons traditionnels de ses devanciers, s’avisa de faire poser un être vivant devant son chevalet et prit pour modèle de ses madones une jeune fille de son faubourg ; — à Venise, lorsque la glorieuse république commanda de retracer sur les murs du Palais ducal ses combats et ses victoires, consacrant ainsi à la gloire nationale le plus national de ses monuments; — à Bruges, lorsque les deux van Eyÿck, sous couleur de légende religieuse, peignirent les personnages de leur temps et les entourèrent de perspectives champêtres enpruntées au sol des Flandres ; — dans nos communes de France, lorsqu’avant ces expéditions d'Italie qui devaient nous amener le Primatice et la funeste école de Fontainebleau, des initiateurs inconnus s’ingénièreut à représenter les gens, les costumes et les mœurs qu'ils avaient devant eux. Je ne nomme pas l'Espagne, où l’art n’eut pour ainsi dire pas de jeunesse, et entra tout de suite en majorité avec les grands naturalistes Velasquez, Zurbaran, Ribera. Et non seulement le naturalisme se trouve au point de départ, mais il se rencontre encore le long du parcours. Il accompagne la peinture et la suit dans tout le déroulement de sa période ascensionnelle. C’est lui qui l'inspire, la maintient ou la féconde en tout lieu. Il'en est comme la force vitale, qui conserve à la fois et dévelcppe. De lui elle tire ses principaux et ses meilleurs accroissements. Dans les pays où il s’éteint, elle meurt comme en Italie, où, après Titien et Véronèse, il n’y à plus personne ; ou bien elle abdique comme en France, où pendant deux cents ans, de François Clouet à Louis David, on oublie la peinture française pour faire de la peinture italienne. Dans les pays où il persiste, elle.
ANNÉE 1868 291 pousse une moisson non interrompue de fleurs, Comme dans les Pays-Bas, où elle arrive à donner une image si lidèle des habitants, des coutumes et des mœurs, que M. Alfred Michiels, son historien, a pu écrire : € Si demain cette race périssait, on la retrouverait tout entière dans les produits de son pinceau. » Et c’est ce qui me faisait dire aux débuts de ce Salon que, pour nous, entrer dans le naturalisme c’est rentrer dans la vraie tradition de notre art national et de l’art chez tous les peuples. J'ai donc eu tort, obéissant àune phraséologie usiiée, d'appliquer au ane la qualification d'école. Une école, c’est un corps de doctrines, un système DAT Ulier d’ expression, une manière COonv entionnelle et arbitraire de voir, de sentir ou d'exécuter. Le classicisme, qui vit de mythologie et d’allégorie, arrangeant à la fois la campagne et la forme humaine, corrigeant l’une avec Poussin et l’autre avec Raphaël, est une école. Leromantisme, qui illustre les poètes, exhume le moyen âge, restaure le bric-à-brac, retape les vieilles armures et compose des ragoüts de couleur artificiels, est une école. Le naturalisme, qui accepte toutes les réalités du monde visible et en même temps toutes les manières de comprendre ces réalités, est précisément le contraire dune école. Loin de tracer une limite, il supprime les barrières Il ne violente pas le tempérament des peintres, il Pal fran chit. Il n’enchaine pas la personnalité du peintre, il lui donne des ailes. Il dit à l’artiste : Sois libre! La nature et ia vie, qui sont la matière éternelle de toute poésie, s’étendent autour de toi. Va, et reviens montrer aux autres hommes ce que tu y auras trouvé. Vous vivez tous sur la même motte de terre, dans la même minute de temps, et vous voyez tous les mêmes choses. Mais ton œil est un miroir plus profond et plus clair, qui perçoit mieux les objets ; ton art est un condensateur qui fixe et rend palpables les sensations les plus fugitives. A toi d'écrire le poème des yeux et de mettre en PAU les beautés que, afairés ou indifférents, ils auraient passé sans voir. Va, et que la vérité, qui est leur seule exigence, soit aussi La
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seule loi. Que si les champs, que si l'humanité dans l’infinie variété de leurs combinaisons n’offrent pas un thème assez vaste à ton génie, et que tu éprouves le besoin d’inventer, d'imaginer, de composer : compose, je le veux bien, mais compose avec des accents tels de réalité et de vie que chacun s’y méprenne et prenant ton ouvrage pour une copie de la nature, s’écrie : Quelle sincécérité !
Repoussant les écoles, fuyant les systèmes et les partis pris, se préoccupant de faire avec les choses immédiates de l’art simple, clair, intelligible même aux plus humbles, le naturalisme repousse tout ce qui est obscurité, éloignement, énigme, c’est-à-dire tout ce qui s’adresse à un petit nombre.
-À ce titre, il repousse d’abord l’orientalisme, l’helvétianisme, litalianisme, l’algérianisme, et le reste, c’està-dire la représentation des lieux qui ne sont pas la France, des sociétés et des mœurs qui ne sont pas la société et les mœurs de France. Pourquoi? Mon Dieu! ce n’est pas que ces genres divers ne puissent se conformer au principe et prendre la nature pour base ; mais c’est d’abord que le contrôle est impossible, et qu’ensuite il n’y & aucun rapport entre ces aspects insolites et les habitudes de notre esprit. Qui peut juger d’une ligne, d’un effet de lumière emprunté à l’Italie, à l’Afrique, à l’Asie-Mineure, à l’Inde ? Ceux-là seuls qui ont voyagé dans les mêmes contrées, et encore diffèrent-ils tous d’avis sur l’exactitude du peintre. J’ai vu un Algérien s'arrêter devant le Sahara de M. Guillaumet et me jurer que c’était un Sahara de fantaisie. Pour ma part, de toutes ces belles régions lointaines qu'on exhibe à notre regard, je n’ai vu que Venise, et je vous assure qu’il n’y a rien de commun, ni comme coloration, ni comme.dessin, entre la Venise que j'ai admirée et celle que M. Ziem expose. Dans le tableau de l'artiste, la colonne qui supporte le lion de Saint-Marc n’est même pas à la place qu’elle occupe réellement sur le môle de la cité marine. Si de pareilles erreurs peuvent impunément être risquées
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quand il s’agit de Venise, une ville à vingt-quatre heures de nous, que faudra-t-il penser de l’Inde imaginée, rêvée ou étudiée par M. Tournemine ?
Pourtant il y a du talent dépensé dans ces toiles.
Les Arabes attaqués par une lionne, de M. Fromenlin, sont certainement un des meilleurs ouvrages de ce peintre, quoique la lionne soit de proportions trop grandes. Le site est pittoresque, les chevaux sont modelés avec énergie, et il semble que l’auteur fasse effort pour accentuer sa couleur. M. Huguet n’a pas moins réussi dans ses Chameaux au pâturage et dans son Aqueduc romain ; c'est fin, élégant, original d'aspect, et d’un ton fort agréable. M. Tabar a vu sur nature un Incendie à Sculari et une Sortie de la mosquée Suleymanié, et il en fait deux très bons tableaux, où domine un accent de sincérité qu’on ne retrouve pas toujours sous la brosse des orientalistes. M. Achenbach peint avec beaucoup de prestesse une Rue de Torre-del-Greco, au pied du Vésuve. Je ne sais si cette harmonie violente est juste, mais les figures se meuvent avec une grande aisance dans l’atmosphère enflammée. Enfin, le Soir, de M. Belly, a plus que de la grandeur; mais, si extraordinaire qu'il soit pour son effet de lumière dans les arbres, il étonne mon esprit sans émouvoir mon Cœur.
Car là estle point, voyez-vous, le point capital auquel il faut vous attacher. Il y a plus de poésie; non, de la poésie mieux appropriée à nos organes, dans un Coin de pré traversé d’un ruisseau clair et bordé de peupliers paisibles, que dans tous vos déserts avec leurs palmiers et leurs sables. Vos éléphants qui traversent des forêts de bambous, votre caravane de chameaux qui s’efface à l'horizon, peuvent un moment surprendre mon imagination et me frapper par leur étrangeté; ils ne me donneront jamais l'émotion douce et profonde que me cause un troupeau de bœufs roux enfoncés dans l’herbe épaisse. Laissez donc là l’Adriatique, le Bosphore et le Nil et le Gange. Ces choses pouvaient être de mise aux premiers temps du romantisme, quand le canon de
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Navarin tonnait dans les mers d'Orient et tournait tous les cœurs du côté de la Grèce ressuscitée; ou bien encore, quand une expédition triomphante allait soumettre Alger à notre domination. Mais aujourd’hui, après quarante ans écoulés, Grecs, Turcs, Arabes, les burnous blancs, les femmes voilées, le sérail, le désert, le simoun sont aussi vieux, aussi passés de mode que le pélerinage de Jérusalem et la littérature de d’Arlincourt. Il faut faire de l’art avec la campagne qui est à votre porte, avec la société qui est sous vos yeux. Là est la difficulté, je le sais; mais là est aussi la gloire.
LA PEINTURE D'HISTOIRE (Suite)
Suite des genres condamnés : l’archéologisme. — L'œil du peintre est un miroir. — MM. Pille et Gustave Jacquet, recrudescence du moyen-âge. — MM. Penguilly L'Haridon, von Heyden, Albert Devriendt, Julien Devriendt, Alma-Tadema, Bin, Biennoury, Hector Leroux, Bellet du Poizat, Boilvin, Alphonse Legros, Gustave Doré, Carolus Duran, Hermann, Zamacoïs, le Favori du roi. — Roybet, les Joueurs de trictrac. — Antoine Vollon, Curiosités.
Non moins que les voyageurs au pays des Mille et une nuits, le naturalisme condamne les archéologues, J'entends ces voyageurs au pays d'histoire, qui, explorant tour à tour les divers âges des peuples, se donnent pour mission de remettre sous nos yeux, avec les faits et les personnages, l’attirail obligé des costumes, des meubles, des armes, des ustensiles et autres menus accessoires.
Pourquoi ?
Parce que le peintre n’est pas un savant penché sur le passé, qui compulse et s’assimile par la mémoire. est
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un homme qui regarde le monde présent, et chez qui les idées et les images entrent par le regard. J'ai déjà eu l’occasion de l'indiquer, la véritable originalité du peintre, c’est son œil. Par l’imagination, par la science. par la sensibilité, tous autant que nous sommes, nous pouvons lutter avec lui et le plus souvent nous lemportons. Par l’œil, il nous dépasse tous. D’éducation et de nature. son œil est un miroir plus sensible, où les choses du monde extérieur se réfléchissent et se peignent avec plus d’éclat et plus de pureté. Nous qui passons dans l’existence et qui passons vite parce que nous sommes affairés, nous Saisissons grossièrement au vol pour ainsi dire, les couleurs et les formes, les linéaments et les traits de la vie. Lui, en reçoit les imprésssions sur sa rétine avec une précision sans égale; et le jour où il peut les rendre, nous distinguons clairement dans son œuvre ce que nous n'avons fait qu’entrevoir dans la réalité.
Eh bien! cet instrument unique, prodigieux, la force, et, je le répète, l'originalité du peintre, à quoi l’appliquera-t-il ? À la contemplation. des choses invisibles, des formes disparues,des souvenirs effacés,des débris éparpillés sur la route de l’histoire ? Vous n’y pensez pas. La nature, l'humanité, la vie universelle, dans leur réalité pensante et agissante sont là, sous ses yeux, sous ses beaux yeux organisés exprès pour en percevoirles variations infinies et pour en fixer la poésie mouvante. Elles les appellent, elles les sollicitent, elles les attirent par mille irrésistibles séductions. Qu'il ne les en détourne pas. Son domaine est là, dans le monde visible, pas ailleurs. Qu'importe le passé et qu'importe l'avenir? L'histoire d'hier appartenait aux peintres d'hier; l’histoire de demain appartiendra aux peintres de demain. Au peintre du jour, le phénomène du jour, le présent avec ses types, ses caractères, ses passions, les enchevêtrements perpétuellement dénoués de ses intérêts et de ses intrigues, Il n’a que faire de composer des vignettes qui seraient bonnes tout au plus à Pillustration d’un Walter Scott ou d'un Alexandre Dumas. Il faut qu’il juge son temps, en lui dé-
robant l’image de ses beautés ou de ses laideurs, de ses gloires ou de ses hontes. Peindre les mœurs au milieu desquelles on a été jeté par ladestinée, c’est faire de l’histoire pour la postérité.
Si seulement l’érudition du‘peintre était de bon aloi; si elle avait de la consistance et de la durée; si, préparée de longue main par de. patientes recherches, elle offrait au public des garanties d'authenticité! Mais non! C'est la plupart du temps une érudition de hasard, rassemblée en toute hâte pour les besoins d’une œuvre et dispersée le lendemain. On fait un tableau grec, romain, étrusque, moyen-âge, Louis XIII, Louis XV. Il faut des renseignements. Tout est mis à contribution. Les feuilles du dictionnaire volent l’une sur l’autre; on fouille les bibliothèques ; on paperasse dans les estampes; on consulte les vitraux; on bouleverse le magasin du costumier. Enfin on a son affaire; on bâcle l’œuvre; les objets loués retournent dans la boutique du loueur, les objets prêtés dans l'atelier du camarade obligeant, et l’érudition suit le même chemin qu’eux. J'ai connu des peintres qui avaient des aides pour quelque style d'architecture inusité, et qui, leur aide une fois parti ou mort, se trouvèrent réduits à des scènes en plein air. Quelques tableaux de M. Ingres sont couverts d'inscriptions grecques; le bonhomme, qui n'avait point fait ses humanités, les transcrivait sans les comprendre, copiant les lettres, l’une après l’autre, comme un maçon dans un cimetière grave une épitaphe latine sur un tombeau.
Laissons cela, et parlons des œuvres. Quelques-unes ent des qualités, le tableau de M. Pille, par exemple, qui représente Sybille de Clèves haranguant les défenseurs de Wittemberg. Je dis Sybille de Clèves parce que le livret m’apprend que c’est elle; et je dis qu’elle harangue les défenseurs de Wittemberg parce que, toujours d’après le livret, les hommes en armure qui sont là sont les défenseurs de Wittemberg. Mais sans cette indication je n’en aurais rien su, ni vous non plus, je pense. N'est-ce pas véritablement admirable ? Pour comprendre un tableau,
pour savoir seulement ce dontil parle, il faut être de la force d’un Michelet. Je regrette le temps où le peintre faisait sortir de la bouche de son personnage une banderolle avec inscription qui donnait le mot de l'énigme. C'é- {ait moins cher que le livret, moins lourd et aussi artislque.
M. Piile n’a pas eu le mème bonheur que M. Gustave Jacquet à laloterie des récompenses. Pourtant son tableau intéresse par l'expression dramatique des personnages, tandis que l’autre, celui de M. Jacquet, provoque un léger sourire. Il est intitulé Sortie d'armée, lansquenets allemands du seizième siècle. Ces lansquenets allemands du seizième siècle, je les connais. On les rencontre le soir au café de Fleurus ou à la brasserie Dreher, avalant des chopes, sans casque et sans armure: Cela n'empêche pas le tableau d’être vivement brossé. Ces hallebardiers, qui en réalité sont des boulevardiers, ont une belle prestance sous la cuirasse et la salade, et l'œuvre mérite assurément par certaines qualités d'exécution la médaille qu’on lui a donnée. Si cette médaille, qui affranchit M. Gustave Jacquet des jurys, pouvait lui inspirer d'entrer dans la voie moderne et de regarder ce qui se passe autour de lui! Mais bah! les lansquenets du seizième siècle avec armure et casque empanaché, c’est de la poésie toute faite, toute trouvée ; il n’y a qu’à la prendre et à la mettre sur la toile. C’est bien plus facile que d’en tirer de la vie réelle, à ses risques et périls.
[l y a cette année comme une recrudescence de moyen âge. D'où provient ce phénomène? De la reprise et du grand succès d'Hernani? Je n’oserais le dire. La faute en est peut-être seulement à M. Penguilly-L’Haridon, directeur du musée d'artillerie, qui fait trop de prosélytes ou qui communique trop facilement ses pièces. M. Penguilly- L'Haridon expose lui-même, pour la plus grande joie des antiquaires, une Promenade au bord de l'Océan. Le morceau est de haut goût. Vous croyez peut-être, à lire ce titre, qu’il s’agit de personnages comme vous et moi, répandus sur la plage de Royan ou de Trouville? Pas du
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tout. C'est une chevauchée héroïque; etelle produit juste l'effet de ces cavalcades que nos petites villes ont imaginées pour solenniser leurs grands faits provinciaux : effet de rire dont les loustics s'emparent le soir, et dont ils se ménagent des triomphes dans les cafés réalistes.
Je passe par-dessus M. von Heyden; il est Prussien, protestant sans doute, et peint dans le style des vitraux gothiques une Entrée de Luther à la diète de Worms. MM. Albert et Julien Devriendt, qui ont exposé, l’un une Vieillesse de la Vierge, l'autre un groupe formé de Sainte Cécile et de Saint Valérien, se trouvent dans un cas analogue avec M. Victor Lagye, auteur d’une Fiancée en Flandre au seizième siècle. Ils sont Belges tous trois; tous trois ils imitent la manière de M. Leys. Il n’y a rien à dire à cela; M. Leys est leur compatriote, et plus titré en Belgique que jamais Raphaël ne le fut à Rome. Ils sont donc dans leur droit, et de leur façon de comprendre l’art je n’ai rien à dire.
Un peintre mieux doué, parce que, tout en restant archaïque, il a plus de liberté dans l'esprit, c’est M. Alma- Tadema, un Belge aussi. Celui-là du moins a cela pour lui qu'il ne tombe pas dans les poncifs habituels. Son antiquité n’est pas celle de tout le monde. Les Egyptiens de la XVIII dynastie, Frédégonde et Prétextat, la Sieste grecque, tels sont les sujets qui plaisent à sa jeune érudition. Cette année, il a donné une importance inusitée aux figures, annonçant ainsi son intention formelle de réduire les accessoires à de normales proportions. Il m'importe peu que ces accessoires, la statuette d'argent, la tête de bronze doré, le vase étrusque, les fleurs, soient des parties mieux traitées, je sens dans l’ensemble je ne sais quelle velléité d’en finir avec le passé. Peut-être la Sieste est-ille dernier tableau archéologique de M. Alma-Tadema.
Tandis que M. Bin dépense son imagination à raconter une histoire fraîche et d’une poésie toute neuve, la Création d'Éve, M. Biennourry nous retrace les rapports de Socrate avec sa femme, et nous dit comme quoi les em-
portements de l’une exerçaient la patience de l’autre. Anecdote admirable à mettre en peinture, et qui montre bien que si le caractère de madame Socrate était acariâtre, la couleur de M. Biennourry ne le lui cède en rien! La Messaline de M. Hector Leroux se comporte mieux. Ce n’est pas elle qui chercherait querelle à son mari : la voici justement à la porte d’une de ces maisons que seuls Juvénal et Régnier ont pu nommer dans leurs vers. [l est nuit. Je ne sais quelle lumière honteuse passe à travers les volets disjoints. On entend des bruits de voix de l’intérieur: pourquoi tarde-t-on tant à ouvrir à cette impératrice qui daigne attendre ?
À ceux qui racontent les faits ou les anecdotes anciennes il faut joindre nécessairement ceux qui retracent les mœurs du passé, M. Bellet du Poisat, avec son Conteur d'histoire, M. Boilvin, avec sa Harangue de maitre Janotus, une fine illustration de Rabelais. Dans cette catégorie aussi rentrent les peintres de moines, non moins nombreux cette année que les peintres de lansquenets, M. Alphonse Legros, M. Gustave Doré, M. Carolus Duran. C’est un art inutile, et ceux qui le cultivent ne devraient pas y être encouragés. Pourtant M. Carolus Duran a obtenu pour son Saint François d’Assises l'assentiment des âmes mystiques; M. Gustave Doré pour ses Moines unipèdes l’assentiment des esprits inventifs ; M. Alphonse Legros pour son Amende honorable, l'assentiment du jury, qui lui a décerné une médaille. Entre ces trois ordres de récompenses, je nai pas à distinguer ; mais, moines pour moines, je préfère à tous ceux que j'ai vus les Moines pansus de M. Hermann. Les gaillards sont au réfectoire, et, à la facon joyeuse dont ils jouent de la fourchette ou causent avec les bouteilles, on s’aperçoit aisément que ce qui les préoccupe le plus sur terre ce n’est pas la question de l'immortalité de l’âme.
Entre tous ces tableaux rétrogrades par le fond ou par la forme, deux œuvres se distinguent à cause des belles qualités de leur exécution. C’est le Favori du roi, de M. Zamacoïs, et les Joueurs de trictrac, de M. Roybet,
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M. Zamacoïs a représenté un nain bariolé de rouge et de jaune, qui descend, marotte en main et plumes au toquet, les marches d'un escalier royal; des seigneurs tout de soie et de velours se rangent le long de la balustrade et saluent ce personnage d’une inclinaison de corps à la fois cérémonieuse et ironique. Messieurs les courtisans, bas l’échine! c’est le favori du roi qui passe. L'idée est ingénieuse et spirituellement mise en scène. Le coloris est agréable, quoique minutieusement établi. On sent l'élève de Meissonier qui grandit, suit son maître pas à pas et fait effort pour l’égaler.
Les Joueurs de trictrac de M. Roybet sont mieux encore parce que plus simples. Deux jeunes gens moyen âge, avec toque de velours, pourpoint, crevés, culotte collante, sont assis de chaque côté de la table de jeu. La partie est finie, et, tandis que le vainqueur triomphe en son sourire, le vaincu, froissant les dés avec dépit, médite encore le coup qui vient de le faire perdre. Les poses sont naturelles, les expressions justes, et l’aspect d'ensemble attrayant, quoique de cette harmonie un peu brune qui résulte de l'emploi des toiles préparées en noir. Il y a dans le talent de M. Roybet quelque chose du sentiment que M. François Coppée, un des mieux doués parmi nos jeunes poètes, apporte dans le vers. C’est fin, aisé, et rendu avec charme. Malheureusement, les sujets sont rétrospectifs, et c’est à cette rétrospectivité-là qu'ils empruntent leur principal intérêt. Croyez-vous que M. Roybet eût osé faire deux joueurs de trictrac contemporains, en habit ou en paletot, dans un salon ou dans un café? Non. La poésie de son tableau se füt évanouie, et qu'est-ce, je vous le demande, qu’une poésie qui tient à la coupe archaïque d’un vêtement?
Ah! l’archaïsme! ah! le moyen äge! ah! le goût du bibelot si déplorablement propagé par le romantisme, n’en aurons-nous donc jamais raison? Un homme s’est rencontré qui n’a pas craint d'écrire en une vaste toile le poème de cet odieux bric-à-brac. Cuirasses, brassards, cuissards, heaumes, cimiers, arquebuses, coffrets, majo-
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liques, émaux, tessons et ferrailles, tout le résidu des siècles écoulés, toutes les défroques qui constituent : d'habitude ce qu’on appelle le cabinet d’un riche amateur, se rencontrent dans le tableau de M. Antoine Vollon, intitulé Curiosités. L'auteur eût-il trouvé une composition plus heureuse, jeté plus d'idées dans sa toile, mieux resserré et centralisé son effet, je ne m'en élèverais pas avec moins d'énergie contre cette œuvre abusive. La nature morte est un genre qui ne comporte que des dimensions restreintes. Pourquoi cette immense toile? Pourquoi cette multiplicité d'objets? Pourquoi cet éparpillement de lumières qui sollicitent également le regard? Où commence le tableau et où finit-il? En admettant qu'il commence et qu'il finisse, quel est son intérêt? On me raconte qu'un personnage influent s’était entrepris à faire accorder à M. Antoine Vollon la médaille d'honneur de cette année. Pourquoi le jury n’a-t-il pas cédé à cette haute instigation? En donnant la médaille d'honneur à M. Brion, il n’a condamné que la grande peinture; en la donnant à M. Vollon, il eût condamné la médaille d'honneur elle-même.