LA PEINTURE D'HISTOIRE
(Suite)
Suite des genres condamnés: l’idéologisme. — MM. Anatole de Beaulieu. — Puvis de Chavannes. — Bénédict Masson. —— Hippolyte Dubois. — Feyen-Perrin. — Emile Lévy. — Bouguereau. — Ranvier. — Théodore Véron. — Ribot: l'Huître et les plaideurs. — Heilbuth: Job sur
son fumier.
Comme il repousse tout ce qui n’est pas indigène et tout ce qui n’est pas contemporain, le naturalisme repousse ce qui n’est que fantaisie pure, substitution ar-
bitraire de la senlimentalité du peintre à la sereine et impartiale objectivité des choses. En quoi nous intéresseraient, je vous prie, les imaginations personnelles d’un homme dont voir est la faculté dominante. et dont par conséquent la compétence n’est légitime qu’en ce qui touche les phénomènes de la vision? Tant que le peintre me parle de ce qui se passe dans l’orbe de son regard, je suis prêt à l'écouter avec toute la déférence qui est due à un spécialiste; mais le jour où, usurpant la fonction du poète, il veut refaire la nature au gré de son caprice, je me détourne et m’en vais. La science et la raison n’étant point là pour donner à ses conceptions une base de certitude, les élucubrations qui peuvent sortir de sa cervelle surexcitée ou malade restent sans autorité. Trop mêlées de souvenirs et de conventions pour être originales, trop individuelles pour parler au grand nombre, elles ont le double défaut de marcher à l’encontre des idées modernes et de ne s'adresser qu’à une petite caste de lettrés ou de dilettantes.
Qui, parmi la foule et même parmi les gens instruits, a compris lŒuf d'autruche, de M. Anatole de Beaulieu? Le jury qui Pa médaillé a-t-il su lui-même ce que cela voulait dire? I n’y a vu goutte, jele parie bien, et c’est un simple ragoût de couleurs, c’est-à-dire de l’art pour l’art, qu’il a entendu récompenser. Davantage, y at-il quelqu'un qui m’explique le Jeu de M. Puvis de Chavannes; la Terpsichore de M. Bénédict Masson ; l’Erigone de M. Hippolyte Dubois; le Poison de M. Feyen- Perrin; l’Arc-en-ciel de M. Emile Lévy; la Pastorale de M. Bouguereau; l1 Dryade de M. Ranvier; les Remords de Macbeth de M. Théodore Véron? Quelquesunes de ces toiles peuvent avoir du mérite, je ne le conteste pas ; mais, de la première à la dernière, elles sont incompréhensibles à la foule, c’est-à-dire au vrai publie, Comment! pour avoir l’intelligence d’un tableau, c’est-àdire d’une chose faite pour parler immédiatement aux yeux et pour rappeler à nos esprit les sensations de formes, de couleurs et de groupements que la vie nous
donne, il faudra que je batte le rappel de mes lectures, que j'évoque en imagination Shakespeare pour celui-ci. la Bible pour celui-là, la mythologie pour cet autre? Mais, Si je n’ai pas lu Bible ? sije ne connais pas la mythologie? si je n’ai jamais entendu parler de Shakespeare ? Voila M. Ribot qui prétend me raconter, après La Fontaine, l’apologue l'Huître et les plaideurs. Je regarde et
J'apercois un homme assis, tenant en effet dans ses mains
deux écailles. Il est vêtu d’une espèce de robe d’Arménien et porte sur la tête une calotte de couleur rouge. Devant ce personnage, deux autres sont disposés dans des postures différentes. Ils ont un accoutrement bizarre, et ressemblent, l’un à un rabbin, l’autre à un conducteur de chèvres. La vérité exprimée par La Fontaine est générale, me dit le peintre; elle s'applique à tous les temps et à toutes les conditions; j'ai donc dû éviter les costumes qui auraient donné à mes plaideurs une date ou un Pays déterminé. Soit; mais avez-vous rendu sensible l’action qui les réunit et qui fait la loi de leurs groupes ? Est-elle claire, lucide, facile à comprendre ? Eh bien, faites l'épreuve, ôtez des mains du personnage assis les deux écailles, qui en nous rappelant la fable de La Fonlaine, nous éclairent sur vos intentions: soudain votre tableau s’évanouit. Il n’en reste plus rien que trois per- Sonnages nez à nez, immobilisés dans une attitude absolument énigmatique. Vous ajoutez : mais il y à le livret, le livret qui contient mon titre l'Huître el les plaideurs ! Est-ce que je connais le livret, moi? Est-ce que jai besoin de recourir au livret, pour savoir ce que vous avez voulu faire? Le peintre doit parler avec ses pin- CEaux, et non avec des mots, des titres et des phrases inscrits quelque part en dehors de son tableau. Vous Poursuivez: Mais le sujet n’est rien; J'ai groupé trois
ersonnages en plein air, voilà tout: la peinture est-elle. 8 Ï ; ;
bonne, est-elle mauvaise, il n'y a pas d'autre question. Je ne suis pas de votre avis; mais enfin, comme J'ai vu au Louvre des chefs-d’œuvre qui, eux aussi, ont besoin d’une légende, je veux bien accéder à votre thèse.
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Au moins fallait-il montrer une exécution irréprochable;
au moins fallait-il éclairer ‘ces corps en plein air de la
lumière du plein air, établir la véritable transparence des ombres, ne pas donner à celui-ci un cou de dindon au lieu d’un cou humain,ne pas donner à celui-là une
patte d’oie au lieu d’une main humaine, ne pas faire à
cet autre la tête trop petite et les jambes trop longues.
Ribera, que vous croyezimiter et dont vous rappelez en
effet certains aspects, se glorifiait d’être le premier dessi-
nateur de son temps, c’est-à-dire le plus exact et le plus vrai.
M.Heilbuth nerelève pas de Ribera, mais de Rembrandt. | Toute référence artistique étant également condamnable, 158 M. Heilbuth vaut M. Ribot. Il a cherché dans une gamme de convention la représentation d’un épisode qui nous est connu par la Bible, Job sur son fumier. Uhez lui plus d’obscurité encore, car tandis que M. Ribot à mis é les écailles, M. Heïlbuth a oublié le fumier. Job sans son fumier, sans ses pustules et sans son tesson de pot, n’est plus Job : la Bible même est impuissante à expliquer le
rébus tracé par le peintre hambourgeoïis.
Et maintenant concluons sur toutes ces éliminations que commande le naturalisme. La peinture à pour objet la vie, la vie immense et perpétuellement changeante.
| Elle n’a que faire de regarder en arrière et de fouiller les SE vieux livres : les annales du passé n’ontrien à lui apprenmt: dre. Qu'elle laisse donc, une fois pour toutes, la Bible et Shakespeare, et La Fontaine, et Dante, et Goethe, et ‘4 Byron, et tous les autres. La condamner à illustrer les œuvres de la littérature orientale ou occidentale, c’est la faire descendre de son rang, c’est de souveraine la rendre serve. :
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LA PEINTURE D'HISTOIRE (Suile)
Le véritable domaine de l’art. — L’humanité, matière premicre de tout art et de toute poésie. — La grande armée des naturalistes : Pierre Billet, — Pierre Beyle. — L. Arnaud. — Fleury Chenu, le Coup de l'étrier. — Boudin. — Thiollet. — Gaume. — Ottin. — Detaille. — Protais. — Bonvin. — Edouard Frère. — Vautier. — dJules Héreau, les Ramasseurs de varech.— Méry, le Cerisier.— Moyse.—Schreyer. — Vayson. — Jongkind. — Astruc. — Vibert. Worms.— Jundt.—Jules Breton.—Charles Marchal, Pénelope, Ph ryné. — Jules Lefebvre. —- Amand Gautier. — Degas. — Renoir. — Bazille. — Monet. — Monet, portrait de M. Emile Zola.
Où en étions-nous? A ce point précis où, ayant écarté orientalisme, archéologisme, mythologisme, toutes les broussailles qui jusqu'à ce jour nous avaient masqué l'horizon, nous avons vu s'ouvrir et se dérouler devant nous l'immense panorama de la vie humaine. Spectacle admirable, et véritablement « ondoyant et divers. » C’est comme un rafraîchissement pour l’âme et à la fois pour les ÿeux.On se sent sortir des fatigantes chimères de l’érudition suggestive pour entrer de plain-pied parmi le: réalités accessibles à tous.
Faut-il décrire ici les richesses de ce nouveau monde el vous en montrer les multiples aspects ? Je ne suis pas celui qui donne aux peintres des sujets de tableaux; mais laissez-moi vous dire que, pour les ressources picturales, rien ne vaut ce que vous voyez tous les jours. Mieux que ce que pourrait imaginer votre fantaisie, mieux que ce que pourrait reconstruire votre science, la vie qui vous
entoure est féconde en thèmes merveilleux. Elle est la grâce, elle est la force, elle est le charme, c’est-à-dire la source toujours jaillissante de beauté. Tout ce qui nous intéresse, tout ce qui nous trouble, tout ce qui nous émeut, est contenu en elle. Par le rire, par les pleurs, par la mélancolie, tour à tour élégie, comédie ou drame, elle a des expressions pour tous les sentiments, une voix pour toutes les passions. Ce monde-là, c’est nous mêmes. L'humanité entière avec ses travaux, ses joies, ses douleurs, avec ses groupes naturels et ses combinaisons mouvantes, y est reflétée : l'humanité, cette matière première de tout art et de toute poésie! Qu'on ne vienne donc pas me dire que j'annihile l'imagination, que je coupe les ailes au génie, que je limite le champ de Part. L'imagination, je lui marque sa direction rationnelle, en lui désignant de quels sujets elle doit tirer sa subsistance désormais. Le génie, je le provoque à déployer toute son envergure, en lui montrant que, plusle progrès se réalise, plus la beauté se fait dans l’homme et dans les choses. Et quant au domaine de l’art, qui a toujours été si étroit, si restreint, du temps que les classiques pratiquaient l'antiquité et les romantiques le moyen-âge, je l’élargis tellement, en le transportant du passé au présent, et en y faisant entrer la vie sociale tout entière, que nul homme, si bien doué qu’il apparaisse, ne pourra jamais se vanter d’en avoir fait le tour ou de lavoir embrassé dans son ensemble.
Ce qu'il y a de particulièrement remarquable dans ces doctrines nouvelles, c’est la conclusion qui en découle, à savoir que, les écoles étant supprimées il y a place pour autant d’artistes qu’il y a de tempéraments divers. Le naturalisme ne préjuge rien et accepte toutes les méthodes d'interprétation. Par conséquent, plus de maitres, plus d'élèves, sauf peut-être pour la technique du métier ; mais, pour le sentiment, le choix, la composition, la poésie particulière au sujet, chacun est soi, relève de soi, et n’a de contrôle à subir que du public. Aussi quelle diversité amusante et féconde! Avez-vous vu, au Salon de
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cette année, les peintrec, anciens et nouveaux venus, qui s'inspirant des idées naturalistes empruntent leurs sujets au monde qui les entoure? Ils étaient en nombre tel et leurs œuvres avaient un tel caractère de supériorité, que ce Salon restera comme un des plus extraordipaires qu’on ait vus depuis quarante ans.
Prenons d’abord les jeunes. Connaissez-vous M. Pierre Billet? C’est un élève de Jules Breton, qui n’en est encore qu’à sa deuxième exposition. Les Suites d’une partie de 3 cartes sont un ben tableau, mais Attente en est un ex- + cellent. Vous vous rappelez une jeune pêcheuse au bord de la mer et détachée en silhouette sur le ciel? Elle a dù vous rester dans l’esprit à cause de son modelé ferm., de sa pose familière, et de la poésie sauvage qui émanait de son étrange personne. M. Jules Breton n'a qu'à bien se tenir : voilà un élève d’autant plus dangereux qu'il cherche à corriger son maitre par F. Millet (on s’en aperçoit davantage aux deux dessins qu’il expose), et que dans peu de temps sans doute, il aura réussi à se dégager de ses initiateurs.
M. P. Beyle en est aussi à son second début. Mais que de qualités déjà il montre dans le dessin, dans la couleur et surtout dans l'expression! Sa petite toile, la Permission refusée, est écrite avec une netteté qu'envieraient de vieux praticiens. C’est un épisode de la vie des saltimbanques. On a demandé au maire l'autorisation de donner une représentation sur la place publique, et le maire, à qui cela ne faisait rien pourtant, a refusé, histoire de faire sentir qu’il est le maître. Voici maintenant Île tableau : le plus vieux, enveloppé d’une limousine, est assis Sur un banc, et ses regards plongent tristement dans le vague; l> plus jeune, debout, en maillot, accoté au mur, baisse ÿ! la tôte regardant le bout de ses escarpins inutiles. Les chiens vêtus d’oripeaux attendent le nez penché, que la manœuvre commence, et la manœuvre ne commence pas. Tout cela dit visiblement : le maire n’a pas voulu qu'on joue, nous ne dinerons pas Ce soir. A
.M. Arnaud, de Lyon, comme M. Beyle, semble plus "|
jeune encore : il expose pour la première fois. Sa toile est intitulée Portrait de Mlle A. B., mais c'est plus qu'un portrait, car il y a une composition tout entière. L'enfant, debout au milieu d’une salle à manger dallée de marbre, agace gravement un perroquet juché sur son perchoir. Elle est blonde, les cheveux tombants, paletot bleu, jupe blanche et bas rayés; un chat noir la suit; vous l’avez tous remarquée pour l’harmonie claire et gaie qui l'enveloppe. Il y a là-dedans beaucoup de talent présent et beaucoup de talent à venir. Il faut louer, louer sans réserve. Car, que demander à un jeune homme qui, dès le premier jour, s’est placé résolument dans la bonne voie ? Rien, sinon qu’il persévère; il fera mieux, faisant plus.
Et M. Fleury Chenu (toujours l’école lyonnaise !) que pensez-vous de ses deux effets de neige! Est-ce que le Coup de l'étrier, par exemple, n’est pas une bonne toile bien composée, bien déduite, où l'effet pittoresque s’écrit avec netteté et franchise ? La petite action si simple et si vraie qui se passe sur le seuil de l'auberge, le paysage si Juste qui s’enfonce et se perd derrière la maison, tout cela à un air de réalité qui arrête et séduit. C'est ferme et fort. M. Chenu est déjà un esprit mür, et l'entente du tableau chez lui est complète. Une seule faute est à relever dans cette excellente page : la femme que M. Chenu a cru asseoir dans le cabriolet est bien réellement sur le dos du cheval. Elle n’est pas à son plan de perspective aérienne; elle avance. Comment un œil de coloriste aussi dien organisé s’y est-il mépris ? Je n’aime pas, on le sait, faire la critique des défauts. J’estime que si or lappliquait aux artistes du passé avec autant de rigueur qu’on l’applique aux artistes du présent, nos meilleurs chefsd'œuvres ne seraient pas sûrs de rester debout. Les qualités seules m'attirent, — non les convenues, mais les vraies, — et c'est par les qualités que j'apprécie. Pour moi, quand un tableau est, il est; et il n’y a point de faute ou d’erreur de détail qui le puisse mettre bas: Le défaut que je reproche à l’œuvre de M. Chenu ne